Un homme était assis dans mon carrosse. Au premier coup d'oeil je le
reconnus pour l'avoir rencontré dans la chambre haute du _Trompette
blessé_. Il m'avait même accompagné jusqu'à mon logis avec une
politesse qui lui était naturelle. Il avait une de ces nobles et
tristes figures qui vous suivent, une fois qu'on les a vues. On
comprenait confusément que, sous cette apparence indolente, se
cachait une âme active, que ce doux visage annonçait un coeur
souffrant, et qu'il y avait un but, irrévocablement tracé à cette
vie, obéissante, en apparence, à tous les hasards.
Nécessairement, dans les têtes françaises de cette époque devaient
survenir une foule de réflexions bien faites pour donner de grandes
inquiétudes. Il ne s'agissait, pour les ambitieux ou tout simplement
pour les poltrons, rien moins que de rompre avec les traditions
passées, avec les leçons de l'enfance et les pouvoirs constitués
depuis le commencement de la monarchie, et pour peu que l'on fût
sorti du peuple, on comprenait vite et bien la force du peuple et la
faiblesse du trône, on se disait confusément: _Je tiens l'avenir!_
et si l'on se demandait ce qu'on allait en faire, ici la réponse
était pleine d'inquiétude et de confusion.
Le jeune homme en m'apercevant me tendit la main, comme s'il eût été
dans sa propre voiture.--Je retourne à Paris, me dit-il, et j'ai
pensé que vous me donneriez volontiers une place à côté de vous. Au
même instant il aperçut près de moi _l'amoureux de la reine_, et
tout de suite il courut au-devant de ce brave homme avec le plus
amical empressement.--Bonjour, Monsieur le conseiller, lui dit-il en
lui tendant la main, que je suis aise de vous voir, et quel bonheur
de vous rencontrer!
Un éclair de joie brilla dans les yeux du pauvre fou; il réfléchit
un instant, puis il me regarda profondément, se consultant en
lui-même s'il pouvait parler devant moi; à la fin emporté par son
émotion:--C'est toi, Joseph, dit-il; c'est donc toi que je vois, mon
enfant, toi perdu depuis si longtemps dans la foule, et mon rival,
Joseph! Laisse-moi te voir à mon aise, hélas! c'est la première fois
que nous nous rencontrons, depuis que nous sommes devenus, toi plus
qu'un homme, et moi moins qu'un homme. Ami, crois-moi, cependant, si
tu ne m'as pas encore rencontré, c'est parce que je cherche au fond
des bois ce que tu cherches dans les villes; je suis fou ici; toi,
là-bas. Puis, s'approchant de lui, et cherchant à le
reconnaître:--Oh! mon Joseph, que te voilà changé! Tu n'es plus
jeune, ami; j'aurais peine à te reconnaître. Ah! quelle différence à
l'heure où tu essayais ton éloquence naissante au parlement de
Grenoble! Tes yeux lançaient la foudre et les éclairs; ta voix était
prompte et le digne écho des plus grandes pensées; ton âme honnête
et vaillante était poussée à toutes ces grandeurs de la parole; ô
maître! ô volcan! Et si parfois tu revenais sur la terre, ô Dieu! tu
n'étais plus alors que l'oiseau qui chante; on n'eût jamais dit que
Diderot était ton père, et que l'Encyclopédie était ta mère, avec
Voltaire pour ton parrain! Je te disais souvent:--Enfant du
paradoxe... ami de la vérité, te voilà en deux mots, Joseph, prends
garde au paradoxe, il te perdra. Touche avec précaution cette arme
éloquente; elle blesse; elle tue. Oui, tels étaient mes conseils;
mais quoi! tu ne m'as pas écouté; tu es devenu l'esclave des
théories brillantes et des rêveries impossibles; toi, si bon, tu es
venu dans ce Paris des ténèbres, poussé par d'horribles projets; si
modeste, une ambition fatale a gâté ton coeur; si calme et si doux,
tu n'as plus été qu'un homme absolument incapable d'écouter la
moindre parole d'humanité ou de raison. Tu es venu représenter le
peuple, ici, et tu le représentes en effet comme s'il t'avait donné
mission pour tout détruire en ce royaume éperdu! Joseph est parti en
colère, il est arrivé en colère, il a parlé en furieux, il s'est
irrité follement; il a porté une main sans pitié sur le trône, afin
qu'on dise autour de Joseph: Quel est ce hardi jeune homme?... O
misérable, indigne vanité de destruction, dans laquelle
malheureusement tu as été vaincu! Ainsi tu as accompli les doctrines
de tes maîtres, les démocrates du carrefour; tu as pris au sérieux
leurs romans frivoles; à ces folles doctrines tu as sacrifié le
bonheur, le repos, le charme et l'enchantement de ta jeunesse; adieu
aux joies innocentes de la famille, aux innocentes amours, aux
honnêtes plaisirs! tu ne les connais plus! Comme te voilà fait,
jeune homme! abattu, rêveur, plein de regrets de tes démences... on
te prendrait pour un conspirateur... Ainsi parlait le fou sans que
l'inconnu songeât à l'interrompre en ses imprécations... Puis,
s'animant peu à peu, il ajoutait:--Malheureux, vous l'avez voulu...
