Je sais bien que je gâte à les raconter ces aventures, ces
paradoxes, ces bruits armés et charmants d'autrefois! Ce Mirabeau
que je contemple à tant de distance, et dans cette inexprimable
confusion, que je suis loin d'en donner la plus faible image! A-t-on
jamais défini le tonnerre, et l'éclair, et le nuage? Et l'écho seul
de Mirabeau, qui peut le dire? À peine il en est resté des paroles
écrites, des paroles sans son âme et sans sa figure, veuves de son
geste, et décolorées de ces veines bleues qui se croisaient sur son
front comme un réseau mouvant! C'était un homme... un géant d'une
race à part, qui s'est perdue, et quand on retrouvera ses ossements
fossiles, dans mille ans d'ici, au fond des catacombes de 1789, on
les prendra pour les restes d'Encelade entassant Pélion sur Ossa.
Cependant, ayant vu Mirabeau face à face et complet, j'ai voulu le
dire et m'en vanter. J'ai suivi pendant vingt-quatre heures la vie
ardente que cet homme a menée pendant trente années, et ces
vingt-quatre heures de spectacle, elles m'ont fatigué comme
n'eussent pas fait cinquante ans d'une existence à l'allemande, au
coin du feu l'hiver, à l'ombre en été.--Aussi bien les moindres
détails de cette nuit sont présents à ma pensée, elle est pleine de
Mirabeau. La belle heure aussi, pour le voir, ces moments d'ivresse
et de folles joies, où l'homme abandonné à ses penchants se montrait
familièrement dans la corruption de son esprit, dans l'éloquence de
son génie et dans la bonté de son coeur!
On n'expliquera jamais ce qu'il y avait de charme et d'entraînement
dans ce merveilleux personnage. Il était, tour à tour, affable et
moqueur, dédaigneux, enthousiaste, intrépide, emporté, sérieux,
bouffon...; le plus aimable et le plus vrai des libertins, le plus
impérieux des grands seigneurs... Il était toujours au niveau de
toutes les positions, au-dessus de tous les excès! On était grave,
il était sublime; on parlait d'art et de poésie, il était un grand
poëte; il pleurait à un conte bien fait, il riait à un bon mot, il
jouissait de toute chose en enfant, du vin, des parfums, des
émotions du jeu, de la beauté des femmes, de tous les frissons
intimes; il était tout âme et tout esprit...; il était un génie, il
était un grand coeur. Les femmes qui l'entouraient le dévoraient du
regard; les hommes écoutaient et se soumettaient à ses moindres
caprices, le reconnaissant tacitement pour leur maître. Esprits,
grandeurs militaires, abbés, hommes d'État, débauchés, joueurs, les
philosophes eux-mêmes et les gens de lettres les plus insolents,
s'inclinaient devant ce génie excellent et superbe. Les anciens
maîtres de la société française comprenaient, en voyant Mirabeau,
qu'ils avaient un maître à leur tour. Cet homme était encore un
progrès de la toute-puissance: le pape, le roi, la philosophie et le
peuple enfin! Grégoire VII, Louis XIV, Voltaire, Mirabeau; et après
Mirabeau, Bonaparte; après la liberté, la force... Une histoire à
recommencer, un monde à régénérer, une liberté à conquérir!
Au milieu de ces réflexions confuses, un nouveau sujet d'attention
attira tous mes regards. Non loin de moi était assis un gentilhomme
de noble façon, et qui paraissait s'occuper très-peu de ce qui se
disait autour de lui. La figure de cet homme était belle et
régulière, sa tête était couverte de longs cheveux grisonnants, sa
physionomie était calme... Il riait parfois, et son rire était sans
pitié; son âge était tel qu'il eût été impossible de dire s'il était
plus près de la vieillesse que de l'âge mûr, tant il s'était
maintenu habilement dans ce moment fugitif de la vie, où la jeunesse
vous dit adieu avec un air de regret et de pitié, et vous jette
entre les bras inexorables de la raison.
J'avais remarqué cet homme à quelques paroles pleines de sens qui
lui étaient échappées. Évidemment c'était un esprit plein
d'expérience et de sagesse; il était l'objet de l'attention
générale; les dames cherchaient dans son costume riche et décent
quelques vestiges des modes antiques; les hommes le regardaient, les
uns avec défiance, et les autres d'un air incrédule; quelques jeunes
gens avec un intérêt réel, et comme le seul vieillard qui fût assez
âgé pour être au-dessus d'eux.
Il se tenait à cette table comme est la statue au _Festin de
Pierre_, ni mangeant, ni buvant, parlant peu et parlant bien, sans
que personne eût songé à l'inquiéter: il fallait que ce fût une des
habitudes connues de sa vie qu'on ne voulait pas contrarier.
Le repas fini, vint le dessert. Les valets couvrirent la table de
fruits et de fleurs, de temples chinois, de vins célèbres, de mille
inventions faites pour le goût et pour les yeux. En ce moment où la
joie et le bruit accomplissaient leurs plus rares folies, ces dames,
sans y songer, détachèrent le dernier lacet de leur gorgerette; un
repas français, à cette époque, était composé comme une sonate
allemande, le grave _andante_, le tendre _adagio_, et, pour finir,
le vif et rapide _rondo_, qui met en train la tête et le coeur: nous
étions arrivés au _rondo_.
