en courant la friche, arriva à la clôture du champ de blé, trop élevée
en cet endroit pour être franchie, la côtoya un instant, et, apercevant
enfin une ouverture garnie de ramées, s'y élança; mais je l'entendis
jeter un cri de douleur et je le vis s'abattre: il avait rencontré la
faulx cachée sous les feuilles pour la _passée_ des sangliers.
Les deux gardes, qui arrivaient et qui avaient vu comme moi l'accident,
accoururent pour m'aider à relever l'Alsacien. Moser était couvert de
sang, mais il ne parut point s'en préoccuper.
--Vite, vite, au braconnier! balbutia-t-il en montrant la direction dans
laquelle fuyait _Bon-Affût_.
Après un moment d'hésitation, les gardes se précipitèrent à la poursuite
d'Antoine, tandis que Moser s'aidait du talus pour se redresser et les
suivre du regard.
Je voulus en vain savoir s'il était dangereusement atteint; étanchant
machinalement avec son mouchoir le sang qui coulait de ses mains et de
sa poitrine, il ne semblait s'occuper que du braconnier. Dès que
celui-ci s'était vu découvert, il n'avait plus songé à se cacher dans
les blés et courait à travers les sillons; il s'efforçait de gagner le
bois, poursuivi par les forestiers. L'intervalle qui le séparait d'eux
s'agrandissait de plus en plus, et il était évident qu'il allait leur
échapper, lorsqu'à la dernière clôture il se trouva inopinément en face
d'une troupe de _boisiers_ qui l'entourèrent et le saisirent.
Aux cris qui l'avertissaient de cette capture, Moser fit un geste de
triomphe, et, à bout de forces, se laissa glisser au pied du fossé.
Un quart d'heure après, tout le monde était réuni devant la ferme du
père Louroux. On attelait une charrette pour le forestier, dont on avait
pansé les blessures. A quelques pas, au milieu d'un cercle formé par les
_boisiers_, se tenaient _Bon-Affût_ et Bruno. Ils avaient les mains
liées et étaient appuyés à un petit mur d'enclos. Louise, assise un peu
plus loin, sanglotait, la tête sur ses genoux. Je m'approchai pour
donner quelques encouragements aux prisonniers; mais le braconnier,
longtemps silencieux, venait d'adresser la parole à la jeune pastoure:
il parlait en breton, afin de n'être pas compris de ceux qui les
entouraient.
--Ne pleure pas, chère créature, disait-il d'une voix très douce:
oublies-tu qu'il y a ici un mauvais coeur jaloux qui boit tes larmes
comme une eau de source?
Son oeil indiquait Michelle, qui les regardait de loin avec une
expression de joie troublée; mais la pastoure ne parut point prendre
garde à l'espèce d'avantage qu'elle donnait à sa rivale: le malheur de
ses deux amis l'occupait uniquement.
--En prison! vous, en prison! mes pauvres gens! reprit-elle les mains
pressées l'une contre l'autre.
--Le garçon n'y sera pas longtemps, vu qu'on ne trouvera rien contre
lui.
--Mais vous, cher homme, dit la Louison en regardant _Bon-Affût_ avec
une tendresse filiale, qu'allez-vous devenir quand il n'y aura plus de
feuilles sur votre tête, que vous ne pourrez plus respirer _au coeur
de l'air_, et qu'il faudra rester nuit et jour entre des murailles?
Le front du braconnier s'obscurcit.
--Oui ce sera une dure épreuve, dit-il sourdement.
--Laissez-moi vous suivre au moins, vieil Antoine, reprit vivement
Louison; peut-être qu'ils me permettront de demeurer avec vous, et, si
c'est défendu, je pourrai rester à la porte de votre prison, je
chanterai pour vous avertir que je suis là; j'irai prier les juges
qu'ils vous laissent partir.
--Pauvre innocente! interrompit _Bon-Affût_, qu'est-ce qu'on dirait ici,
et comment vivrais-tu là-bas?
--Ici on dirait que je vous sers comme mon vrai père, répliqua la
pastoure, vous savez qu'on le dit déjà, et, pour vivre là-bas, je
travaillerais, ou, s'il n'y a pas d'ouvrage pour moi, eh bien! je
m'asseoirais au coin de la prison, et quand il passerait de bonnes âmes,
elles verraient que j'ai faim et elles me secourraient pour l'amour du
Christ!
