Le lendemain de mon innocente conjuration, le surlendemain de ma
présentation à Versailles, et ma mère absente, il me prit une
étrange fantaisie:--Allons, me dis-je, allons au bal de l'Opéra!
Ce bal de l'Opéra fut le dernier auquel assista le Paris de la
révolution. Depuis ce temps je ne crois pas que ces fêtes nocturnes,
à l'usage de la cour, se soient renouvelées. Des fêtes semblables ne
se voient pas deux fois en deux siècles. Au moment dont je parle, au
plus fort des enivrantes solennités du carnaval, le bal de l'Opéra
était le seul moment d'égalité qui fût en France... Épouvantable et
charmante façon de réunir tous les extrêmes, de combler toutes les
distances! Il est nuit, les bougies étincellent, la vaste salle est
jonchée de fleurs, l'orchestre chante, et déjà tout est prêt pour
cette confusion des confusions. Çà! ruez-vous dans ces abîmes de la
chair fraîche et parée, ô peuple! Arrivez, grands seigneurs,
comédiens, grandes dames, courtisanes, princesses et danseuses,
escrocs et princes du sang, étrangers, gens d'église; arrivez,... il
est temps; venez, dépouillez vos titres, oubliez votre rang, passez
au niveau; mademoiselle Guimard, à défaut de toute autre, sera la
reine de cette nuit de plaisir; Vestris ou Gardel seront les dieux.
À ces despotes souverains de ce monde nocturne, apportez en tribut
beauté, jeunesse, esprit, talent, fortune et santé, afin que le
genre humain se roule en ces enivrements. C'est cela! Tout se
confond: les soupirs, les remords, les trahisons, les voluptés. Et
cela se presse et se mêle, et comme il est convenu que dans ces
abîmes il ne peut y avoir que des grands seigneurs ou des femmes
déshonorées, vous voyez se glisser sourdement les puissances
naissantes sorties du sein du peuple; irrégulières puissances, qui
bientôt remplaceront toutes les autres; elles se cachent encore dans
la foule des grands; elles observent, elles étudient; elles
partagent cette immorale nuit inventée aux écoles de Sardanapale! O
ruine! abjection! fièvre impudique! ô splendide prostitution des
corps et des âmes! quand tout se déguise et s'avilit à plaisir,
quand le cordon bleu se cache sous l'habit d'Arlequin, quand le
prêtre arrive en Gilles, dansant, comme David, la danse aux gestes
obscènes; quand la grande dame étale à plaisir sa gorge en avant des
gorges prostituées; quand la prostituée arrive et jette aux vents
les lascifs hennissements de son argot! Il y a là quelques heures de
délire, une vraie nuit de Pétrone. En ce moment montent au coeur
enfiévré la vapeur des femmes assemblées, le murmure des voix qui
s'appellent, le bruit des mains qui se cherchent. Il y a des éclats
terribles, des silences affreux... Voyez! partout l'égalité a passé
son joug, l'humanité est rabaissée au moins de trois pieds. À cette
heure, il n'y a plus de nom propre et plus de moi humain qui ose ici
se révéler; les fanges chantent leur cantique, le ruisseau se
lamente, le carrefour danse avec la borne. À cette heure, il n'y a
point de honte au front, point de remords au coeur, pas de frein au
langage, et la nudité même des corps n'a rien qui les effraie!
Entendez-vous ces cris, ces rires, ces blasphèmes, ces mugissements,
ces rugissements?
J'entrai donc à ce bal de l'Opéra comme on entre au milieu de la
fournaise ardente... Ah! quel délire! Ah! quels rêves! Tout
brûlait... Je brûlais! Jamais bruits si étranges n'avaient frappé
mon oreille, et jamais plus vifs désirs n'avaient pénétré jusqu'à
mon âme en même temps; j'étais ivre et j'étais fou; je cherchais à
qui parler dans cette foule... Oui, mais cette foule ardente était
un rendez-vous général où tout était décidé à l'avance, où chacun se
rencontrait à coup sûr, et jamais on ne fut plus seul que j'étais
seul. À cette heure, en ce lieu, la dernière des courtisanes
doublait de valeur... Il fallait être un des seigneurs de Versailles
ou de la Comédie, un mousquetaire, un évêque, un duc et pair, un
prince du sang, pour obtenir un sourire... Eh! que vouliez-vous que
ces dames fissent d'un burgrave allemand?
Souvent, dans ces bruits divers, un frémissement nouveau se faisait
entendre: alors, avertie à je ne sais quelles palpitations, la foule
allait se précipitant dans les loges. On montait sur les banquettes,
une haie active et curieuse se formait subitement; dans cette haie
arrivaient et passaient, masqués, silencieux, de nouveaux masques,
et l'on se disait tout bas, désignant chacun les nouveaux
venus:--C'est monseigneur! c'est le duc d'Orléans! c'est la reine! À
quoi l'on devinait, je l'ignore, et peut-être était-ce un mensonge
de plus, et celle qu'on saluait pour la reine était à peine une
danseuse de l'Opéra.
Revenu de ma première surprise et tâchant de me calmer, je
m'ennuyais, quand tout à coup la foule s'écria:--«Voilà M. de
Mirabeau!» À ce grand nom, je me retourne, et je vois justement mon
héros de l'autre jour. C'était bien lui, mais tout glorieux, tout
gonflé, tout rempli de son importance! Il passait, semblable au feu
qui passe et se fraie une route en brûlant. Ce hardi gentilhomme
était évidemment plongé dans une ivresse joviale; il arrivait à ce
bal poussé par l'amour; il cherchait je ne sais quelle femme
obéissante qu'il appelait à haute voix, apostrophant de côté et
d'autre ses amis et ses ennemis, tendant la main à tous les
mousquetaires de sa connaissance, un vrai mauvais sujet de caserne,
enluminé, gourmand, charmant!... Tel il était; et maintenant, à
cette heure, il me semblait que je le voyais pour la première fois.
