Je sentais bien que j'étais en dehors de ce siècle, et que je ne le
comprenais pas. Je pensais souvent que la raison de ce désordre
était en deçà ou au delà de mon intelligence, et qu'à ce mouvement
terrible il devait y avoir une cause apparente ou cachée, et que
cette cause, il fallait la savoir! Quel était le héros, quels
étaient les dieux de ce chaos politique? Où se tenait véritablement
la cause de cette décadence? Je l'ignorais entièrement. Je n'étais
alors qu'un futile jeune homme, insouciant de ma nature, et fort peu
jaloux de creuser bien avant dans les choses humaines! Enfin je
m'inquiétais fort peu, quand je voyais marcher une machine, des fils
qui la faisaient se mouvoir. Pour moi ce monde était un spectacle
amusant, auquel cependant j'aurais préféré, si l'on m'eût donné à
choisir, une simple promenade avec Fanchon, sous notre arbre favori.
Voilà pourquoi je veux qu'on m'excuse, si, malgré le hasard qui m'a
favorisé au point de me jeter sur la voie des secrets politiques de
ces tempêtes sans égales, j'ai eu si peu d'intelligence des faits et
des hommes. Encore une fois, ceci n'est rien moins qu'une
histoire... à peine est-ce un vieux conte, à mon usage! Ces
événements qui représentent le chapitre le plus intéressant de ma
jeunesse, je les ai vus, bien plus que je ne les ai compris; ces
hommes dont je vais parler, je n'ai connu que leur visage; il m'a
fallu refaire et deviner le reste. Mon peu d'intelligence va
jusque-là, que je n'oserais pas les nommer tous, d'abord parce que
je tiens à faire un vrai conte, de la présente histoire, ensuite
parce que je suis l'homme de l'anachronisme et de l'erreur; je
serais très-malheureux s'il fallait me fatiguer à ne confondre aucun
nom, aucune date, aucun fait; je laisse toutes ces peines aux
écrivains de profession.
Le lendemain du jour funeste où ma mère avait été à la Comédie, elle
dormait profondément, fatiguée qu'elle était des pénibles émotions
de la veille. L'appartement, contre l'usage, donnait sur la rue, et
du côté opposé à ce logis provisoire était une joyeuse taverne où
naguère les jeunes gens à la mode avaient coutume de s'enivrer.
L'histoire de ce cabaret serait longue à écrire. Il avait commencé
par être un rendez-vous de beaux esprits. Il s'était fait, en ce
lieu, plus de poésie et de bons mots qu'on n'en fit jamais à
l'Académie! Après les gens d'esprit étaient venus les gens d'épée;
enfin, les philosophes avaient remplacé les soldats autour des brocs
écumants. Au temps où je parle, la politique avait envahi cette
maison, reine, à son tour, dans ces lieux hantés par tant de
pouvoirs souverains. Donc aujourd'hui le gai cabaret avait pris une
teinte sombre, un air superbe; il ne jasait plus, il déclamait;
l'éloquence avait remplacé la chanson joyeuse; où régnaient Collé et
Piron naguères, se montraient Puffendorf et le président de
Montesquieu. Ce cabaret était une humble image du royaume de France,
et je finis par trouver qu'il serait un digne sujet d'étude et de
curiosité.
Chaque soir, c'étaient, dans cette étrange maison, des cris joyeux,
des chansons bachiques, des propos d'amour, de cruelles médisances,
un jeu brutal..: voilà pour les buveurs! C'étaient des dissertations
sans fin, des projets inouïs, des accusations incroyables, des
républiques imaginaires, des utopies de toute espèce, une révolte
intelligente contre tout ce qui était l'autorité: voilà pour les
politiques! Plus d'une fois, que le club l'emportât sur le cabaret,
et, réciproquement, le cabaret sur le club, toutes ces disputes se
terminaient par des coups d'épée, et par l'intervention de la
maréchaussée! Ainsi, ma mère et moi, nous pouvions nous vanter d'un
voisinage assez fécond en tristes discordes, et en clameurs
insupportables aux amis de l'ordre et du repos. Pour ma part, le
voisinage ne me déplaisait pas; j'aimais ces bruits étranges, ces
subites clameurs, ces joies sans frein, ces dissertations lugubres
dont le bourdonnement arrivait à mes oreilles, comme l'écho d'un
canon d'alarme; j'aimais ces exercices oratoires, cette élégante
ivrognerie où perçait le bel esprit et le bon sens; même, plus d'une
fois, j'avais envié ces divertissements de chaque jour; mais ils
fatiguaient étrangement ma mère, et ils lui auraient été tout à fait
odieux, si d'ordinaire les matinées n'eussent pas été calmes, et
favorables au sommeil du quartier.