On porta des toasts aux femmes, aux grands hommes, à la gloire, à la
liberté des deux mondes. Vint le tour de Mirabeau. Mirabeau ne porta
pas de santé politique.--À la santé de notre aïeul toujours jeune...
À la santé du plus aimable et du plus âgé vieillard de l'univers
(jeunes femmes, méfiez-vous de lui); messieurs et mesdames,... à la
santé du comte de Saint-Germain!
Le toast fut accepté avec transport. Tous les verres se levèrent
légèrement couronnés d'un pétillement joyeux, le choc sonna
doucement; au-dessous de ces bras tendus, M. de Saint-Germain
relevait la tête, souriant et rendant mille grâces aux convives.
--Il faut nous rendre notre toast, monsieur le comte, dit Mirabeau;
nous y tenons d'autant, qu'on nous a dit que vous ne buviez jamais.
--Qu'on me donne un verre, dit le comte.
--Voilà le verre de Clary, monsieur, répondit Mirabeau; buvez et
dites-moi: grand merci! Vous êtes le seul, monsieur le comte, à qui
je voudrais accorder cette faveur. Mais vous, sage vieillard, vous
ne distingueriez pas sur ce verre enchanté la place heureuse où
toucha cette lèvre amoureuse... Ainsi buvez sans peur dans le verre
où buvait ma belle Clary.
M. de Saint-Germain prit le verre qu'on lui offrait, et d'une voix
légèrement tremblante: À la santé, dit-il, des républiques à venir!
à votre santé, Clary, qui avez dompté le lion, je bois à vous aussi!
On buvait à Cléopâtre quand on disait à Antoine: _Je bois à toi!_
Quand il eut bu, le bonheur se peignit sur son visage; on eût dit
qu'il retrouvait une sensation de bonheur oubliée depuis longtemps,
même il parut tout à coup rajeuni.--Mais pourquoi à la santé des
républiques, monsieur le comte? pourquoi, je vous prie, à la santé
d'Antoine et de Cléopâtre? s'écria Mirabeau.
Le comte reprit:
--C'est qu'à présent c'est au tour des monarchies à mourir. J'ai vu
tant de républiques tomber: la Grèce expirée, est assez semblable à
la fleur qui se fane au soleil. J'ai vu mourir la république
romaine... au milieu d'une fête nocturne, en présence des rhéteurs,
des sceptiques, des philosophes, des athées et des femmes, les plus
charmantes, un soir d'orgie, une nuit de fête, au milieu de la
dégradation universelle. Voilà pourquoi, me souvenant de toutes ces
choses, j'ai bu à la santé des républiques à venir, comme autrefois
j'avais porté la santé des monarchies. Quant à Cléopâtre... il me
souvenait que c'est moi qui ai bu le reste de sa coupe insolente:
eh! croyez-moi, cent fois je préfère à ce vinaigre où disparut la
perle orientale, le beau verre effleuré par ces lèvres roses, et le
reste de ce bon vin d'Aï.
--Vous avez donc connu Cléopâtre? demanda Mirabeau.
--Je l'ai connue, et beaucoup: c'était une toute petite femme, mince
et frêle, du corsage le plus élégant, aux yeux noirs et langoureux,
à la peau brune et douce; le plus aimable contraste qui se pût voir
avec ce robuste, ce gros et jovial soldat qu'on appelait Antoine,
l'homme le plus amoureux et le plus brave de la république, et qui
fut vaincu par un lâche. Mais ce serait une longue histoire à vous
raconter.
--Contez-nous cette histoire, je vous prie, dit Mirabeau,
contez-nous-la. J'aime ces temps de luxe et de misère, ces époques
fatales où l'humanité, arrivée au plus haut progrès, ne peut plus
que reculer, passant par le vice afin d'arriver plus vite à
l'esclavage, s'étourdissant de ses propres éléments, oubliant les
vrais principes, et se faisant folle, de gaieté de coeur, pour être
dispensée de toute peur et de toute prévoyance. Parlez-nous de ces
temps que vous avez vus, de ces hommes que vous avez connus;
parlez-nous de Cléopâtre: et toi, Clary, appuie ta tête sur le sein
de ton Antoine, mon disciple bien aimé.
