CHAPITRE IV

Ainsi mon instinct ne me trompait guère, lorsqu'il me poussait à

envisager tout d'abord, comme le plus digne objet de mes études, ce

monde à part de littérateurs et d'artistes qui a laissé tant de

traces. Aujourd'hui ces apparitions dansent autour de moi,

confusément enveloppées d'ombre et de lueurs.

Visions étranges! Que de misères! que d'envie! Eh! que de gloire et

que d'injures! Voyez tout ce siècle animé de ces tristesses

formidables, obéissant à ce suprême ennui! Le malheur a courbé sa

tête légère, la misère a chargé ce front riant de rides précoces;

mille tyrannies ridicules l'ont torturé à coups d'épingle, ce XVIIIe

siècle doué, à son berceau, des dons les plus heureux de la fée:

intelligence, esprit, courage, ardeur à tout comprendre et génie à

tout produire! Il est semblable à l'enfant flétri par la férule, à

l'esclave écrasé sous le joug, au mendiant couvert d'humiliations

par le premier gentilhomme, condamné à la gêne par le parlement, au

feu par l'archevêque! Alors, comment vouliez-vous qu'il ne se

vengeât pas? Ce beau siècle est occupé à tout souffrir! Souffrance

héroïque et pleine de fièvre! O misère et désespoir des grands

travailleurs, qui ont été l'honneur de cet illustre moment dans la

vie et dans le labeur de cette nation! J'en ferais, au besoin, un de

ces tableaux tout chargés de l'histoire et de ses principaux acteurs

que l'on expose aux regards du passant.

Ce tableau, le voici, vous le pouvez contempler tout à votre aise et

non pas sans d'intimes frissonnements.

Et pour commencer le tableau de ces misérables, savez-vous quel est

cet homme anéanti sous les mépris des gens de sa race et de sa

caste, qui suit le convoi de sa femme, seul et sans un ami pour

l'accompagner au cimetière, où la fosse commune attend cette

infortunée!.. Hélas! la pauvre femme était jeune et belle, elle

s'est noyée avant-hier, sans donner d'autre raison que l'ennui à son

suicide; son époux, qui la suit, n'est pas assez riche pour acheter

son deuil, c'est l'auteur de _Mélanie_ et de _Warwick_. Voyez, au

sommet de la rue Saint-Jacques, ce petit abbé qui s'échappe en riant

de ces murailles où il habitait un grenier qu'il appelait _sa

Chartreuse_... Allons, place à ce grand poëte... il fuit ces sombres

murs, sa mansarde et sa chartreuse bien aimée; il fuit sans

retourner la tête, et le voilà dans le grand monde, oracle du jour,

maître de la Comédie, applaudi au théâtre, enivré de gloire... Le

lendemain, honteux de ses incroyables succès, fatigué de sa gloire,

il se retire, en Parthe, de la vie active; il reprend les graves

fonctions du pédant, et il se flagelle enfin pour se châtier d'avoir

eu tant de grâce et tant d'esprit en vers français. Il avait nom

Gresset, cet homme-là, et sa gloire, un instant, inquiéta

Voltaire... Et cet autre, au sommet de cette maison, qui soupe à sa

fenêtre, à côté d'une ignoble servante!... Encore un peu, le monde

est à ses pieds! Chacune de ses paroles est un arrêt; chacune de ses

plaintes est une menace... Attendez qu'il soit repu de gloire! Il

s'empoisonne, un jour d'été, et sa femme légitime devient la Marton

d'un palefrenier! O quelle misère en tout ce monde littéraire, à la

fois si triste et si puissant! Diderot apporte en courant dix écus à

sa femme, et sa femme renvoie à l'instant ces dix écus au libraire:

elle a peur que le libraire ne soit volé. Marmontel invite à dîner

un ami très-pauvre, et, pour obtenir de la laitière un crédit

supplémentaire, il fait ce qu'il ne ferait pas pour Mme de

Pompadour, il adresse à la laitière une belle épître en vers

harmonieux. Celui-ci était né poëte, il comprenait et traduisait

Virgile, il s'appelait Malfilâtre!... Il meurt dans la misère, et

d'un mal honteux, en tendant la main.