Donc, ce matin-là j'étais dans ma chambre, rêvant encore et
regrettant, dans mon rêve, mon Allemagne si tranquille et si réglée,
quand je fus réveillé par d'horribles clameurs qui partaient du
cabaret voisin. Au premier abord, le bruit était effrayant.
C'étaient des hurlements, plutôt que des cris. On jurait, on
chantait, on appelait à haute voix le maître de la maison; en un
instant, tout le repos du quartier fut troublé, les laquais
eux-mêmes se réveillèrent, comme au bruit d'une assemblée
nationale... Or, ces messieurs se réveillaient de trop bonne heure,
et ils se remirent paisiblement à dormir, quand ils se furent
assurés qu'il ne s'agissait guère que d'une dispute entre quelques
jeunes seigneurs pris de vin, et qui faisaient plus de bruit qu'ils
n'avaient le droit d'en faire, à six heures du matin.
Malgré le bruit, ma mère dormait encore. Elle avait si grand besoin
de repos, son sommeil était si précieux pour moi! J'envoyai donc un
de mes gens à la taverne, priant ces messieurs de faire, à leur
plaisir, un peu moins de tapage... une dame habitant dans l'hôtel
voisin; elle dormait, elle avait passé une mauvaise nuit, et son
fils priait ces messieurs d'avoir quelques égards pour son sommeil.
L'instant d'après mon messager rentrait effaré: son message avait
été reçu avec des cris de fureur: on l'avait rappelé _à l'ordre_! _à
l'ordre!_ Même il avait été menacé du bâton, s'il ne se retirait pas
sur-le-champ: c'était donc une insulte à ne pas supporter.
Je pris mon épée, et, sans quitter mon habit du matin, je me rendis
à la taverne; j'étais de sang-froid; je vois encore l'enseigne de ce
lieu. Elle représentait un trompette de régiment vidant sa bouteille
avec une fille de cabaret; au bas de l'enseigne étaient écrits ces
mots: _Au Trompette blessé_. J'entrai d'un pas très-calme dans la
chambre haute du _Trompette blessé_.
Naturellement, je m'attendais à trouver en ce lieu quelques jeunes
militaires de bonne volonté, et à terminer mon affaire à l'antique
façon: on se pique, on s'explique, et tout est dit... mais quel fut
mon étonnement!... Je cherchais des mousquetaires... je rencontrais
des législateurs! Je venais l'épée à la main, j'étais reçu par une
exorde en: _Quousque tandem?_ Mes spadassins étaient occupés à
reconstruire l'édifice social! Mon cabaret était une chambre des
députés! Bref, j'arrivais au beau milieu d'un combat de paroles
sonores, au moment où s'agitaient les plus terribles et les plus
brûlantes questions.
C'était la première fois, certes, que j'entendais parler avec tant
d'audace et de licence de ces choses à part que toute l'Europe était
encore habituée à respecter: du roi, de la reine, des nobles, des
prêtres, du gouvernement, de la Bastille, des lettres de cachet, de
la liberté moderne, de la lâcheté des anciens temps. Tout brûlait,
tout croulait dans ces discours de la ruine et de l'incendie. À
peine, au premier abord, mon apparition fut-elle aperçue, et j'eus
ainsi le temps de considérer cette réunion tout à mon aise. Or ce
fut un grand étonnement pour moi quand j'entendis parler, dans cette
France obéissant à tant de lois confirmées par tant d'années de
soumission et de respect, de tant d'institutions formidables, avec
toute cette véhémence haineuse, par les hommes audacieux en présence
desquels le hasard m'avait conduit.