Alors, sans viser à l'effet, très-simplement, et comme s'il eût
raconté une histoire de tous les jours, le fameux comte de
Saint-Germain:
--C'est l'heure ou jamais, messieurs, nous dit-il, de nous rappeler
en quel état misérable était ce bas-monde, à l'heure où Jules César,
habile et dément continuateur de Sylla, eut enseigné, une dernière
fois, au Capitole humilié, que désormais Rome elle-même était une
esclave et que le Capitole avait un maître. O l'abominable et
douloureuse leçon! Elle attend, inévitablement toutes les grandes
choses dont la chute est d'autant plus cruelle et complète qu'elles
tombent de plus haut! La leçon profita surtout à trois hommes:
Octave, un lâche habile, Antoine, un brave idiot, Lépide, un caprice
du hasard; ces trois hommes furent un instant les trois colonnes sur
lesquelles reposait l'univers; mais lorsque Lépide eut été jeté de
côté comme un paradoxe qui a fait son temps, il arriva qu'entre
Octave et Marc-Antoine le débat fut long et disputé. Le monde alors
se partagea entre ces deux maîtres, prêt à battre des mains au
vainqueur; et, comme à ce monde, abandonné aux plus tristes hasards,
il fallait à toute force une occupation puissante qui pût remplacer
la liberté à laquelle il renonçait, on se rejeta dans les théories
philosophiques, dans les doctrines du bien et du mal; tantôt le
spiritualisme, et plus souvent la sensation; aujourd'hui l'Académie
et demain le Portique. Mais ces graves questions avaient été
débattues dans la Grèce avec un éclat impérissable; elles avaient
déjà assisté à la décadence de cette république enchantée; elles
avaient été embellies par ce langage ingénieux et cadencé que Platon
avait apporté du ciel. Aussi fut-ce un vain effort quand l'oisiveté
romaine voulut aller sur les brisées de l'oisiveté athénienne; elle
se perdit dans ce dédale éloquent dont l'éloquence seule a trouvé
les détours; Cicéron lui-même les dénatura dans sa maison de
_Tusculum_. En dernier résultat, loin d'avancer, la morale fit un
pas rétrograde; elle prit un masque, comme dans les histoires de
Salluste. Ainsi, pour la vertu, elle s'en tint à la définition du
dernier Brutus.
J'ignore, si l'esprit humain à cet instant périlleux n'eût pas eu
d'autre débouché, à quels excès il se fût porté. Peut-être bien que,
faute de mieux, Rome se fût mise encore à faire de la liberté, bien
qu'à ce métier elle se fût fatiguée et perdue. Heureusement qu'elle
fit de la politique, ce qui n'est pas la même chose. Alors mille
recherches furent entreprises sur le génie et l'avenir des nations,
sur l'excellence des gouvernements, sur les meilleures lois de
l'avenir. C'est ainsi que mon ami Thomas Morus, malgré mes conseils
et mes prières, écrivait l'_Oceana_ sous le règne de Henri VIII, et
se dépouillait de son habit de chancelier d'Angleterre pour monter à
l'échafaud. La politique était donc la principale occupation du
monde romain pendant qu'Octave et Marc-Antoine, tantôt unis, tantôt
séparés, se battant l'un contre l'autre ou poursuivant ensemble
Cnéius, le fils du grand Pompée, amis inséparables, ennemis jurés,
réunis ensuite par l'hymen d'Octavie, la soeur d'Auguste, dont la
touchante beauté et les vertus simples et modestes auraient dû
enchaîner ce soldat mal élevé, méditaient chacun de son côté
l'asservissement de l'univers.
Pour moi, insouciant voyageur dans ce monde ainsi divisé, moi qui,
en fin de compte, n'appartenais à aucun parti, j'avais cependant
suivi Octave en Orient, parce que l'Orient devait être le théâtre de
ces grands débats... Jamais dans vos livres, jamais dans vos extases
de jeunesse, et dans vos plus beaux jours de gloire, à l'heure où
vos dômes étincelants et chargés de drapeaux resplendissaient sous
les feux du soleil, vous n'avez vu, vous n'avez imaginé rien de
comparable à l'Alexandrie de Cléopâtre. Figurez-vous l'Italie en sa
force, la Grèce aux formes riantes, l'Orient et sa richesse, enfin
ce que la république a de grandeur, ce que la royauté a de grâce et
de majesté, deux mondes confondus sur un seul point; à la tête du
premier monde Antoine, l'ami de César, son lieutenant dans ses
conquêtes, accompagné de ses vieilles cohortes, géant au coeur de
lion, au sourire de jeune homme; à la tête de l'autre monde arrivait
Cléopâtre, entourée encore de l'amour de César, reine à la tête de
jeune fille, aux blanches mains, à la démarche de déesse, montée sur
un vaisseau d'ivoire et d'or aux cordages de soie, aux voiles de
pourpre; et tant de jardins, de palais suspendus au-dessus de ces
deux puissances, vous aurez à peine une idée approchante de la
splendeur et de la beauté d'Alexandrie.
Hélas! dans cette ville même la politique nous avait suivis.
