CHAPITRE VII

Nous entrions dans la dernière avenue, à la nuit tombante. Le ciel

était sombre et pluvieux, et j'avais peine à distinguer, dans ces

longues rangées de maisons attristées, quelques-uns des hôtels de la

ville; la façade même du palais m'apparaissait comme une masse

imposante; à peine quelques lueurs arrivaient jusqu'à nous. Dans

cette circonstance de la nuit et de l'orage, le cocher avait retardé

sa course, cherchant du regard à quelle porte il devait se

présenter? Tout à coup un homme passe en courant, l'habit en

désordre et la tête nue; il était tout souillé de pluie; un instant

je le vis courir, bientôt sa course se ralentit, puis enfin je le

vis chanceler et tomber tout à coup dans un fossé... On eût dit

qu'il était mort. Aussitôt je m'élançai au secours du pauvre diable,

et bientôt je fus près de lui, malgré les exclamations de ma mère,

qui ne comprenait pas que l'on s'arrêtât pour si peu.

Quand j'arrivai près du fossé où l'inconnu était tombé, le digne

homme s'était déjà relevé, il souriait doucement; sa tête était

belle et calme; il était dans la force de l'âge, et dans son regard

il y avait pour le moins autant de passion que d'égarement; j'ai

entendu peu de voix d'un accent plus doux.

--Grand merci, Monsieur, me dit-il; grand merci de votre pitié; je

me suis trop hâté, j'ai couru, je suis tombé dans ce fossé; mais,

par le ciel! dites-moi donc si je suis près du château? Hélas!

hélas! il fait nuit, la promenade est sombre, et je ne verrai pas la

reine aujourd'hui, je suis venu trop tard.

Le malheureux se tordait les mains; désolé, il reprenait:

--Voyez-vous, quand ces arbres sont couverts de feuilles qui

frémissent, quand ces plates-bandes sont en fleurs, quand la mousse

est là, recouvrant de son manteau les blanches épaules de ces

statues, je n'arrive jamais trop tard; je dors où je suis, peu

m'importe, et partout, sous le ciel. Et le matin, tous les matins,

je vois de loin Marie-Antoinette; elle se lève avec l'aurore et

comme elle. Le soleil vient de ce côté toujours, moi je tourne le

dos au soleil, et je la vois, elle admirant le ciel empourpré. Mon

Dieu, je fais alors ma prière, à genoux devant elle, et je prie avec

ardeur pendant six mois de l'année. Hélas! jamais je ne prie en

hiver. Elle ne sort pas l'hiver; il n'y a pas de soleil et je ne

vois plus rien, pas un coin de sa robe ou de son chapeau. On dirait

que tout est mort, autour de ma reine qui n'est plus. Ah! tristesse!

Ah! terreur!

J'eus en pitié le pauvre fou; ma mère, en poursuivant sa route, me

fit signe qu'elle allait m'attendre au château; je pris mon fou sous

le bras, et le menai chez le concierge, qui le reconnut

sur-le-champ.

--Pauvre homme! dit le concierge. C'est l'amoureux de la reine,

Monsieur! La reine a bien défendu qu'on lui fît du mal!... Entrez,

Messieurs.

Nous entrâmes. Un grand feu éclairait l'appartement; tout était

reluisant et calme en cette demeure: un vrai royaume, moins les

chagrins, les douleurs et les veilles de la royauté.

Quand mon fou eut senti la douce chaleur du foyer domestique, et

qu'il eut repris quelque force à la table du concierge:--Oui, me

dit-il, en me regardant avec un profond sentiment de conviction, je

l'aime, et de toute la force de mon âme! J'ai tout perdu pour elle,

et ma raison, pour commencer. Quand je la vis, mon Dieu! mon Dieu,

quand je la vis pour la première fois, elle entrait dans une tente,

sur les frontières de l'Allemagne et de la France, vêtue en simple

Allemande;... elle sortit de l'autre côté, habillée en reine de

France! Elle a voulu rire de son fou, sans doute; et pourtant, quand

je pense qu'au milieu même de cet abri d'un instant, il y eut plus

qu'une archiduchesse d'Autriche, et plus qu'une reine de France, il

y eut une fiancée... Allons, allons, calmons-nous! Tout beau, mon

coeur!...