Ces hommes nouveaux, ces porteurs de torches ardentes à travers les
gerbes, étaient jeunes, pour la plupart, et de conditions
très-différentes. Le plus grand nombre était vêtu très-simplement et
sans recherche. Il y en avait d'autres habillés à la façon de M. de
Lauzun lui-même, et qui ne songeaient guère plus à leur habit brodé
d'or, que ceux-ci à leur bure, à leur linge tout uni. Si bien qu'au
premier abord, il eût été difficile de dire à quel ordre de l'État
appartenaient ces gens-là. C'était à la fois l'air du commandement
et la raillerie éloquente des hommes faits pour obéir; il y avait
sur ces figures, animées de la même passion, le doute mêlé à la
croyance, l'espoir à la peur, le sentiment de la révolte et
l'épouvante même de ces émeutes; on les eût pris pour des
conspirateurs légaux, si je puis parler ainsi. Dans le nombre, il y
avait de douces figures et des physionomies terribles, puis
d'horribles faces partant de haut en bas, comme celui de la brute...
surtout celui qui présidait l'assemblée, avait une de ces têtes
pleines d'énergie et d'intelligence, et façonnées de telle façon
qu'elles vous poursuivent jusqu'au tombeau.
Je vivrais mille années que jamais je n'oublierais cet homme et son
premier aspect. Figurez-vous un gros corps assis à l'aise sur un
fauteuil de la taverne; il avait de grands bras, de larges mains,
une poitrine vaste et sonore, et sur les épaules d'un portefaix,
cette tête énorme, heureusement dessinée, une bouche où le sarcasme
avait posé ses tabernacles, un sourire à la Voltaire, des yeux
d'escarboucle étincelants de malice et de génie, le regard soucieux
d'un débauché, le front olympien d'un poëte! Déjà mille passions
avaient ravagé ce visage étrange; à ces ravages du corps et de
l'âme, la petite vérole avait ajouté sa grêle implacable; elle avait
sillonné dans tous les sens ce formidable ensemble de courage et de
vice, de despotisme et de liberté; tout était miracle, abîme,
épouvante en cet homme extraordinaire... Il était la lave ardente,
il était la fumée, il était le volcan. Sa voix retentissait comme un
tonnerre, et tout en l'écoutant parler vertu ou liberté, avec la
véhémente conviction de l'orateur, vous ne saviez pas ce que vous
deviez croire, ou de la probité de ses paroles, ou du vice et de la
dégradation superbe imprimés à tous ses traits.
Dieu merci! je le vis tout à mon aise, et, cloué sur le seuil de la
taverne par cet étonnement voisin de l'épouvante, il me fut permis
de comprendre à quel point s'embellissait ce visage intelligent, à
la clarté soudaine qui brillait sur ce front, sur ces lèvres, dans
ces yeux; son attitude même elle lui avait été révélée, et,
silencieux, il semblait parler encore. Ah! mystère! Il avait le
doigt appuyé sur son front, comme s'il eût voulu s'enfoncer le
crâne, et il disait en montrant sa tête, en secouant ses cheveux
semblables aux anciennes forêts de la Gaule dans les commentaires de
César: _Voilà une tête dans laquelle il y a de quoi réformer les
empires_... En même temps, il vida d'un geste énergique un grand
verre de vin de Champagne; et ses yeux noirs se tournèrent vers moi
avec un sourire où respirait tout ce que le grand seigneur, le bel
esprit et le titan pouvaient contenir d'ironie et de mépris.
--Messieurs, s'écria-t-il un air singulièrement effronté, regardez
la bonne fortune qui nous arrive, et rendons grâces au ciel de nous
divertir de si bon matin... À sa parole, ajoutez le geste et le
regard! Voyez-le, ce débraillé qui me toise et qui m'insulte, et moi
cherchant en vain une parole, un geste, un mépris... J'admirais!
--Holà! l'ami, reprit-il, en m'apostrophant, quel étrange accident
te pousse, et t'amène en nos conciliabules de la nuit? Qui es-tu?
D'où viens-tu? Que nous veux-tu, fantôme? Esprit d'autrefois,
Seigneur des temps féodaux, que diable viens-tu faire ici avec ta
casaque bariolée, ton ruban vert autour de la tête, et tes cheveux
dans ton bonnet, comme une fille de soixante ans? As-tu donc perdu
au jeu ton dernier justaucorps? As-tu entendu des voleurs à ton
chevet, ou bien, malheureux époux, viendrais-tu me redemander ta
femme à main armée? Ah fi!... Au moins, si tu veux qu'on te la
rende, telle qu'elle est et se comporte, dis-nous le nom de la
belle, et ton nom à toi-même, ombre immobile?... Ou plutôt,
reprit-il, en s'adressant à ses amis, j'imagine que c'est là un
avertissement d'en haut, Messieurs; un fantôme arrive tout exprès
des sombres bords, et des temps féodaux, pour nous avertir que nous
ne sommes plus jeunes, et qu'il faut mettre un terme à la vie
errante, aux songes lointains, aux vaines espérances, aux vastes
pensées. Néanmoins, si ce fantôme vous inquiète, qui de vous sait,
par hasard, en quelle écurie, en quel boudoir l'abbé Maury a couché
cette nuit? J'enverrai un garçon de cuisine lui emprunter son missel
à exorciser!
