CHAPITRE VIII

Ce palais de Versailles, ce _favori sans mérite_, au dire de M. le

duc de Saint-Simon, était pourtant, à le bien voir, un monument

digne du monarque auguste qui l'avait construit, pour y loger sa

monarchie. Il est difficile d'imaginer une profusion plus royale

d'or et de peintures; les plafonds en sont surchargés, les portes,

sculptées avec le soin d'un ouvrier chinois faisant une pagode,

représentent un entassement de chefs-d'oeuvre; les salons sont

vastes et pleins de magnificence; et partout sur les murs, sur les

corniches, sur le marbre et sur les cuivres, sur l'or, sur le fer,

sur le bois de cèdre et sur la laine des tapis, on retrouve à

profusion le soleil de Louis XIV. Certes, le grand roi vivait

encore, en ce palais de Sa Majesté, le jour où nous y fûmes admis ma

mère et moi. Tout était silence et repos, à cette heure. Au sommet

de l'escalier de marbre, un garde-du-corps du roi se promenait à pas

comptés; dans le grand salon, quelques seigneurs de la chambre du

roi se livraient à un jeu effréné; dans la salle des gardes, de

vieux officiers réunis autour de l'âtre immense parlaient de

batailles et de philosophie, et un peu plus loin, de jeunes gardes

cadençaient des vers, ou se promenaient l'arme au bras.

Alors nous traversâmes l'OEil-de-Boeuf, cette antichambre du grand

siècle où se pressait la plus belle cour de l'univers; en passant,

nous jetâmes un coup d'oeil dans la vaste galerie où Lebrun a

représenté tout le règne; la galerie était déserte, les ombres du

foyer s'alongeaient sur le mur attristé; les héros paraissaient se

battre encore; les tentes étaient agitées par le vent du nord; les

armes s'ébranlaient, et le Rhin, notre Rhin, enflait son onde

menaçante; la grande France allait, à grandes enjambées, enseignes

déployées, toute brodée et chargée à profusion de plumets et

d'ornements, comme à un tournoi. Voilà vraiment la bannière antique,

et voici les belles écharpes, les couleurs des dames, le bruit des

poëtes, la grâce accorte des comédiennes: Racine et Despréaux,

Molière et Mlle Béjart, les fantaisies et les poëtes qui courent les

camps, voilà le bel âge! Arrêté sur le seuil de cette vaste galerie,

il me semblait que tout à coup ces géants allaient descendre de la

muraille, que ces chevaliers et ces nobles dames allaient se mouvoir

de nouveau,... j'étais prêt à tomber à genoux!

À cette heure, autrefois si bruyante et qui résonnait de tout

l'esprit, de toutes les musiques, de toutes les ambitions de

Versailles, le nouveau roi disparaissait, la cour se taisait, le

bruit rentrait dans l'ombre, et cette vaste demeure était en proie

au silence! Ainsi quand j'eus réparé le désordre de ma toilette et

retrouvé ma mère:--Ah! mon fils, me dit ma mère, n'oubliez pas que

nous habitons le toit même de celui qui disait: «J'ai failli

attendre!...» Il est vrai que voilà bien longtemps qu'il est mort.

La reine était absente, et ma mère avait été introduite, par la

volonté de Sa Majesté, dans l'appartement même de la reine. C'était

une vaste chambre, un appartement royal. On y voyait le portrait de

l'infortuné roi Louis XVI, il était entouré de Mesdames, filles de

Louis XV; ces portraits étaient empreints d'une sévérité

inaccoutumée, et représentaient les princesses dans les habitudes de

leur vie, à l'ombre, en même temps que l'accessoire adoptait le goût

le plus moderne. Il y en avait une qui lisait un livre pieux appuyé

sur les ailes d'un amour, l'autre tenait entre ses genoux une lourde

basse dont elle paraissait jouer solennellement; il y avait dans les

autres portraits, des petits chiens et des vases de fleurs. Ma mère,

au moment où je vins la rejoindre, était occupée à considérer le

portrait de Marie-Antoinette. L'artiste avait placé cette aimable et

noble figure au fond d'une rose épanouie, élégant et diaphane

compliment à la Dorat.