Il allait plein de force et de grâce, acceptant également la
raillerie et la louange, écoutant le sarcasme et répondant par un
bon mot, gai jusqu'à la licence, imprudent jusqu'à la folie,
abordant l'une, abordé par l'autre et tutoyant et tutoyé. Il avait
toutes les physionomies, il parlait toutes les langues, dans tous
les accents. Il était bien l'homme éloquent des plus grandes
affaires et l'homme ingénieux des plus charmants plaisirs; si vif,
si gai, si fin, si joyeux, si grand seigneur, riant comme un fou,
causant comme on crie. Les mains d'une femme et le regard d'un
aigle... il attirait, il fascinait, il brûlait... Et moi, je le
suivais dans sa lumière et dans son sillon, oubliant toute chose; et
que j'aurais bien donné la plus belle part de ma principauté pour
qu'il m'accordât un coup d'oeil...
Il ne me voyait pas; il voyait tout le monde et ne regardait
personne; il s'enivrait de l'enivrement universel... On eût dit que
parfois le donjon de Vincennes, le fort de Joux, toutes les prisons,
passaient sous ses yeux éblouis, comme un encouragement à s'emparer
de la vie et de la gloire. Et songez que cet homme était l'appui, le
dernier appui de tant de siècles que sa parole avait fait crouler!
Je me trompais en pensant que M. de Mirabeau ne m'avait pas vu dans
la foule. Un petit masque, enrubané de la tête aux pieds, vint
s'asseoir près de moi, et d'une voix futée, il me dit:--Seigneur,
vous êtes invité à souper, ce matin, après le bal.
Et voyant que je m'étonnais:
--Oui, reprit-elle, avec des demoiselles de ma sorte et les plus
grands seigneurs de la cour; nous disons les plus grands noms et les
plus révérés de la monarchie, à savoir: le marquis de Fénelon, le
prince de Monaco, le prince de Bauffremont, le prince de Montbarrey,
le duc de Fitz-James et, par-dessus le marché, mes grandes cousines
et mes petites soeurs de l'opéra, mesdemoiselles Guimard, Adeline,
mademoiselle Luzy, mademoiselle Arnoult. Nous y joindrons, si vous
voulez, quelques bouffons de renom, des gens de lettres, La Harpe,
Laclos, Chamfort, et, si nous pouvons l'avoir, Rétif de La Bretonne,
un rustre en baillons. Là, voyons, laissez-vous faire, obéissez et
trouvez-vous sous la loge de la reine à deux heures du matin.
--Et toi, mon petit masque, où vas-tu? Comment, tu m'abandonnes à la
solitude, esprit follet?--J'en suis fâchée, me dit-elle; mais, avec
la permission de Monseigneur, j'irai rejoindre un prince qui vaut
mieux que vous, Monseigneur... Et elle s'en fut légère et piquante
comme une abeille!
Et moi, resté seul, plein d'envie à l'aspect de ce Mirabeau, roi des
aventures galantes et des rencontres joviales, je revins par un long
détour à mes sombres pensées. Ces plaisirs, où je trouvais si peu ma
part, me parurent bientôt misérables. Cet amour banal, dont je
n'avais ni le secret ni le langage, me trouva timide, et je me
retirais à l'écart, loin de ces intrigues croisées où je ne pouvais
être qu'un embarras, justement au coin de la reine, à cette même
place où déjà s'était opérée une révolution.
Révolution innocente, et toute en faveur de l'art, quand la jeune
Marie-Antoinette, dauphine alors sous un roi qui se meurt, jeune et
chaste princesse exposée au contact de la comtesse du Barry, la
consolation et l'espoir de tout un peuple affligé par le hideux
spectacle d'une royauté avilie, s'en vint un soir à l'opéra, tenant
par la main le révolutionnaire Gluck; Gluck, le Mirabeau de la
musique en France, celui qui donna à la France _Armide_, _Alceste_,
_Orphée_, et les deux _Iphigénies_. Digne de l'_Iphigénie_ de
Racine, l'_Iphigénie_ de Gluck, c'était toute une révolution,
c'était un des premiers bienfaits de Madame la Dauphine. La première
elle soutint les novateurs dans leurs essais les plus hardis. Sous
les yeux de Marie-Antoinette, et parce qu'elle applaudissait Gluck
jusqu'à l'admiration, on applaudit Gluck jusqu'au duel. La
révolution musicale s'accomplit avec des transports de joie et des
cris de plaisir; elle triompha comme toutes les révolutions
triomphent, par la force, jointe à la conviction; l'art, obéissant à
cette vie inespérée, marcha en avant, aux grands transports de la
jeune Dauphine étonnée et charmée aussi de son triomphe! Aussi le
peuple entier lui avait consacré la belle chanson: «Chantons,
célébrons notre Reine!...» Et les plus douces larmes venaient à ces
beaux yeux, chaque fois qu'elle l'entendait chanter.
Et maintenant, me disais-je à moi-même, que sont devenues ces
disputes animées, le soir, quand le lustre étincelle, à l'heure où
le roi et la reine, assis dans leur loge, donnaient le signal au
vieux Gluck, quand les dieux et les déesses de l'Olympe descendent
du ciel, quand l'harmonie emporte en haut toutes les âmes, quand on
crie à la fois: Vive Gluck! vive la reine! quand J.-J. Rousseau s'en
vient, timide et superbe, assister aux enchantements du _Devin du
Village_?.. Où sont-ils ces instants d'un délire ingénieux?
Artistes, qu'avez-vous fait de ces illusions décevantes?
Hélas! le vieux Gluck est mort à Vienne, en priant pour la reine de
France, sa protectrice et son élève; J.-J. Rousseau, le musicien,
est mort en pleurant sa jeunesse et ses rêves; la révolution faite
pour les arts, et qui leur est si favorable, a passé de l'art à la
politique; elle dédaigne en ce moment les jeux futiles; elle en veut
aux rois à présent.
Ainsi, toujours préoccupé du passé ou de l'avenir, toujours loin du
présent, je m'inquiétais tout à mon aise et je serais resté à la
même place, toute la nuit, préoccupé des mêmes pensées, si je
n'avais pas été interrompu dans ma rêverie par une aventure étrange,
à laquelle je n'avais nul droit de m'attendre. Or, cette aventure a
décidé de ma vie entière, et peu s'en faut qu'elle n'ait fait de
moi, qui vous parle, un marquis de l'OEil de Boeuf, un roué du
Palais-Royal, un Lauzun, un Richelieu, le Moncade errant à travers
tous les amours, sans y jamais rien laisser; mais, Dieu soit loué!
nul ne saurait mentir à son âme, à son esprit, à son coeur... et
dans ce bonheur inespéré, dans cette minute heureuse... ô gloire et
bonheur, et le premier enivrement étant passé, je suis resté le
galant homme que j'étais.