vous voilà dans les abîmes!... portez la peine exécrable, honteuse,
de vos folies; supportez le remords de vos crimes; expiez vos cruels
sophismes... Ambitieux d'un jour, vous avez brisé le trône, insulté
l'autel, flatté la force, anéanti le droit, renié la justice,
invoqué le parricide et défié la tempête... eh bien! vous saurez un
jour ce que c'est que d'être un renégat de sa raison et de son
coeur; vous saurez si jamais les passions pardonnent! Non, non, les
passions veulent qu'on leur obéisse et qu'on les flatte; elles sont
impitoyables; elles sont ingrates et menteuses; elles sont égoïstes
et cruelles. Voyez, elles vous tiennent; elles vous enchaînent;
elles vous dominent; elles obéissaient naguères, elles commandent
aujourd'hui; vous les conduisiez autrefois, elles vous entraînent à
présent. Dans quel abîme êtes-vous tombé, malheureux, dont le nom
est devenu une épouvante, une émeute, une condamnation?
En ce moment, je vis se troubler et rougir l'inconnu qui s'appelait
Joseph, et soit qu'il eût honte de ces reproches mérités encore
cette fois, il en voulut finir avec cette philippique en plein
air:--Monsieur le conseiller, dit-il, vous n'avez pas encore parlé
de vos amours.
Le fou soupira, et après un silence, il reprit d'un air touché:--Ah!
Joseph! Joseph! point d'ironie, et trêve aux questions indiscrètes!
J'aurais une trop belle revanche à prendre avec vous. Ainsi,
croyez-moi, ne parlez pas de mon amour, ou n'en parlez qu'avec
respect: je connais des amours d'hommes raisonnables qui ne sont pas
moins folles que les miennes... J'en sais qui parlent comme des
hommes, et que des hommes choisissent pour les représenter; ceux-là
sont proclamés sages et habiles, ils parlent en public; ils
raisonnent tout haut; ils détruisent les vieux principes; ils font
de nouveaux principes; on vante à haute voix leur éloquence et leur
logique. Admirables logiciens, en effet! Intelligences
toutes-puissantes! ils attaquent, ils renversent, ils brisent, ils
ruinent de fond en comble; et quand tout est fini, renversé,
détruit, ils s'arrêtent, ils regardent autour d'eux, et, dans ce
chaos lamentable, ils font un choix, ils se passionnent pour une
infortune isolée; ils veulent relever sur sa base éphémère le
chef-d'oeuvre éternel qu'ils ont foulé aux pieds; ils se prosternent
devant le chef-d'oeuvre, ils l'adorent; ils lui demandent pardon en
silence. Insensés, eux qui l'ont dégradé, qui l'ont perdu! insensés
et malheureux! D'autant plus malheureux que les ruines qu'ils ont
faites pour plaire à la foule appartiennent désormais à la foule;
elle y pose en sursaut son pied couvert de fange et de sang, et elle
dit: Cette ruine est ma ruine! Et si le ravageur veut relever
quelques fragments de ses ravages, le peuple aussitôt l'appelle un
traître, un égoïste; c'est l'histoire du vase de Soissons dont
Clovis prend envie, et que le soldat de Clovis brise à coups de
hache!... «Il n'y a point de faveur pour toi, notre chef, dit le
soldat, point de passion à ton usage; à toi comme aux autres, aux
autres comme à toi! rien de moins, rien de plus.»
