CHAPITRE IV

Je passai la nuit au château: on conçoit que je dormis peu; toutes

les émotions de la journée et de ce terrible soir me poursuivirent

dans mon sommeil. J'avais donc vu cette reine en son intimité! Du

premier abord j'étais entré dans ce salon dont on disait tant de

fables... Un poëte allemand a fait, de nos jours, une ballade... et

le refrain de cette ballade, il convient fort au récit que je vous

fais en ce moment... _Les morts vont vite!_

J'aime assez cette étrange ballade, et je la compare avec l'étrange

histoire de 1789. Écoutez! La ballade commence au milieu d'une nuit

d'orage. Eh! là-bas, la chaumière est fermée; eh! la jeune fille

endormie... elle rêve... Eh! tout à coup, dans le lointain, se font

entendre les pas d'un cheval, le cheval approche; on frappe à la

porte de la chaumière.--Allons, descends, Louise, allons. Et la

voilà, réveillée en sursaut, qui descend vêtue à peine:--Ah! voilà

mon amoureux, Frédéric! Bonjour, Frédéric, revenu de la guerre. Mais

Frédéric: Hâte-toi, Louise et monte en croupe, sur mon

cheval!--Alors elle monte en croupe, entourant de ses deux bras le

cavalier au corsage de fer, et les voilà au galop... Derrière eux

disparaissent les vallées chargées de moissons, les hautes montagnes

où grimpe la vigne... en même temps, disparaissent la ville et le

hameau. Louisa tremble, et Frédéric s'en va, disant toujours: _Les

morts vont vite,--ils vont vite, les morts!_

La ballade finit dans une caverne, à l'heure où dansent les morts;

leurs os se dressent, leurs tendons renaissent, leurs têtes osseuses

se balancent sur les anneaux cliquetants de leur col décharné.

Frédéric baisse alors sa visière, il ôte son casque, et montre un

crâne dépouillé; il ôte ses gantelets... on ne voit plus que sa main

de squelette. À la fin Louisa meurt... à la lune nouvelle elle

reviendra pour ouvrir avec son amant-fantôme la danse des morts.

Dans mon songe, entre la veille et le sommeil la cabane de la

ballade, c'était le château de Versailles, la fiancée était la reine

elle-même, et le cavalier noir ressemblait à beaucoup de figures,

entre autres à l'homme de la taverne du _Trompette blessé_. J'eus à

subir ainsi tout le reste d'un cauchemar poétique! Et voilà comme on

doit dormir au bruit du vent, sous le cadavre d'un malfaiteur, entre

deux gibets de carrefour!

Quand je me réveillai dans ces demeures de la toute-puissance et de

la majesté royale, ô bonté divine! il n'y avait plus dans ces murs

que la Majesté souriante! Le jour était beau, le soleil radieux, le

ciel vaste et pur; tout le château s'animait des plus belles

passions de la vie... À la fin j'étais sûr d'être à Versailles, et

d'habiter le palais du roi. Tout s'éveillait, tout résonnait! La

garde montante allait au son des musiques remplacer les gardes de la

nuit passée; les Suisses du baron de Bezenval étaient rangés dans la

cour du château; les ministres se rendaient dans la chambre du

conseil; toute la noblesse du royaume de France, la robe, et l'épée,

et le cardinal, venaient faire leur cour au roi; dans un coin du

château on préparait la meute et les équipages de chasse; la galerie

se remplissait d'étrangers et de sujets. Bientôt le roi passa, les

trompettes sonnèrent, les tambours battirent aux champs, les

cent-suisses, espèce de géants armés, portèrent les armes, les

gentilshommes de service arrivèrent, en grand habit;... dans les

jardins le peuple, accouru pour saluer ce grand lever, criait: Vive

le roi!

Fiez-vous aux songes, aux sorciers, aux mensonges, me dis-je en

moi-même. Cette monarchie... elle était croulante hier, elle est

forte, elle est riche, elle est grande ce matin! Et je fus tout

affligé d'avoir perdu la veille, sur des malheurs impossibles, tant

de larmes et tant d'émotions.

Libre enfin de mes terreurs de la veille, heureux, content, dispos,

je descendis en triomphateur dans ce parc enchanté. Cet imposant

appareil de force et de pouvoir, au milieu du plus éclatant

appareil, me rassurait complètement et dissipait tous les nuages.