Mais quoi! je suis attendu par la fête de tout à l'heure:
«Allons, saute, marquis!» prends ta part de ces folies de la nuit
suprême, et demain,.. demain, tu raconteras l'aventure de cette
nuit!
J'eus d'abord quelque peine à retrouver mon introducteur dans la
fête où il devait me conduire; il avait oublié l'heure, et, lancé
dans la foule, il s'abandonnait librement à tous ses délires; mais
enfin le hasard le poussa vers moi qui l'attendais...
Il n'était pas seul; il tenait dans ses bras une femme éclatante et
très-jolie: une brune, à l'oeil vif, aux lèvres rebondies, au teint
coloré: c'était sa conquête heureuse de ce moment où il ne pensait
qu'au plaisir. Cette élégante, svelte et charmante femme avait ôté
son masque, et, contente et fière de son cavalier, elle le regardait
avec un sourire... Il y avait dans ce sourire une double joie...
Évidemment cette femme était doublement heureuse; elle aimait et
elle était aimée, et puis elle trahissait quelque brave homme qui se
fiait à ses serments.
--Il est temps de partir, Clary; votre mari ne vous attend plus à
cette heure; donnez-moi la nuit tout entière, ainsi nous arrangerons
tout cela demain.
La femme aux yeux noirs répondit par un sourire, et nous fûmes
souper tous les trois, remettant le mari au lendemain.
Le souper était dressé sur le rempart, dans le faubourg, en
quelqu'une de ces petites et discrètes maisons bâties, vernies,
dorées, tapissées pour le mystérieux accomplissement des vices du
peuple d'en haut. Dans ces murs sombres au dehors, pleins de lumière
et de parfums, les seigneurs et ce monde croulant amenaient les
tristes complices de leurs voluptés passagères; le vice habitait ce
somptueux hôtel; _la petite maison_ était son logis; et pas un
étranger, même un père au désespoir et redemandant sa fille égarée,
un amant dont la maîtresse est perdue, un mari courant après sa
femme arrachée à ses bras, n'auraient frappé à cette porte
inflexible... Elle ne s'ouvrait qu'au vice, à la débauche, à
l'adultère, à l'inceste; elle eût repoussé la loi même... Un boudoir
pour la courtisane, une bastille pour l'honnête femme...
À peine entré dans ces salons mystérieux, je fus tout ébloui du luxe
et des splendeurs que j'avais sous les yeux. Je sortais de ce bal où
tous les visages étaient masqués, où des femmes sans forme et sans
nom,... accourues des deux extrémités du monde aux lieux où commence
le trône, où s'ouvre aux filles perdues l'abîme de Saint-Lazare,
allaient cherchant dans la foule un coeur... un souper; je me
trouvais tout à coup face à face de femmes demi-nues et parées comme
des duchesses, préparées à tout entendre et prêtes à tout dire;
leurs robes de gaze étaient décolletées et tenaient à peine à leur
épaule haletante; c'étaient des vêtements si légers qu'un souffle
les eût soulevés: le cou de ces femmes était chargé de diamants, des
fleurs paraient leur corsage: et pourtant, malgré les plus
séduisants apprêts de la coquetterie, il s'en fallait de beaucoup
qu'elles fussent très-belles. Au contraire, elles n'étaient guère
que des beautés médiocres, des grâces vulgaires: Aglaé mal jambée,
Euphrosine au nez retroussé. Ce qui les faisait belles et désirées,
c'était le vice; il était leur femme de chambre, il était leur père
et leur mère à la fois! Le vice entourait ces têtes impudiques d'une
auréole irrésistible,.. il y avait autour de ces femmes tant de
petits boudoirs, bleus, roses, blanc pâle, éclairés à demi par des
lampes complaisantes... En même temps les hommes étaient beaux et
bien faits, et d'un ton exquis qui rachetait le sans-gêne et la
vulgarité de ces dames; en ce lieu, peint par Beaudoin, le peintre
des Indes galantes, le grand seigneur faisait passer la courtisane:
il s'appelait Bourbon, il s'appelait Montmorency. Ajoutez que je
sortais de l'enivrement, de la vapeur, des extases de ce bal de
l'Opéra où j'étais venu pour la première... et pour la dernière
fois... Dans cette nuit des voluptés païennes, le hasard m'avait
comblé de ses faveurs les plus inespérées: j'avais encore l'oeil
humide de bonheur, les mains tremblantes de volupté, volupté
incomplète, inouïe, et que je ne m'expliquais pas.
Les femmes de cette société perdue étaient peu habituées à étonner,
à surprendre; on les savait par coeur, il n'était pas un jeune homme
à la mode qui ne les eût vues sans ceinture; l'amour était à
l'époque de ces corruptions une superfluité bourgeoise, un pis aller
de grand seigneur, dont un homme du monde eût rougi de s'occuper
trop longtemps. Être amoureux... fi donc! qu'aurait dit la
philosophie?... Amoureux d'une fille, y pensez-vous?..» On se ruine
à plaisir pour ces espèces... On peut même au besoin les épouser,
mais les aimer... Elles n'y pensaient guère; elles avaient été les
premières à rire de ces sottes amours... Je conviens cependant qu'au
premier abord, dans ce salon des prostitutions les plus fameuses, je
ne pus cacher mon trouble; il fut remarqué, et, chose étrange! il ne
nuisit pas à ma présentation. Au contraire, la première impression
me fut assez favorable. Les hommes me regardèrent avec envie, tant
je leur semblais jeune, innocent et timide, et les femmes
m'accueillirent comme une nouvelle espèce de Chérubin.
Je ne sais qui avait déjà dit à tout le monde que j'étais ce qu'on
appelle un grand seigneur, et je trouvais sans peine obéissance,
admiration et bon accueil.