Incurable maladie des nations oisives et fatiguées, la politique
était partout, dans le palais du proconsul et sous la tente du
soldat, en Orient, en Occident, dans les maisons mêmes. Les Romains
de la république se trouvant en présence d'une reine affable et
pleine d'attraits, les sujets de Cléopâtre, au contraire, appelés à
considérer de plus près la bonhomie guerrière d'Antoine, il se fit
que chez les républicains survint un grand amour de monarchie; et
que les sujets du trône furent envahis d'un grand désir de
république. Cela ne prouvait qu'une chose, à savoir que des deux
côtés, reine ou empereur, chacun dissimulait, chacun se faisait
meilleur que de coutume, uniquement par envie de plaire, car ni l'un
ni l'autre n'avait besoin de descendre à flatter le peuple: ils s'en
souciaient fort peu, j'imagine; et lorsque la reine souriait aux
cohortes, elle souriait à leur général; le général, de son côté,
faisait sa cour à Cléopâtre en parlant aux sujets de la reine;
c'était toujours la même déception, ce qui n'empêchait pas en
théorie que le principe ne restât pur et à l'abri de toute atteinte;
il ne s'agissait que de savoir à qui resterait l'empire. À ce sujet
je me pris de grande dispute avec un stoïcien du vieux système, imbu
des doctrines sévères de son école. Il se nommait Scaurus; il était
le frère d'un des partisans d'Antoine, mais sa conscience, qui lui
défendait de fréquenter un courtisan, les avait séparés depuis
longtemps. C'était, à tout prendre, un homme d'une pensée énergique
et d'un beau langage. Cependant il est demeuré sans nom, parce qu'il
est donné à peu de philosophes de se faire un nom durable. Il avait
quatre-vingt-dix ans, lorsque je lui fermai les yeux dans la
délicieuse maison de Campanie que lui avait laissée son frère en
mourant: je le vois encore, orné d'une longue barbe noire et se
promenant à grands pas sous les portiques en récitant tout ce qu'il
avait ajouté à la République de Platon, tout ce qu'il savait du même
traité de Cicéron, que le temps a fait disparaître et que peut-être
un jour je retrouverai dans mes papiers; sans compter qu'il avait
toujours présentes les belles pages d'Aristote contre la tyrannie,
et en particulier _contre ces hommes sortis de la classe des
démagogues, forts de la confiance du peuple à force d'avoir calomnié
les hommes puissants_[1]. Ainsi armé, et m'écrasant de l'exemple de
Philon à Argos, de Phalaris dans l'Ionie, de Pisistrate à Athènes,
de Denys à Syracuse, mon stoïcien sortait souvent vainqueur dans nos
disputes de chaque jour; car pour moi, peu jaloux de m'appuyer
d'exemples passés et de rappeler ces grandes monarchies si
admirablement constituées qui avaient fourni à Alexandre le modèle
de la sienne, je me retranchais dans la discussion du principe, dont
je vous ferai grâce parce que, tout grands politiques que vous êtes,
je vous ennuierais mortellement.
[Footnote 1: Aristote, _de la Politique_.]
Nous étions donc toujours en discussion, Scaurus et moi; et, comme
j'avais apporté tout mon sang-froid dans cette dispute et que
j'attendais avec patience quelque bon argument bien décisif en
faveur de la royauté, je me repaissais à loisir des belles et
grandes rêveries du philosophe. Cette belle imagination prenait
toutes les formes, parcourait tous les sentiers, passait en revue
toutes les opinions: tantôt, comme Bias, elle définissait la
_république_ un respect pour les lois, égal à la terreur des tyrans;
ou bien, comme Thalès, un nombre égal de riches et de pauvres;
d'autres fois, avec Pittacus, elle appelait de tous ses voeux un
État où les scélérats seraient exclus de la magistrature; enfin,
avec Chilon, elle chassait les orateurs de la tribune pour ne
laisser régner que la raison. Vous ne sauriez croire avec quel
ravissement j'écoutais ces rêveries touchantes; car, autant les
théories politiques sont à redouter parmi la foule ignorante et
grossière, autant ces mêmes théories sont intéressantes dans la
bouche d'un sage.
Une nuit où tout reposait, excepté nous et les sentinelles des deux
camps, dont les lances au fer éblouissant renvoyaient au loin les
pâles rayons de la lune d'avril, assise sur son trône d'argent, nous
nous promenions, mon philosophe et moi, dans les murs silencieux
d'Alexandrie, sous ces portiques de marbre blanc, au milieu de ces
fontaines qui ne se taisaient ni jour ni nuit, et comme dominés par
le fleuve aux flots d'argent où se balançait mollement la galère de
Cléopâtre. Nous nous taisions. Ce silence qui succédait à tant de
tumulte n'était pas sans charmes; nous poursuivîmes notre route
jusqu'à ce que nous fussions arrivés au palais de la reine. C'était
un vaste et élégant édifice entouré et défendu de toutes parts, il
s'appuyait sur cette même tour au sommet de laquelle Antoine fut
enlevé, frappé d'un coup mortel. Tout était silencieux dans le
palais; pas une lumière qui indiquât un de ces festins somptueux
dont chaque toast était annoncé à la ville par des fanfares, comme
s'il se fût agi d'un triomphe; une nuit de paix et de calme, au
temps de Ptolémée, une de ces nuits silencieuses comme si César,
enveloppé dans l'ombre, et se cachant à tous les regards par un
dernier respect pour le sénat et le peuple romain, eût dû venir le
soir même et sans bruit visiter cette voluptueuse reine d'Asie
adorée entre tous les amours.
Cette nuit sans orgie et silencieuse nous surprit quelque peu; nous
étions encore à chercher en quels lieux se divertissait l'empereur,
lorsqu'à l'angle du palais nous aperçûmes une petite porte... un
mystère, qui s'ouvrit lentement. Bientôt un esclave en sortit; il
referma la porte avec précaution, après quoi il se dirigea vers la
ville où tout dormait. Il portait sur ses épaules un tapis de Perse
aux couleurs sombres, et roulé avec soin. Nous fûmes curieux de
savoir à qui ce tapis pouvait s'adresser; peut-être était-ce un
présent que la reine envoyait à quelque capitaine romain. Nous
suivîmes donc, presque sans le vouloir, le tapis et l'esclave: ils
entrèrent d'abord chez un devin célèbre par ses prédictions et son
inflexible avenir.