C'était la première fois, à ce degré suprême, que je comprenais

l'intime union de la monarchie et de la noblesse; la force du roi

était la mienne: hier j'avais porté le deuil de la monarchie;

aujourd'hui j'étais fier comme elle; aujourd'hui je relevais le

trône croulant; je rendais à la reine ses sujets empressés, son

pouvoir auguste; je lui rendais le charme intime de son intérieur,

ses causeries sans fiel, ses amitiés sans nuages; bien plus, je

revoyais Hélène elle-même, et, mettant à profit la force du monarque

et la stabilité du trône, je revenais à mon rêve d'amour. Insensé

que j'étais! Je me laissais prendre à ces vaines apparences! Je

prenais cette _maison du roi_, ces soldats, ces courtisans, ces

Suisses, ces chasseurs, ces gentilshommes, ces vains bruits de cor

et de tambour, pour la monarchie elle-même... Il me semblait qu'elle

était tout entière au milieu de ces bruits confus, de ces armes

sonores, de ces riches uniformes, de ces regrets silencieux... O

fantômes!... J'avais sous les yeux des fantômes. Hélas! ces bruits,

ces uniformes, ces capitaines des gardes, ces bâtons fleurdelisés,

ces épées, ces trompettes, ce mot d'ordre et ces tambours, n'étaient

plus guère que les dernières et frivoles apparences de la monarchie

épuisée... _Ici, le champ où fut Troie... Ici, les domaines du roi

Louis XIV!_... On avait arraché même les arbres séculaires que Sa

Majesté avait plantés... Le grand roi les avait plantés pour lui

seul; il avait cru bâtir un ombrage comme on lui creusait des

fleuves, comme on lui bâtissait des montagnes; l'arbre avait été

aussi éphémère que le maître, ils s'étaient séchés tous les deux le

même jour. Louis XV n'avait foulé que des feuilles mortes; Louis XVI

venait de remplacer ces arbres d'un jour par des chênes, qui veulent

des siècles pour grandir.

Quand j'eus tout vu dans ces jardins: les jets d'eau, les cygnes,

les statues, les grottes, à présent sans mystères, les pins taillés

en pyramides, les chiffres, jeunes encore, de tant de beautés

évanouies, les hêtres à l'écorce raboteuse, où l'amour traçait tant

de serments que l'air emporta, les flatteries emblématiques, et les

dieux de la mythologie amoureuse dans leurs attributs divers, je

revins sur mes pas, cherchant les _Bains d'Apollon_ où le pauvre fou

devait m'attendre. Il avait un secret à me dire; il m'intéressait

vivement. Je découvris les _Bains d'Apollon_. C'était encore un

rocher factice, une fontaine tombante, un Océan d'une coudée, une

île enfantine, un abîme de trois pieds. Au sommet du rocher, on

voyait les neuf Muses entourant Apollon; Apollon, c'était toujours

Louis XIV. À droite du rocher, un grand cheval de marbre, au jarret

tendu, la tête courbée et la crinière flottante au sommet, semblait

vouloir se désaltérer dans l'Hippocrène; et l'Hippocrène, mince

filet d'eau, fuyait ses lèvres haletantes; image trop véritable de

la poésie en ces temps de révolution!

Mon premier coup d'oeil fut pour le groupe en marbre; en me

retournant, je découvris, assis sur un banc, l'amoureux de la reine.

Il était moins défait que la veille, et son habit était décent.

Quand il me vit, il me salua poliment; je lui rendis son salut: nous

fûmes bientôt à côté l'un de l'autre, en vrais amis.--Vous voyez,

Monsieur, que je suis exact au rendez-vous, lui dis-je en

l'abordant.--J'y comptais, Monsieur, vous êtes trop bien né, vous

avez une trop noble figure pour vouloir manquer de parole à un

pauvre fou. D'ailleurs, vous êtes son compatriote et vous devez

aimer la reine; or c'est d'elle que je dois vous parler.

À ces mots, le pauvre diable ayant tourné la tête d'un côté, pour

voir si nous étions seuls, et baissant la voix:--Vous allez savoir

mon secret, me dit-il; c'est à vous seul, à vous qui m'avez tendu la

main, que je veux me confier; écoutez-moi, soyez discret. La reine

(et ici il tourna encore ses regards çà et là), la reine... elle

n'est pas une reine, je le sais, je l'ai vu... j'en suis sûr!