Ce grabat qu'on transporte, et que deux soeurs de charité attendent

sur le seuil de l'Hôtel-Dieu... ô malheur à ces temps égoïstes,

malheur à ces crimes de lèse-poésie! Il était vraiment un poëte, un

vrai poëte, et le Juvénal de son temps, ce malheureux que l'on porte

à travers la rue, étendu sur cette civière abominable... il

s'appelait Gilbert. Voilà mes fantômes... En même temps

paraissaient, et sous mes yeux éblouis, que dis-je? épouvantés, dans

les phases diverses de leur fortune, tous les satellites subalternes

de cette gloire active, intelligente et remuante... à l'infini.

Voici Marmontel en sabots, voilà Marmontel dans le carrosse à Mlle

Clairon! Par la barrière d'Enfer entrait Grétry, nouveau venu

d'Italie, et portant ses pauvres hardes sur son dos; Rétif de la

Bretonne et Mercier se disputaient un coin de la borne où ils

écrivaient leurs tableaux de moeurs. M. Dorat, poudré, musqué,

porté, pomponné, saluait à droite à gauche, et les gens de qualité

ne lui rendaient pas son salut; dans une riche berline attelée de

deux excellents chevaux, Beaumarchais traversait la ville et brûlait

le pavé; on l'eût pris pour son patron lui-même, Pâris de

Montmartel. M. de Buffon croisait M. de Montesquieu; La Chaussée en

pleurant toujours, s'enivrait sans cesse avec Piron, qui riait

toujours. Écoutez ces pleurs, ces grincements, ces cris de joie, et

ces calomnies atroces, athéisme, ovations, clameurs étranges, joies

d'ivrogne, anathèmes et cantiques, odes et chansons, pots-pourris,

pont-neuf, stances, _Tristes Nuits_, scandales, chiffons,

persiflages de l'OEil-de-Boeuf, financiers, revendeuses à la

toilette, harengères, sages-femmes, appareilleuses, duchesses,

marquises, et danseuses, et Saint-Lazare et la petite maison, la

coulisse et les petites maisons, académiciens, cuisinières,

philosophes, racoleurs, coquines et coquins, bateleurs, joueurs,

maîtres d'armes, inventeurs, souffleurs, escamoteurs, magnétiseurs,

guérisseurs, dégraisseurs, comédiens, comédiennes, rapins,

bondrilles, franciscains, capucins, béguines, confesseurs, bouffons

et nouvellistes, journaux et bouts-rimés, Encyclopédie... et petits

livres, chez la petite Lolotte, à l'enseigne de _la Frivolité_,

c'est tout ce siècle! Il porte à la fois le sceptre et le crochet,

la hotte et l'éventail, la pourpre et la hure, il est ivre, il est

fou, il est... tout... il est l'abîme, et pire encore, hardi jusqu'à

la folie, insouciant jusqu'à la bêtise, avare à faire honte, égoïste

et prodigue à faire peur.

Et tout au pied du grand escalier de la grand'chambre, je vis

monsieur le bourreau en petit costume, allumant un joli petit bûcher

en miniature, où de sa main blanche il brûlait des _missels_, des

_oremus_, des thèses de théologie, aux lieux et place des livres que

le magistrat avait condamnés à être lacérés et brûlés vifs, le

magistrat lui-même ayant grand soin de sauver ces livres du bûcher,

et d'en parer les rayons de sa bibliothèque. O mensonge! ô flamme

absurde et ridicule! ô pensée impérissable et défiant la flamme et

le bûcher!