--Vous verrez, me dit Scaurus, qu'il s'agit de quelque enchantement,
d'un philtre amoureux sans doute.
Ainsi parlant, il levait les épaules, comme un homme qui ne croit ni
aux astres ni à leur influence ici-bas.
Bientôt l'esclave et le tapis reparurent, et nous les vîmes entrer
dans la tente d'Énobarbus. Énobarbus était l'intime d'Antoine, un
glouton et jovial compagnon de ses guerres et de ses plaisirs.
--Par Jupiter! m'écriai-je, mes pressentiments ne m'auront pas
trompé: Énobarbus aura ce beau tapis.
Mais le tapis et l'esclave reparurent quelque temps après, et ils se
dirigèrent dans un quartier tout opposé, chez Mécènes, le favori
d'Auguste. Caché dans Alexandrie, il méditait en secret la ruine
d'Antoine. Mécènes n'était pas encore ce que je l'ai vu depuis,
gros, gras et lourd, tout parfumé des louanges d'Horace et des
apothéoses de Virgile: il était tout simplement un diplomate à la
main blanche, avec le bout de l'oreille déjà rouge, et d'un
embonpoint très-décent qui, de nos jours, n'eût pas outrepassé les
bornes d'un fauteuil de conseiller d'État.
--Je n'y comprends plus rien, dis-je à mon compagnon, et vous?
--Moi non plus, reprit-il. Ce sont de trop grands seigneurs pour
conspirer par l'entremise inoffensive d'un vil eunuque. Quant au
tapis, à quoi peut-il servir? Je l'ignore, mais, foi de philosophe!
on donnerait vingt tapis comme celui-là pour le savoir.
--Nous le saurons peut-être, lui répondis-je; il ne s'agit que
d'attendre.
En effet, nous attendîmes beaucoup plus longtemps à la porte de
Mécènes qu'à celle d'Énobarbus. À la fin le tapis se montra de
nouveau, et ce ne fut pas sans surprise qu'au détour du môle de
Césarion nous le vîmes entrer, devinez où? À la caserne même des
gardes prétoriennes. C'étaient d'anciennes troupes de César, les
premiers vainqueurs de l'Égypte, les mêmes qui avaient imaginé de
frapper au visage ses jeunes et beaux guerriers plus jaloux de
sauver leur beauté que leur vie elle-même. Nous fûmes sur le point
de renoncer à la recherche de cette énigme.--À qui donc en veut cet
esclave? et que veut-il? où va-t-il?--La caserne le retint
longtemps. Quand il en sortit, plusieurs soldats le suivirent jusque
sur le seuil et baisèrent avec respect la pourpre tyrienne; à la
clarté des flambeaux nous apercevions la couleur douteuse du
mystérieux tapis.
--Vous m'avouerez, me disait tout bas mon stoïcien, que voilà un
singulier messager: généraux et soldats, la tente du diplomate et la
simple caserne, tout lui convient; il se glisse et partout avec la
même sécurité... Et, si je ne me trompe, le voilà qui entre dans le
palais d'Antoine, aussi facilement qu'un Athénien entrerait à
l'Académie,
En effet, au milieu de mille acclamations bruyantes, le mystérieux
tapis fut introduit dans le palais. Le palais du général éclatait de
mille feux; échauffés par le vin, les convives, Africains ou
Romains, esclaves parvenus ou nobles descendant de familles
patriciennes, se livraient à cette gaieté bruyante qui plaisait si
fort à l'empereur. Savant dans les voluptés de l'Asie, on avait vu
Marc-Antoine donner une ville pour un bon plat de poisson, honorer
son cuisinier à l'égal d'un homme de guerre; et même ce soir-là le
festin était plus somptueux que jamais, car on parlait dans le
public d'un défi entre Antoine et Cléopâtre, d'une lutte inouïe
entre ces deux puissances, d'un triomphe ineffable de volupté qu'il
s'agissait de remporter. L'arrivée de l'esclave au tapis de pourpre
fut donc brillante et animée; à ce moment le banquet recommença de
plus belle et les flambeaux jetèrent une clarté plus vive. Pour
nous, assis à la porte du palais, et sans nous communiquer nos
doutes, nous nous livrions à mille pensers divers.--L'âme de Scaurus
était en souffrance et sa sévère indignation ne pouvait se contenir
à l'aspect de ce Romain qui se jouait d'un monde et qui aurait donné
le Capitole pour une nuit de plaisir. Moi, en homme habile et
prudent, que rien ne saurait étonner, je trouvais plaisante cette
destinée de la vieille Rome qui venait aboutir, en dernier résultat,
aux plaisirs d'un débauché et d'une reine adultère. En vérité, pour
celui qui sait l'histoire et qui la voit de près, c'est une bien
misérable chose, ces empires dont la chute a fait tant de bruit. Il
faut avoir de la pitié de reste pour s'apitoyer sur ces masses
inertes qui s'écroulent, dès qu'elles ne peuvent plus soutenir leur
propre grandeur; un royaume qui s'écroule est un équilibre perdu,
voilà tout. Cependant, pour celui qui doit survivre à cette énorme
chute, c'est un singulier spectacle: voir tomber un empire et
comprendre combien ridicule est sa chute.--Il obéit désormais, s'il
est favorisé du ciel, à des barbares qui l'envahissent, ou, moins
heureux, il est envahi par quelques palmiers stériles du désert et
par des herbes rampantes, comme vous pouvez voir les ruines de
Thèbes et de Memphis.