J'étais toujours immobile, écoutant, contemplant, attendant! J'avais
certes un grand intérêt à laisser tomber sans les relever ces
plaisanteries cruelles, et je me résignai au silence. Pendant un
moment ce silence eut son effet; j'étais livide; habillé d'une façon
bizarre, armé, je puis le dire, à la légère! Les pâles lueurs du
jour, jointes aux clartés vacillantes de la lampe, me jetaient dans
une fausse lumière qui me grandissait d'une coudée.... En ce moment,
je suis sûr qu'un visage moins hardi eût pâli, à me voir ce visage
de l'autre monde, et que plus d'un fidèle, aux alentours de
Saint-Merry, eût crié: _Vade retro!_ Je sentais bien que le Satan
qui m'interrogeait n'eut pas pris tant de peine, si je n'avais été
qu'un fantôme à ses yeux.
Quand il eut cessé de parler, je fis deux pas en avant, je pris
place à table sur un siége vacant, je plaçai mon épée entre mes deux
jambes, et je m'appuyai sur la poignée.... Au milieu de ces
mouvements, tout solennels qu'ils étaient, ma robe de chambre
s'était entr'ouverte, ma poitrine était nue, et l'homme pouvait voir
que si j'étais étonné, je n'étais pas un poltron.
Je m'inclinai d'un signe de tête:--Messieurs, leur dis-je, je suis
Allemand; on m'appelle encore avec respect, en tout lieu, Messieurs,
S. A. Sérénissime le prince Frédéric. Ma mère est cousine de la
reine de France, et descend des princes de Wolfenbuttel.
À ces grands noms, que je prononçai, j'en conviens, avec un peu
d'emphase, il me semblait que tout le monde allait au moins me
saluer.... J'étais loin de mon compte avec ces gens-là... ils me
regardèrent! Plus d'un même se prit à sourire, et le gros homme, en
frappant sur la table à tout briser:--Et nous autres donc, nous
prenez-vous pour des croquants, Monseigneur? Tope-là! je suis
Français; je m'appelle Gabriel Honoré. Mon père est marquis de
Sauveboeuf et de Biram, comte de Beaumont, vicomte de Saint-Mathieu
et premier baron du Limousin; mon frère est vicomte; moi, je suis
mieux que tout cela, je suis peuple. Encore une fois, fantôme, que
nous veux-tu?
Alors je me levai.--Monsieur, dis-je, tout à l'heure, ici même,
quand vos clameurs ont commencé, réveillant en sursaut toute la
ville, j'ai eu l'honneur de vous envoyer un de mes gens pour vous
prier, très-poliment, au nom de l'hospitalité la plus vulgaire, de
faire un peu moins de tapage, et de respecter le sommeil d'une dame
étrangère; non-seulement vous n'avez pas tenu compte de mon message,
mais encore vos cris ont redoublé avec plus de force, et vous avez
insulté mon domestique. Or, vous le savez, Messieurs, cette insulte
est la mienne. Je viens donc à vous, comme c'est le droit d'un
gentilhomme, vous demander raison de vos injures, et puisque c'est
vous qui m'avez interpellé le premier, M. Gabriel Honoré, fils de
marquis, de comte, de vicomte et de baron, je vous somme de me
rendre raison!
Mon homme ne se déconcerta pas:--Monsieur, me dit-il presque en
souriant, vous êtes un bon fils; on voit bien que votre père et
madame votre mère ne vous ont pas fait jeter seize fois de suite
dans les divers cachots du royaume. Le commandement de Dieu, _père
et mère honoreras_, vous portera bonheur, Monsieur, car si vous
n'étiez pas un étranger, vous sauriez que je ne me bats plus depuis
longtemps, et vous auriez honte de votre puéril et misérable défi.
