La tension qui s'était manifestée, depuis le drame de Sarajevo, dans les
rapports entre l'Autriche-Hongrie et la Serbie a pris soudainement un
caractère d'acuité inattendu, pour aboutir en quelques heures à une
rupture des relations diplomatiques d'abord, puis à une déclaration de
guerre. Jamais, depuis quarante ans au moins, la paix de l'Europe tout
entière n'avait couru un péril pareil.
Nous avons enregistré ici l'écho des démonstrations hostiles à la Serbie
que l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand et de sa femme avait
provoquées en Autriche-Hongrie, où, dès le premier moment, l'opinion
avait nettement fait remonter jusqu'au gouvernement de Belgrade,
accusé de favoriser plus ou moins ouvertement la propagande serbe
en Bosnie-Herzégovine, la responsabilité de ce double crime. Rien,
pourtant, ne pouvait faire prévoir les brutales conséquences de cet état
d'esprit, justifié ou non.
Le 23 juillet, à 6 heures du soir, le ministre d'Autriche-Hongrie à
Belgrade, le baron Giesl, remettait au ministre intérimaire des Affaires
étrangères du roi Pierre, M. Patchou, une note comminatoire, véritable
ultimatum, dont le ton seul provoqua dans les chancelleries une
stupéfaction profonde. Aux termes de cette note, l'Autriche exigeait de
la Serbie, en substance:
1° La publication, au _Journal officiel_, d'une déclaration du
gouvernement royal condamnant la propagande contre l'Autriche-Hongrie,
exprimant le regret que des officiers et des fonctionnaires aient pris
part à cette propagande, réprouvant toute tentative d'immixtion dans les
destinées des populations de quelque partie de l'Autriche-Hongrie que
ce soit, et menaçant de sévir contre quiconque irait à l'encontre des
volontés ainsi manifestées: cette déclaration devait être portée à
la connaissance de l'armée par un ordre du roi, inséré au bulletin
militaire officiel;
2° L'engagement de réprimer toute action dirigée contre
l'Autriche-Hongrie, et d'abord de supprimer les publications excitant
au mépris ou à la haine de la double monarchie, et de dissoudre
l'association nationaliste, dite _Narodna Obrana_, puis de révoquer les
officiers et fonctionnaires coupables, dans le passé ou dans l'avenir,
de s'être livrés à des manifestations anti-autrichiennes;
3° L'engagement d'ouvrir une enquête judiciaire contre les auteurs ou
les partisans du «complot du 28 juin» (les meurtres de Sarajevo).
Enfin, le gouvernement impérial et royal se réservait de fournir
lui-même les noms des coupables à frapper et exigeait la présence dans
la commission d'enquête judiciaire sur le complot d'un certain nombre de
ses fonctionnaires.
Il laissait au gouvernement serbe quarante-huit heures pour se
déterminer,--jusqu'au samedi 25, à 6 heures du soir.
Ce fut un coup de foudre, d'autant plus inquiétant qu'il se produisait
au milieu d'un concours de circonstances tel, que tout était pour faire
croire à un coup savamment préparé: le président de la République, à
l'heure où cet ultimatum fut rendu public, venait de quitter le tsar et
n'en eut connaissance qu'en pleine mer. De plus, une grève importante,
et de nature à paralyser une mobilisation éventuelle, sévissait en
Russie. Enfin, on venait d'apprendre l'échec du suprême effort tenté à
Londres pour résoudre sans troubles la question de l'Ulster.
La Serbie montra en l'occurrence toute la sagesse qu'on pouvait attendre
d'elle. Elle accepta, avec la plus louable abnégation, toutes les
exigences formulées dans la note, ne faisant de réserves que sur
deux points: elle demandait qu'on lui prouvât la culpabilité des
fonctionnaires et officiers qu'on voulait l'obliger à sacrifier; elle
souhaitait aussi des explications sur la façon dont les fonctionnaires
de l'Autriche prendraient part à l'enquête qu'elle se déclarait prête à
ouvrir.
Ainsi, ayant remis sa réponse dans les délais à lui impartis, le
gouvernement serbe pouvait espérer avoir évité la querelle de loup qu'on
lui cherchait Quelle erreur était la sienne!
M. Pachitch, président du Conseil, qui avait porté la note officielle
au baron Giesl, était rentré à peine à son ministère, qu'il recevait du
représentant de l'Autriche-Hongrie l'avis écrit que cette note, mise
en regard des instructions qu'avait reçues ce diplomate, ne le pouvait
satisfaire; qu'en conséquence, se conformant aux ordres de son
gouvernement, il quittait Belgrade avec tout le personnel de la
légation.
L'Europe entière demeura stupéfaite.
La note si brutale du cabinet de Vienne avait été communiquée,
conformément aux usages, à toutes les chancelleries. Le vendredi matin,
24, le comte Szecsen de Temerin, ambassadeur d'Autriche-Hongrie, l'avait
remise à M. Bienvenu-Martin, chargé, en l'absence de M. Viviani, qui
accompagnait en Russie le chef de l'État, de l'intérim du ministère
des Affaires étrangères. La diplomatie, fort émue de la grave crise si
inopinément ouverte, s'était aussitôt préoccupée d'y faire face.