Cependant la nuit s'avançait: les étoiles jetaient un éclat moins
vif, on entendait déjà le bruit naissant d'une grande ville qui
s'éveille à la tâche de chaque jour: le vent du matin circulait en
sifflant dans les voiles du port, et nous allions nous retirer quand
la porte d'Antoine s'ouvrit encore une fois. Alors nous aperçûmes
cette _troisième colonne de l'univers_ recharger en chancelant, sur
les épaules de son esclave, le tapis mystérieux. À ma grande
surprise, je reconnus dans l'esclave Éros, bon et valeureux soldat,
le même qui devait apprendre à son maître comment il fallait mourir.
Il était facile de voir qu'Éros avait pris sa part du festin: son
pas était mal assuré, et souvent il s'arrêtait, pour retrouver sa
route. Il allait ainsi, hors de lui, lorsqu'un incident étrange vint
ajouter à son trouble. Nous étions encore en présence du palais
d'Antoine: l'_Imperator_, entouré de ses courtisans, et chargé comme
eux de la couronne de lierre des banquets, respirait machinalement
l'air frais du matin, tout étonné de voir se lever l'aurore
autrement qu'à la tête d'une armée. En ce moment se fit entendre une
musique... Elle n'était pas de la terre!... C'étaient des sons doux
et tristes qui n'étaient pas sans charme, et qui n'avaient rien
d'humain. À ce bruit les Romains ôtèrent leurs couronnes; Éros
s'arrêta:
--Les dieux s'en vont, dit-il; Bacchus nous abandonne! O dieux! mon
maître est mort!
En même temps de grandes larmes roulaient dans ses yeux. Je
m'approchai de ce brave Éros.
--Salut, lui dis-je; et que les Heures aux doigts de rose et toutes
les divinités du matin te soient propices!... Mais il me paraît,
Éros, que vous menez une vie assez pénible, et comment se fait-il
qu'à cette heure, après les libations de la nuit, vous n'êtes pas
étendu tout du long dans le _triclynium_ de votre maître, entre ses
deux molosses bretons, et serrant dans vos bras quelque bonne
esclave sicilienne qu'il vous aura donnée en un moment de belle
humeur?
--Par Hercule! et c'est bien parler, mon maître! reprit Éros: m'est
avis que je travaille comme un consul, tandis que je devrais être
heureux comme un grand-prêtre.
Puis levant les yeux vers son tapis avec un air langoureux et
sentimental, qu'il avait puisé dans une vieille amphore de vin de
Chypre;
--Un joli fardeau, disait-il. Que ne suis-je le Grec Anacréon! je te
ferais une petite chanson de dix syllabes, toi qui es l'arbre sous
lequel repose mon maître, dans les grandes chaleurs de l'été:
--Quel est donc cet arbuste que tu portes? reprit l'impatient
Scaurus.
Éros reprit en chantant, sur un air de courtisane:
Un joli arbre, sur ma foi: ses fleurs sont des perles blanches,
Ses fleurs sont d'or comme la fleur du saule.
Trop heureux qui peut serrer ce jeune tronc dans les deux mains!
Trop heureux qui peut embrasser ses racines!
Je vous demande pardon, mesdames, dit le comte en s'arrêtant: j'ai
honte moi-même de ces vers blancs, qui me feront prendre pour une
traduction de Shakespeare; mais vous m'excuserez si vous songez sous
combien de révolutions poétiques il m'a fallu courber la tête.
Enfant, j'ai commencé par scander les vers de Sophocle et d'Homère;
homme fait, je me suis occupé de l'alexandrin de Virgile et des vers
saphiques d'Horace; sous le grand poète Ronsard, je me souviens
d'avoir été un des meilleurs poétiseurs français. À présent votre
mode poétique est trop variable pour que je puisse aussi m'y
soumettre. Pardonnez-moi donc mes vers blancs, s'il vous plaît...
Pardon encore, et je ne sais plus où j'en étais de mon récit.
--Vous en étiez à l'esclave, reprit vivement la belle Clary, penchée
à demi sur son amant.
--Et le chanteur chancelait de plus belle en riant.
Si tu voulais me confier ton fardeau, Éros, lui dis-je, je le
porterais sans peine et sans peur.
--C'est un pesant fardeau, disait Éros, que de porter la Cilicie
avec la Cappadoce et le Pont-Euxin, et je ne sais combien de villes
nombreuses...
--Mais je suis aussi fort que toi, ce me semble, et si, tu portes
tout cela, je pourrai bien le porter moi-même.
--Aussi fort que moi? disait Éros; c'est impossible! tu es un homme
libre, et j'ai sur toi l'avantage et l'honneur d'être un esclave.
