ADRIEN HÉBRARD

Adrien Hébrard n'est plus. Si invraisemblable que ce puisse être, cet

homme prodigieux et charmant a payé son tribut à la loi commune. Cette

flamme s'est éteinte. Le directeur du _Temps_ s'en va plein de jours.

Il laisse après lui un grand nom, de grands travaux accomplis, l'image

d'une activité joyeuse et, parmi les larmes et les regrets, des

sourires. Il aurait pu se survivre en une oeuvre personnelle, enfermer

dans des livres le parfum de son esprit. Il ne l'a pas voulu. La nature

l'avait comblé de toutes les faveurs dont elle dispose, lui avait donné

l'intelligence, la vivacité, la raison intuitive, l'équilibre, la

sagesse, la clairvoyance qui empêche d'être dupe, l'indulgence qui

empêche d'être cruel, et avec cela les grâces de la santé. S'asseoir à

côté d'Hébrard devant une table bien servie, le voir déguster de vieux

vins et savourer, tout en devisant, une chère délicate, c'était à la

fois un délice et un réconfort. Au contact de cette philosophie, les

nerfs s'apaisaient. On envisageait sainement les choses, on les ramenait

à leur véritable proportion. On devenait lucide. On arrivait inquiet,

troublé; et l'on partait affermi, ayant repris confiance en soi. Un

entretien avec le «patron», c'était un bain d'optimisme.

Cette autorité singulière, exercée sur tous ceux qui l'approchaient, il

la devait non pas seulement à ses éminentes qualités intellectuelles et

à sa force de persuasion, mais encore à une absence totale d'ambition

et de vanité. Alors que tant d'autres, à sa place, eussent été avides

d'honneurs, il dédaignait les récompenses, les consécrations qu'aurait

justifiées l'éclat de son mérite. Il ne mettait point d'ostentation

orgueilleuse à s'effacer. Il chérissait l'indépendance. Il haïssait la

contrainte. Or il savait que les grandeurs sont des servitudes. Aux

dignités, aux galons, il préférait le commerce de l'amitié, l'intimité

des entretiens à bâtons rompus, le plaisir, pour lui sans égal, d'agir

et de parler librement. Songez à ce que pouvait être sa carrière...

Possédant tous les talents, tous les dons, il les laissait, si j'ose

dire, en jachère. Il écrivait comme Renan et n'écrivait pas. Des années

de silence précédèrent et suivirent les pages merveilleuses qu'il lut

un jour aux Jardins, devant l'ombre émue de Gambetta. Élu sénateur par

amusement, non point par soif du pouvoir, il prononça un discours que

l'admiration de ses collègues qualifia de chef-d'oeuvre. Puis il s'en

tint là, content d'avoir donné sa mesure, retombant le lendemain dans

sa paresse. Il refusa un portefeuille des mains de M. de Freycinet, une

ambassade des mains de M. Grévy. Il ne fit point la cour à l'Académie

française qui, assurément, ne lui eût pas résisté. Mais elle exigeait

des visites. Et les visites, c'est si ennuyeux! Il jouit, en témoin

attentif, des spectacles du monde. De la fenêtre de son journal,

il regardait les passants; son oeil fin les observait, sa voix les

exhortait ou les raillait; son ironie les jugeait... Et de cette bouche

malicieuse et gaie jaillissait une mitraille de mots définitifs,--à la

Chamfort...

Rappellerai-je les principales étapes de l'existence de ce grand

confrère qui restera notre maître? Il naquit, voilà quatre-vingt-un

ans, dans un village du Tarn-et-Garonne. Il conquit ses licences à

l'université de Toulouse... Jeune avocat, il se voua pendant quelques

années à la défense de la veuve, de l'orphelin et du criminel. (Avec

quelle bonhomie piquante et nuancée il nous contait ces premières

causes, plus souvent perdues que gagnées!) Un vétéran du barreau le

formait, le protégeait, lui infligeait d'utiles épreuves, trempait

son éloquence en la pliant aux improvisations difficiles. Nous nous

imaginons ce que devait être en son printemps Adrien Hébrard, allègre,

gamin, soucieux de plaire, entreprenant, charmeur, et déjà jetant au

vent, dans d'éblouissantes palabres, à la terrasse des cafés, les

miettes de son génie... Quelques compatriotes devenus Parisiens le

pressaient de venir les rejoindre. Il ne résista pas à la tentation. Il

quitta le Capitole pour la capitale. Un petit emploi dans la direction

du _Temps_, récemment fondé, lui avait été promis. Ses débuts furent

modestes. Il était chargé de suivre et de commenter les cours de la

Bourse de commerce. Il essaya de tempérer par une pointe d'humour la

sévérité de ces matières; une phrase de son article initial a été sauvée

de l'oubli; elle visait l'extrême faiblesse des savons:

«Les savons sont bas, disait Hébrard; mais ils vont remonter, voici

l'été.»