Pour l'observateur sans passion, c'était pitié de comparer la

violence de ces principes qui marchent, et la faiblesse des digues

qu'on leur oppose; c'était pitié de songer que ces lettrés, ces

hardis philosophes, persécutés à ce point-là qu'ils étaient devenus

populaires comme des rois, vont disparaître de la face du monde

réel, pour faire place à quelque chose dont la littérature n'avait

pas d'idée, à l'éloquence, à une autre force encore inconnue, à la

philosophie, à la politique! Or, ces deux forces, sorties tout

armées de la littérature, elles ont eu pour dernier résultat, la

libre pensée et la libre parole... un monde au delà des mondes

créés.

Eh bien, ce monde à part dont on n'a jamais vu le pareil, cet empire

absolu des fantaisies, des libertés, des rêves, des utopies, des

colères et des satires, si vaste et si grand, devait finir avec le

vieux marquis et frère capucin de Ferney, quand il rentra, le

sublime vieillard, riant d'un sourire ironique et triomphant dans ce

Paris, qui était aussi sa capitale. Il revenait pour mourir dans ce

Paris, sa proie et sa conquête, malgré la cour et malgré l'Église,

deux forces vaincues. Voltaire fut le dernier roi qui triompha de

Paris. Il entra dans sa bonne ville, en dépit du roi qui croyait

régner alors; il entra seul et l'arme au bras, content d'avoir gagné

la bataille à lui seul, que lui seul il avait livrée! Il arriva

donc, vainqueur comme vint Henri IV, mais sans entendre la messe: au

contraire, en brisant le prêtre et l'autel. Alors Paris s'est

prosterné sous les mains du vieillard, comme se prosterna le fils de

Franklin. «Dieu et la liberté!» disait Voltaire, et c'est pourquoi

depuis ce temps, Paris ne s'est plus prosterné devant personne, et

pas même devant le génie... Il avait adoré Voltaire, et désormais il

se crut dispensé de toute autre adoration.

Dans ce Paris, qui, vu de loin, est semblable à la fournaise, aux

temps dont je parle, il advint que le maître absolu, même avant le

roi, même avant M. de Voltaire, était, qui le croirait? un vieil et

fidèle ami du peuple français, le fameux Polichinelle, enfant de

l'Italie, et bourgeois de Paris, sur le Pont-Neuf. Si quelqu'un eut

jamais plus d'esprit que Voltaire, à coup sûr c'est Polichinelle.

Il riait de toute espèce de pouvoir, à commencer par le préfet de

police! Il jetait à pleines mains l'ironie et le mépris; il

annonçait confusément à ce peuple, voisin de tant de libertés

incroyables, la première de toutes les libertés, la parole! On

l'écoutait bouche béante, et chacun, lui voyant renverser le trône

et l'autel à coups de pied, se demandait si la Bastille était un

rêve, et si la lettre de cachet était encore en honneur dans ce pays

du bon plaisir? Quel tumulte en ce Polichinelle, et quelle orgie

incroyable de paradoxes, de railleries, de sarcasmes publics, dans

les carrefours, encore imprégnés du sel âcre et montant de la

comédie ancienne! Où donc était maintenant ce peuple obéissant à ses

rois, et qui, les voyant passer, se mettait à genoux comme pour le

bon Dieu? En même temps la halle et la place Maubert étaient

remplies de toutes sortes de tribuns sans nom, qui s'essayaient à

tous les bruits de l'émeute, aux tempêtes les plus terribles des

révolutions. Vous auriez dit une ville déchaînée, à la voir, à

l'entendre, et que Paris était déjà à cent lieues de Versailles,

tant l'abîme était vaste et profond qui séparait le roi du peuple,

et la cité de Voltaire du palais de Louis le Grand.

Tout autre à ma place eût été grandement épouvanté de ces fièvres et

de ces symptômes, mais, Dieu merci! j'étais un philosophe, un poëte,

un rêveur. La rêverie allemande m'a sauvé dans ce Paris du dernier

siècle; elle m'a rassuré dans les tristes angoisses dont j'ai été le

témoin et la victime. Ainsi grâce à mes rêves, toutes les visions

cruelles qui ont assailli mon âme, elles me sont arrivées émoussées

et sans force. Ainsi l'idéal m'a protégé longtemps, il est vrai;

mais j'ai pensé mourir, quand il m'a rejeté de ses bras. J'ai donc

porté ma rêverie en tout lieu, parmi le peuple, au palais du roi, au

milieu des enfants qui grandissent, imprévoyants de l'avenir.