On se mit à table après les présentations qui se firent lestement;
peu de convives se choisirent, les autres se placèrent au hasard. On
mangeait peu; mais en revanche on parlait beaucoup, et je commençai
par m'étonner de cette ardente causerie... à la française. Elle
était toute ironie; elle allait çà et là vagabonde, active,
brillante et folle; sans respect pour personne et sans peur; elle
était sans décence et sans honte; elle était tour à tour grave et
pédante jusqu'à l'ennui, spirituelle et méprisante jusqu'à la
fureur. Elle fut donc amoureuse et libertine, incrédule et mystique,
un flux de paroles sans frein, sans logique et sans but, mais non
pas sans chaleur et sans grâce. Ah! quelle société mal habile!...
Elle avait cependant la conscience de sa mort prochaine; elle savait
confusément que l'heure allait lui manquer; elle se hâtait de vivre
et de sourire; elle se disait tout bas que les temps étaient
proches, que l'anarchie accourait à tire-d'aile, que le silence
allait remplacer tous ces grands bruits qui se faisaient autour de
l'Académie, autour du trône, autour de tout ce qui vivait et régnait
encore, et, semblable au chien qui porte au cou le dîner de son
maître, au moins elle voulait avoir sa part dans ces franches et
terribles lippées de chaque heure et de chaque jour.
Cependant, j'eus quelque peine à me faire à cette conversation
légère, en bons mots, en petites phrases, en compliments galants, en
dissertations bouffonnes, en propos sans suite... à l'aventure du
bel esprit. Le repas même se sentait de la recherche et des
mièvreries de cette conversation où personne, homme ou femme, ne
disait ce qu'il voulait dire... On mangeait du bout des lèvres, des
mets sucrés, sans substance et sans saveur; les porcelaines
représentaient des fantômes perdus dans l'émail bleu du ciel, les
cristaux étaient taillés à facettes, les peintures représentaient
des bergères en guirlandes de roses, une tabatière à la main,
conduisant des moutons poudrés dans des champs semés de violettes et
de lis. On sentait partout le musc et l'ambre; il n'y avait de franc
et de pur que le vin; il était exquis, et coulait à longs flots.
Involontairement, dans ce pique-nique où la poire et l'oeillet
jouaient leur rôle entre le cytise et l'églantier, je pensais à nos
bons gros soupers allemands, et je m'étonnais qu'au milieu de ces
voluptés de la nuit, à côté de ces femmes transparentes, dans cette
atmosphère aux acres parfums, pas un convive ne songeât à regarder
sa voisine ou à s'inquiéter des beautés absentes...
«La première venue!» était sûre de l'emporter sur toutes les autres;
mais _la première venue_, au bout de dix minutes, était toute
semblable à la dernière arrivée... On ne la regardait plus, on ne
l'écoutait plus, on n'en voulait plus!
J'étais placé à table entre deux femmes d'un certain âge; elles
m'accablaient de petites questions: si l'on portait encore autant de
paniers en Allemagne? si l'empereur Joseph II m'avait jamais parlé
de mademoiselle Compan? si nous avions des poëtes, des fermiers
généraux, des danseuses, et des cardinaux dans nos églises? et
autres questions, toutes semblables à celle que faisait le roi Louis
XV à son ambassadeur à Venise: _De combien de conseillers se compose
le conseil des Dix?_ De mes deux voisines, l'une et l'autre avaient
embelli en vieillissant.
C'est le privilége de beaucoup de femmes en France. À mesure que
vient l'âge, leur visage gagne de l'embonpoint, leur taille se
forme, leur main blanchit, leur esprit plus à l'aise devient plus
facile et plus enjoué. Rien n'est dangereux pour un jeune homme à
ses débuts comme les femmes du second printemps; elles réunissent à
la fois l'éclat de la jeunesse et le calme de l'âge mûr: vieilles
filles, jeunes veuves, habiles à choisir, se décidant promptement,
allant droit à leur but, estimant la réputation à sa juste valeur;
au demeurant, à mérite égal avec les autres coquettes, elles n'ont
guère besoin que d'une moitié de bonne renommée... et voilà les
femmes qui constamment, en France, ont fait les moeurs, la
réputation et la politique!--Elles ont fait l'amour, la poésie et le
plaisir de ce grand royaume. Expliquez cependant, si vous le pouvez,
une origine si grave, pour tant et tant de futiles passions.
Mes deux voisines de droite et de gauche, ayant bien questionné, se
mirent a me répondre à leur tour sans attendre mes questions. Où
donc elles prenaient tant d'histoires, je n'en sais rien. Je me
souviens seulement que c'étaient de charmantes choses fines,
déliées, quelquefois gazées, pour peu que la chose n'eût pas besoin
de voiles. Il fallait avoir étudié à fond la langue française pour
comprendre, et même confusément, ce petillement, ce tourbillon,
cette malice et ce sifflement de couleuvre au soleil. On regarde, on
est ébloui, on est piqué, et chacun rit de votre étonnement.
Dans la conversation vint à tomber le mouchoir d'une de mes
voisines, un chiffon brodé par les fées... Un gentilhomme français
se fût précipité pour le ramasser... je n'y pris garde, et ce fut un
laquais qui releva le beau mouchoir.
Ma voisine en souriant:--Voire empereur François II était plus
galant que vous, monsieur; il a ramassé la jarretière de madame du
Barry.
--Et l'on ne dit pas, reprit mon autre voisine, qu'il ne l'ait pas
remise à sa place; une jarretière détachée par un roi!
Ici Chamfort prit la parole. Chamfort était le bel esprit de la
bande joyeuse, un petit homme à l'oeil vif, à l'air caustique, au
sourire matin; son visage était pâle, et son oeil était noir;
l'esprit dominait dans toute sa personne, et tout cet esprit
n'empêchait pas Chamfort d'arriver à l'éloquence, et fort souvent.