Sachez donc, Monsieur le fils de prince allemand, que désormais le
peuple est mon père adoptif; je suis le frère du forgeron, le cousin
du tailleur de pierre, le commensal du porteur d'eau, le compère de
toutes les commères de la halle. Il n'y a pas une échoppe, une
taverne, une boutique, un charnier, une nippe, un comptoir, une
hotte, un éventaire, une flûte, une jupe, un violon, une trompette,
un pet-en-l'air, une charrette, un tombereau qui ne soient de ma
suite, et votre aimable épée, est-ce donc qu'elle daignerait toucher
mes crochets et mes écuelles? Çà, mon prince, on a d'autres chiens à
fouetter que de croiser le fer avec vous! Est-ce aussi notre faute,
si vous êtes logé au-dessus de nos révoltes? Réveiller une
Wolfenbuttel! dites-vous..., laissez-nous faire, on en réveillera
bien d'autres; tous les Bourbons, tous les Césars, tous les rois;
les trônes et les dominations, les baillis et les sergents, les
maréchaux de France et les maréchaux-ferrants, l'entendront avant
peu de temps, la trompette éclatante, la trompette du dernier
jugement. Jugez donc si cela nous inquiète et nous dérange,
réveiller une princesse en voyage! Enfin, si Monsieur veut se battre
absolument, s'il est friand de la lame, et qu'il en veuille à tout
prix, il peut s'adresser à monsieur mon frère, le comte de Mirabeau,
un grand coeur,... un estomac immense... une épée... un tonneau!...
Notre homme, à ces mots, frappa la table d'une voix délibérée en
criant: _la séance est levée!_ Alors sans me laisser le temps de lui
répondre, il me prit par le bras, avec un geste familier, charmant,
et qui touchait au respect.--Mon prince, me dit-il, rengaînez votre
épée et soyez indulgent pour un homme amoureux de popularité, un
gentilhomme écrasé longtemps par la force injuste, et qui se venge,
à la fois, de son père et de son roi! Rien qu'à me voir, vous avez
bien compris que je ne suis pas homme à éviter la lutte. Attendez,
et vous verrez si le comte de Mirabeau sait se battre! Attendez,
vous verrez un duel... qui n'aura pas assez des deux mondes, pour
parrains et pour témoins. Encore un jour, et je veux vous montrer
une rencontre à laquelle l'Europe entière servira de champ clos.
Cette fois, véritablement, ce sera l'arrêt de Dieu, quand descendu
dans la lice, armé de tous les droits du genre humain... moi, le
champion de la liberté, je me trouverai tout seul contre un
despotisme de tant de siècles. Ainsi, vous le voyez, j'attends, sans
remords et sans peur, tous les siècles féodaux pour les étouffer de
la main que voilà, pour les écraser du pied que voici. Croyez-moi,
cependant, ne portez pas si haut vos défis, et regardez à deux fois,
afin de savoir avec qui vous voulez vous battre. Eh quoi! à peine en
France, vous voulez vous battre en duel avec moi, le champion du
peuple? Allez, allez, Monseigneur! vous n'êtes pas ambitieux, en
vérité! Mais soyez tranquille, ce n'est pas de votre main, ce n'est
pas d'une main mortelle que je suis destiné à mourir. Si je meurs je
serai tué par une idée; si je suis vaincu, je serai vaincu par un
principe; si je succombe enfin, je succomberai sous des ruines
amoncelées par moi-même, et par moi seul. Encelade est mon nom de
guerre, et Typhée et Minas sont mes frères. Vous voyez qu'entre nous
deux la partie n'est pas égale, et que je suis invulnérable pour
tous les princes de la Confédération du Rhin. Donc votre défi est
ridicule, eh bien! faites-moi le plaisir de le retirer; faites plus,
faites mieux, soyez, s'il vous plaît, un de mes amis, ce sera,
quelque jour, un titre de gloire pour ceux qui osent l'être,
aujourd'hui surtout, Monsieur! Dans tous les cas, et quoi que vous
décidiez, cessez, à ma prière, de vous croire injurié, car les épées
et la bravoure vulgaire ne manqueraient pas ici; mais je n'aime
point cette espèce de sang. Soyez donc le porteur de nos regrets et
de nos respects à Son Altesse madame la princesse votre auguste
mère, et, ceci dit, rentrez dans le fourreau votre épée et votre
colère, placez votre petite main royale dans cette large main
plébéienne, et vous comprendrez, j'en suis sûr, que vous avez bien
agi.
