Nous entrions dans la dernière avenue, à la nuit tombante. Le ciel
était sombre et pluvieux, et j'avais peine à distinguer, dans ces
longues rangées de maisons attristées, quelques-uns des hôtels de la
ville; la façade même du palais m'apparaissait comme une masse
imposante; à peine quelques lueurs arrivaient jusqu'à nous. Dans
cette circonstance de la nuit et de l'orage, le cocher avait retardé
sa course, cherchant du regard à quelle porte il devait se
présenter? Tout à coup un homme passe en courant, l'habit en
désordre et la tête nue; il était tout souillé de pluie; un instant
je le vis courir, bientôt sa course se ralentit, puis enfin je le
vis chanceler et tomber tout à coup dans un fossé... On eût dit
qu'il était mort. Aussitôt je m'élançai au secours du pauvre diable,
et bientôt je fus près de lui, malgré les exclamations de ma mère,
qui ne comprenait pas que l'on s'arrêtât pour si peu.
Quand j'arrivai près du fossé où l'inconnu était tombé, le digne
homme s'était déjà relevé, il souriait doucement; sa tête était
belle et calme; il était dans la force de l'âge, et dans son regard
il y avait pour le moins autant de passion que d'égarement; j'ai
entendu peu de voix d'un accent plus doux.
--Grand merci, Monsieur, me dit-il; grand merci de votre pitié; je
me suis trop hâté, j'ai couru, je suis tombé dans ce fossé; mais,
par le ciel! dites-moi donc si je suis près du château? Hélas!
hélas! il fait nuit, la promenade est sombre, et je ne verrai pas la
reine aujourd'hui, je suis venu trop tard.
Le malheureux se tordait les mains; désolé, il reprenait:
--Voyez-vous, quand ces arbres sont couverts de feuilles qui
frémissent, quand ces plates-bandes sont en fleurs, quand la mousse
est là, recouvrant de son manteau les blanches épaules de ces
statues, je n'arrive jamais trop tard; je dors où je suis, peu
m'importe, et partout, sous le ciel. Et le matin, tous les matins,
je vois de loin Marie-Antoinette; elle se lève avec l'aurore et
comme elle. Le soleil vient de ce côté toujours, moi je tourne le
dos au soleil, et je la vois, elle admirant le ciel empourpré. Mon
Dieu, je fais alors ma prière, à genoux devant elle, et je prie avec
ardeur pendant six mois de l'année. Hélas! jamais je ne prie en
hiver. Elle ne sort pas l'hiver; il n'y a pas de soleil et je ne
vois plus rien, pas un coin de sa robe ou de son chapeau. On dirait
que tout est mort, autour de ma reine qui n'est plus. Ah! tristesse!
Ah! terreur!
J'eus en pitié le pauvre fou; ma mère, en poursuivant sa route, me
fit signe qu'elle allait m'attendre au château; je pris mon fou sous
le bras, et le menai chez le concierge, qui le reconnut
sur-le-champ.
--Pauvre homme! dit le concierge. C'est l'amoureux de la reine,
Monsieur! La reine a bien défendu qu'on lui fît du mal!... Entrez,
Messieurs.
Nous entrâmes. Un grand feu éclairait l'appartement; tout était
reluisant et calme en cette demeure: un vrai royaume, moins les
chagrins, les douleurs et les veilles de la royauté.
Quand mon fou eut senti la douce chaleur du foyer domestique, et
qu'il eut repris quelque force à la table du concierge:--Oui, me
dit-il, en me regardant avec un profond sentiment de conviction, je
l'aime, et de toute la force de mon âme! J'ai tout perdu pour elle,
et ma raison, pour commencer. Quand je la vis, mon Dieu! mon Dieu,
quand je la vis pour la première fois, elle entrait dans une tente,
sur les frontières de l'Allemagne et de la France, vêtue en simple
Allemande;... elle sortit de l'autre côté, habillée en reine de
France! Elle a voulu rire de son fou, sans doute; et pourtant, quand
je pense qu'au milieu même de cet abri d'un instant, il y eut plus
qu'une archiduchesse d'Autriche, et plus qu'une reine de France, il
y eut une fiancée... Allons, allons, calmons-nous! Tout beau, mon
coeur!...