--Et quand même, s'écria Chamfort, l'empereur François II eût remis
à sa place, au-dessus du genou, la jarretière de madame du Barry, il
en avait bien le droit, j'imagine, puisqu'il l'avait ramassée. Et
vous, Messieurs les grands philosophes, qui de vous ramasserait si
peu que cela... une jarretière aux armes de France? Eh! vous vous
croiriez déshonorés pour un si doux service rendu par vous à cette
fille charmante dont l'archevêque a ramassé la pantoufle, ô
pudibonds!... Vous eussiez fait naguère de cette pantoufle une façon
de Saint-Esprit que vous auriez porté sur la poitrine! En ce
temps-là vous faisiez des visites même au sapajou de la favorite; et
si la dame eût daigné vous sourire, ah! quel intime contentement! la
reine a cependant donné l'exemple de la pitié pour cette beauté qui
n'a fait de mal à personne...
Un soir, aux fêtes de la reine, deux personnes s'étaient introduites
qui n'étaient pas invitées, le cardinal de Rohan et madame du Barry;
la reine fit chasser le cardinal, mais elle voulut qu'on laissât en
paix cette femme voilée qui se tenait cachée à l'ombre des arbres,
assistant de loin à ces fêtes dont elle avait été l'étoile, sous ces
bosquets où chaque rosier avait pour elle un souvenir, où, à chaque
banc de gazon, elle avait vu le roi à ses pieds.
En même temps Chamfort, emporté par son sujet et se parlant à
lui-même comme s'il eût été seul:
--Oui, sans doute, il n'y a rien de plus touchant que de voir cette
ombre errante au hasard, sans un courtisan qui l'accompagne, sans un
flatteur qui la suive, et sans monarque; errante autour du même
palais où elle entrait, les deux battants ouverts. C'est pitié de la
voir exposée aux mépris des mêmes hommes qui sollicitaient ses
faveurs, comme la passion sollicite. Il faut qu'un empereur
philosophe et une reine sans tache viennent nous donner des leçons
de bon goût! En vérité, je ne vous en fais pas mes compliments,
messieurs!
Messieurs, en ceci la femme découronnée a le droit de nous dire: ô
misérables vertueux! je la connais votre odieuse vertu! Vous avez la
vertu des lâches contre les faibles! vous avez peur d'une infortunée
qui ne peut plus vous donner qu'un sourire!
Elle eût dit cela, Messieurs, madame du Barry eût bien parlé; elle
était dans son droit de parler ainsi. Elle avait eu pitié de notre
humble monarque accablé de tristesse; et véritablement, de ces deux
amants, l'un, roi de France et roi souverain, l'autre, fille de joie
et jolie, obéissante à tous les caprices, l'obligé, c'était le roi
lui-même. L'obligé, c'est le roi qui dépouille la pauvrette de sa
joie et de ses haillons; c'est le roi qui la dépouille de son jupon
troué, de ses dentelles fanées, de son diamant d'Alençon... Le roi
qui l'a faite, en vingt-quatre heures, dame et comtesse et reine des
petits appartements, il l'a perdue, il l'a déshonorée; il a dérangé
sa vie et ses amours; il l'a soumise à son joug, à sa vieillesse, à
sa honte, à ses ennuis, à ses ministres, à ses courtisans, à ses
voluptés, à sa chapelle, à ses cuisines, à ses jardins, aux
salutations des ambassadeurs, aux corruptions des princes du sang
royal. À quel abaissement es-tu descendue, ô pauvre courtisane
royale!--Qu'as-tu fait de ta fierté, noble comtesse? O le temps
heureux où tu choisissais tes amants dans la foule, où tu les
prenais au hasard, où, parée à la fenêtre, en jupon blanc, comme un
chasseur à l'affût, tu disais: Si je le veux, chaque homme qui passe
est à mes pieds? Qu'est devenu le temps, beauté sans voile et sans
honte, où l'amour arrivait et s'en allait à ton ordre, où ta porte
obéissante se fermait et s'ouvrait à tes heures, où tu pouvais
chasser ton amant, à ton premier ennui, avec l'assurance heureuse de
ne plus le revoir? Ah! vraiment, tu étais reine alors, tu n'es
devenue une prostituée que lorsque tu es tombée à la prostitution de
ton roi! Que ce fut là, dans ta vie, un changement impitoyable, et
combien tu devais te mépriser toi-même, offerte à ce timide libertin
qui balbutiait comme un enfant je ne sais quelle plainte
inarticulée!
Hélas! toujours le même libertin et le même libertinage, et quel
ennui! Toujours dans tes bras le même vieillard, qui seul se
souvient de sa royauté pendant que tu l'oublies! Toujours toi assise
aux genoux de cette royauté cagneuse, et tremblante de peser trop à
cette débile vieillesse, toi naguères si complaisante à t'étaler sur
le grabat de ta vingtième année... Il y a dans le poëme de Virgile
une histoire où l'on voit un corps vivant attaché à un cadavre...
ici, le cadavre était le roi Louis XV. Imaginez Voltaire valet de
chambre de Fréron, J.-J. Rousseau secrétaire de M. de Beaumont,
Diderot censeur royal, et vous aurez à peine une idée approchante
des douleurs de cette infortunée. À ce jeu brillant et fastidieux de
favorite, elle a perdu l'existence la plus difficile à perdre, elle
a oublié les habitudes les plus difficiles à oublier. D'où je
conclus que S. A. le prince de Wolfenbuttel a eu grand tort de ne
pas ramasser le mouchoir que lui jetait la petite Luzzi, et que ce
fut chose honorable à l'empereur François quand il se baissa pour
ramasser la jarretière de la comtesse du Barry... on a fait un ordre
de chevalerie avec moins que cela.
--N'est-ce pas votre avis, à vous, M. de Mirabeau? ajouta Chamfort.
Au nom seul de Mirabeau s'évanouirent soudain les fantômes qui
m'entouraient dans ce souper où j'étais venu pour Mirabeau lui-même,
et désormais, en dépit de toutes les coquineries de mon entourage,
il n'y eut plus d'autre intérêt pour moi que celui-là.
Notre homme occupait l'extrémité de la table;--il avait à ses côtés
la jolie et piquante femme aux yeux noirs; on voyait qu'il s'était
mis à l'aise en ce coin pour être seul, autant que possible, avec sa
nouvelle maîtresse; il lui souriait à chaque instant, il n'était
occupé que d'elle et d'elle seule, oubliant tout le reste. Il
l'entourait de prévenances, il lui servait à boire et buvait dans
son verre, ou bien il relevait ses beaux cheveux avec complaisance
en lui souriant d'une façon charmante et lui disant à demi voix
mille tendresses; il était le seul qui s'occupât avec tant de grâce
et d'attention de sa voisine: aussi la dame était-elle enviée ici,
là, partout. Les hommes disaient:--Qu'elle est charmante! Les femmes
disaient:--Qu'il est heureux!