Il ne tarda pas à exercer sur ses collaborateurs une influence

prépondérante. Ils avaient besoin de lui, de son initiative, de sa

fertilité d'invention, des ressources que son adresse procurait à la

feuille honnête et pauvre, à l'organe d'opposition, écrasé sous les

amendes, surveillé par la censure du Second Empire. A la mort de

Nefftzer, il en assuma la direction... Dès lors, sa biographie se

confond avec l'histoire du _Temps_. Durant plus d'un demi-siècle l'homme

et le journal sont restés inséparables.

Peut-on affirmer qu'ils se ressemblaient? Toute oeuvre évoque la

physionomie morale de l'être qui l'a créée ou qui s'en occupe

assidûment. Or la gravité du _Temps_, sa haute tenue, ne paraissaient

guère refléter ce qu'il y avait en Hébrard de prime-sautier, de

fantaisiste... Ne vous y trompez pas. Ne vous fiez pas aux apparences.

Sous ces agréments superficiels se dissimulait une incomparable

solidité. Nul, mieux que le directeur du _Temps_, n'a connu la

politique, vu plus droit et plus clair, donné d'avis plus prophétiques,

plus judicieux. Que de ministres, sans toujours l'avouer, ont eu recours

aux avertissements de ce bon sens, aux scrupules de cette conscience,

aux lumières de cette subtilité! Que de conseils furent secrètement

sollicités et reçus dans le cabinet de la rue des Italiens, dans le

salon du boulevard Malesherbes! Le «patron», vêtu de son éternelle

jaquette noire, coiffé du petit melon, ou bien, les jours où il

souffrait d'un bénin accès de goutte--jours propices aux longues

confidences--enveloppé d'une douillette de flanelle blanche, tel un bon

père dominicain, il écoutait son interlocuteur, non pas d'un air las ou

morose, mais avec un affable empressement (toutes les manifestations de

la vie l'intéressaient, l'amusaient); puis soudain, en quelques phrases

où chantait son accent méridional, il débrouillait la difficulté,

saisissait le joint, indiquait la solution élégante. «--Tiens, mon cher

patron, je n'y avais pas pensé!» Lui, il pensait à tout, veillait

à tout. Il flânait. Du moins on était tenté de le croire. Son

dilettantisme, son exquis bavardage, allaient de bureau en bureau,

s'attardaient sur l'escalier, au seuil de l'imprimerie. Mais rien

n'échappait à ce chef, à ce psychologue, à ce critique. D'un coup d'oeil

infaillible, il pénétrait jusqu'au fond, discernait le fort et le faible

de chacun. Adoré de son peuple, il se montrait à la fois débonnaire et

ferme. Je l'aperçois encore, dans la brasserie du Grand U qu'un passage

intérieur reliait au cabinet directorial, assis à la «table des

rédacteurs», partageant avec eux la morue lyonnaise, les cèpes

provençale, la salade de lentilles... Une franche cordialité présidait

à ces familières agapes. Ainsi, Ulysse, à bord de l'esquif qui

transportait sa fortune, abreuvait et nourrissait fraternellement ses

matelots. Mais qu'une négligence eût été commise, qu'une information

essentielle manquât au journal, aussitôt un éclair de colère s'allumait

dans l'oeil du maître; deux ou trois traits cinglants déshonoraient le

coupable qui n'obtenait son pardon que le lendemain...

Hébrard poursuivait, à travers les diversions et les menus vagabondages

de sa vie, son idée fixe: l'amélioration du _Temps_. Il rêvait de

l'alléger, de l'égayer, d'y introduire une note un peu frivole.

«Je veux, disait-il avec cet air de se moquer de soi qui était une de

ses grâces, semer quelques feux follets dans mon cimetière...»