Un sourire attendri passa sur le visage du braconnier; il regarda avec
complaisance la petite paysanne, dont le charmant visage était tourné
vers lui.
--Tu as bon coeur, la Louison, dit-il, mais il faut que tu restes à la
Magdeleine; je le veux. Il n'est pas bon que les jeunes filles soient
par les chemins, demandant secours à ceux qui passent. S'il y en a qui
donnent au nom du Christ, comme tu dis, il y en a aussi qui veulent
prendre au nom du diable. Demeure ici; Bruno reviendra avant qu'il soit
longtemps, et moi plus tard.
La pastoure voulut insister.
--C'est dit, entends-tu bien? ajouta le braconnier d'un ton impérieux.
Louison joignit les mains et baissa la tête.
--On fera selon votre désir, dit-elle avec une résignation presque
craintive.
Il y eut un assez long silence; Bruno l'interrompit en annonçant à
demi-voix qu'on allait partir. Les gardes venaient, en effet, de placer
Moser dans la charrette et reprenaient leurs fusils. La pastoure se jeta
au cou de _Bon-Affût_ en sanglottant. Le courage de celui-ci parut
fléchir: il devint très pâle, tout son corps tremblait, et il fut obligé
de s'asseoir; mais ce ne fut que l'émotion d'un instant. Il se releva
presque aussitôt.
--Allons, Dieu vous gardera, pauvre fille, dit-il en retenant avec peine
ses sanglots, ne pleurez pas, vous donneriez occasion de parler aux
mauvaises gens... Embrassez-la, Bruno..... et maintenant en voilà assez.
Du courage, mes enfants, nous reviendrons quand il plaira à Dieu!
Puis, comme s'il se ravisait:
--Encore un mot, la Louison, ajouta-t-il plus bas; vous savez où est la
_Mare-aux-Aspics_, vous connaissez le trou de la _verdaude_; j'ai caché
au fond sept pièces de six livres, qui sont toutes mes économies: je
voulais en avoir dix pour le jour où Bruno et vous seriez revenus
ensemble de l'église. Tant que j'aurai chance de compléter la somme, n'y
touchez pas; mais, si on vous dit que je n'ai plus besoin que de
prières, alors prenez l'héritage; la _verdaude_ vous connaît comme moi,
et vous laissera faire.
A ces mots, il embrassa de nouveau la jeune paysanne, dont les sanglots
redoublaient malgré elle.
Je me décidai à intervenir.
--Rassurez-vous, ma bonne créature, lui dis-je en breton, vos deux amis
reviendront bientôt.
--Monsieur parle _blohik_[17]! s'écria le braconnier; alors il a tout
entendu!....
[Note 17: Dialecte breton de l'évêché de Vannes.]
--Mais il n'abusera de rien, ajoutai-je rapidement, car il part aussi
tout à l'heure et vous rejoindra demain à Savenay, où il espère bien que
sa déposition vous justifiera complétement.
--Que Dieu vous en récompense! répondirent en même temps Bruno et la
pastoure.
Nous ne pûmes en dire davantage, car les gardes arrivaient. Ils firent
signe aux prisonniers, qui allèrent se placer derrière la charrette, et
la petite escorte se mit en marche.
En passant, Moser me salua. Il avait sur son visage défait et dans ses
yeux enfiévrés une expression de joie farouche. A le voir si faible et
si pâle conduire en triomphe ces deux hommes pleins de vigueur, je me
rappelai involontairement Richelieu à l'agonie, traînant à sa suite de
Thou et Cinq-Mars. Les _boisiers_ regardaient, groupés à l'entrée de
l'aire, et Louison, debout sur le petit mur, adressait de loin des
signes d'adieu aux prisonniers; mais tout-à-coup elle poussa une
exclamation, se retourna vers moi et se rassit en pleurant. La charrette
et ceux qui la suivaient venaient de disparaître sous l'ombre des
_rabines_.
Je ne pus arriver à Savenay que le surlendemain; mais je me rendis
aussitôt chez le magistrat chargé d'instruire l'affaire de Bruno et du
braconnier. Mes explications suffirent pour dissiper tous les soupçons
d'incendie et pour faire rendre la liberté au jeune coureur de bois.