Et maintenant, je te dirai à mon tour: comment se porte votre
passion, monsieur le traître? et quels projets formez-vous pour vos
amours? Vous, cependant, le bel amoureux... un renégat, un ravageur,
un furieux qui veut se faire aimer parce qu'il se fait redoutable,
un idiot qui ne voit pas qu'il est déjà dépassé dans ses sentiers
furieux... Ah! le malvenu, ce Joseph... Il a beau parler haut et
brutalement, grossir sa voix et grandir sa menace; il ne voit pas
qu'il est vaincu sans peine et sans effort par un plus hardi courage
et plus audacieux que le sien; une voix plus formidable que la
sienne éclate et tonne, étouffant toutes les voix de l'entourage.
Entre ton amour et toi, monsieur Joseph, il existe un homme qui
t'éclipse et t'écrasera toujours. Tu es vaincu trois fois, Joseph;
vaincu, dans les projets de ton ambition, dans les efforts de ton
esprit, dans les voeux de ton coeur! Avec tes haines lamentables, il
ne te manquait plus qu'un amour malheureux... Dis-moi, cependant, je
te prie, as-tu jamais songé au résultat de toutes ces révoltes?
As-tu jamais pensé au bourreau qui tue, en l'adorant, la victime
qu'on lui jette? Ah! l'exécrable attentat! le supplice affreux!
Cependant nous étions arrivés au bout de l'avenue:--Adieu donc,
adieu, Monsieur de Castelnaux! dit Joseph à l'inflexible conseiller,
et ils se jetaient dans les bras l'un de l'autre.
--Adieu, reprit le fou, adieu, jeune homme, avec tant de génie et de
vertu, que le génie et la vertu ne sauveront pas! Adieu! tu portes
dans ton coeur un ver qui le ronge. Adieu, tu ferais mieux de
renoncer à être un grand homme, que d'obéir à ta passion comme
j'obéis à la mienne; et de redevenir tout simplement ce que je t'ai
connu. Je te le jure, ici, Joseph, j'aimerais mieux encore te voir
fou comme moi, que persistant dans ce que tu appelles ta sagesse.
Hélas! quelle différence, ami, si tu voulais partager ma folie et ne
pas aller plus loin que mes rêveries en plein air! que je serais
heureux et content de partager avec toi ma folie, et quel triomphe
aussi de te ramener vaincu et pardonné aux pieds charmants de tout
ce que j'aime!.. Hélas! hélas! vaine espérance! il n'y faut plus
penser... Là-dessus, il prit congé de nous, et, nous laissant sur la
grande route, il nous suivait encore du regard.
À vingt pas de là, Joseph, mon compagnon, quelque peu calmé, se
retourna pour saluer une dernière fois l'_amoureux de la reine_.--Il
est mon compatriote, il m'a vu naître; il n'y a pas, ici-bas, de
plus digne objet de mon estime et de mes respects, et de ma profonde
pitié! ajouta Joseph en soupirant.
Nous montâmes en voiture, et comme s'il eût fait les honneurs de son
propre carrosse, il me dit:--Placez-vous là; marchons au pas, et
causons. Qu'avez-vous fait hier, je vous prie? et songez avant de me
répondre que la question est importante et mérite qu'on y réponde
sérieusement.
--Mon Dieu! lui dis-je, en le regardant d'un air étonné, quand j'ai
quitté l'Allemagne, il me semblait que j'étais ce qu'on appelle un
esprit fort; je passais à la cour pour un philosophe au moins égal à
l'empereur Joseph II. Mon départ fit autant de bruit qu'en eût pu
faire une rébellion ou une disgrâce. Cependant, à peine en France,
il arrive, en effet, que je suis le moins complet de tous les
hommes; je rencontre ici, là, partout, dans les clubs, sur les
grands chemins, à l'hôpital des fous, des maîtres inconnus qui me
dominent à leur première parole, et qui s'emparent de ma volonté à
leur premier geste; ils me donnent des ordres comme d'autres
donneraient des conseils; en un mot, j'étais venu ici pour apprendre
au moins agréablement les droits de l'homme, et moi, si volontaire
en Allemagne, et si libre, je courbe la tête ici, chez vous,
j'accepte avec résignation votre joug superbe, et j'obéis
volontiers; j'admire aussi; je reconnais tacitement ces nouveaux
pouvoirs que je ne puis nier, et dont je n'ai pas vu les titres.