En revanche, et comme un contraste, se tenait à la gauche de
Mirabeau une femme au regard plein de fièvre, au sourire ironique et
superbe; elle parlait peu; elle buvait beaucoup; une large moustache
et remontante aux sourcils coupait en deux le visage de cette
virago. Je n'avais jamais vu de figure extraordinaire autant que
celle-là, et je m'étonnais de n'avoir pas été frappé plutôt par
cette extraordinaire et très-extravagante physionomie, où se
mêlaient l'homme et la femme en ce qu'ils ont de plus étrange et de
plus hardi.
Quand donc il s'entendit interpeller si brusquement par Chamfort,
Mirabeau se retourna comme s'il eût été réveillé en
sursaut:--Parbleu! dit-il à Chamfort, si vous avez de pareilles
questions, vous ferez bien de les adresser à de plus savants que moi
dans ces matières. Voici, par exemple, mademoiselle d'Eon, qui se
connaît en filles de joie, et qui ne serait pas embarrassée à vous
répondre. Puis se tournant vers la femme aux moustaches:--Bonjour à
vous, madame et monsieur. Te voilà donc encore parmi nous, intrépide
cavalier? Vous êtes donc de retour, madame? Où en sont tes exploits
guerriers? Où en sont tes exploits galants? Sans doute, ô dame et
monsieur! sur cette large poitrine où rien ne manque, les cicatrices
ne manquent pas, non plus que dans ce tendre coeur. Inconcevable
énigme! ingénue aux accents virils, homme intrépide à l'épaule
blanche, il faudra bien que nous sachions, un jour, quel est ton
sexe et ton vrai nom; mystère! et comment me conduire avec vous, ô
ma reine! avec toi, mon chevalier! Car, si je ne me trompe, ou j'ai
pour vous, madame, une vive sympathie, ou bien je t'ai connu quelque
part, chevalier!
La dame au double aspect, rejetant de côté une plume qui tombait sur
sa joue, et souriant d'une façon toute guerrière:--J'y allais
quelquefois, en effet, monsieur le comte, et je vous y ai vu bien
souvent.
--Mais où donc nous sommes-nous rencontrés, chevalier? dans quel
mauvais lieu assez fétide, dans quel donjon assez noir, pour que
nous nous y soyons trouvés, en même temps, tous les deux? dis-moi,
est-ce au fort de Joux, au donjon de Vincennes? Est-ce dans les
cachots de Pontarlier, ou chez les libraires de la Hollande?
On a vu tant de choses, à mon âge! on s'est piqué à tant d'épées, on
s'est brisé à tant d'éventails! J'ai fait aussi de bien mauvais
rêves dans mes diverses prisons,
Prisonnier à trente ans! Ne plus voir un sourire, et ne plus
entendre une parole d'amour!
Oh! par le ciel! mesdames, si la moins belle d'entre vous était à
Vincennes, qu'elle serait belle et charmante! quelle autorité sur
ces âmes captives! quel charme au son de votre voix! Que de
battements de coeur au seul bruit de vos souliers! De quelle flamme
surnaturelle vous seriez revêtues! De quel amour plus puissant vous
seriez entourées! En même temps que de rois vous feriez d'un regard!
À la Bastille! au donjon de Vincennes, là est née, et j'en suis sûr,
la Venus aphrodite... Une fois que j'étais prisonnier, par la
volonté de mon père et par la faiblesse de mon roi, que Dieu
pardonne, au fond des cachots du fort de Joux... mais c'est une
histoire que je n'ose guère vous raconter, et d'ailleurs tu en
serais jalouse, reprit-il en parlant à la jeune femme qu'il tenait
attentive, émue et curieuse à ses côtés.
Il reprit:--J'étais en prison au fort de Joux, séparé de ma femme et
de ma soeur, séparé du monde entier. Personne, excepté toi
peut-être, ma Clary, n'a égalé ma soeur en beauté.--Elle était la
plus belle du monde, aux yeux noirs; elle avait votre bouche, ô
belle Guimard, et votre taille, ô gentille Olivier, souple comme un
jonc... En ce temps-là, j'étais prisonnier pour avoir donné un
soufflet à un gentilhomme qui avait refusé de se battre avec moi.
Car, moi aussi, je me battais très-volontiers, ajouta Mirabeau en me
regardant.
La prison est féconde en rêves, en extases; un jour que je songeais
à la vie, à l'amour, au jeu, au festin, aux poëmes, aux bons vins,
aux chansons, aux riches habits, à Voltaire, à l'Héloïse, à Mlle
Véronèse, à Mlle Sylvia, à Rameau, à la belle Eurydice, à Properce,
à Vestris, à la Guimard, aux roses, aux violettes, aux jasmins, à
l'eau qui chante, à l'oiseau bleu, à la Dauphine, au prince de
Conti, à maître Arlequin, à Mme Panache, à la petite comtesse, à la
marquise de Brinvilliers, à Watteau, à Wandermeulen, à Beaudoin, à
Coysvox, à la Diane d'Allegry, au prince de Hongrie, à l'eau de
Luce, aux dés, aux cartes, à la chasse, aux beaux chevaux, à Mme de
Tencin, à la procession, aux Récollets, au bourdon de Notre-Dame, à
Greuze, aux échecs, au Café de la Régence, à l'École de natation,
aux îles de la Seine, à la terrasse de Saint-Germain, aux
rôtisseries de la rue Dauphine, aux balayeuses du Pont-Neuf, aux
réverbères, au portier des Chartreux, à la comédie, aux tréteaux, à
la petite rue Chassagne, à Ramponneau, à M. de Malesherbe, à
St-Ovide, à la foire aux jambons, à l'Encyclopédie, à Gilblas, à
Saint-Roland l'économiste, à Mesmer, à Triboulet, au neveu de
Rameau, à Mme de Maintenon, aux jésuites, au diacre Paris, à la
bulle Unigenitus, à M. le régent, à Law, à Mme de Parabère, à Mme la
Ressource, au Mont-de-Piété, à Panckoucke, au baron d'Holbach, à Mme
d'Houdetot, à Saint-Lambert, à la Samaritaine, au Suisse du bord de
l'eau, au jardin du Luxembourg, à l'Académie, à Nicolet, à la
Sorbonne, à Jean qui pleure, à Jean qui rit...