Je reculai d'étonnement; oubliant que je parlais à un fou. Mon

épouvante et ma surprise lui firent plaisir.

--Vous croyez, me dit-il, habiter le palais d'un roi; vous dites que

ceci, ce ciel grisâtre, est la France! Quand le tambour bat aux

champs, et que vous entendez le bruit sec du mousquet que le soldat

présente, vous vous découvrez, et vous dites: C'est la reine qui

passe!... Et tout droit devant vous, vous arrivez à un palais de

belle apparence, et vous vous croyez au palais de madame de

Maintenon, à la vieillesse du roi Louis XIV, quand il devint

malheureux et dévot. Eh bien! non, vous vous trompez, ce sont autant

d'illusions de vos sens; tout ceci n'est pas Versailles, ce palais

là-bas n'est pas Trianon, cette reine... mais ne le dites pas, elle

est faite pour l'être, elle sera toujours la reine pour vous et pour

moi.

J'écoutais sérieusement cet inconcevable discours; je me laissai

guider par le fou. Il me mena au petit Trianon que je n'avais pas vu

encore: à Trianon, ce lieu fameux, où la renommée (elle est si

bête!) jetait l'or et les pierreries à pleines mains. On nous ouvrit

les portes, grâce à mon fou.

Je vis Trianon; je cherchai en vain le luxe oriental dont on parlait

dans le peuple et dans les pamphlets contre Sa Majesté, la _chambre

en diamants_ que demandaient à voir tous les étrangers qui

accouraient à Versailles; je fus étonné de la rusticité du petit

Trianon. La maison était toute simple, elle eût indigné une fille

d'Opéra. Le jardin anglais grimpait et tournait, et jetait çà et là

ses branches ébouriffées dans l'espace de quatre arpents. On entrait

par une porte bourgeoise, une sonnette avertissait le portier. On se

perdait tout d'abord entre deux montagnes, on traversait un pont

suspendu entre deux rocs, au bout de ce pont se trouvait _la

grotte_; de cette grotte on montait au sommet du pic par cinq

marches, où se trouvait un banc de pierre... Alors de ces hauteurs

l'oeil dominait la campagne environnante. Ici, sur ce banc, la reine

aimait à s'asseoir: souvent elle y restait des heures entières,

seule et pensive, écoutant nonchalamment les moindres bruits de la

campagne, le son du cor dans les bois, le chant des oiseaux sous les

branches. Elle était encore assise sur ce banc le jour même où ses

serviteurs tremblants et ses femmes éplorées, haletantes comme si

elles avaient vu un assassin, vinrent l'avertir que le peuple

envahissait le château, criant: La reine! et hurlant des

blasphèmes... Elle se leva... elle prit congé de ces chères

solitudes... Elle savait déjà qu'elle ne les devait plus revoir.

Nous traversâmes la grotte en rocaille; nous montâmes les cinq

marches de la montagne, nous arrivâmes sur ces hauteurs factices,

aussi émus que si nous eussions foulé la cime la plus haute du

Mont-Blanc. Mon guide alors se retourne vers moi, et pousse un cri

de joie.

--Ah! voyez-vous, dit-il, voyez-vous à nos pieds ce joli village?...

Ici nous sommes à cent lieues de Versailles,... voici le petit

village... Admirez le presbytère, la cabane du garde champêtre,

l'église surmontée d'une croix. Cette grande maison, revêtue

d'ardoises, c'est la maison du seigneur; la demeure du bailli, la

voilà. Voyez la vacherie aux flancs de la montagne; la laiterie est

à côté; reconnaissez-vous la Suisse, un pays fait pour le laitage et

la chanson, je le reconnais à ses montagnes chargées de neige, à ses

petites génisses, à son lac, à sa paix intérieure, au chaume de ses

toits. Approchez, s'il vous plaît, montons dans cette barque, elle

nous conduira sur l'autre rive, et nous entendrons toutes sortes de

chansons qui ne sont pas de chez nous!

En effet, rien n'était plus villageois et plus rustique; on

n'entendait que murmures et bêlements, on ne voyait que chaume et

cabanes villageoises... Quels domaines pour une reine de France! et

quel goût champêtre avait élevé ce village? Salut, paysage de la

sainte Allemagne! salut, tableau sérieux de notre bonheur

domestique!