Et il poursuivait sa pensée tout en se parlant à soi-même:
--Un bon esclave est le maître de son maître; et si son maître est
le maître du monde, il est, lui aussi, le maître absolu du monde; si
la fortune sourit à son maître, il a la plus grande part de ce
sourire; et quand la beauté se rend à son maître, il a encore le
droit de s'en féliciter... Voilà bien la peine d'être libre!
reprit-il après un instant de silence. Tout homme libre que tu es,
si tu laissais tomber ce fardeau, tu serais mort: il y aurait un
tremblement de terre au premier choc, et l'abîme à l'instant
s'ouvrirait pour te dévorer comme Curtius. De ce fardeau il n'y a
que moi qui aie le droit de me jouer; moi seul je pourrais le
laisser cheoir sans mourir, parce que je suis l'esclave d'Antoine.
Aussi bien est-ce pitié lorsque, dans l'antichambre de mon seigneur,
je rencontre des rois timides et tremblants. Ils se lèvent à mon
aspect, et, saisissant leur couronne à deux mains:--Salut, me
disent-ils, salut au seigneur Éros! vive à jamais le clément
Éros!... Et ils sont heureux de me prendre la main, parce qu'ils
savent que souvent, de la main que voilà, un sceptre peut tomber.
Ainsi parlait Éros. Au son emphatique de sa parole on voyait qu'il
était convaincu de sa dignité d'esclave et de sa supériorité sur les
hommes libres. En même temps, il jouait avec son redoutable fardeau
comme un enfant jouerait avec un hochet, le changeant d'épaule à
chaque instant; après quoi, tout fier de son audace, il me regardait
fièrement pour me défier d'en faire autant.
--Donne-moi ton fardeau, mon cher Éros, repris-je encore une fois:
tu dois être assez fatigué de l'avoir porté toute cette nuit!
Il me le céda sans mot dire; en le chargeant sur mon épaule, il
avait je ne sais quel sourire sardonique qui n'annonçait rien de
bon.
--Puisque tu veux à toute force emprunter mon fardeau, le voici.
Imprudent! que dirais-tu si ce tapis devenait tout à coup une jeune
lionne prête à te dévorer? Ce tapis est comme un rosier de l'Égypte:
ne remuez pas sa tête rose et parfumée, vous en verriez sortir un
aspic au noir venin. Rends-moi, homme libre, rends-moi mon fardeau,
car la liberté te sera un méchant bouclier à l'instant du danger.
Cependant j'étais décidé à voir la fin de cette étrange aventure; je
ne voulais pas, par une vaine terreur, perdre le fruit d'une nuit
d'attente, et malgré les sinistres prédictions d'Éros je marchais
toujours à ses côtés. D'ailleurs mon fardeau n'était pas sans
charmes: c'était un poids léger, inoffensif, mais, autant que je
pouvais le comprendre, avec des formes charmantes et cette douce et
pénétrante chaleur qui donnerait des forces au plus faible. Nous
repassâmes devant la caserne.
--Est-ce là qu'il faut entrer, demandai-je à Éros?
--Par Apollon! disait Éros, pas à présent: il fait trop jour, tu
ferais reculer le soleil!
En effet le jour était arrivé; et quand nous fûmes en présence du
palais de la reine nous pûmes le voir distinctement, enveloppé de la
blanche lumière du matin, comme un cadavre dans un linceul. Arrivés
près de la porte, Éros se retourna vers nous:
--Il en est temps encore, nous dit-il: rendez-moi mon fardeau, et
vous êtes sauvés.
--Nous entrerons, Éros, reprit le brave Scaurus, et nous verrons si
tu es assez esclave pour avoir le droit de sauver des hommes libres.
Nous entrâmes, en effet. Nous étions seuls. Le vestibule était de
marbre; une savante mosaïque déroulait à nos pieds mille peintures
riantes; le plafond doré était éclairé par les restes mourants d'une
lampe à quatre becs suspendue à une longue chaîne de bronze. Déjà
nous frappions à une seconde porte, quand Éros eut pitié de nous:
--Imprudents! nous dit-il, n'allez pas plus loin! Vous tomberiez
parmi les gardes de la reine et sous les flèches de ses archers. Il
ne tiendrait qu'à moi de vous punir de m'avoir espionné toute une
nuit; mais mon noble maître Antoine m'a appris qu'il était doux de
pardonner... Écoute, me dit-il d'un ton solennel de commandement,
mets à terre ce tapis, déroule-le doucement, et tu comprendras,
malheureux, à quels périls tu t'exposais!
J'obéis; je plaçai mon fardeau par terre, et, prenant par les deux
mains l'extrémité de la pourpre tyrienne, d'abord j'aperçus une
lueur fugitive, une forme idéale qui se cachait sous ces plis de
pourpre, jusqu'à ce qu'enfin, à l'extrémité même du tapis, je
découvris, le dirai-je? Cléopâtre elle-même, la reine d'Alexandrie,
la maîtresse d'Antoine, endormie et plongée dans une ivresse
léthargique!
Vous ne seriez guère avancés si, à ce propos, j'avais besoin de vous
prémunir contre tous les mensonges de l'histoire. On en a fait
beaucoup sur Cléopâtre; elle était petite et mignonne! Elle avait la
pétulance et la vivacité d'une jeune panthère, la peau légèrement
brunie, une voix aigre et colère, un visage d'enfant dédaigneux et
boudeur: telle était la reine. Ainsi elle parcourait les rues de sa
capitale, à l'abri de ce tapis complaisant.