J'entendis une voix touchante, une voix qui chantait et qui
pleurait! c'était M. le cantinier qui battait sa femme. Elle criait:
«À l'aide! au secours!» Le brutal et l'imbécile! il avait arraché le
mouchoir qui couvrait ce beau sein, le noeud qui relevait ces beaux
cheveux, les souliers qui contenaient ces pieds charmants! À ces
chants, à ces larmes, à ces pitiés, je vins en aide à la jeune
cantinière... Elle cessa de pleurer, même quand son mari la
battait!... Je m'aperçus qu'elle avait quarante ans, au moment où
s'ouvrit ma prison... Elle et moi, nous aurions juré pour dix-huit
ans, tout au plus!
--Bien obligé de vos jeunesses et de vos beautés, monsieur le comte,
reprit la jeune femme aux yeux noirs! Fi! de ces cachots qui
rajeunissent! Fi de ces chaînes de fer qui nous font charmantes! Les
pauvres femmes qui vous ont aimé, je les plains, s'il vous fallait
l'antre des Bastilles pour être amoureux, fidèle et reconnaissant;
je les plains sincèrement!
--Tu as raison, Clary, elles ont été pour moi, par moi, bien
malheureuses! Il en est ainsi pour qui m'approche... bien
malheureuses! et toi aussi, ma douce et vive Clary, tu mourras
malheureuse si tu veux m'aimer comme elles m'ont aimé. Elles m'ont
aimé de tout leur coeur; elles m'ont aimé malheureux, et quand
j'étais proscrit, mendiant, roué en effigie, elles sont venues à mon
aide, elles m'ont pris par la main. Celle-ci m'a suivi à l'étranger;
elle a partagé ma misère en Hollande, quand j'étais aux gages des
libraires. O Sophie!--aimé par elle, et par moi consolée, ainsi nous
avons parcouru toute la route, nous aimant plus que jamais; l'exempt
de police lui-même eut pitié de notre amour, il ne nous sépara qu'à
Paris; le digne exempt! Puis je fus enfermé à Vincennes; on enferma
Sophie en quelque horrible maison de filles repenties; puis mes deux
enfants moururent le même jour, l'enfant de ma femme et l'enfant de
ma maîtresse, enfants de mon amour! Il y avait de quoi s'étrangler
de désespoir; d'autant plus qu'une fois à Vincennes, et seulement à
Vincennes, je compris tout ce que j'avais perdu. Sophie! ô misère!
Épouvante et damnation! Seul, dans cet affreux donjon, sans un livre
et sans linge, écrasé, perdu, plein de fièvre, appelant Sophie ou la
mort... en plein délire, en pleine obscénité! moi, le gentilhomme
évoquant le démon de la débauche, appelant dans mon cachot les
saturnales entières, rugissant comme un satyre et dansant comme un
faune... Ah! quel supplice! Ah! quelle fureur! J'écrivais des
lettres folles; elles faisaient pitié même à l'exempt qui les
remettait au lieutenant de police, à M. Lenoir, et M. Lenoir les
vendait, pour mon compte, à d'honnêtes libraires, qui vous les
vendaient à vous, mesdames... quand vos laquais n'en voulaient plus.
J'en reviens à mon texte, chevalier d'Éon: vous auriez été bien
séduisante... à Vincennes... ou au fort de Joux.
Il dit ces derniers mots avec un rire infernal; son rire épouvanta
la jeune femme, et la voyant pâle et tremblante:
--Oh! ma très-chère Clary, s'écria-t-il avec un son de voix
flatteur, ne craignez rien! mon sang s'est apaisé; je suis libre, à
présent; je suis le maître. Hélas! ne craignez rien; je ne suis pas
dangereux!
Clary leva des yeux pleins d'effroi sur ce visage infernal.
--Cependant, monsieur, lui dit-elle, vous étiez libre au moment où
madame de Monnier se tua de chagrin.
--Libre, ai-je été libre un seul jour, ma Clary? J'ai été misérable
et pauvre: persécuté par mon père, abandonné par ma femme, et
faisant pour vivre des livres obscènes! J'ai fait d'un charmant
poëte, appelé Tibulle, un libertin du dernier ordre, pour cent écus;
empruntant au premier venu, sans jamais rendre, aussi vil que le
neveu de Rameau! Que n'ai-je pas tenté, pour vivre au jour le jour,
comme un malheureux sans asile et sans pain! J'écrivais des
journaux, des pamphlets, des livres obscènes, des iniquités; je me
suis vendu à M. de Calonne, et j'espionnais en Prusse en même temps
que vous étiez espion en Angleterre, madame le chevalier d'Éon.
Comment voulais-tu, ma Clary, que ces pauvres femmes ne mourussent
pas d'effroi, me voyant si laid, si mendiant, si vil? Moi-même je
désirais les voir mourir, si honteux que j'étais de me voir! En ces
temps misérables je portais le linge et les habits de mon
secrétaire; ma compagne se faisait des coiffes avec la doublure de
mes vieux habits; Dupont lui proposait de l'acheter, elle, pour
quelques écus, et je tendais la main à Rulhière; c'est comme si
Voltaire eût emprunté de l'argent à Fréron, ou Diderot à Palissot.
Et ces pauvres femmes ne seraient pas mortes d'effroi! Mais songez
donc, ma vie et ma fête, que je n'avais aucun rang dans ce monde, où
j'étais comte et marquis; songez que j'étais un méchant écrivain,
plus boursouflé que monsieur mon père, _l'ami des hommes_; que
j'écrivais mal, que je parlais de tout au hasard, même de finances;
que le dernier gredin avait le droit de me lancer mille ordures; que
Beaumarchais faisait contre moi une brochure aussi sanglante que les
Mémoires contre Goezman.
