CHAPITRE II

Au même instant un des gens de madame de Polignac parut dans le

salon. Cet homme, voyant la pâleur sur tant de visages, devint pâle

à son tour. Il annonçait M. le prince de Tarente, qui menait en

laisse un homme inconnu et dont les yeux étaient bandés.

Le silence était profond dans cet auditoire, habitué à tant de

grands spectacles.--Votre Majesté veut-elle, en effet, entendre cet

homme aujourd'hui? murmura tout bas madame de Polignac.

--On dit que sa prédiction est infaillible, reprit la reine; tout ce

qu'il a prédit au duc d'Orléans est arrivé.

--D'ailleurs, Mesdames, reprit gaiement Adhémar, que risquez-vous?

Vous ne voyez déjà pas trop de sorciers, pour refuser d'en voir un

ce soir. Quoi qu'il vous dise, il ne vous empêchera pas de danser

demain. Fiez-vous à votre jeunesse, aux astres cléments qui ont

éclairé votre berceau; fiez-vous aux célestes influences de votre

vie; essayez du magicien, s'il vous amuse ou s'il vous fait peur:

qu'il entre; seulement je porte envie au maraud à qui vont être

présentées, ouvertes, toutes ces belles mains.

Le marquis de Vaudreuil était naturellement triste, et la gaieté du

comte Adhémar fut impuissante auprès de ce beau ténébreux.--Ces

jeux-là ne sont pas de mon goût, dit-il; je ne suis pas un esprit

fort; j'ai vu d'étonnants effets de la magie, et je sais

d'incroyables révélations; même j'ai connu, en Écosse, une femme

douée de seconde vue; elle voyait distinctement ce qui se passait

dans la chambre de Louis XV, quand il est mort; et puisque vous

parlez des mains de ces dames, comte Adhémar, je voudrais que la

vieille eût seulement touché votre main de ses doigts gluants, tout

votre bras se serait paralysé d'horreur. Ne jouons donc pas, je vous

prie, avec les sorciers, ils ont de mystérieuses et inquiétantes

paroles qui font frissonner les plus braves. Enfin, l'avenir est si

plein de nuages... Ne touchons pas, croyez-moi, à ce fer chaud qui a

nom l'_avenir_.

En ce moment, le même personnage annonça que l'inconnu

s'impatientait, qu'il ne voulait pas attendre, et qu'il menaçait de

se retirer...

--Allons, dit la reine, le Rubicon est passé; qu'on introduise le

sorcier, je le veux. Si Vaudreuil a peur, il se cachera derrière

moi. Vous, Mesdames, en avant les éventails; qu'on enlève une grande

partie des lumières. Messieurs, soyez forts. Vous, ma cousine, vous

êtes étrangère, vous ne risquez pas d'être reconnue, non plus que M.

votre fils. Quant à toi, ma chère Hélène, il me plaît que nous nous

cachions sous le même voile. Tu es de ma taille, on dit que tu me

ressembles, va! va! nous embarrasserons le sorcier.

En même temps, la reine, à demi-rieuse, à demi-pensive, jetait

précipitamment un voile sur sa tête et sur celle d'Hélène: on les

eût prises pour les deux soeurs.

Tout à coup, précédé du prince de Tarente, dont l'air était plus

solennel que d'habitude, apparut au milieu de nous un homme étrange,

d'une équivoque beauté: sa taille était au-dessus d'une taille

médiocre; sa figure était immobile; quand on eut débarrassé ses yeux

du bandeau qui les couvrait, ils se portèrent hardiment sur

l'assemblée, et il ne parut pas fâché de voir tant de femmes

effrayées à son aspect. Des femmes, son regard se porta sur les

hommes; la contenance de ceux-ci était moins favorable à la

sorcellerie. On voyait cependant, sous ce froid maintien, un vague

et puissant intérêt.

Le sorcier se tenait debout, attendant que quelqu'un l'osât

interroger...--Je m'exposerai le premier, dit Bezenval. Seigneur

sorcier, lui dit-il, à l'inspection des lignes de ma main,

pourrez-vous me dire à moi, et à ces dames, de quelle mort je dois

mourir?

_Le sorcier._--«Si vous échappez aux influences de l'habit rouge,

vous ne mourrez que d'une indigestion.»

Il y eut quelques sourires dans l'assemblée, et M. de Bezenval:--Le

sorcier a du bon, dit-il, c'est un sorcier jovial; j'accepte

volontiers ton augure, mon ami.