Vraiment, tel était aussi ce grand-peuple en ses bouleversements; il

offrait un grand spectacle... horrible et charmant, aimable et

furieux.

Et le soir, après mes rêves du matin, je rêvais encore. J'allais au

théâtre en curieux: je m'abandonnais en poëte aux illusions de la

scène, et j'écoutais le vieux drame à la façon d'un homme de l'autre

siècle. Au fait, j'avais des rires et des larmes véritables, durant

ces représentations des vieux chefs-d'oeuvre. J'étais le seul qui

fût sérieux et attentif, car c'était la mode alors de ne plus

partager les émotions qui avaient fait la gloire des grands auteurs

du grand siècle. En effet, déjà la passion s'était pervertie, et le

drame avait changé de but. La déclamation remplaçait sur la scène

l'amour, la terreur, les larmes, tout ce qui faisait la tragédie au

temps de Corneille et de Racine. Je suis le dernier homme en France

qui se soit plu aux chefs-d'oeuvre nationaux. Je les ai regrettés,

je les regrette encore, malgré mes deux fameux compatriotes, Goethe

et Schiller.

Quelquefois, las d'être en dehors de la scène, j'arrivais sur le

théâtre au moment où le drame était à sa plus éclatante période, et

je me mêlais aux comédiens, à l'instant le plus vif de leur passion.

Les voilà tous! Silence à ces rois, et respect à ces héros!

Approchez-vous, entrez pleinement dans la vieille histoire ou dans

l'anecdote d'hier. Pendant trois heures vous avez sous les yeux une

reine, une ingénue; elle rentre en vain dans les coulisses, elle

vous parle encore en reine, en ingénue. Ah! que de fois cela m'est

arrivé, de prendre au sérieux cette passion de commande, et

d'écouter ces soupirs, de pleurer sur ces malheurs. Alors on n'eût

pas été le bien venu à me dire que tout cela était un jeu; non! non!

Cette illusion et cet enivrement ne pouvaient pas être une feinte,

quand j'étais près de ces grands talents d'autrefois, quand de cette

âme à moitié épanchée, je savourais le reste. Hélas! hélas! la toile

baissait aux applaudissements, aux murmures du parterre, et tout

était dit pour ce soir-là. Alors ma déesse devenait plus calme, sa

robe de reine faisait place à la robe vulgaire, ses bijoux

disparaissaient sous un chapeau fané, cette suite de serviteurs à

galons dorés la laissait dans le désert, elle renfermait dans sa

toilette le coloris de son visage, la blancheur de ses mains, la

majesté de sa taille, sa passion, son âme et tout elle-même.

Je la voyais partir avec dédain, et sans regret.

Ce Paris, mon charme et mon épouvante, était semblable à ces contes

des Mille et une Nuits, qui bercent notre enfance; on dirait une

ville de l'Orient, qui, le soir venu, ouvrirait soudain tous ses

harems. Croyez-moi, jeune homme, enivré du mystère de vos vingt ans,

attendez le soir, quand l'air est chargé de parfums, quand les

chanteurs des carrefours jettent l'harmonie à tous les vents, quand

mille lueurs solitaires, comme autant d'étoiles, nous font

comprendre que la vie est partout avec l'amour; alors, perdez-vous

dans cette foule, au milieu de ces piéges charmants, des rires et

des surprises: pour peu que vous ayez vingt ans vous la rencontrerez

la déesse errante et vivante, que le roi Louis XV emportait au

château de Luciennes, et faisait reine à son tour.

J'ai donc bien choisi mon heure et mon jour, en arrivant dans la

ville-maîtresse, au moment le plus dramatique de sa chute, au milieu

de cette émeute du passé contre l'avenir, dans cette rencontre

ardente de tout ce qui voulait vivre, opposée à tout ce qui devait

mourir.