Croyez-moi, Clary, j'étais bien malheureux! Si vous m'aviez aimé
alors, vous seriez morte de douleur, de misère ou d'effroi. Morte en
posant votre main sur ma tête, en signe de bénédiction. Il se tut un
instant n'étant plus le maître de son émotion; bientôt il releva
fièrement la tête:--Or çà! vous tous qui m'écoutez, s'écria-t-il,
vous savez si depuis j'ai pris ma revanche avec l'opinion publique,
et si l'opinion publique est revenue entière, éclatante et superbe,
à Mirabeau! Le premier cri de liberté, messieurs, que la France ait
jeté, c'est moi qui l'ai jeté le premier; j'ai été absous de mon
passé par la liberté présente, et maintenant ce furieux que vous
avez connu si mendiant et si faible, il est roi aujourd'hui comme
l'était Voltaire, au même titre; il est le maître, il est le plus
fort, et pour régner il ne flatte aucun pouvoir. Cette fois, j'ai
rencontré le seul élément dans lequel je puisse vivre, et j'y vis.
Je suis encore, il est vrai, parmi vous, le joyeux compagnon,
amoureux à outrance, homme de feu et de plaisir comme j'étais
autrefois. Oui, j'aime encore aujourd'hui l'orgie et ses flammes,
l'amour et ses fêtes, le jeu et ses délires; mais de tous mes vices
je suis absous, parce que je suis un grand citoyen! La France est ma
maîtresse à cette heure, et, si l'amour m'a puni longtemps, l'amour
me récompense enfin. Je le savais bien, moi, que cette proscription
finirait; dans mes plus grandes infortunes, je me consolais à force
d'être aimé: l'homme qui est aimé n'est pas méchant; l'amour est le
plus grand et le plus immortel des pouvoirs!
--Certes, reprit le chevalier d'Éon, un grand pouvoir, M. le comte.
La renommée, aujourd'hui, disait qu'hier vous aviez remporté une
victoire assez complète sur le grave précepteur d'un prince du sang.
--La renommée a dit cela? reprit Clary vivement.
--Moins que rien, reprit Mirabeau, la renommée est folle et
menteuse, Clary; je me suis vengé, une bonne fois, de ce méchant
précepteur en jupon, et voici comment:
Le petit Sillery a pris une femme, jolie, accorte, alerte, agaçante
et pleine de bonnes qualités que la pédanterie a gâtées. La petite
femme, à peine mariée, allait, le nez au vent, faisant de la vertu
et de la peinture, un peu de musique, un peu de morale et de petits
vers, tout ce que fait une honnête femme aussitôt qu'elle n'a rien à
faire. À force de gros livres, de contes moraux et de chansons
plaintives sur la harpe, la petite femme à la fin s'ennuya de ses
propres vertus; elle fit de l'intrigue; elle se faufila au
Palais-Royal où elle devint pour tout de bon _le précepteur_ d'un
prince-enfant, le premier prince du sang trouvant qu'il était sage à
lui de faire élever messieurs ses fils par cette dame d'honneur, de
harpe et de vertu. Jusque-là rien de mieux; je savais à peine
l'existence de la dame, quand tout à coup il me revient qu'elle
déclame contre moi, comme si j'avais fait _Mahomet_ et le
_Dictionnaire philosophique_. Bon! me dis-je à moi-même, et je me
vengerai quand j'aurai le temps.
J'avais oublié la petite dame et ma vengeance; hier cependant je
rencontre (elle était chez Chamfort!) une commère en rabat-joie, une
belle parleuse en sentences, en révérences, en bons mots bien
choisis...--Bon! me dis-je, elle tient son pied de boeuf, et moi je
tiens ma pédante. Aussitôt je fais l'aimable et je prends ma douce
voix! Je plaisante, je plais, on me dit: «Laisse-moi, je _te_ prie!»
on s'en va, je propose ma voiture: or, je n'avais pas de voiture, et
nous prenons bel et bien un fiacre, un méchant fiacre... Elle allait
en fiacre aussi, la belle et charmante Manon Lescaut. Nous allons,
alors les stores baissés, je me garde bien de viser à l'esprit; je
fais mieux, je prête l'oreille à l'esprit qu'on me fait; parfois je
porte à ma lèvre indiscrète (et très-discrètement) cette main-ci,
cette main-là; bientôt je me remets à écouter, bref, je deviens plus
entreprenant, et quand on me trouve enfin par trop hardi...
j'écoute; je n'écoute pas si bien quand Barnave est à la tribune. En
un mot, j'ai tant écouté, j'ai si peu parlé, qu'arrivé au perron du
Palais-Royal, où par parenthèse on vous a vue, belle Luzzi,
descendre de voiture avec le comte Orloff...
--Eh bien! reprit Clary, vous avez tant écouté?
Mirabeau continua:--Donc j'ai tant écouté, tant écouté, qu'elle
avait les yeux humides et bien tendres quand le fiacre s'arrêta.
--Et c'est là tout? demanda Rivarol.
--Si tu ne trouves pas que ce soit assez, dit Mirabeau, inscris-toi
en faux.
--Mais, dit Rivarol, il faut une conclusion à l'histoire.
--Voici la conclusion, dit Mirabeau:
Voyant à la dame empourprée un regard humide... et content, j'étais
redevenu un bélître, un beau parleur, un bavard même; à présent
c'était elle à son tour qui gardait un silence modeste, et c'était
moi qui faisais de l'esprit; nous avions changé de rôle elle et
moi... Cocorico!
À la fin, comme je ne disais pas ce que je devais dire, elle se
hasarde, en hontoyant, à demander le nom de son séducteur. C'était
là justement que je l'attendais.
Je lui dis mon nom tout simplement, sans emphase, et j'y mis aussi
peu de prétention que si je me fusse appelé Sillery... tout
bêtement.
Mais quand elle entendit ce nom de Mirabeau, elle fut si violemment
frappée qu'elle oublia de s'évanouir.
--Madame, lui dis-je, en voilà, j'espère, un beau chapitre à ajouter
aux _annales de la vertu_.
Et confuse, honteuse et non repentante...
Et je te demande pardon, Clary, d'une vengeance assez facile, et
dont j'ai regret, te voyant bonne et douce et si peu disposée à te
venger.