CHAPITRE VI

À la fin, arriva le jour de notre présentation à la cour de la reine

Marie-Antoinette, ce jour impatiemment attendu par ma mère. Elle

s'était parée extraordinairement pour cette cérémonie imposante.

Jamais ses vastes paniers n'avaient été plus chargés de dentelles,

jamais elle n'avait poussé sa chevelure à de plus hauts sommets, et

rarement autant de perles et de diamants avaient brillé autour de sa

personne. En un mot, ma mère avait pris, ce jour-là, toute la

vieille parure allemande, avant Marie-Thérèse. Autant que je puis

m'en souvenir, c'est la dernière fois que j'ai vu ce noble et riche

costume en toute son ampleur: ainsi faite, et le visage

honorablement couvert de mouches et de rouge, une grande dame était

vraiment imposante. On eût dit une citadelle imprenable; à peine le

bras, à demi-nu, était-il libre d'agiter un éventail. Ma mère fut

longtemps à sa toilette, et rien n'y manquait, lorsqu'elle monta

dans son carosse, en me faisant toutes sortes de recommandations sur

la manière de me conduire à cette nouvelle cour.

--Votre fuite de Vienne, me disait-elle, m'a accablée de douleur; un

instant j'ai tremblé de n'avoir enfanté qu'un philosophe. Il faut

laisser, Monsieur, à plus grand que vous, ce funeste travers. Notre

empereur n'en est pas innocent, mais ce sont des folies d'empereur.

Pour nous, soyons les premiers à respecter notre rang, si nous

voulons qu'on nous respecte. N'assistons plus, sans protester de

toutes nos forces, au hideux spectacle de dégradation sociale que

nous avons trouvé partout en ce royaume, oublieux de l'ancienne

croyance et de l'ancien respect. C'est un crime... une impiété pour

un gentilhomme, de déchirer les titres de ses aïeux et de ses petits

enfants; ces titres sacrés représentent un dépôt inviolable dont

nous devons compte au passé, aussi bien qu'à l'avenir. Croyez-moi,

l'esprit d'égalité est une contagion funeste, et par respect pour ce

que nous sommes, gardons-nous d'imiter les malheureux qui se

dépouillent de leur dignité en échange d'une gloire populaire, sous

laquelle ils finiront par succomber.

Ma mère ajoutait: Enfin songez, Monsieur, que nous allons voir la

première cour du monde et le premier roi de l'Europe; songez surtout

que c'est à S. M. la reine Marie-Antoinette elle-même, que nous

allons présenter nos respects, à la fille de Marie-Thérèse et de

tant de rois!... On ne saurait imaginer toutes les recommandations

que me faisait ma mère. Au souvenir de mon irrévérence passée, elle

entrait en épouvante. Pour moi, bien résolu à ne plus lui déplaire,

effrayé de toute la philosophie à l'abandon que j'avais déjà

apprise, en ce plaisant pays de France, effrayé de l'égalité qui

débordait de toutes parts, je me sentais tout disposé à écouter

respectueusement ces sages conseils. Hélas! dans le doute où

j'étais, je m'abandonnais toujours à la dernière voix qui frappait

mon oreille, à la dernière pensée qu'entendait mon esprit, que

comprenait mon coeur. J'étais, tour à tour, dévoué aux droits du

peuple, aux privilèges du trône, homme indécis, s'il en fut. Ce qui

fait qu'en revenant aujourd'hui sur les opinions de ma jeunesse, je

me trouve assez souvent coupable d'avoir manqué tantôt d'espérance,

et tantôt de charité... comme si ce n'était pas assez d'être à

plaindre, et comme s'il dépendait de nous-mêmes d'avoir une opinion.

Que voulez-vous? Dans cette lutte ardente des pouvoirs qui

s'élèvent, contre les pouvoirs qui s'en vont, il arrive un instant

de gêne pendant lequel il est bien difficile de savoir où s'arrêter.

Retenu, d'un côté, par l'habitude et le souci des traditions,

emporté, d'autre part, à l'enthousiasme, à l'admiration, pour les

théories nouvelles et persécutées, il est bien difficile, en ces

années ignorantes du mal et du bien, du faux et du vrai, de choisir

entre le passé auquel on appartient, et le présent auquel on

voudrait appartenir. Ainsi j'étais. Ah! sur la route même de ce

grand Versailles, vis-à-vis de ma mère, si grande dame et si parée,

orné de mes ordres et paré fabuleusement de mon habit de cour,

vaincu comme je l'avais été déjà, deux fois, à mon premier amour,

par un valet, à ma première excursion dans le monde réel, par ce

hanteur de clubs, ce fauteur de révolutions et ce chercheur

d'utopies qui s'appelait tantôt Riquetti le marchand de draps,

tantôt le comte de Mirabeau, ou, plus fièrement: Mirabeau, et dont

le nom véritable était _Légion_..; honteux de ma nullité, à une

époque et dans un pays où chaque citoyen commençait à compter par sa

valeur réelle, je me surpris, plus d'une fois, regrettant, au fond

de l'âme, et Fanchon, et mon mariage avec elle, sur le banc couvert

de neige, sous le toit de chaume éclairé par la lune, dans une belle

nuit d'hiver.