J'ai assisté à cette chasse aux littérateurs gais; j'y ai même coopéré,

chargé d'ambassades qui ne furent pas toutes couronnées d'une entière

réussite. Parfois certains humoristes célèbres redoutaient l'atmosphère

de la glorieuse maison; ils craignaient que leur folie n'y parût

inconvenante. Évidemment ils avaient tort. Mais cette idée les glaçait.

Ils éprouvaient l'effroi des vaudevillistes qui franchissent, pour la

première fois, le seuil de la Comédie-Française. Hébrard ne renonçait

pas. Il recommençait une expérience dont les péripéties aiguillonnaient

sa verve épigrammatique. Il n'échoua pas toujours. Il réussit à fixer

chez lui de brillants écrivains qui rendent fort séduisantes la seconde

et la troisième page du journal. Ce constant désir d'amélioration

aboutit aux agrandissements, à la métamorphose du _Temps_; Hébrard,

presque octogénaire, affronta gaillardement ces responsabilités, ces

fatigues. Devant tant de vaillance, on demeure confondu.

D'ailleurs ce courage n'éveillait point l'inquiétude ni la

commisération, il s'accompagnait de joie. Notre doyen, resté le plus

jeune de nous tous, était heureux. Il avait à peu près tout ce qui

rend tolérable et même agréable notre bref séjour en ce bas monde: une

sensibilité délicate, une universelle curiosité... Par sa physionomie,

il appartenait à la fin du dix-huitième siècle. Il semblait que

se prolongeât en lui cette période où l'on connut, avant l'orage

révolutionnaire, la douceur de vivre. Il goûtait la société des femmes

et, en dépit des ans, leur plaisait.

«Quand je dîne en ville, me répétait-il souvent, je m'arrange en sorte

que ma voisine soit persuadée que je suis amoureux d'elle.»

Il adorait les lettres et les appréciait finement, fidèle à la culture

classique, hostile aux extravagances du snobisme et de la mode, mais

accessible, quand il les jugeait sincères, à de certaines formes

nouvelles de la beauté. Il saisissait, avec une extraordinaire

promptitude, le ridicule des hommes et des choses; il le fixait dans ces

_mots_ dont un recueil tôt ou tard sera formé. Voyant qu'un directeur

de théâtre quittait le café sans emmener son commanditaire: «Tiens,

s'écriait-il, X... vient d'oublier son porte-monnaie.» D'un félibre

sympathique et agité, il disait: «C'est un hanneton qui se prend pour

une cigale.» Ces traits bon enfant, meurtriers à cause de leur justesse,

partaient de lui sans qu'il les cherchât. Il était né spirituel. Il

était né bienfaisant. Il obligeait ceux qu'il aimait d'une façon

efficace, mais d'une façon discrète; il ne les écrasait pas sous le

poids des services publiquement étalés. Il voulait que la reconnaissance

ne leur fût pas un fardeau. Il exécrait la lourdeur, la brutalité, la

vulgarité... Sa figure subsistera, avec deux ou trois autres, comme le

parfait symbole de l'esprit français... Pauvre cher grand ami! Il s'est

endormi dans une illusion suprême. Il ne s'est pas vu mourir... La

Providence, par une dernière marque de tendresse, lui a clos les yeux au

moment où de trop laides et trop barbares images les eussent blessés...

Ce vieillard qui fit aimer la vieillesse sera parti, comme il avait

vécu, en respirant les roses de la vie...

Et, demain, il s'en ira vers le bourg de Grisolles qu'il avait un peu

délaissé depuis sa naissance, mais où il comptait bien revenir. C 'est

là qu'il désire reposer, dans le petit cimetière, à l'ombre de l'antique

église, auprès des siens. Il a défendu que le tumulte de Paris

l'escortât; il a repoussé les hommages et les pompes dont il avait pu si

souvent mesurer la banalité. Inclinons-nous devant une simplicité et une

pudeur qui achèvent de le peindre. Envoyons, avec l'expression de notre

inconsolable douleur, à son frère Jacques, collaborateur de son oeuvre,

à ses trois fils dépositaires de sa pensée, l'adieu qu'il nous eût été

doux d'aller lui porter nous-mêmes.

L'Illustration, No. 3727, 1er Août 1914 · 第 6 / 34 题