Les grands seigneurs, saignés à blanc, par ce barbier maudit,
imaginèrent de sourire à ces piqûres. Cela leur parut beau de ne pas
sentir le supplice; il est vrai que les petits marquis de Louis XIV,
plus prévoyants et plus sages, s'étaient plaints à outrance quand le
roi eut ordonné à Molière de les fustiger. Ainsi, par vanité, et
pour montrer qu'elle ne craignait rien des _petits esprits_ et des
_petites gens_, la cour se plaisait à ce spectacle, elle riait à
gorge déployée du comte Almaviva, plus spirituel, plus habile, plus
aimable et plus fin, à lui seul, que toute la cour. Voilà qui est
bien! Puis cette piquante réunion des plus jolies femmes de la
comédie ajoutait une grâce nouvelle à toutes ces licences. En ce
moment la fête était double, et pendant que les grandes dames des
premières loges s'obstinaient à faire, de Chérubin, un jeune homme,
le parant à loisir d'élégantes dentelles, de riches broderies, des
plumes légères et des éperons d'or d'un jeune page, les hommes du
parterre dépouillaient Chérubin de son habit de cour, ils voulaient
que don Chérubin ne fût qu'une femme. Ils lui rendaient, comme au
troisième acte, sa cornette, son jupon, sa couronne de fleurs, ses
fines dentelles attachées au bonnet de la nuit. Être double et
dangereux hermaphrodite, il peuplait la ville de Chérubins de quinze
ans, mais ceux-ci... _osaient oser_. Quant aux hommes, n'est-il pas
dit dans cette fameuse comédie: _Il n'y a que les petits hommes qui
s'effraient des petits écrits?_
On voyait aussi, étalés aux places les plus apparentes, et prenant
leur part de ces scandales, des abbés, des monseigneurs, des prélats
qui s'amusaient de Basile: en effet, le moyen de reconnaître
l'Église de France en ce cuistre abominable échappé, tout au plus,
des cuisines du cardinal de Rohan?
Ainsi, les uns et les autres, le prince et l'abbé, le seigneur et le
bourgeois, la duchesse et la grisette, ils s'enivraient de cette
poésie, ils tournaient sans peur autour de l'abîme, ô fantômes!
Seule en ce monde éperdu, ma noble mère était une créature
intelligente de ces tortures. Elle les sentait au fond de son coeur,
et jusqu'aux moelles. À chaque instant elle était sur le point de
crier: à l'incendie! au meurtre! Longtemps elle attendit une
réaction à tant d'infamies, une peine à tant de forfaits; longtemps
elle appela le spectre, emportant don Juan dans les flammes
vengeresses... le spectre ne vint pas. La pièce se termina par un
tranquille mariage, et par des chansons obscènes... Madame la
princesse de Wolfenbuttel cacha sa figure dans ses mains.
Elle pensait à ce que dirait l'Allemagne, si l'Allemagne venait à
savoir qu'elle était venue à ce spectacle, en pleine loge, et parée
de l'ordre de Marie-Thérèse, avec son jeune fils!
Puis elle me regardait en rougissant, avec un air indicible de
regret et de pitié. Son regard suppliant avait l'air de me dire:
Pardonnez-moi!
Elle attendit que la foule se fût retirée, avant de se retirer
elle-même. Elle qui marchait toujours le corps droit et la tête
haute, à la façon d'une noble dame, il me fallut l'entraîner hors de
la salle; on eût dit à son attitude humiliée, à l'indignation de ce
noble visage, qu'elle avait été insultée et que je ne l'avais pas
défendue; moi-même j'étais honteux de voir à ma mère tant de honte
sans pouvoir en demander raison à personne.
En rentrant chez elle, elle chassa son majordome qu'elle ne trouva
pas assez respectueux: elle tenait beaucoup à cet intendant.
Je la reconduisis, ce soir-là, jusque sur le seuil de sa chambre à
coucher, et je lui présentai mes plus humbles respects.
Elle ne me dit que ces mots, avec un soupir de terreur: «Je le dirai
à la reine; la reine le saura demain!»
En effet, je ne crois pas que jamais terreur ait eu une cause plus
juste que la terreur de ma mère... et j'ai vu où l'on arrivait, en
partant du _Mariage de Figaro_!