Surtout, parmi ces souvenirs de ruine et de dévastation, je me

rappelle un jour (ce fut la première et la dernière fois) où j'eus

l'honneur de conduire ma mère au Théâtre-Français. On y devait

représenter un drame étrange, une incroyable comédie, et il fallut

de vives protections pour nous procurer une loge; nous fûmes rendus

au théâtre de bonne heure, c'était la première fois que ma mère

attendait. Quand nous entrâmes, la salle était remplie du parterre

au sommet, c'était une attente universelle. On eût dit les

Israëlites dans le désert, quand la baguette de Moïse demande au

rocher le fleuve qui va désaltérer tout un peuple.

Je vois d'ici ma mère, auguste, imposante, et que rien n'étonne. On

eût dit une reine, et quand la toile enfin se leva sur ces abîmes,

son regard impassible et clair ne témoigna ni surprise ni

étonnement,

Que vous dirais-je? Elle et moi nous assistâmes à un drame inouï que

nous n'avions pas soupçonné, même dans les songes de la fièvre.

Apparut d'abord à nos yeux incrédules un valet doré, fringant, beau

parleur, amoureux. Amoureux... un homme en galons! Ce valet parlait

de toute chose et se moquait de tout le monde, et de son maître plus

que de personne; il fronde, il intrigue, il ne respecte rien, pas

même sa maîtresse; effronté faiseur de quolibets de la plus vile

espèce, hâbleur, moraliste; libertin jovial, osant tout, prêt à

tout, même à l'adultère; orateur et poëte, diplomate et musicien,

ancien journaliste et médecin de cavalerie, toujours sautant, riant,

gambadant, le héros de la pièce, en un mot; une étoile, un sphinx...

Vous le menacez de la justice, il s'en moque, il rit au nez du

magistrat qui l'interroge en bégayant: Ah! le traître, et le

brigand! qu'il était gai, joli, jovial, ami de la joie, et serviteur

de toutes les licences! un philosophe! un enfant trouvé!

Cependant, ma mère attentive, épouvantée, osait à peine entendre et

comprendre! On aura changé, se disait-elle en rougissant sous son

rouge, la langue française, et les mots aujourd'hui n'ont plus le

sens d'autrefois.

Bientôt quand monseigneur le valet avait fait la roue, et papillonné

tout à son aise, monsieur son maître arrivait à sa suite. Or, ce

nouveau venu dans cette comédie, il n'était rien moins qu'un

imbécile! Au contraire, il était un grand seigneur, un Espagnol,

noble même pour un Espagnol, un bel esprit, élégant, affable et

sachant le prix d'une belle femme, excellent maître d'un excellent

château, ayant le droit de justice haute, et n'en abusant pas quand

il est sans passion, en un mot un bon seigneur. C'est justement ce

maître excellent qui va devenir un jouet, un bouffon sous la main de

son valet. Son valet l'attaque, le presse et le pousse, et le réduit

à rien; son valet lui dispute jusqu'à une servante dont le pauvre

homme a quelque envie, et sous ce bon prétexte que lui, le valet, il

est le fiancé de cette fillette. O temps! ô moeurs!--Quoi donc? à

entendre l'impertinent, vous n'avez eu _que la peine de naître_,

Monseigneur. _La peine de naître_... Quelle phrase, et quel

contre-sens pour une princesse de Wolfenbuttel!

Ma mère était hors d'elle-même... Et la soubrette aussi dédaigne

Monseigneur, la soubrette qui redit tout à son époux futur! Vassale

indocile, espiègle, insolente; élégante comme une dona, belle

parleuse aussi, folle d'amour et ne le cachant guère. Quelles moeurs

chez un grand d'Espagne, chez un seigneur de la Toison d'or! Quelle

maison, et comment tenue? Hélas! ma mère n'en revenait pas.