La voiture allait lentement, mes réflexions étaient profondes.

--Et quel besoin, me disais-je, après tout, quel devoir pourrait

m'arracher à mon doute, à mon rêve, à ma curiosité de chaque jour?

De quel droit, irais-je interrompre violemment ce repos de mon âme,

cet innocent loisir de mon esprit dans lesquels j'ai vécu jusqu'à

présent? Que me font à moi, les révolutions étrangères? Suis-je

attaché à ces révolutions qui grondent? Suis-je un Parisien, ou

suis-je un Allemand qui voyage et veut s'instruire? Et si la route

enfin me paraît longue, n'ai-je pas, toujours le moyen de faire

verser ma chaise au milieu du chemin, à côté d'une chaumière, ou de

l'arrêter à la porte de mon château, sur les bords du Rhin, par

exemple, dans les grandes herbes qui les bordent, sous les arbres

qui l'ombragent?

Je me sentais tranquillisé, m'étant dit tout cela.

--Oui, me disais-je encore, et vraiment je serais une bonne dupe de

perdre ici mon plus beau privilège: un étranger qui voyage, et qui

n'a pris parti pour personne. Oui, j'aurais grand tort de

m'inquiéter, ici, d'ordre ou de désordre, et je n'irai point, non

certes, tirer l'épée contre des idées; je ne déclarerai point la

guerre à des faits, je ne m'intitulerai pas un héros, à propos de

systèmes politiques, je ne prendrai point mon rêve au sérieux, ou

tout au rebours. Club, taverne ou palais, que m'importe? Mon rôle, à

moi, c'est d'être un témoin futile, et ne jurer par aucun maître.

Avant tout, je suis le poursuivant de l'inconnu, sous toutes ses

formes, le hardi défenseur des passions innocentes, le chevalier

errant des petits faits de la vie humaine. Enfin, n'ai-je pas, pour

me guider, l'exemple de ma mère elle-même? Elle est impassible, elle

est calme, elle attend... Faisons comme elle, attendons. Tels

étaient mes raisonnements d'égoïste, et voilà par quels moyens je

m'éloignais de la vie active, en ces temps douteux, à l'heure où

plus que jamais c'était mon droit et mon devoir de me mêler

hautement et sans crier: Gare! aux passions de mon siècle, à ses

batailles, à ses hasards!

La voiture allait toujours: nous parcourions la route _éternelle_

(on le disait) qui conduit de Paris à Versailles. La route est

bordée, hélas, de chaumières, de masures, de petits jardins entre

deux remparts de boue, en hiver; entre quatre murailles de

poussière, en été. Voilà donc le chemin des géants? Voilà l'unique

sentier qui mène aux honneurs, au crédit, au pouvoir? Par ce sentier

mal pavé et plein d'abîmes, a passé tout le grand siècle. O grande

époque de l'histoire et du monde, vous avez foulé cette route

abominable dans tout l'éclat de la gloire des lettres et de la vertu

guerrière! O sentiers du soleil, traversés par tant de passions, par

tant de vertus, par tant de pouvoirs, par tant de revers! Voici

pourtant le chemin de Louis XIV et de madame de La Vallière, du

grand Condé et de Bossuet, de Jean Bart et de Racine!... Où donc

êtes-vous, trace auguste de tant de grandeurs? Demandez à cette

voie, à ce soleil, à cette poussière, à cette fange, combien a pesé

le grand siècle, et si la roue, en tournant, s'est brisée au contact

de la borne olympique?... Un seul arbre, un seul des grands ormes

qui avaient vu passer tant de merveilles dans leur plus splendide

appareil, restait debout sur la route.... Il avait été frappé de la

foudre, et de toutes les choses qu'il avait vues il avait perdu, le

souvenir.

Cette route où courait le tonnerre, où roulait la victoire, où se

jouait la fortune insolente, elle a été parcourue, à son tour, par

le siècle des philosophes: insouciants voyageurs, ils vont à pied,

ils dédaignent les chevaux fringants de la cour, ils marchent

lentement, toujours sûrs d'arriver. Alors, quand le XVIIe siècle eut

accompli sa tâche, et quand le roi Louis XV eut remplacé le régent

d'Orléans, le voyage à Versailles recommence avec le même ordre,

mais l'heure du voyage est changée, les voyageurs ne sont plus les

mêmes; et le but seul est resté le même but: fortune et pouvoir.