On se rassura quelque peu. La fin prédite à Bezenval n'avait rien de

triste. M. de Vaudreuil qui tremblait, voulant en finir tout d'un

coup avec les prédictions:--Voilà ma main, sorcier; dites-moi quel

est mon sort à venir, à quels malheurs je suis réservé; car, je le

sens, si je vis, c'est assurément pour le malheur. Ici la voix de M.

de Vaudreuil était douce et pleine de charme. Le sorcier, avec le

ton du respect, et après un instant de silence, répondit en ces

termes:

--«Cette main est la main d'un franc gentilhomme, un noble coeur bat

dans cette poitrine, une âme généreuse anime ce regard; mais le

coeur et l'âme, la passion a tout usé. Homme faible, ton grand

malheur est d'avoir joué avec ta passion, de t'en être méfié,

d'avoir eu peur de ton bonheur, d'avoir reculé devant ta fortune. Ta

fortune! elle eût fait envie à tous les rois de la terre; ton

bonheur! il eût dépassé tous les rêves de l'ambition la plus

forcenée! Malheureux, tu n'as pas osé être heureux. Ta main a

tremblé, ton regard s'est troublé, tu as voulu donner le change à

ton amour; tu l'as perdu dans une liaison fatale; tu l'as profané

dans un lien coupable; meurs de chagrin et de repentir; meurs,

victime de tes regrets!... depuis longtemps tout est fini pour toi!»

À mesure que cet homme parlait, sa taille et sa voix semblaient

grandir... Il y avait dans cette voix autant d'émotion que de

terreur. Le prophète lui-même était ému. Quant à M. de Vaudreuil,

accablé, muet, épouvanté, il jetait un regard d'effroi sur

l'inflexible visage du magicien... dans cet état, c'était pitié de

voir M. de Vaudreuil.

--«Pour vous, dit le sorcier au prince d'Esterhazy, vous, simple et

bon, vivant d'amitié et de dévouement, votre vie est attachée à

celle d'une autre créature... Ainsi, veillez sur cette tête si

chère, protégez-la, défendez-la contre la calomnie et l'injure... Où

elle ira, vous irez; si elle meurt, vous êtes mort!»

Adhémar qui voyait que la sorcellerie allait au noir:--Sorcier, mon

ami, tu es obscur comme feu l'almanach de Liège, et je ne croirai

pas un mot de ta science, ou bien tu nous diras un peu mieux que tu

ne fais à quelles destinées nous sommes clairement réservés.

Donc parlons sans métaphore, et dis-nous ce que tu veux dire avec

_cet habit rouge_ qui est un signe de mort.

--«N'êtes-vous pas tous gentilshommes, reprit le sorcier. Eh bien!

malheur à vous! Malheur à vous qui, par vos folies, vos prodigalités

insolentes, et par vos injustes priviléges, avez lassé la patience

éternelle du peuple! Malheur à vous, qui avez élevé des Bastilles, à

vous qui peuplez les bagnes! à vous qui baignez les échafauds du

sang des misérables! Vous êtes gentilshommes, et vous demandez ce

qui vous menace? Écoutez les cris des filles que vous avez séduites;

voyez les pleurs des maris déshonorés; regardez, _au pharaon_, la

capitation de vingt villages; rappelez-vous les lettres de cachet,

les corvées, les justices secondaires, les exécutions seigneuriales,

les pigeons de vos colombiers, les sangliers de vos forêts, et vous

comprendrez quel est l'habit que vous portez, quelle est la couleur

qui vous désignera aux coups du peuple dans les jours de sa justice;

or, comprenez-vous, Messieurs les gentilshommes, mon énigme ou ma

révélation, comme vous voudrez l'appeler?

À ces mots du sorcier, Adhémar s'emportant:--Tu mens, dit-il, de

quel droit, misérable, viens-tu porter l'effroi dans un salon

paisible, où tu n'as été introduit que comme un simple amusement?

--«Ah! reprit le sorcier, vous y voilà donc. Ceci est un jeu, à

votre sens, _un jeu!_ Vous avez voulu vous amuser de ma crédulité;

vous avez cru qu'on pouvait dire à un homme: Viens çà, laisse ton

livre au milieu de sa page commencée; viens, que l'hiver, la nuit,

le bandeau placé sur tes yeux ne t'arrêtent pas dans ta marche, et

tu nous amuseras comme un bateleur, comme un histrion. C'est

très-bien dit, Messieurs, mais je ne suis pas un bateleur. Je suis

ici parce que vous m'y avez appelé; je suis ici pour vous dire, à

vous, Messieurs, à vous, Mesdames, quelques-unes des menaces de

l'avenir! Vous l'avez voulu, vous m'avez cherché, vous ne m'éviterez

pas!»

Ma mère, à ces mots, pour en finir avec cet homme, imagina de lui

confier sa main loyale et ferme... Elle était peut-être la seule

femme de cette assemblée qui n'eût pas peur.

--«Voici, dit le sorcier (l'interrogeant à peine), une heureuse

main; mais je n'ai rien à vous annoncer, Madame; votre main et le

visage de votre fils sont même chose. Si la mer est calme, et si le

vent se tait, celui-là est un plus grand sorcier que moi, qui

annonce orage et mauvais temps.»

Ma mère, avec un geste de mépris, retira sa main, toute honteuse, et

déjà elle congédiait le sorcier, quand celui-ci s'arrêtant devant la

princesse de Lamballe, à peine remise de son effroi: «Hélas! dit-il,

hélas! que de malheurs empreints sur cette noble tête! Ah! quels

orages dans cette jeune et frêle existence!...» Il y avait, en ce

moment, des larmes dans les yeux, des larmes dans la voix de cet

homme... Il se parlait à lui-même, il n'était plus de ce monde!