Parlez donc, Monsieur, parlez sans crainte, on vous écoute;
interrogez, je répondrai; dites à mes chevaux d'aller au pas, ils
iront au pas. Je comprends à présent ces puissances inconnues dont
il est parlé dans les livres, qu'on ne peut nier, et auxquelles on
obéit malgré soi.
Quand j'eus tout dit, mon étrange compagnon reprit la parole, et,
fort peu touché de ma soumission, il ne changea rien à son air
sévère; un vrai juge interroge avec plus de réserve et de
civilité.--Vous êtes allé à la cour hier? me dit-il.
Je répondis:--Je suis allé à la cour.
--Et vous avez vu la reine?--J'ai vu la reine.--Le soir même?--Le
soir même.--À quelle heure?--À dix heures.--Où était la reine hier
soir, s'il vous plaît?
--Croyez-vous, repris-je, en fronçant mon sourcil olympien (c'est un
mot de landgrave!) que je puisse honorablement répondre à cette
question? Je consens bien à vous raconter ce qui m'est personnel,
vous dire mes propres aventures à moi, je le veux bien; mais
l'intérieur de la reine, son secret et sa vie! En vérité, monsieur,
je ne comprends pas que vous osiez m'adresser une pareille question!
Il s'emporta.--Oh! dit-il, trêve à tant de délicatesse. Songez,
Monsieur, que c'est ici une sérieuse affaire. Répondez-moi, de
grâce, et nettement; il s'agit peut-être de personnes pour qui vous
donneriez votre sang! Répondez-moi, il y va de l'honneur!
--Ou plutôt, reprit-il, car il me voyait résolu à ne rien répondre,
ou plutôt, si vous ne voulez pas répondre, écoutez-moi, écoutez; je
vais vous dire ici, moi-même, tout ce que vous avez fait cette nuit;
je vais vous raconter ce que vous avez vu dans les cachettes de ce
palais... Eh! quelle horrible imprudence, attentif à ces fatals
secrets!
Il porta sa main à ses yeux: on voyait qu'il se faisait violence
pour me parler; j'attendis.
--Hier, reprit-il, la reine a passé la soirée chez madame de
Polignac; vous y avez été introduit avec madame votre mère à dix
heures; vous y êtes resté jusqu'à minuit. Ici il s'arrêta, et d'un
ton solennel et suppliant: Répondez-moi, de grâce! répondez: y
étiez-vous à minuit?
--Ainsi, reprit-il à voix basse et chagrine, vous avez vu
Cagliostro?
--Le sorcier était le comte Cagliostro?... m'écriai-je.
--Allons donc, est-ce possible? Il est encore à Rome, au fort
_Saint-Ange_, le seigneur Cagliostro. Cependant vous devez savoir
que dans cet imbécile et crédule pays Cagliostro ne meurt pas;
véritable patrie des charlatans, des alchimistes et des faussaires,
la France, à tout prix, veut savoir ce qu'il y a de nouveau chaque
jour... À force de ne pas croire en Dieu, elle interroge, à chaque
instant, le passé, le présent et l'avenir; la France appartient aux
sorciers beaucoup plus qu'aux philosophes. Voyez la honte! aux pieds
de Cagliostro s'agenouille un cardinal-duc, qui se fait rajeunir! Ce
misérable Cagliostro vole et ment à perdre haleine... On le chasse,
on l'enferme; une monarchie est troublée et déshonorée, ou peu s'en
faut, par ses trahisons et par ses mensonges; une reine est chargée
d'outrages, et le lendemain du jour où le fourbe est puni, au lieu
d'un seul Cagliostro, Paris en a dix. On ne sait plus leur nombre,
on ne les compte pas. La cour veut savoir l'avenir comme les gens du
peuple; aussitôt toutes les portes, des portes qui m'auraient été
fermées à moi-même, impitoyablement fermées, s'ouvrent au devin; il
gratte à la porte et la porte lui est ouverte, à lui, un bouffon de
carrefour; il s'empare, au bal, de la main d'une reine; cette main
lui est laissée, il a le droit de la toucher, il la touche, et il se
penche à la ternir de son souffle impur! Damnation! imbécile cour!