L'instant d'après, j'eus l'honneur de saluer S. M. la reine, à la

tête de ma compagnie. Eh! tel que vous me voyez, j'ai été magistrat,

j'ai porté la robe de magistrat; j'étais du parlement de Besançon,

c'est moi qui portai la parole, et, ne sachant comment l'appeler, je

l'appelai tout simplement: _Madame!_ Elle parut me sourire, et elle

me regarda;... elle me parla même, et la veille...

La veille de ce jour glorieux, j'avais condamné aux galères un

malheureux paysan qui avait tué un lapin dans une forêt

ecclésiastique. J'avais condamné ce malheureux: sa femme était venue

à mes pieds, me priant et me suppliant en grâce, en pitié, avec ses

enfants, ses tout petits enfants! Dans la nuit, nuit de remords et

de confusions, j'avais revu en songe le condamné, sa femme, ses

enfants, le lapin, le furet...; j'étais bourrelé; c'était ma

première sentence, et je pleurais, me sentant chargé d'un grand

crime. Ah! Dieu! si j'étais las à jamais de cette magistrature

abominable!... Eh bien! ma reine à moi, elle m'a absous de mon

crime, elle m'a délivré de mon remords, elle a dit à mon condamné:

Sois libre! À la femme: ayez confiance! Aux petits enfants: je vous

adopte! O grâce! ô bonté! Elle a donné un démenti à ma sentence, à

ma justice, à ma loi, voilà ce qu'elle a fait pour moi, cette reine,

à son premier instant de royauté. Depuis ce jour, je n'ai plus eu de

mauvais rêve, je n'ai plus vu de misérables pendant mon sommeil, je

n'ai plus porté de robe sanglante, je n'ai plus de remords. Aussi,

depuis ce jour de clémence et de pardon, je n'ai plus pensé qu'à la

reine, je n'ai plus appartenu qu'à la reine, je n'ai plus porté que

sa livrée, et je lui appartiens; si elle meurt, je meurs... Mon

Dieu, je l'aime tant!

Disant cela, il était calme et son front était radieux.

--Hélas! lui dis-je, Monsieur, quel dommage de porter si haut son

rêve et de mourir, jeune encore, d'un amour sans espoir!

Il me répondit ainsi, et je crois bien qu'en ce moment il avait

toute sa raison:--J'avoue, en effet, Monsieur, que voilà une

téméraire entreprise: aimer cette dame!... Eh! ne croyez pas que je

sois tombé, tout d'un coup, dans le gouffre. Au contraire, j'ai vu

le précipice, et j'en ai sondé toute la profondeur, avant d'y

tomber! Mais, plus j'ai réfléchi, plus j'ai vu que cet amour

impossible était ma vocation sur la terre. Que voulez-vous donc que

je fasse ici-bas, si je ne l'aime pas? Qui, moi? moi seul je serais

sage, quand tous sont insensés? moi seul je vivrais sans passion, en

ce siècle de passions sans bride et sans frein? Laissons aller le

siècle, et le laissons se ruer dans le néant. Allons, courage,

insensés, jouez sur une carte la fortune de vos pères! Insensés,

prostituez votre écusson au char de Phryné! Insensés, profanez le

saint ministère de Dieu dans vos orgies nocturnes! En même temps

refaites les lois du pays; jetez le trône dans la poudre, arrachez

de votre chapeau ducal la dernière plume qui le pare, épousez vos

servantes, et quand tout sera dit, brûlez-vous le crâne!... Or, dans

ce dévergondage universel, je serai tout d'un coup raisonnable à moi

tout seul?

N'avez-vous pas entendu dire aussi qu'il y avait chez nous des gens

qui faisaient la guerre à Dieu le fils; qui, de leur propre

autorité, retranchaient deux parts de la Trinité sainte, et qui

criaient: victoire! quand le Dieu était blessé?

Quoi donc! tout cela, moi vivant? On escalade, en blasphémant, le

ciel tombé de la nue, on tue à plaisir des dieux immortels, on

détrône, en hurlant, des rois, dont la race n'avait pas son égale

sous le soleil: à ce prix, on est un grand homme, on est promené

dans la ville aux acclamations du peuple, on est couronné au

théâtre, on meurt au milieu des hymnes solennels, et moi je suis un

fou... un fou, un pauvre fou!