La première question qu'elle se posa fut de savoir quelle allait
être l'attitude de la Russie, protectrice des peuples slaves et plus
particulièrement bienveillante à la Serbie.
La grande nation amie ne faillit pas à son devoir tutélaire. Dans
l'espérance qu'un peu de temps gagné permettrait peut-être une
intervention collective des puissances, elle demandait tout d'abord au
gouvernement impérial et royal de prolonger de deux jours le délai qu'il
avait donné à la Serbie pour répondre à sa note. Vaine tentative, on
l'a vu: la résolution agressive de l'Autriche frappait d'avance
d'impuissance toute démarche amicale.
Une seule influence, évidemment, pouvait être efficace: celle de
l'Allemagne.
Mais, dès le début du conflit, le gouvernement germanique avait pris
une attitude qui ne permettait guère de compter, de sa part, sur une
intervention modératrice.
Le 21 juillet, en effet, M. de Schoen, ambassadeur allemand à Paris, se
présentait au quai d'Orsay et donnait lecture au ministre intérimaire
des Affaires étrangères, en présence de M. Philippe Berthelot, directeur
des affaires politiques, d'une note fort ambiguë, dont les explications
ultérieures n'ont pas franchement établi le caractère. Il y était
indiqué que le débat devait rester localisé entre Vienne et Belgrade et
ne pas devenir une question d'alliances; que, s'il en était autrement,
on pourrait redouter les conséquences les plus graves.
Ces conséquences, on les voit clairement. Si, dans le cas d'hostilités,
la Russie intervenait, l'Allemagne apportait son appui à son alliée,--et
la France, l'Angleterre, l'Italie, se trouvaient entraînées dans la plus
effroyable des guerres: Triple-Entente contre Triple-Alliance.
Cependant, le lendemain, on venait nous affirmer, de Berlin, dans un
communiqué officieux, qu'il n'y avait pas eu accord préalable entre
l'Autriche et l'Allemagne et que celle-ci n'avait connu la note de son
alliée que par sa publication.
Dans ces conjonctures inquiétantes, aucun des gouvernements--réserve
faite, peut-être, pour le gouvernement autrichien--n'avait perdu son
sang-froid. Chacun d'eux se bornait à prendre des mesures de sécurité et
de conservation.
D'abord, le gouvernement serbe--à la tête duquel est, depuis quelques
semaines, le prince héritier, le roi Pierre, fatigué, ayant dû se
résigner à prendre quelque repos--le gouvernement serbe, abandonnant
Belgrade, indéfendable, se retirait, dès lundi, à Nisch, d'où il
mobilisait l'armée nationale.
Ses amis, ses alliés des récentes guerres, à peine remis des rudes
saignées qu'ils ont subies, l'héroïque petit Montenegro, la Grèce,
se rangeaient sans l'ombre d'une hésitation à ses côtés. La Roumanie
affirmait sa volonté de voir, respecter le traité de Bucarest. L'Italie,
l'Allemagne prenaient aussi leurs précautions.
Mais les puissances de la Triple-Entente ne demeuraient point en reste.
La Russie, très calme, très maîtresse d'elle-même, après avoir donné à
la Serbie les meilleurs conseils, la Russie, où les grèves s'étaient
éteintes au souffle froid venu de l'Occident, où la foule s'exaltait
pour la lutte, s'apprêtait à mobiliser quatre arrondissements
militaires, soit quatorze corps d'armée. L'Angleterre, dont la flotte,
toute sur pied de guerre, venait précisément d'être passée en revue par
le roi George, la maintenait mobilisée,--et, après avoir préconisé sans
fruit la réunion d'une conférence internationale, affirmait d'un mot sa
solidarité complète avec les deux nations amies.
Chez nous, nulle émotion inquiétante,--car il faut dédaigner dans
nos comptes quelques vagues remous de l'écume des faubourgs. De la
confiance, de l'espoir, une magnifique sérénité, le plus parfait état
d'esprit qu'on pût souhaiter.
Comme nous le disons d'autre part, M. Raymond Poincaré avait décidé,
dans la nuit de dimanche à lundi, de faire route directement vers les
côtes de France, où son retour était impatiemment attendu. Il arrivait
mercredi matin, à Dunkerque, un peu retardé par le brouillard, après
avoir presque failli croiser, dans les Belts, l'empereur allemand, sur
son yacht, revenant précipitamment, lui aussi, de sa croisière dans les
eaux de Norvège. Et l'accueil qui lui fut fait, ces acclamations où son
nom se mêlait aux cris de «Vive l'alliance!
Vive l'armée! Vive la France!» sans qu'une voix discordante s'élevât sur
son passage auront assez éloquemment exprimé au Président le sentiment
de Paris, où bat, ardent, le coeur de la Patrie.
Pourtant, la veille, le mardi 28 juillet, le comte Berchtold, au nom
de l'Autriche, avait notifié aux puissances «l'état de guerre» avec la
Serbie, et, tout aussitôt les hostilités commençaient, entraînant comme
conséquences, dans les différents pays intéressés, une série de mesures
sur lesquelles un secret complet est gardé.
Est-ce le début du conflit «localisé» dont parlait la note communiquée
par M. de Schoen au quai d'Orsay, ou faut-il, selon les termes de cette
note, redouter «le conséquences les plus graves» dont elle menaçait?
C'est l'énigme de cette heure inquiétante.