Quant à son compagnon, il avait trop de vieux comptes à régler avec les
forestiers pour que je pusse obtenir son élargissement avant mon départ;
mais j'avais heureusement retrouvé à Savenay un ancien condisciple,
devenu avoué, qui me promit de surveiller son affaire et de l'assister
au besoin. J'appris effectivement, assez longtemps après mon excursion
chez les _boisiers_, que l'avoué de Savenay avait réussi à tirer
_Bon-Affût_ de prison au bout de quelques semaines, et qu'il l'avait
placé sur le domaine de Carheil, où l'ancien braconnier était devenu le
modèle des gardes-chasse. On m'assura même que ce dernier allait se
trouver de nouveau réuni au _chercheur de miel_, récemment gagé comme
terrassier-planteur, et qui devait le rejoindre, après la sève d'août,
avec la pastoure de la Magdeleine, que les gens du _couvert_ appelaient
par avance Louison Bruno.
HUITIÈME RÉCIT.
LA GROAC'H.
J'étais parti de Pontrieux fort tard, prenant un chemin de traverse que
j'avais autrefois parcouru et qui, selon mon calcul, devait me permettre
d'atteindre Tréguier avant la fin du jour; mais je m'aperçus bientôt que
mes souvenirs m'avaient trompé. La nuit me surprit au tiers du voyage,
et je commençai à craindre de m'égarer au milieu de ces routes
entrelacées que l'obscurité rendait plus difficiles à reconnaître. Pour
comble d'embarras, le vent s'éleva et la neige se mit à tomber.
Je venais justement d'atteindre un plateau couvert de bruyères que
l'orage balayait sans obstacle et où on eût en vain cherché un abri.
Enveloppé dans mon caban de peau de chèvre, la tête basse et le corps
penché pour lutter contre le vent, je suivais avec peine le sentier
inégal. De quelque côté que mon regard se tournât, il n'apercevait qu'un
nuage blanchâtre et mobile qui confondait la terre avec le ciel. Par
intervalle pourtant la tempête semblait s'arrêter; le vent se taisait,
on entendait retentir au loin des rumeurs de cascade, ou quelques
hurlements plaintifs de loups affamés; puis la rafale s'élevait de
nouveau, grandissait, grondait, et tout allait se perdre dans un immense
rugissement.
J'avais d'abord lutté avec une sorte de plaisir orgueilleux contre ces
tourbillons qui se succédaient comme des vagues; mais insensiblement, la
fatigue et le froid amortissaient mon ardeur, et je commençai à chercher
autour de moi les moyens de me procurer un abri.
Par bonheur, le sentier que j'avais suivi jusqu'alors ne tarda point à
descendre et à s'enfoncer dans une gorge étroite. Quelques arbres
dépouillés montrèrent, devant moi, leurs silhouettes confuses, et, à
mesure que je m'en approchais, l'orage semblait s'éloigner. Enfin, je me
trouvai à l'entrée d'une coulée où ses sifflements assourdis par les
montagnes n'arrivaient plus que comme un écho, et où la neige tombait
moins pressée.
Je relevai la tête, heureux de pouvoir respirer à l'aise.
Je savais d'ailleurs, par expérience, que le vallon annonçait
immanquablement des habitations. Un lavoir, un four isolé, me
confirmèrent bientôt dans cette espérance, et, au bout de quelques pas,
j'aperçus un hameau composé d'une douzaine de chaumières.
La première, dont je m'approchai, était obscure et vide; mais dirigé par
un bruit de voix, j'en gagnai une autre bâtie à l'écart, et, poussant la
porte, je me trouvai au milieu d'une _filerie_ bretonne[18].
[Note 18: Réunion des femmes qui veillent en filant.]
Une douzaine de femmes, accroupies sur leurs talons, autour d'un foyer
où brillait une flambée d'ajoncs, tournaient leurs fuseaux en causant et
en chantant. Quelques enfants, couchés à leurs pieds, s'étaient
endormis, et une jeune mère, assise au coin le plus reculé de l'âtre,
allaitait un nouveau-né en murmurant, à demi-voix, un air de nourrice.