En ce moment, j'aurais lu volontiers, même une idylle de Gessner.

Mon guide était à mes côtés, partageant mon extase; il me conduisit

à l'étable, où ruminaient deux génisses enfouies sur une épaisse

litière. Il les flatta de la main, en les appelant par leurs

noms:--Bonjour Brunette et bonjour Blanchette!--Ici même, sur cette

paille, il avait vu la reine elle-même qui trayait les vaches. Elle

tenait d'une main un vase de terre, sous l'autre main le lait

ruisselait en écumant comme les cascades de son jardin.

Tout le reste était à l'avenant, la laiterie était au grand complet,

vases grands et petits, battoirs, tamis.--Je l'ai vue, elle battait

le beurre! Un jour, à cette fenêtre, au mois de mai, elle était

debout et se reposait de son travail; je pris mon chapeau d'une

main, et, baissant la tête, je lui dis d'un ton de voix

pleureur:--Pour l'amour de Dieu, ma bonne dame, s'il vous plaît!

Aussitôt, en riant, elle me donna de son pain, de son beurre. À ces

souvenirs, une larme roula dans les yeux du pauvre fou.

--Sur cette pelouse verte, je l'ai vue en jupon court, en gros

souliers, en bas de laine, en mouchoir de grosse indienne... au

soleil, riant, sautant, chantant, se livrant aux éclats d'une gaieté

champêtre; là, vous dis-je, et se tressant une couronne de bluets.

Il me fit ainsi la description de cette maison rustique. Il en

savait les détours, il en avait vu toutes les fêtes, il avait été

paysan dans ce hameau dont le roi était le bailli; moissonneur dans

cette ferme dont la reine était la fermière; il avait semé ces

champs; il avait gardé ces troupeaux; il avait prié dans cette

chapelle qui avait un cardinal pour curé; tout cela était son bien,

son domaine et son Allemagne;... il s'était fait Allemand pour être

de la même nation que la reine, et de cette nature allemande il me

faisait les honneurs.

Quand nous eûmes tout vu, et qu'il eut dit tout ce qu'il avait à me

dire, il nous fallut quitter ce jardin rempli de souvenirs. Arrivés

à la porte, il se retourna vers moi.--Croyez-vous, me dit-il, que

ce soit une reine à présent?

Pauvre insensé! cette reine à ce point calomniée, méconnue,

injuriée, et il n'y a que toi qui l'aies aimée avec passion! qui

l'aies comprise aussi bien!

À un certain endroit de l'avenue, il m'arrêta.--C'est ici, Monsieur,

que se cacha Damiens pour frapper Louis XV. Le coup manqua.

L'avertissement du ciel fut inutile; à la même place, ici, vous

dis-je, le vieux roi fut atteint, quinze années plus tard, des

premiers symptômes du mal qui l'emporta... C'était justice... il

mourut trop tard... en plein déluge... «Après moi le déluge!» était

son mot favori... et voilà comme il se fait que la majesté est

morte, et que le royaume est submergé.

Il ajouta tristement:--Ces terres, que la chasse a dévastées, cette

plaine et ces forêts, tout ce monde royal ont été témoins de bien

des tristesses et de bien des douleurs. Louis XIV s'est promené dans

ces allées, couvert d'un cilice et menacé par l'Europe... Il

s'ennuyait... L'ennui tira Mme de Maintenon de ces belles demeures,

pour la jeter à Saint-Cyr, sous le rire moqueur du czar Pierre le

Grand, qui souleva la couverture de son lit, et la vit toute nue, et

ridée abominablement, cette femme au désespoir de ces grands rêves

qui s'achevaient dans le mépris et l'abandon!