L'instant d'après, j'eus l'honneur de saluer S. M. la reine, à la
tête de ma compagnie. Eh! tel que vous me voyez, j'ai été magistrat,
j'ai porté la robe de magistrat; j'étais du parlement de Besançon,
c'est moi qui portai la parole, et, ne sachant comment l'appeler, je
l'appelai tout simplement: _Madame!_ Elle parut me sourire, et elle
me regarda;... elle me parla même, et la veille...
La veille de ce jour glorieux, j'avais condamné aux galères un
malheureux paysan qui avait tué un lapin dans une forêt
ecclésiastique. J'avais condamné ce malheureux: sa femme était venue
à mes pieds, me priant et me suppliant en grâce, en pitié, avec ses
enfants, ses tout petits enfants! Dans la nuit, nuit de remords et
de confusions, j'avais revu en songe le condamné, sa femme, ses
enfants, le lapin, le furet...; j'étais bourrelé; c'était ma
première sentence, et je pleurais, me sentant chargé d'un grand
crime. Ah! Dieu! si j'étais las à jamais de cette magistrature
abominable!... Eh bien! ma reine à moi, elle m'a absous de mon
crime, elle m'a délivré de mon remords, elle a dit à mon condamné:
Sois libre! À la femme: ayez confiance! Aux petits enfants: je vous
adopte! O grâce! ô bonté! Elle a donné un démenti à ma sentence, à
ma justice, à ma loi, voilà ce qu'elle a fait pour moi, cette reine,
à son premier instant de royauté. Depuis ce jour, je n'ai plus eu de
mauvais rêve, je n'ai plus vu de misérables pendant mon sommeil, je
n'ai plus porté de robe sanglante, je n'ai plus de remords. Aussi,
depuis ce jour de clémence et de pardon, je n'ai plus pensé qu'à la
reine, je n'ai plus appartenu qu'à la reine, je n'ai plus porté que
sa livrée, et je lui appartiens; si elle meurt, je meurs... Mon
Dieu, je l'aime tant!
Disant cela, il était calme et son front était radieux.
--Hélas! lui dis-je, Monsieur, quel dommage de porter si haut son
rêve et de mourir, jeune encore, d'un amour sans espoir!
Il me répondit ainsi, et je crois bien qu'en ce moment il avait
toute sa raison:--J'avoue, en effet, Monsieur, que voilà une
téméraire entreprise: aimer cette dame!... Eh! ne croyez pas que je
sois tombé, tout d'un coup, dans le gouffre. Au contraire, j'ai vu
le précipice, et j'en ai sondé toute la profondeur, avant d'y
tomber! Mais, plus j'ai réfléchi, plus j'ai vu que cet amour
impossible était ma vocation sur la terre. Que voulez-vous donc que
je fasse ici-bas, si je ne l'aime pas? Qui, moi? moi seul je serais
sage, quand tous sont insensés? moi seul je vivrais sans passion, en
ce siècle de passions sans bride et sans frein? Laissons aller le
siècle, et le laissons se ruer dans le néant. Allons, courage,
insensés, jouez sur une carte la fortune de vos pères! Insensés,
prostituez votre écusson au char de Phryné! Insensés, profanez le
saint ministère de Dieu dans vos orgies nocturnes! En même temps
refaites les lois du pays; jetez le trône dans la poudre, arrachez
de votre chapeau ducal la dernière plume qui le pare, épousez vos
servantes, et quand tout sera dit, brûlez-vous le crâne!... Or, dans
ce dévergondage universel, je serai tout d'un coup raisonnable à moi
tout seul?
N'avez-vous pas entendu dire aussi qu'il y avait chez nous des gens
qui faisaient la guerre à Dieu le fils; qui, de leur propre
autorité, retranchaient deux parts de la Trinité sainte, et qui
criaient: victoire! quand le Dieu était blessé?