C'était, dans ce beau lieu, une exquise élégance, une richesse

intelligente et pleine de goût. N'eût été l'aigle aux deux têtes de

la maison d'Autriche, et la couronne de France, qui éclataient de

toutes parts, on eût plutôt soupçonné dans ces retraites la jeune

femme que la reine. Ma mère, plus heureuse que moi, l'étiquette et

le respect me retenant sur le seuil de la chambre à coucher, put

contempler à son aise cet intérieur plus que royal. Ma mère se

souvenait encore, il y a vingt ans, de tous ces détails du coucher

de la reine; elle me les a racontés bien souvent. Chaque fois que

nous parlions de la reine, elle me racontait qu'elle avait vu, le

soir dont je parle, un spectacle inattendu, charmant et d'une

simplicité qui ne pouvait se pardonner qu'à une reine de cette grâce

exquise et de cette auguste beauté. En même temps, ma mère,

enchantée et chagrinée à la fois, racontait tout ce qu'elle avait

entrevu dans ces ténèbres éclairées: les simples préparatifs de la

toilette du soir, le manteau pour la nuit, la longue camisole

blanche et boutonnée du corsage au menton, simple et chaste vêtement

du sommeil, le simple mouchoir et la longue coiffe qui devaient

envelopper cette tête royale; au pied du lit, sur un tapis des

Gobelins représentant un paysage allemand deux pantoufles, dignes

d'une grande dame chinoise, attendaient le plus joli pied qui fut en

France.--Ah! je me vois encore en la chambre de notre jeune

archiduchesse, reprenait ma mère en soupirant, tant il y avait de

simplicité et de goût autour de cette couche d'une reine que la

France salua avec tant de transports d'amour et d'orgueil, quand

elle lui donna son premier dauphin!

Souvent, depuis ce temps, en résumant mes souvenirs, j'ai cherché à

me figurer quel dut être l'effroi et l'étonnement du premier brigand

qui pénétra, l'horrible nuit du 6 octobre, dans la chambre de Sa

Majesté. La porte se brise, et la reine, en sursaut réveillée,

échappe, à demi-vêtue, à ce brigand, resté seul dans ce sanctuaire,

épouvanté et comprenant à peine son audace! Indigne populace! Ah!

l'indigne! Elle ne sait pas s'arrêter aux rideaux de l'alcôve

royale! Elle a impitoyablement foulé à ses pieds sanglants le

sommeil du roi, le silence de sa demeure, l'alcôve de la reine et

son lit, fouillé par les baïonnettes de ces misérables!...

L'invasion de Versailles! Elle a plus déshonoré ce peuple affreux

que l'échafaud du 21 janvier sur la place de la Révolution!

Certes, nous comprenons Marie-Antoinette allant à la mort, sur une

charrette, au milieu de l'injure et des respects; mais la reine,

enfermée à Versailles et vouée aux tortures de l'émeute, entre les

têtes coupées de ses gardes-du-corps... Voilà ce qui va au delà de

toute espèce d'invention!... Ce sont là de ces enseignements qui ont

manqué à Bossuet.

À ma première entrée au château de Versailles, j'étais loin de

prévoir toutes ces ruines; je jouissais de tout ce que je voyais, en

vrai jeune homme, et je tâchais de deviner, à force de passion, tout

ce que je ne voyais pas. Je portais envie à ma mère, qui me laissait

sur le seuil de la chambre royale; naguère j'étais entré dans la

chambre du grand Frédéric, je m'étais agenouillé devant le lit de

camp sur lequel il était mort, j'avais posé mes lèvres sur la table

où il écrivait ses histoires, ses musiques, ses lettres à Voltaire,

les épitaphes de ses chiens et ses plans de bataille. Eh bien! les

murs habités par ce grand homme, les lieux où il rendit le dernier

soupir, les meubles consacrés par cette pensée royale, ont produit

sur moi, Allemand et encore enfant, moins d'effet que n'en

produisirent le salon de la reine, son portrait si moderne au milieu

des portraits de la famille royale déjà si gothiques; j'aurais donné

l'épée et le sceptre de Frédéric le Grand pour le miroir de la

reine; Dieu sait pourtant si j'admire, en mon par dedans, le roi de

Prusse, moi qui admire jusqu'à ses vers!

Vous croirez peut-être que ce fut ici l'effet des influences

secrètes, des invisibles parfums, des traces indicibles que laisse

une femme aux lieux qu'elle habite, jetant à pleines mains je ne

sais quel charme ineffable qui la fait reconnaître; non, à coup sûr,

ce n'était ni le même parfum, ni l'élégance et le goût; malgré moi,

malgré la reine peut-être, je me sentis dans une atmosphère plus

élevée, et dans un air plus vaste et plus pur. Qu'on me pardonne ces

folles paroles, l'expression me manque; hélas! je suis forcé d'aller

au delà de ma pensée, il m'est impossible de la dire exactement...

Un grand poëte se tirerait de cette peine avec une ode, et l'orateur

chrétien se réfugierait sur les hauteurs de l'oraison funèbre... Que

de fois, songeant à ces visions, j'ai regretté de ne pas être, un

jour, un seul jour, Tacite ou Juvénal, Pindare ou Bossuet!

Nous attendîmes ainsi longtemps, ma mère et moi; ma mère, en

s'étonnant qu'une reine de France pût n'être pas chez elle, à cette

heure; et moi, en me hâtant de comprendre l'inconcevable bonheur qui

m'avait amené du fond de l'Allemagne, en ce lieu splendide, où la

plus grande dame et la plus vraiment royale du monde entier allait

venir.

Barnave · 第 32 / 63 题