C'en est fait; le grand siècle a fini son voyage, il s'est arrêté

haletant sous la gloire et n'en pouvant plus, et maintenant nul ne

songe à voir que ce chemin sillonné d'éclairs soit le chemin de

Versailles. En ce moment la nuit succède au grand jour. Les

voyageurs se rapetissent, le poëte fait des vers à Chloris, le

prosateur écrit des contes, le chrétien dépouille la foi de ses

pères. Voyez! dans l'art tout est rose et joli. Qui reconnaîtrait ce

chemin de l'ancien Versailles, parcouru à grands pas par des géants?

Était-ce donc pour si peu, quand la royauté de France fit cette

halte misérable entre la vieillesse d'un roi et la jeunesse de

l'autre, que le régent d'Orléans avait donné à la France le temps de

réparer cette route effondrée? Quand Philippe se tenait à Paris,

fuyant Versailles, était-ce donc qu'il eût peur, ou qu'il respectât

le palais du grand roi, le trouvant trop difficile à remplir par sa

majesté viagère et d'un jour, majesté de second ordre et faite à sa

taille à lui, le spirituel rhéteur, le sceptique et l'audacieux qui

met en doute même la monarchie, et qui rit sur le volcan? En même

temps répondez: qu'êtes-vous devenues, passions françaises si

correctes, même dans vos écarts? Le siècle est là chancelant sous

l'ivresse! Il s'est gorgé d'esprit, de doute et de paradoxes sous

cet imprévoyant gouverneur, et sous son digne disciple, traîtres à

la royauté, tous les deux. Hélas! hélas! la France en est réduite à

se parodier elle-même. O honte! le Bossuet de ce temps perverti

entretient des filles d'Opéra; madame de Maintenon s'en va dans les

champs, la gorge haletante et les cheveux épars; Philippe et madame

de Parabère, Louis XV et madame de Pompadour, le duc de Richelieu et

le lieutenant de police ont infecté cette route consacrée par tant

de grands rois, de grands poëtes, où d'élégantes amours avaient

laissé leur trace honorable ou charmante. Ils ont indignement sali

les sentiers pleins de fleurs; ils les ont indignement jonchés de

honte, de terreur, d'égoïsme et de fausse gloire; ils les ont

dégradés de toute la force de leur caducité et de leur déshonneur!

Non, ce n'est pas le grand chemin, le sérieux chemin, le vrai chemin

de Versailles: je suis, tout au plus, sur le chemin de traverse à

l'usage des filles perdues, des ministres prévaricateurs, des

goujats et des voleurs. Voie immonde et funeste, entremêlée

horriblement de mille pas rétrogrades, et de mille sentiers qui se

croisent, et qui finissent par se rencontrer, au bord des abîmes!

Que d'âmes errantes sur ces bords! que de génies éplorés dans ces

forêts! Que la danse des morts doit être solennelle en ces

carrefours de chasse, où tous les vents se sont donné rendez-vous...

au sommet des grands arbres, à l'heure où l'étoile du soir jette en

silence sa pâle clarté sur les gazons desséchés, foulés par des

ombres muettes! Ainsi je rêvais, et cependant notre carrosse allait

toujours.

Les règnes qui finissent, les opinions que le temps abolit, les

croyances qui se détruisent, toutes choses immatérielles et sans

forme, laissent pour moi des ruines visibles et pleines d'intérêt;

je les vois, je les touche, et je les consacre aussi par mes regrets

et par mes larmes; bien plus, je les ranime à mon usage et pour moi

seul. Quand je le veux, aujourd'hui même, à soixante ans de

distance, je rends la vie aux palais, aux héros, au jeune roi, aux

jolies femmes, aux beaux jours d'autrefois. J'entends de nouveau le

son du cor dans les échos de la forêt, je revois la nymphe errante

sur son cheval, agaçant le roi des chasseurs; je me figure aussi la

prostituée arrachée à son boudoir mercenaire et sortant, souillée un

peu plus, du lit royal. Si je le veux, j'assiste à une prise de

voile, au banquet des noces, au carrousel des rois. Je réunis, à mon

bon plaisir, ces temps d'amour et ces temps de débauche, je me

promène à la fois entre les jets d'eau de Chantilly et les

malheureuses filles du Parc-aux-Cerfs. Parlez-moi des contrastes,

pour donner la toute-puissance aux souvenirs! Parlez-moi des longs

règnes et des saturnales de la royauté; des vieux palais, des

anciennes amours, des grands noms, voilà pour le passé; et si vous

joignez à ces poussières, à ces échos dans le temps présent, des

craintes folles, des inquiétudes sans cesse renaissantes, des

révolutions qui menacent, une jeune reine, belle et à ce point

malheureuse, certes, vous comprendrez quel fut mon premier voyage à

Versailles.

Une rencontre inattendue vint m'arracher à mes étranges réflexions.

Barnave · 第 30 / 63 题