Quoi donc! tout cela, moi vivant? On escalade, en blasphémant, le
ciel tombé de la nue, on tue à plaisir des dieux immortels, on
détrône, en hurlant, des rois, dont la race n'avait pas son égale
sous le soleil: à ce prix, on est un grand homme, on est promené
dans la ville aux acclamations du peuple, on est couronné au
théâtre, on meurt au milieu des hymnes solennels, et moi je suis un
fou... un fou, un pauvre fou!
Un fou, parce que je l'aime, et parce que j'ai fait mon bonheur de
l'entendre et de la voir, mon bonheur de suivre ses traces
charmantes, mon bonheur de la guetter à travers le bosquet chargé de
neige, à travers le buisson chargé de fleurs, mon bonheur de
prononcer son nom, tout bas, quand je suis seul, un nom qui me
charme et me fait pleurer, je suis un fou! Que vous êtes injustes,
vous autres, les hommes sensés. Vous défendez jusqu'à l'adoration!
Vous ne savez pas être superstitieux, vous n'osez pas; vous vous
tracez une ligne, et vous dites: Tout ce qui n'est pas nous, n'est
rien; tout ce qui passera au delà de cette ligne est folie!... Oh!
vous me faites pitié!
Voilà comme il me parla; cependant, il finit par se calmer aux
douteuses clartés de cette lune d'hiver qu'il avait prises pour le
crépuscule du matin.--Silence, dit-il, voici l'heure: elle se
lève... En même temps, il prêtait l'oreille et redoublait
d'attention:--Non, dit-il, elle n'ira pas dans la forêt ce matin;
elle va venir sur sa terrasse. Et, l'instant d'après:--Voici la
nuit, il fait nuit, elle va venir!... au bas du palais, vis-à-vis de
ces eaux qui murmurent, sur ces gazons peuplés de statues
immobiles... Déjà vous voyez la terrasse éclairée... Écoutez!
Entendez-vous, dans le feuillage, ces concerts invisibles, qui
viennent du ciel en chantant les louanges de la reine?... Oh! qui me
rendra ces nuits d'été, ces mystères vaporeux sous un ciel étoilé,
cet air chargé de parfums et d'harmonie, et tant de jeunes femmes,
silencieuses et ravies? Où êtes-vous, belles soirées d'autrefois,
quand pour moi toute femme pouvait être Marie-Antoinette elle-même?
J'étais, comme elle, sur cette terrasse, et moi, vivant comme elle,
et respirant le même air, écoutant les mêmes sons, sur ce banc,
adossé au _Gladiateur_; même une fois, j'étais si près d'elle...
elle a parlé... j'ai entendu sa voix, elle m'a parlé; elle m'a parlé
du ciel, des fleurs, des eaux jaillissantes, du calme de la nuit, de
quoi m'a-t-elle parlé? Puis, avant que j'eusse pu répondre un mot,
elle s'est levée, elle m'a salué, elle a repris sa promenade, et
tout... a disparu pour moi, la terre et le ciel!
Ce malheureux m'intéressait vivement:--Venez, me dit-il, en baissant
la voix, venez là-bas, à gauche, sur le bord de l'avenue, et vous
comprendrez ce que je souffre; j'ai un secret à vous dire, au _Bain
d'Apollon_; un grand secret, ajouta-t-il en mettant son doigt sur sa
bouche, et je ne le dirai qu'à vous; c'est mon secret et le sien,
c'est moi qui l'ai découvert, moi seul. Je vous dirai mon secret, ce
soir, après le soleil; ou demain avant le soleil, ne manquez pas de
venir... Vous êtes de son pays; eh bien! vous reverrez l'Allemagne
demain. Je vous conduirai dans les lacs, dans les montagnes de votre
nation... je sais un sentier qui y conduit, je vous guiderai dans
les gras pâturages de vos génisses; n'oubliez pas de venir...
Il me prit la main, il me dit adieu; je lui promis de me rendre à
son rendez-vous, il m'intéressait trop vivement pour que ma parole
ne fût pas sincère. Enfin, je me demandai si tout cela était un
mystère aussi simple que le mot _folie_?... Ainsi rêvant, je
rencontrai un _valet bleu_ apportant l'ordre que l'on m'ouvrit la
porte du château... Il était onze heures du soir, et ma mère, entrée
avant moi, avait été introduite aussitôt dans les petits
appartements.