Mais son épouvante et sa profonde horreur furent portées à leur

comble, lorsqu'au milieu de l'intrigue elle vit arriver un grand

homme habillé de noir, en longue soutane, et coiffé d'un chapeau de

prêtre, le rabat blanc, l'oeil creux, l'air hébété, les cheveux

huileux, la tournure ignoble, le sourire méchant, la démarche

hypocrite, un petit-fils de ce Tartufe que ma mère appelait le crime

unique du grand roi Louis XIV... O ciel! (peu s'en fallait que ma

mère, ainsi parlant, ne fît un signe de croix), ils n'ont pas même

respecté leur Église, et les voilà qui traînent dans leurs gémonies

le dépositaire et le représentant de l'antique foi! Lui-même, ce

profane chapelain, ce prédicateur de salon, ce courtisan de toutes

les heures, le faiseur de bons mots du Maître, il est le complaisant

de Madame, le serviteur des valets de la maison, le flatteur en

titre, le compagnon du petit chien, le proxénète universel!... Au

même instant, léger et brillant, comme un papillon à son premier

vol, se posant à peine, insouciant et volage, un printemps qui

chante, une fleur qui s'ouvre, un rêve ignorant et naïf, ah! mon

Dieu! voilà un adolescent plus dépravé qu'un chambellan de

l'empereur, un enfant qui raconte aux nuages, aux arbres, aux

fleurs, à la source limpide, et même à une vieille femme les

premiers battements de son coeur.

Un enfant... dites-vous? Prenez garde à cet enfant, Mesdames!

Redoutez son premier feu, ses lèvres de flamme, ses caresses

incertaines; redoutez son sourire, son regard, sa voix, son geste et

sa vague passion. Voyez: la soubrette l'embrasse avec joie et

remords. Voyez madame la comtesse; une comtesse, une femme mariée à

un grand seigneur... elle le regarde en soupirant. Voyez, comme on

le dépouille, en hontoyant, dans le boudoir, comme on admire, avec

un grand soupir, sa main blanche et son bras charmant. Voyez, ce bel

enfant, on l'adore; il a des envieux, des ennemis, des jaloux, mais

on l'adore. Ah! ces femmes qu'il enveloppe, amoureuses, dans ses

naissantes amours, elles n'osent pas lui apprendre ce qu'il

apprendrait avec tant d'ardeur; mais aussi si tu savais cela,

Chérubin, _Chérubin d'amour_!

Cependant à côté de ce Chérubin il existe un être encore plus

ignorant, une petite fille qui ne sait rien, qui se laisse

instruire, et qui n'apprendrait rien toute seule. Avec toi, petite

Fanchette, avec toi, Chérubin répète hardiment les leçons qu'il

dérobe à Suzanne; avec Fanchette il est hardi comme un homme. Il

prend à celle-ci tous les baisers que celle-là lui refuse. Esprit,

chansons, rêves brûlants, tant de passions qui jasent et se taisent,

se montrant, se cachant tour à tour; hardies et craintives, ces

passions confondues, mêlées, pressées l'une contre l'autre, arrivent

enfin à ce que ma mère appelait _l'abomination de la désolation_.

C'était vraiment la fin du monde; il n'y avait plus rien, au delà,

que l'abîme! Allons! c'en est fait, plus de trône et plus d'autel.

Dans ce drame infernal, animé de la verve et des mépris de Satan

lui-même, et tout rempli de sa voix stridente et de son rire

affreux, tout l'édifice était ruiné de fond en comble, toutes les

vertus publiques et privées étaient vouées au plus affreux ridicule.

