Le départ du sorcier fut suivi d'une immense angoisse; évidemment sa
prédiction touchait à toutes les fibres de ces coeurs dévoués et
malades; sa voix retentissait encore, et ces pauvres femmes,
éplorées, entouraient la reine, muette de terreur; les hommes
gardaient un profond silence... et la reine était au désespoir:
--Vous l'avez entendu! disait-elle. Il a nommé Coigny, Vaudreuil,
Lauzun! puis Charles Stuart et sa femme! Ces Stuarts qui occupent le
roi, nuit et jour... puis Cromwell et Mirabeau! Mirabeau, cet homme
déshonoré, que je n'ai pas voulu acheter! Ah! Marie! ah! Thaïs, mes
amies que je traîne aux abîmes, je ne le sens que trop, le sorcier a
dit vrai; nous sommes perdues, le trône est croulant, le peuple est
roi, la royauté s'efface à jamais; ces grands noms de reine et de
roi se perdent chaque jour, nous sommes perdus, moi la reine, et
vous, les amis de la reine!... Ah! meurtres! exil! prisons!
supplices!... Charles Stuart!... lord Cromwell!
--Madame, reprenait madame de Lamballe, ô ma reine! écoutez-nous!
calmez-vous! Ah! tant pleurer les vains discours d'un fanatique!
N'êtes-vous donc pas la reine du beau royaume de France, la fille de
l'impératrice Marie-Thérèse, l'épouse du roi, la soeur de
l'empereur?
--Hélas! disait la reine, hélas! Vaudreuil avait raison. Ces paroles
ne sont pas vaines. Ce n'est pas la première fois que j'en ai fait
l'affreux essai. Fiez-vous aux tristes pressentiments. Je suis née
malheureuse, et je mourrai malheureuse. Je vins au monde un jour...
le jour même du tremblement de terre de Lisbonne; j'ai été vomie par
le volcan, le volcan viendra pour me réclamer. Enfant, mille
terreurs accompagnèrent ce triste présage. L'empereur François, mon
auguste père, partait pour Inspruck; il était déjà sorti de son
palais, il partait, quand s'arrêtant tout à coup (madame de
Wolfenbuttel vous le dira, car c'est elle-même qui m'a portée à mon
père), l'empereur voulut embrasser sa fille encore une fois: Ma
fille, disait-il, je veux la voir! Quand je fus arrivée au niveau de
son coeur, l'empereur tendit les bras pour me recevoir; il
m'embrassa tendrement:--Ah! dit-il, me voilà mieux! vraiment,
j'avais besoin d'embrasser encore une fois cette enfant de ma
tendresse... Hélas! les pressentiments de mon père ne l'avaient pas
trompé; la mort l'atteignit dans sa route, et sa fille ne le revit
plus!
Mais voici bien une autre misère. Écoutez-moi. Quand l'empereur
Joseph II perdit sa femme, ma jeune soeur Josèphe, un ange par la
beauté, un ange par le coeur, venait d'être accordée au roi de
Naples; elle partait le lendemain. L'impératrice, avant le départ de
Josèphe, ordonna que la jeune princesse irait prier sur le tombeau
de sa belle-soeur. La jeune reine, à cet ordre, devint tremblante;
l'idée horrible de s'agenouiller seule sur ce cercueil, dans ce
caveau funèbre, et de joindre les mains sur ces restes d'une
horrible maladie, était une idée insupportable... O mon Dieu! J'en
mourrai, j'en mourrai, ma soeur! me répétait Josèphe... Il fallut
obéir. Ce fut moi qui la rassurai, moi qui l'encourageai, moi qui la
conduisis jusqu'à la porte du caveau fatal; bien plus, j'y voulus
entrer, afin de l'encourager par ma présence... elle priait... elle
pleurait... et lorsqu'enfin nous quittâmes le cercueil, je fus
obligée de soutenir ma pauvre soeur. Vous le savez, ma cousine,
trois jours après elle était morte, et cette fois elle redescendit
dans le caveau funèbre pour n'en plus sortir. Alors la couronne
préparée pour Josèphe retomba sur la tête de sa soeur... On eût dit
la pierre même du tombeau.
Il y avait à Vienne un savant docteur, un homme simple et poli, dont
la voix était touchante, et qui ne cherchait pas à faire peur. Il
passait pour un saint: sa parole était prophétique. À peine étais-je
appelée au trône de France, ma mère, à son tour, voulut consulter le
docteur.--Ne sera-t-elle pas bien heureuse? Est-il un plus bel
avenir dans le monde que le sien?--Majesté, reprit-il gravement,
sans répondre aux instances inquiètes, au regard suppliant de ma
mère, Majesté, il y a des croix pour toutes les épaules.--Vous le
voyez, ils s'accordent tous dans leurs présages. Faut-il à présent,
mes amis, que ces prédictions vous atteignent avec moi?
Nous voulûmes répliquer. La reine continua:--Et la place Louis XV,
ce jour de fête qui devint un jour de deuil; et le pavillon qui me
reçut en France, le pavillon de mes noces; vous souvenez-vous
quelles tentures? Toute l'histoire des Atrides était représentée en
ces tapisseries formidables, horrible assemblage de meurtres sans
fin, de trahisons, de flots de sang; un repas funeste! Ah! reine
infortunée... un pareil spectacle à tes premiers regards... c'était
encore une prédiction!
L'instant d'après la reine se leva. Quatre bougies au milieu du
salon brûlaient sur une table de marbre... une des bougies
s'éteignit tout à coup.
La reine dit adieu à ses amies; elle tendit la main à la comtesse
Jules; la seconde bougie s'éteignit comme la première, sans cause
apparente.
--Ceci est étrange! dit tout bas le superstitieux marquis de
Vaudreuil.
--Étrange, en effet, reprit madame de Lamballe, et je voudrais qu'on
m'expliquât ce hasard.
Madame de Lamballe achevait à peine de parler, quand la troisième
bougie vint à s'éteindre; une seule bougie restait, sa lumière était
vive et pure.
--Si cette bougie s'éteint comme les trois autres, dit la reine,
d'un ton résolu et solennel, le sorcier a dit vrai! Nous sommes
perdues!...
La quatrième bougie... à ces mots... s'éteignit.