A mon entrée, toutes se détournèrent. Je m'étais arrêté sur le seuil
pour secouer la neige dont j'étais couvert, et je déposai mon bâton près
de la porte selon l'usage. La maîtresse de la maison comprit que je
demandais un abri.
--Bénédiction de Dieu à ceux qui sont ici, dis-je en m'avançant à sa
rencontre.
--Et à vous! répliqua-t-elle avec le laconisme armoricain.
--Il y a un drap mortuaire sur la lande, et les loups eux-mêmes ne
retrouveraient pas leur chemin.
--Les maisons ont été faites pour les chrétiens.
En prononçant ces mots, la paysanne me montrait du geste le foyer.
Toutes les fileuses s'écartèrent pour m'engager à approcher, et j'allai
prendre place près de la jeune mère, tandis que la maîtresse du logis
jetait sur le feu une brassée de ronces desséchées.
Il y eut un assez long silence, les lois de l'hospitalité bretonne
défendant d'adresser des questions à un hôte avant qu'il n'ait parlé
lui-même. Je demandai enfin si Tréguier était encore loin.
A trois lieues et quelques _sifflées_, répondit la paysanne; mais les
rivières sont débordées et la route dangereuse sans guide.
--Un de vos hommes ne pourrait-il m'en servir?
--Les hommes d'ici sont partis pour Terre-Neuve sur le navire le
_Saint-Pierre_.
--Quoi, tous?
--Tous, notre _maître_[19] sait bien que ceux de la même paroisse
embarquent ensemble quand ils le peuvent.
[Note 19: Les paysans bretons appellent les bourgeois _mon maître_.]
--Et vous les attendez?
--Chaque jour.
--Oui, oui, reprit une des fileuses, en soupirant, que Dieu les protège!
Les autres navires sont de retour à Bréhat, à Saint-Brieuc, et partout,
il n'y a que le _Saint-Pierre_ en retard......
--Et pourtant, continua une seconde femme avec intention, il est temps
que les hommes reviennent.
--Pourquoi cela? demandai-je.
Elle me montra du doigt la paysanne qui était assise devant moi sur
l'âtre.
--Demandez à Dinah combien il lui reste de boisseaux d'orge dans sa
huche? dit-elle.
La jeune Bretonne rougit.
--Sans compter, ajouta la maîtresse de la maison, qu'elle me doit autant
de mesures de lait que son enfant a de jours.
--Et que le propriétaire de la maison a menacé hier de faire vendre chez
elle, ajouta une troisième.
--Aussi, reprit celle qui avait parlé la première, je lui ai conseillé
de demander à Dieu que les matelots du _Saint-Pierre_ aient fait bonne
pêche pour avoir double part!
--Je demande seulement à Dieu qu'il ramène Joan, dit la paysanne, en
serrant son nourrisson contre son sein.
Je fus frappé de l'accent triste, passionné et profond avec lequel ces
mots avaient été prononcés, et je me tournai vers Dinah pour la
regarder. C'était une femme de vingt-quatre ans au plus, dont la beauté
avait quelque chose de mâle et de doux à la fois. La taille droite, le
front haut, ses pieds nus hardiment appuyés sur la pierre de l'âtre,
elle soutenait d'un bras l'enfant qui s'était endormi sur son sein,
tandis que son autre main retombait immobile. Il y avait dans les lignes
souples mais fièrement dessinées de son visage, dans ses lèvres
entr'ouvertes, dans ses yeux noirs, toujours prêts à se baisser, je ne
sais quelle fierté effarouchée que tempérait pourtant visiblement une
bienveillance caressante.
Au bout d'un instant, elle s'aperçut que je l'observais et détourna la
tête avec embarras. Mais pendant l'examen auquel je m'étais livré, la
conversation avait continué entre les fileuses, et chacune d'elles
parlait de ce qu'elle devait faire quand le _Saint-Pierre_ serait de
retour.
--J'irai à la ville et je mangerai une fois du pain de froment à ma
faim, disait l'une.
--Mon frère m'a promis une bague d'argent de trente _blancs_, ajoutait
une autre.
--Moi, j'achèterai une messe pour l'âme de ma mère.
--Moi, j'irai au pardon de Sainte-Anne.
--Et vous, Dinah? demandai-je à la paysanne, que ferez-vous quand Joan
sera de retour?