Ici, le valet est hostile à son maître; ici, le mari trahit

l'épouse, et l'épouse est la honte de l'époux. Le déshonneur, le

déshonneur complet, sans réplique et sans rémission, est l'hôte

assidu, féroce, implacable, de ces demeures mal hantées. Cette mère

et ce père ont exposé cet enfant, le triste fruit de leurs banales

amours; cependant la mère absolument veut épouser son fils, le fils,

de son côté, insulte à la fois son père et sa mère... Eh! dit-il

pour s'excuser: «C'est le bon sens, ma mère!» Dans cette débâcle

énorme le juge est vénal, le paysan raisonne, la petite fille fait

l'amour, le jeune enfant est libertin avant toute science du bien et

du mal, l'homme d'église est un entremetteur; dans cette Babel

immonde, chacun raisonne à la façon des démons de l'encyclopédie, et

chacun parle hautement de ses droits et de ses devoirs. Là, on se

tâtonne, on se coudoie, on se tutoie, on se prend au hasard dans la

nuit, on ne se choisit pas, on se saisit, on se mêle; il y a des

cabinets sombres, des bosquets nocturnes, des pères crédules, des

valets fourbes! Tout est mystère et confusion, pêle-mêle, hasard,

dilapidations; c'est tout le siècle agonisant! Tout se meurt, tout

se perd; tout est mort, tout est perdu! Maintenant la livrée est

régnante, et la seigneurie obéit au laquais. Ce sont les valets qui

font les passions et qui les font à leur usage; ils forment

pêle-mêle toutes sortes d'intrigues pour leur propre compte, avec

l'argent du maître et dans son habit... et si parfois quelqu'un de

ces bandits qui ont plus d'esprit que Voltaire, prend encore la

livrée, à coup sûr, c'est par orgueil!

Telle était la fête, horrible, abominable, impie, à laquelle ma mère

s'était conviée elle-même!... et pourtant, miracle étrange, la ville

et la cour applaudissaient à ce spectacle impossible. Le peuple,

auditeur actif et passionné, s'amusait, à en mourir de joie et

d'orgueil, de ce grand seigneur cruellement bafoué; le peuple était

heureux de voir enfin arriver sur le théâtre le tour, non plus de

l'avare, de l'hypocrite ou du misanthrope, du ridicule et du

vicieux, mais bien cette fois le tour du fort et du puissant. La

comédie avait fait de singuliers progrès, à cette époque. Elle

s'attaquait au trône, aux croyances, à la force, à la justice; elle

brisait, en se jouant, des sceptres et des couronnes; elle

renversait des châteaux forts; elle marquait ses victimes au fer

chaud, elle les marquait au front, afin de reconnaître, au besoin,

toutes ses victimes. Ainsi l'enseignement de tous était devenu la

flatterie adressée au pauvre aux dépens du riche, au faible aux

dépens du puissant; le peuple alors jouait le beau rôle; l'habit de

cour s'éclipsait devant l'habit bourgeois; le marquis, fustigé par

Molière, était frappé au coeur par Beaumarchais; mais aussi le

peuple applaudissait à outrance; il avait, à la fois, le fanatisme

et l'instinct de ses justes perversités contre le monde féodal; sa

joie était sérieuse à la façon d'une vengeance où d'un châtiment.

Hélas! c'est au pied de ce théâtre incendiaire que va s'ouvrir,

tantôt, ce sentier des révolutions qui mène à l'échafaud!

Qui le croirait? Pas une réclamation dans cette salle où vivait

Molière, pas une voix dans ces échos du passé ne se fit entendre en

faveur d'autrefois! Aux premières loges, les femmes étaient

attendries; elles suivaient, la bouche entr'ouverte, haletante, les

moeurs dissolues de ces cinq femmes, elles les accompagnaient de

leurs voeux. Les femmes de ce temps-là ne voyaient que l'amour;

l'amour était la grande affaire; et comme elles sentaient que la fin

des temps était proche, elles se hâtaient d'aimer.

Hâte immense! hâte incroyable! On eût dit ces villes dévastées par

l'Etna! Chacun se remue, afin d'échapper à la lave ardente,

emportant ce qu'il a de plus précieux. Ainsi, pendant que les femmes

se hâtaient sur les chemins de l'amour, l'ambitieux se hâtait sur le

chemin de l'ambition.--Allons! disaient les jeunes gens,

hâtons-nous, l'heure approche!--Hâtons-nous, disaient les

vieillards. Seul, le peuple était patient. Il savait confusément

pourquoi!

Barnave · 第 27 / 63 题