imbécile femme! Oui, malheureuse, infortunée!... en effet, livrer sa
main à ce misérable, à ce mercenaire! O ces femmes! ces reines!
elles sont folles! Ouvrir sa porte à Cagliostro... pendant qu'à
moi... mais moi, je n'oserais pas y poser mes lèvres à genoux! ô
reine! ô femme! Alors, c'est seulement alors qu'un véritable devin
serait à tes ordres, alors vraiment tu saurais l'avenir; car c'est
moi qui te dirais l'avenir; moi tremblant pour ton sort, moi qui
voudrais te sauver, pauvre étrangère! Ah! cette main! ce Cagliostro!
cette confiance à lui... cette haine à moi, à moi terrible, à moi
tout-puissant, à moi blessé au coeur, à moi qui l'aime, à moi dévoué
si elle voulait! Mais, me dis-je, elle ne me fait même pas l'honneur
de me craindre, ou de me haïr... Elle n'a pas même du mépris pour
moi; elle méprise un seul homme dans l'assemblée nationale, et cet
homme ce n'est pas moi! Elle ne craint qu'un homme, un seul... elle
me dédaigne... Il est vrai que je l'ai personnellement raillée, et
que je lui ai fait de grandes peurs; j'ai menacé, j'ai crié, j'ai
prononcé d'horribles voeux; j'ai été quelquefois orateur, j'imagine;
et vil ou glorieux, elle n'a jamais voulu me voir! Or, n'ayant pas
voulu me voir, et moi, voulant lui parler, fatigué de tant
d'efforts, j'ai choisi un intermédiaire qui fût à la taille d'une
reine, je lui ai ressuscité Cagliostro.
Et dites-moi, Monsieur, mon Cagliostro a-t-il été bien terrible, la
nuit passée? Cette dédaigneuse majesté, la reine surtout, la reine
a-t-elle eu peur?
--Oui, Monsieur, répondis-je, oui, vous pouvez vous réjouir, votre
projet a réussi; votre Cagliostro a fait peur, et moi, étranger, moi
peu habitué aux devins, j'ai pris facilement le faux Cagliostro pour
le véritable. Encore une fois, félicitez-vous, la reine a eu peur!
Ah! si vous avez voulu attrister cette soirée, si vous avez voulu
vous jouer de la crédulité des femmes, si vous avez voulu éprouver
par vous-même le courage des hommes et combien c'est peu de chose
que ces brillants courages arrachés à leurs habitudes ordinaires,
certainement vous avez réussi; jamais terreur ne fut plus grande, et
découragement plus universel, plus complet... À mon tour, si vous me
permettez de vous interroger, de quel droit, je vous prie, osez-vous
troubler ainsi la reine dans son intimité? Comment, vous, jeune
homme, pour me servir de votre langage, venez-vous empoisonner ces
joies innocentes et ces confidences d'intérieur, par les
épouvantables prédictions d'un charlatan? J'ai entendu parler
autrefois d'une société de mauvais plaisants, qui s'amusaient à se
moquer des incrédules; oseriez-vous vous attaquer à des crédulités
royales? iriez-vous de Poinsinet et du prince d'Hénin jusqu'à la
femme de votre maître, à la fille de Marie-Thérèse d'Autriche? En ce
cas, Monsieur, ceci serait une injure punissable, une injure même
personnelle; car moi aussi j'ai été la victime de votre
plaisanterie; moi aussi j'ai eu peur, et la peur ne se pardonne pas!
Il reprit:--Que parlez-vous de jeu, de fête et de plaisir?
sommes-nous à une époque plaisante? À coup sûr, ceci n'est point un
jeu. J'y vais sérieusement, je vous jure, en cette tentative inouïe.
Or, ne pouvant parler à la reine, et lui dire en même temps qui je
suis; ne pouvant la voir et l'approcher qu'à son grand concert ou à
sa chapelle, et voulant donner à cette frivole majesté quelques
avertissements salutaires, j'ai choisi des moyens frivoles; j'ai
parlé à son imagination plus qu'à son esprit; je lui ai fait dire
hier encore par une voix étrangère tout ce que pensait la ville, et
les menaces du peuple, enfin les tempêtes dont le temps est gros. À
ces menaces vous avez eu peur, dites-vous; la reine a frémi... je le
crois bien, que vous avez eu peur; moi-même je tremblais en dictant
ces révélations suprêmes. En effet, tout cela est la vérité même; en
effet cet avenir terrible arrive, il nous opprime, il est dans les
faubourgs, il est partout en France, en Europe et dans le monde.