«Infortunées, disait-il, à l'aspect de ces beautés, de ces

jeunesses! Malheureuses! la prison, le sang, l'exil, la nécessité,

la ruine et la mort!»

À ces mots qu'elle devinait, entrecoupés de mystères et de sanglots,

madame de Polignac se leva épouvantée, et comme si elle obéissait au

vertige, en jetant un cri effroyable.

-«Consolez-vous, Madame, lui dit le sorcier, vous mourrez dans un

lit, vous seule ici, vous seule aurez un tombeau digne de votre

rang, avec les armes de votre famille, une urne en marbre et des

anges de pierre pour vous pleurer... ô victime innocente de l'exil

éternel!» À ces mots, madame de Polignac restait immobile; elle

était roide et froide à faire peur; on eût dit le marbre même qui

pose, à Vienne, sur son tombeau.

La scène en ce moment devenait effrayante; le silence et la terreur

étaient à leur plus haut degré; la duchesse de Fitz-James et la

comtesse Diane cachèrent leur tête bouclée entre leurs mains

tremblantes, et se plièrent en deux pour échapper à cet oeil

fascinateur. Restaient la reine et la comtesse Hélène, cachées

toutes deux sous le voile noir; le voile en ce moment tremblait,

mais c'était un tremblement inégal, comme deux émotions diverses,

comme le battement de deux coeurs... deux épouvantes. Les reines ont

des peines faites pour leur âme: les autres terreurs ne sont rien,

comparées à celles-là.

L'homme alors approcha lentement. Sous ce voile uni deux mains lui

étaient tendues, deux mains agitées. Il en prit une, et les

considérant toutes les deux: «Je vois, dit-il, deux mains

allemandes. La main que voici appartient à une jeune femme destinée

à tous les chagrins, à tous les plaisirs, aux folles joies, aux

vives douleurs, aux fugitives amours, dont le plus grand malheur

sera le veuvage, peut-être. Cessez donc de vous flatter, Madame

l'inconnue, et ne pensez pas que je confonde, aujourd'hui ni jamais,

ces doigts charmants avec cette main superbe... Et vous, Madame (en

même temps il se mit à genoux), à Dieu ne plaise que jamais vous

soyez confondue avec personne! Il n'y a là-haut qu'une étoile, elle

est vôtre! Une destinée... une seule est semblable à la vôtre!...

Cependant, Madame, agréez mon silence, agréez mes respects!...»

Ici la reine rejeta son voile, et relevant la tête:--Je veux que

vous parliez, Monsieur, je veux tout savoir. Puis voyant que M. de

Vaudreuil était tout ému:--Du courage, et soyez un homme! Allons,

Monsieur de Vaudreuil, mettez-vous à mon ombre, et voyez si j'ai

peur.

--«Madame, reprit le sorcier, debout devant la reine, il y a deux

portraits, dans ce palais, qui méritent toute votre attention. Vous

avez le portrait de Charles Stuart, acheté pour Louis XV par Mme

Dubarry. Ce portrait, il faudrait le regarder souvent, reine, c'est

un des ouvrages les plus intéressants du grand peintre Van Dick.

«Quant à votre image à vous, Majesté, le tableau dans lequel madame

Lebrun vous a représentée assise au milieu de vos enfants, ne

trouvez-vous point qu'il ressemble au portrait d'Henriette de

France? Étudiez-le avec soin, de grâce! et demandez-vous d'où peut

venir tant de mélancolie, à propos d'un si aimable sujet?

«Reine, il existe de grands noms dans le monde. Ces noms résonnent

comme un tonnerre au fond des âmes faibles; ils nous poursuivent

dans nos rêves, ils nous réveillent en sursaut, ils nous obsèdent;

ils s'interposent entre nous et le sommeil; nous avons beau faire,

il n'est rien qui puisse imposer silence au murmure effrayant de ces

noms qui se dressent en notre âme comme la flèche de Saint-Denis aux

yeux de Louis XIV, et quand nous murmurons tout bas les noms de

Lauzun, de Coigny ou de Vaudreuil, l'inflexible écho nous renvoie,

avec des larmes et des cris funèbres, les noms de Cromwell et de

Mirabeau!»

Vous eussiez vu, en ce moment, le désordre universel. Tout

tremblait, tout frémissait; la reine accablée eût voulu rentrer sous

terre; au même instant les courtisans tiraient leur épée, et c'en

était fait du magicien, si le prince de Tarente ne l'eût protégé.

Cependant, l'effroi de la reine, la colère des seigneurs, ni son

propre danger n'épouvantèrent l'inconnu; sous les glaives nus, son

visage était immobile; après la prédiction fatale, il se retira

lentement, sans avoir donné aucun signe d'épouvante ou de pitié.

Barnave · 第 35 / 63 题