--Je mettrai son enfant dans ses bras et je resterai avec eux, me
répondit-elle en rougissant.
Dans ce moment, la vache noire qui se trouvait au fond de la cabane,
avança la tête par-dessus la claie qui nous séparait d'elle et fit
entendre un meuglement.
--Il y a quelqu'un près du seuil, dit la maîtresse de la maison.
Elle n'avait point achevé qu'un coup brusque ébranla la porte, et qu'une
voix rude se fit entendre au dehors.
--Y a-t-il place pour les pauvres dans cette maison? demanda-t-elle.
--Anaïk Timor! s'écrièrent toutes les femmes.
--Anaïk! répéta Dinah, en rapprochant son enfant de son sein par un
mouvement involontaire.
--Qu'est-ce donc? demandai-je.
--Une mendiante qui voit clair dans l'avenir, et qui jette des sorts,
ajouta la maîtresse de la cabane.
--Y a-t-il place pour les pauvres dans cette maison? répéta la voix d'un
accent d'impatience.
--Laissez-la entrer, ou elle nous fera arriver malheur, fit observer
Dinah.
Une fileuse alla ouvrir la porte, et Anaïk Timor parut.
C'était une vieille femme, de petite taille, et dont les vêtements en
lambeaux laissaient voir en partie les membres maigres. Elle portait sur
l'épaule un bissac de toile rousse d'où sortait le goulot d'une
bouteille, et tenait de l'autre main un bâton d'épines durci au feu. La
neige, qui s'était arrêtée dans les déchirures de ses vêtements
souillés, semblait en tacheter la couleur sombre, et quelques mèches de
cheveux gris, hérissés par le givre, pendaient en glaçons le long de ses
joues creusées. Son oeil gris avait cette expression âpre et pourtant
flottante que donne la folie ou l'ivresse.
Elle s'arrêta au milieu de la chambre et se secoua avec un sourd
grognement.
--On a bien de la peine à recevoir la vieille Timor, dit-elle, en
promenant autour d'elle un regard mécontent; on la laisse frapper sans
répondre.
--Personne ne vous attendait, répliqua la maîtresse avec quelque
embarras.
--Non....... on ne m'attend jamais, moi, grommela Anaïk; qu'importe à
ceux qui ont chaud près du foyer que les autres aient froid hors du
seuil! Mais il faut prendre garde; tout le monde aura son tour!......
Bien que je connusse les priviléges accordés aux mendiants de nos
campagnes, et que je fusse accoutumé à les voir, une fois admis, traiter
les maîtres de la maison sur un pied d'égalité, je m'étonnai du ton
impérieux et presque menaçant de la vieille femme. Tout en grondant elle
s'était déchargée de son bissac. Après l'avoir déposé dans un coin, elle
fit quelques pas vers l'âtre et m'aperçut.
--Ah! il y a ici un gentilhomme[20], dit-elle en s'arrêtant court et
fixant sur moi son regard perçant; un gentilhomme qui porte de la toile
fine...... qui a une montre... Jann aussi en avait une.... et des
anneaux d'or aux oreilles.... et des souliers à rubans! Quand Jann
vivait, la vieille Timor n'avait pas besoin de frapper aux portes avec
un bâton de mendiante! Mais il est allé rejoindre son père et ses
soeurs.... Alors tout le monde a pu marcher sur la tête de la veuve
qui avait descendu en terre son dernier fils.
[Note 20: Les Bretons donnent ce nom à tous les citadins
(_Tud-Gentil_).]
Et elle se mit à chantonner inintelligiblement les couplets connus de la
peste d'Elliant.
«J'avais neuf fils que j'avais mis au monde et voilà que la
mort est venue me les prendre.
»Me les prendre sur le seuil de notre porte, et je n'ai
personne pour me donner une goutte d'eau.»
Tout en murmurant ce chant, elle s'était agenouillée sur la pierre du
foyer, et elle étendait ses mains de squelette devant la flamme dont les
lueurs mourantes faisaient scintiller le givre sur sa chevelure. Ses
yeux hagards, qui erraient autour d'elle, s'arrêtèrent sur Dinah, et un
éclair haineux traversa tous ses traits.
--Ah! te voilà, oeil de corbeau, reprit-elle; pourquoi viens-tu avec
d'honnêtes gens, toi, la fille d'un cordier.