Cet homme était à présent si différent de ce que je l'avais vu
d'abord, il y avait tant d'autorité dans sa voix, dans son geste,
avec tant de bienveillance en son regard, d'ailleurs l'assemblée
avait été si pleine de courtoisie et de réserve envers moi, que je
me sentis vaincu tout à fait. Je pris la main qu'on me tendit, nous
bûmes tous à ma santé, et tout fut oublié.
--Aussi bien, reprit l'homme à la grande voix avec le plus aimable
sourire, savez-vous, Messieurs, que c'est un charmant cavalier ainsi
accoutré. Ce costume est le dernier habit de ma seconde jeunesse
ignorée, ignorante, quand j'étais le jouet des lettres de cachet, la
victime des lieutenants de police, l'hôte le plus assidu des
Bastilles du royaume, et la terreur des usuriers et des maris. O mes
bonnes aventures en robe de chambre et léger vêtues, qu'êtes-vous
devenues? O mes pantoufles! O ma nudité nocturne, quand je fuyais
sur les toits, à la voix de l'exempt! Riantes vallées de Pontarlier,
bois épais du fort de Joux, bonnes filles, qui me cachiez tout
tremblant dans votre couche enrubanée! O Sophie! et vous toutes, mes
chères amours! Qu'est devenu tout cela? Mes amis! mes amis! bénissez
la robe de chambre, et la conservez mieux que la robe d'innocence et
la feuille de figuier! Vêtement doux, commode, heureux, usé si tôt,
quitté si vite! Hélas! moi qui vous parle, oui moi-même, autrefois
j'en avais une, et je l'avais achetée au petit-fils de M. Dimanche,
le tailleur de don Juan. Ce troisième Dimanche était fripier au
pilier des halles, non loin du pilier de Poquelin, l'historien de
don Juan.
Un jour que je me glissais, comme un serpent, à travers ces
boutiques ou se cache assez volontiers plus d'un trésor de grâce et
de beauté, je fus frappé par cette triste enseigne: _Au prince
déguenillé_, _Dimanche_, _fripier de la cour_. J'entre, et je trouve
un bonhomme accroupi dans son comptoir, sur le fauteuil du _malade
imaginaire_.--Holà!... Eh! m'écriai-je, est-ce vous, M. Dimanche, un
vrai Dimanche, héritier du nom et des armes du tailleur du seigneur
don Juan?--C'est moi-même, répondit une voix asthmatique... un petit
Dimanche; oui, c'est moi, un innocent ruiné par M. le duc de
Richelieu, comme mon grand-père avait été ruiné par le seigneur don
Juan. Je suis Dimanche, et mon grand-père était un grand tailleur!
Mon père ne fut plus qu'un ravaudeur, moi je suis à peine un
fripier; et, pour peu que M. de Lauzun soit à M. de Richelieu ce
qu'était don Juan à ce dernier, mon fils ne sera plus qu'un
chiffonnier! Ainsi parlait ce brave homme, et, parlant ainsi, ses
yeux étaient pleins de flamme... Il était furieux, mais sa colère
était impuissante; et bien vite, à l'aspect de ces loques, de ces
taches, de ces lambeaux, de ces friperies immondes, tristes jouets
des vents, il retomba dans son silence et dans sa méditation.
J'en eus pitié!--Voilà pourtant, me disais-je en moi-même, ce que
nos ancêtres, et nous autres, leurs pires enfants, avec cette rage
de vivre en pressurant nos vassaux, de ne pas payer nos dettes, et
d'abuser du crédit, nous avons fait du bourgeois de Paris! Louis XIV
en avait fait le roi de la bonne ville, et nous en avons fait un
paria. O fils de M. Dimanche!... et petit-fils de Mme Jourdain,
prends patience encore: un jour viendra, le jour des châtiments et
des vengeances... alors, ami Dimanche, alors tu prendras ta
revanche, alors tu verras les petits Lauzun, les petits Richelieu,
les petits don Juan entrer humblement dans ta boutique glorifiée,
et, le chapeau à la main, te demander ton suffrage, au nom même des
libertés populaires. Quels serments ils vont te faire, ami Dimanche,
et quels respects te prodiguer! Mais toi, leur rendant mépris pour
mépris:--Hors d'ici, hors d'ici, traîtres, félons et menteurs, je ne
veux pas de vous, pour représenter ma volonté suprême, et je donne
ma voix à Riquetti, mon confrère, à _Riquetti, marchand de draps_!