Est-ce que vous n'entendez pas les menaces? est-ce que vous ne voyez
pas les écueils où viendra se briser irréparablement cette monarchie
haute de neuf siècles, dont les éclats dispersés au loin ébranleront
tous les trônes de l'univers?
--Mais quoi! on dirait que le tonnerre est impuissant à réveiller
ces royautés endormies! Cette nuit même, avez-vous remarqué le nom
terrible et glorieux que mon sorcier a jeté dans les oreilles de la
reine?... Un nom sonore et d'une physionomie active et redoutable,
un lamentable écho; il a retenti comme le nom de Cromwell. Mirabeau:
ce nom seul a glacé toutes les âmes imprévoyantes... Mirabeau... Lui
tout seul, il va suffire à briser un monde...
Oui! mais quand le frisson a passé, tout s'oublie. Ils ont peur sans
rien comprendre; ils se disent entre eux: _C'est un jeu!_ et ils
s'endorment paisiblement, sans prévoir que le lendemain sera le jour
sans lendemain peut-être... Insensé que je suis de m'inquiéter de
cette reine inintelligente qui se tient là-bas bien tranquille, et
qui ne conçoit pas un mot des avertissements que je lui envoyais!
Malheureuse!... ah! malheureuse!--Ainsi il parla longtemps, exalté,
furieux.
--Monsieur, me dit-il d'une voix très-calme, avant peu, j'en ai
peur, vous comprendrez si la scène de la nuit passée était une
jonglerie, et si nos esprits forts ne devaient pas en tirer quelque
profit. Quant à moi, j'y renonce... Assez longtemps j'ai attendu
qu'ils eussent des yeux pour voir, et des oreilles pour entendre...
Ils sont sourds... Elle est aveugle... Elle est perdue
irrévocablement, sans retour et sans espoir.
--Pourquoi perdue? et pourquoi sans espoir? m'écriai-je épouvanté
moi-même de cet accent plein de tristesse et de vérité.
--Oh! reprit-il, vous ne comprenez pas ces choses; elles sont sous
votre regard et vous ne les voyez pas; si vous vouliez en avoir
quelques salutaires explications, il faudrait savoir, auparavant, si
nous pourrions compter sur vous?
--Je ne puis rien vous dire à ce sujet, répondis-je; en ce moment
j'ignore à quelle conspiration vous obéissez et de quels dangers la
reine est menacée; avant tout je dois me souvenir que je suis
étranger, fort ignorant des choses du temps présent et qu'il m'est
défendu, plus qu'à tout autre étranger, de me mêler aux intrigues de
la cour ou du peuple. En effet, je comprends qu'ici l'intrigue est
double, quoique je sois en peine de comprendre comment vous vous
trouvez dans cette double intrigue; vous, Monsieur, que j'ai
rencontré dans le club du _Trompette blessé_, parmi les détracteurs
les plus ardents de l'autorité royale, et que je retrouve
aujourd'hui dans les jardins de Versailles estimé et connu du fou de
la reine: évidemment vous jouez deux jeux, Monsieur: vous êtes un
traître ici ou là. De deux trahisons: ou vous trahissez la reine, ou
vous trahissez le parti du peuple auquel vous appartenez; voilà des
choses vraiment que je ne saurais comprendre et que je comprends
pas! Disant ces mots, je regardais mon compagnon; il ne changea pas
de couleur, et me dit:
--Oui, j'appartiens au peuple, et j'en sors; je veux, moi aussi, le
perdre à jamais ce trône insensé et chancelant du faîte à la base,
et ce n'est pas de ce projet-là que je vous parle. Un prince, un
Allemand, un seigneur, travailler à la liberté française; y
pensez-vous, Monseigneur? La liberté ne voudrait pas de vos
services; aussi bien n'est-ce pas de liberté que je vous parle.