--Avancez, à chaque pas vous heurtez des souvenirs de mort; partout

la lancette au frère Côme, et partout des cadavres. Ici, est mort le

premier dauphin; ici, sa femme saxonne expira de douleur, sous les

tentures grises de son deuil. Il y a vingt ans, à cette maison

blanchie à la chaux vive que vous voyez là-bas, si vous vous étiez

approché la nuit, et que vous eussiez prêté une oreille attentive,

vous eussiez entendu à toute heure (hélas!) les vagissements d'un

enfant nouveau-né, les cris plaintifs des mères, le murmure de la

vierge enlevée à ses parents, ou vendue par eux, qui se livre à son

séducteur; bruits étranges et confus, pleins de terribles mystères

et de déshonneurs inouïs! Les saturnales de la royauté

s'accomplissaient dans cette maison du Parc-aux-Cerfs! À toute

heure, en ces ténèbres obscènes, le sang royal jaillissait de toutes

parts, abâtardi par le viol ou par l'inceste; un peuple bâtard de

princes honteux et de princesses misérables sortait de ces portes

dérobées, livré à toute les misères, à toutes les indigences, aux

supercheries les plus abominables... Ces petits Bourbons, celui-ci

devenait abbé, celle-là devenait, comme mademoiselle sa mère... une

prostituée, et le vieillard, leur père d'un instant, ne demanda

jamais ce que l'on faisait de ses filles et de ses garçons!... Dieu

soit loué! cette demeure abjecte est muette à la façon de ces lacs

sulfureux de l'Écriture, exécrés de la terre et du ciel!

--Sans doute, vous ignorez l'horrible histoire de cette cour faite à

l'image odieuse du feu roi... Au premier abord vous la croiriez

pleine de voluptés et de bonheur, c'est une dérision de la renommée,

qui dénature tout ce qu'elle raconte. Louis XV est la pierre

angulaire d'un édifice qui va crouler; il ne parle à ses

complaisants que de la mort qui s'avance, il respire une odeur de

funérailles, même au sein de ses maîtresses. Dans les bras de sa

marquise ou de sa comtesse, les parfums les plus doux ont pour ce

fantôme une exhalaison de cadavre. Au milieu d'une chasse à Marly

(vous avez vu l'Atalante de Marly, comme elle ressemble à

Marie-Antoinette!), le roi rencontre un paysan qui portait une

bière:--Pour qui cette bière, demanda le roi, pour un homme ou pour

une femme?--Pour un homme, dit le rustre.--Et de quoi est-il

mort?--Cet homme est mort de faim!... reprit l'homme en portant sa

bière. Ici le fou se prit à rire:--Allons, roi, cherche à te

divertir, si tu peux; rassemble en troupeau tes maîtresses nubiles,

fais un haras de femmes dans ton parc déshonoré, chasse, honnête

roi, le cerf dix-cors... tu dois être heureux, à cette heure, où

l'on t'apprend que, dans ton royaume, et si près de ta majesté

paternelle, un homme est mort de faim!

--Monsieur! Monsieur! continuait le fou, à deux lieues d'ici, sur

une hauteur, on a placé un joli cimetière: les murs sont garnis de

buis et de clématites, les croix de bois passent leurs têtes noires

au-dessus du mur, comme si elles appelaient chaque jour de nouveaux

morts; la cloche à la porte obéit au vent qui souffle, et se balance

avec un tintement inégal et capricieux, véritable musique de l'autre

monde. Un jour, le feu roi passait sous ces murailles silencieuses;

sa belle marquise en riant lui faisait mille joyeux et médisants

récits, lui jetant au visage, par intervalles, les fleurs tièdes et

parfumées qu'elle tenait cachées en son corsage.--Allons voir, dit

le roi, s'il y a des tombes ouvertes sous les cyprès...

Ils allèrent au cimetière; en ce moment, trois tombes étaient

ouvertes toute fraîches, la terre était amoncelée ici et là, noire

et friable et prête à retomber des deux côtés.

--Voici trois tombes! dit le roi, les mains crispées, les yeux

ouverts... C'est beaucoup!...

--C'est à en faire venir l'eau à la bouche, reprit la marquise.

Ils plaisantèrent sur ces trous, artistement creusés.

Le roi ne songeait pas en ce moment qu'il y a toujours un tombeau

tout prêt à Saint-Denis, un _en cas_ funéraire pour la mortalité des

rois. Eh bien! ces trois tombes fraîches étaient un jouet du

fossoyeur; il les avait creusées en un moment de zèle et

d'oisiveté... Depuis ce temps la tombe royale s'est ouverte et

refermée à trois reprises... Les trois tombeaux villageois se sont

remplis de fleurettes et de gazons... Ainsi parlant et méditant,

nous arrivâmes, le fou et moi, jusque dans la grande avenue entre

Versailles et Paris, ou mon carrosse m'attendait.

Barnave · 第 37 / 63 题