Un fou, parce que je l'aime, et parce que j'ai fait mon bonheur de

l'entendre et de la voir, mon bonheur de suivre ses traces

charmantes, mon bonheur de la guetter à travers le bosquet chargé de

neige, à travers le buisson chargé de fleurs, mon bonheur de

prononcer son nom, tout bas, quand je suis seul, un nom qui me

charme et me fait pleurer, je suis un fou! Que vous êtes injustes,

vous autres, les hommes sensés. Vous défendez jusqu'à l'adoration!

Vous ne savez pas être superstitieux, vous n'osez pas; vous vous

tracez une ligne, et vous dites: Tout ce qui n'est pas nous, n'est

rien; tout ce qui passera au delà de cette ligne est folie!... Oh!

vous me faites pitié!

Voilà comme il me parla; cependant, il finit par se calmer aux

douteuses clartés de cette lune d'hiver qu'il avait prises pour le

crépuscule du matin.--Silence, dit-il, voici l'heure: elle se

lève... En même temps, il prêtait l'oreille et redoublait

d'attention:--Non, dit-il, elle n'ira pas dans la forêt ce matin;

elle va venir sur sa terrasse. Et, l'instant d'après:--Voici la

nuit, il fait nuit, elle va venir!... au bas du palais, vis-à-vis de

ces eaux qui murmurent, sur ces gazons peuplés de statues

immobiles... Déjà vous voyez la terrasse éclairée... Écoutez!

Entendez-vous, dans le feuillage, ces concerts invisibles, qui

viennent du ciel en chantant les louanges de la reine?... Oh! qui me

rendra ces nuits d'été, ces mystères vaporeux sous un ciel étoilé,

cet air chargé de parfums et d'harmonie, et tant de jeunes femmes,

silencieuses et ravies? Où êtes-vous, belles soirées d'autrefois,

quand pour moi toute femme pouvait être Marie-Antoinette elle-même?

J'étais, comme elle, sur cette terrasse, et moi, vivant comme elle,

et respirant le même air, écoutant les mêmes sons, sur ce banc,

adossé au _Gladiateur_; même une fois, j'étais si près d'elle...

elle a parlé... j'ai entendu sa voix, elle m'a parlé; elle m'a parlé

du ciel, des fleurs, des eaux jaillissantes, du calme de la nuit, de

quoi m'a-t-elle parlé? Puis, avant que j'eusse pu répondre un mot,

elle s'est levée, elle m'a salué, elle a repris sa promenade, et

tout... a disparu pour moi, la terre et le ciel!

Ce malheureux m'intéressait vivement:--Venez, me dit-il, en baissant

la voix, venez là-bas, à gauche, sur le bord de l'avenue, et vous

comprendrez ce que je souffre; j'ai un secret à vous dire, au _Bain

d'Apollon_; un grand secret, ajouta-t-il en mettant son doigt sur sa

bouche, et je ne le dirai qu'à vous; c'est mon secret et le sien,

c'est moi qui l'ai découvert, moi seul. Je vous dirai mon secret, ce

soir, après le soleil; ou demain avant le soleil, ne manquez pas de

venir... Vous êtes de son pays; eh bien! vous reverrez l'Allemagne

demain. Je vous conduirai dans les lacs, dans les montagnes de votre

nation... je sais un sentier qui y conduit, je vous guiderai dans

les gras pâturages de vos génisses; n'oubliez pas de venir...

Il me prit la main, il me dit adieu; je lui promis de me rendre à

son rendez-vous, il m'intéressait trop vivement pour que ma parole

ne fût pas sincère. Enfin, je me demandai si tout cela était un

mystère aussi simple que le mot _folie_?... Ainsi rêvant, je

rencontrai un _valet bleu_ apportant l'ordre que l'on m'ouvrit la

porte du château... Il était onze heures du soir, et ma mère, entrée

avant moi, avait été introduite aussitôt dans les petits

appartements.

Barnave · 第 31 / 63 题