Ainsi, croyez-moi, ne vous inquiétez donc pas de nos projets;
laissez le tribun à ses propres forces; je n'ai que trop la
puissance de détruire ce que je veux détruire; en revanche (et voilà
pourquoi je m'adresse à vous) j'ai besoin de tous les appuis, et du
vôtre peut-être, afin de sauver la fille de vos rois, votre
archiduchesse, Marie-Antoinette d'Autriche... et maintenant,
Monsieur, répondez, me comprenez-vous?
--Sauver la reine et briser le trône! Eh bien! je ne comprends pas
cela, je ne le comprends pas.
--Au fait! s'écria-t-il, qui vous parle ici de la reine? Est-ce
qu'on vous dit un mot de la reine? On vous parle, et je vous ai
parlé uniquement de Marie-Antoinette; on vous parle au nom de la
femme innocente et belle, au nom de ses chagrins, de ses malheurs,
de sa ruine imminente et des périls qui l'entourent. Et maintenant
comprenez-vous comment je suis double, et que je le suis sans trahir
personne? Oui, je perdrai le trône, oui, je sauverai
Marie-Antoinette sans être infidèle à ma mission; et voilà comme, et
voilà pourquoi je puis avoir besoin de vous, prince de l'empire
allemand!
--Monsieur, lui dis-je, il y a bien de la mobilité dans votre
conduite, et vos discours sont à double sens; donc permettez que je
m'explique, et voyez si j'ai compris tout ce que je puis comprendre
à vos projets. Vous aimez, vous haïssez; vous êtes sûr de vos
haines, vous doutez de vos amours, et parce qu'en effet votre
étrange passion a besoin de mes services, il faut que je fasse ici,
par vertu, ce que vous faites par égoïsme! Ainsi pour vous tous les
plaisirs de l'amour et de la haine; et pour moi, toutes les
inquiétudes les plus cruelles du dévouement absolu; il faut
désormais que je conspire avec vous, contre vous-même, que je vous
aide à sauver la reine (encore est-ce bien la reine?) des débris du
trône que vous allez renverser; il faut que je répare, à force de
courage et de vertu, les crimes que vous méditez. En un mot, je suis
votre esclave, et je dois vous obéir aveuglément; je veux sauver la
soeur de notre empereur, en pensant que je n'ai le droit de rien
demander, si je ne veux point partager vos projets parricides contre
la reine. Est-ce bien cela, Monsieur? et cependant savez-vous une
position plus équivoque et plus malheureuse? Eh bien! voyez si toute
votre orgueilleuse démocratie accomplirait l'action que vous
demandez à ma seigneurie; il faut que je vous obéisse et je vous
obéirai; j'accepte avec orgueil cet humble rôle, et je vous obéirai
comme un esclave... à condition que vous sauverez ma princesse...
Ainsi vous le voulez, conspirons l'un l'autre, et seulement
tenez-vous pour averti que je veux sauver la femme... et la reine,
si je puis.
--Prenez garde, reprit-il, de perdre en même temps la reine et la
femme par trop de bonne volonté et trop de hâte. Enfin, n'oubliez
pas que nous courons un grand danger.
--Je n'ai pas vu encore le danger dont vous me parlez, répondis-je;
à vous dire vrai, je n'y crois pas, mais je vais l'étudier.
Ici s'arrêta cette conversation fort incomplète et fort obscure, et
cependant je me voyais chargé d'une grande responsabilité par un
homme tel que moi, ignorant des choses et des hommes que j'avais
sous les yeux. J'étais malheureux de l'obscurité dans laquelle je
marchais; j'étais malheureux de me savoir nécessaire à quelqu'un
dans ce pays, plein d'embûches, de mystères, de menaces...
Qu'allais-je faire et comment retrouver ma vie en ces ténèbres?...
Je fus interrompu dans ces réflexions très-sérieuses par mon
complice intelligent.
--Prenez garde à ne rien changer à vos habitudes, me dit-il; au
contraire, abandonnez-vous à vos penchants de jeune homme, à votre
rêverie allemande. Allez au bal, si vous aimez le bal; faites
l'amour, si vous aimez l'amour: seulement hâtez-vous, quand tout se
hâte; il serait malhabile et malséant aujourd'hui de consacrer plus
d'une heure à l'amour éternel.
Là-dessus, il me quitta... Et je respirai comme un écolier à qui son
maître a donné un jour de congé.