--Prenez garde, Monsieur le marchand, dis-je à Mirabeau, que vous
voilà déjà bien loin du vêtement dont vous me parliez tout à
l'heure, et permettez que je vous y ramène; on ne renonce pas si
vite à une histoire qui commençait si bien.
--Le fait est, reprit Mirabeau, que j'eus grand' pitié de ce
malheureux Dimanche:--Eh! lui dis-je, avez-vous au moins quelque
habit qui ait appartenu au seigneur don Juan?
--Je n'ai, reprit-il, qu'un habit du matin; il l'avait commandé à
mon grand-père, afin de s'en parer, pour célébrer ses noces avec
dona Elvire... Ah! le mécréant, l'habit n'était pas cousu que dona
Elvire avait changé de nom, et s'appelait l'_abandonnée_! Aussi bien
mon père fut cruellement puni, lorsqu'il apporta cet habit du matin
à don Juan.--Que diable veux-tu que j'en fasse à présent
(disait-il)? Dona Elvire aimait la couleur tannée, et la petite
Charlotte ne peut pas la souffrir. Et voilà comment cette relique
est restée entre les mains de mon père, qui la coucha sur son
mémoire, où elle dort depuis cent ans.
--Nous la réveillerons, dis-je à Dimanche IIIe, à coup sûr, nous la
réveillerons, et elle sera portée au compte définitif... Mais
cependant, ne voudriez-vous pas vous en défaire en ma faveur?
Or, le croyez-vous, Messieurs, Dimanche IIIe, quand il m'eut toisé
de la tête aux pieds, hésita à me confier cette guenille.--Hum!
disait-il, vous m'avez tout à fait l'air, monsieur le marchand de
draps mon confrère, d'appartenir à l'ancien régime, et je ne sais
pas si je dois vous accorder ce que j'ai refusé à M. Diderot. Je
sais bien que c'est un chiffon, cette robe à la don Juan, chiffon
tant que vous voudrez, mais c'est tout ce qui me reste de l'héritage
de mon grand-père... Enfin, soit, à la grâce de Dieu! Emportez le
laisse-tout-faire et l'habit de combat du seigneur don Juan!
Comme en ce moment l'éloquent nous vit encore attentifs, et fort
persuadés que son histoire avait une fin, qu'il ne disait pas.--Ah!
pauvre de moi (s'écria-t-il en se frappant le front)! malheureux
Dimanche et cruel Riquetti, je me rappelle, en ce moment, que je
n'ai pas payé à Dimanche IIIe la robe de chambre que Dimanche Ier
avait faite pour don Juan!
Ce qui prouve absolument, Messieurs, qu'il est impossible que nous
ne fassions pas une révolution!
C'est ainsi qu'il était tour à tour sublime et bouffon, gai jusqu'à
la folie, et triste jusqu'à la mort! Il allait de la naïveté même à
la rêverie, et sans cesse et sans fin il touchait aux extrémités les
plus violentes; il riait, il jurait, il pleurait, il s'enivrait, il
attirait, il repoussait, il charmait, il étonnait, il enchantait!
Pendant ces dissertations, de l'autre monde... et du monde à
venir... la ville entière était réveillée, et la rue, à chaque
instant, se peuplait... Je demandai à mon nouvel ami la permission
d'aller mettre un habit plus décent.--Allez! allez! disait-il, allez
vite; et moi, je vais me coucher. Criez-moi: _bonsoir!_ je vous
dirai: _bonjour!_ J'espère au moins que nous nous reverrons bientôt;
partout où _tu_ voudras, à l'Opéra, au cabaret, au bal, à la
taverne, au jeu, chez Mesmer, chez la Fillon!... Bref, il me
tutoyait.
Si bien qu'en me retirant, j'étais sur le point d'aimer cet homme,
que j'aurais tué de si bon coeur il n'y avait qu'un instant.
Je m'aperçus, en descendant l'escalier, que j'étais suivi; à vingt
pas de là, je m'entendis appeler par un jeune homme de cette société
joyeuse dont j'avais remarqué les yeux noirs, le beau visage, et la
taille élégante. Celui-là était un homme à coup sûr mieux élevé que
tous les membres de cette réunion politique.--Monsieur, me dit le
jeune homme, voulez-vous me permettre de vous reconduire jusqu'à
votre hôtel?
Arrivés à la porte:--Merci, Monsieur, lui dis-je, de ces bonnes
façons d'agir, et tenez-vous pour assuré que je saisirai volontiers
les occasions de me rencontrer avec vous.