Toutefois ce fut un étrange spectacle, pour nous surtout, qui
n'avions aperçu cette grande puissance de l'Orient qu'à travers les
pompes de la cour et les apprêts minutieux de sa coquetterie
insatiable, de la voir étendue à nos pieds, ivre-morte et dans un
désordre à ce point complet, que vous l'eussiez prise pour une
bacchante en un jour d'orgie, oubliée par les satyres au coin d'un
bois. Elle était là immobile et pâle comme la lumière qui frappait
sur son pâle visage; ses cheveux étaient en désordre, elle était à
peine vêtue; il eût été difficile de reconnaître à ces yeux égarés,
à cette bouche entr'ouverte, l'ancienne amante de César, la jeune et
belle reine assise sur le trône d'Orient; d'autant plus qu'avant
cette ivresse nous nous souvenions d'un souvenir invincible de ses
visites multipliées, autre part qu'au palais d'Antoine.
Et voilà l'affligeant spectacle qui frappa nos regards. Pour moi,
j'en fus consterné. Je me suis toujours senti un grand faible pour
le pouvoir dans les mains des femmes; quand la loi salique fut
promulguée je fus chassé du conseil des vieux barons, pour m'y être
opposé trop vivement.--Éros jouissait de ma consternation, il
l'attribuait à la peur.
Il n'en était pas ainsi de mon compagnon: perdu toute la nuit dans
ses belles rêveries de grandeur et de majesté populaires, il venait
de trouver, tout à coup, un terrible argument en faveur de son amour
pour la république.
--Donc vois-tu, me dit-il en s'approchant près de la reine étendue,
et vois-tu ce corps inanimé, cette âme anéantie, et ce gracieux
sourire effrayant par son immobilité même? vois-tu cette ivresse
profonde, et ces traces hideuses d'une débauche nocturne? Eh bien!
tout ceci, c'est pourtant la royauté!
Sans répondre à cet accent terrible, je me mis à baisser la toge de
la reine, à l'arranger elle-même dans une position plus décente; je
réparai de mon mieux le désordre de sa toilette. Il était complet.
Bien plus, je remarquai que, dans le vagabondage de sa nuit, la
reine avait perdu une des perles qu'elle portait à ses oreilles, aux
grands jours, En effet, l'oreille droite était nue, tandis qu'à
l'autre oreille était suspendue encore la seconde merveille de
l'Orient. La Reine tenait dans ses mains une large pancarte: il
s'agissait de plusieurs royaumes que lui avait donnés Antoine
pendant la nuit. Je m'emparai à mon tour de cet argument sans
réplique:
--Cet homme idiot qui paie avec des villes et des populations
entières une palpitation d'un instant, cet amant fougueux qui donne
à sa maîtresse des milliers d'hommes pour un baiser, ce terrible
empereur qui joue la vie et les destinées de Rome sur un sourire,
cet époux de la jeune et timide Octavie, qui vit en plein jour avec
une prostituée, cet homme enfin dont les esclaves sont salués à
genoux par les rois, voilà pourtant la république, Scaurus!
Oserais-tu la préférer à la royauté?
Ici se termina notre dispute. Éros, dont l'ivresse se dissipait,
comprit enfin son imprudence. Il replia la reine endormie en son
manteau, il nous fit sortir en toute hâte du palais, referma la
porte, et tout finit.
--Voilà, mesdames, comment se termina cette discussion politique.
Elle eut le sort de toutes les questions qui s'agitent dans ce
monde; après bien des explications, bien des clameurs, bien des
sophismes, et quelquefois de grosses et interminables injures,
chacun reste obstinément dans son opinion; misérable et triste
penchant de notre espèce, qui des choses humaines n'aperçoit jamais
qu'un seul côté.
Ainsi parla le vénérable comte de Saint-Germain. Malgré soi, telle
était la vivacité, telle était la conviction de sa parole, que l'on
assistait à ces fêtes qu'il racontait en témoin oculaire,
irrésistible. On le voyait, on l'entendait, on le suivait au milieu
de ces parfums, de ces femmes, de ces jeunes esclaves; on retrouvait
dans son discours comme un souvenir de cette langue ionienne qui,
après avoir traversé l'Italie, s'est retrempée dans la bouche des
conquérants. C'était alors, en Orient, comme en France avant la
révolution de 1789. Le sophisme et le plaisir débordent de toutes
parts dans la terre des Pharaons et des Pyramides; le vieil Orient
lui-même est soumis à une décomposition sociale. Cela commence et
finit par des femmes et des débauches, comme dans le Paris de Louis
XV.
Voilà comment l'histoire de Cléopâtre nous fut racontée, et j'ai vu
rarement une plus noble attitude que celle du comte de
Saint-Germain, quand, arrivé à la fin de son récit, à cinq heures du
matin, par la ville d'Alexandrie, et l'aurore étincelante dans le
ciel lacté, entre deux brises froides et sonores, et la galère
d'ivoire aux voiles de pourpre se balançant dans le fleuve, on
entendit dans les airs cette musique plaintive annonçant aux mortels
la fuite des Dieux qui s'en vont!