Je regardai la jeune paysanne qui pâlit.
Ces mots de _fille de cordier_ m'expliquaient la timidité de Dinah, et
la vague malveillance qui semblait l'entourer. Elle appartenait à cette
race maudite de _kacouss_ contre laquelle s'élevait encore en Bretagne
le préjugé populaire.
--Tu es fière, reprit Anaïk, parce qu'un jeune homme de la paroisse a
bien voulu de toi; parce que tu as un enfant qui grandit... Moi aussi,
j'ai eu un mari, des enfants!!!! Mais attends un peu! Voilà un an que je
t'ai prédit de mauvais jours....
--Pourquoi me voulez-vous du mal, Timor? demanda Dinah d'un ton doux et
craintif.
--Pourquoi! s'écria la vieille; tu me demandes pourquoi? ton mari ne
m'a-t-il pas chassée de sa maison?
--Parce que vos injures me faisaient pleurer.
--Des injures, répéta Anaïk; je t'appelais FILLE DE CORDIER! N'est-ce
pas la vérité?.. Et cependant Joan a dit que j'étais ivre! il m'a
menacée! oui, il a menacé la vieille Timor!... Ah! ah! ah!--Il y en a
qui croient pouvoir mettre le pied sur la vipère, mais la vipère sait
mordre. Une heure viendra où je serai vengée de tous ceux qui m'ont en
mépris... et qui m'ont fait attendre à la porte.... Oui, oui, les gens
d'ici ne seront pas toujours aussi fiers, c'est de Tréguier que leur
viendra le malheur.
--De Tréguier, répéta vivement Dinah, avez-vous vu quelqu'un qui en
arrivait?
--Moi, répliqua la mendiante.
--Quoi! cette nuit?
--Tout à l'heure.
--Et vous avez appris quelque nouvelle?
--Il est arrivé un navire.
--Le _Saint-Pierre_! s'écrièrent toutes les voix.
Anaïk promena autour d'elle un regard méchant et éclata de rire.
--Non, dit-elle, un navire de _Saxons_[21].
[Note 21: Nom que les Bretons donnent aux Anglais.]
Les fileuses poussèrent une exclamation de désappointement.
--Dieu confonde les païens de l'île, dit l'une d'elles avec dépit, j'ai
cru que c'étaient nos gens.
--Les Saxons aussi viennent de Terre-Neuve, fit observer Timor.
--Apportaient-ils des nouvelles du _Saint-Pierre_, demanda Dinah,
inquiète du sourire fauve de la mendiante.
Celle-ci ne parut pas avoir entendu.
--Ils sont descendus chez Mareck pour boire, et comme le capitaine
parlait français, je l'ai entendu.
--Et que disait-il?
--Il parlait de glaces grosses comme des montagnes qui flottaient sur
les mers de là-bas, et qui brisaient les vaisseaux.
--Il en a vu?
--Il en a vu.
--Et il a entendu parler de naufrages?
--Non, mais en revenant, il a trouvé des débris que l'eau emportait.
--Des débris de navires?
--Et sur une des planches il y avait écrit: Le _Saint-Pierre_.
L'annonce d'Anaïk Timor fut un coup de foudre. Les fileuses laissèrent
tomber leurs fuseaux.
--Le _Saint-Pierre_! répétèrent toutes les voix; il a dit le
_Saint-Pierre_?
--De Tréguier.
--Vous avez bien entendu?.... Vous êtes sûre?
--Sûre.
Des cris de désespoir éclatèrent. J'avais été saisi comme elles par
cette subite nouvelle; mais le sourire de la vieille mendiante me mit en
défiance.
--Ne la croyez pas, m'écriai-je; elle veut vous épouvanter... elle est
ivre.
Et m'adressant à Timor:
--Tu n'as point vu de capitaine anglais, lui dis-je; on ne t'a point dit
que le _Saint-Pierre_ avait fait naufrage; tu mens, méchante _groac'h_.
A ce nom, par lequel on désigne en Bretagne la pire espèce des
sorcières, les yeux de la mendiante étincelèrent et elle se redressa
avec un grondement sauvage.
--Ah! oui dà, s'écria-t-elle en frappant du pied contre l'âtre..... Ah!
c'est comme cela que le gentilhomme parle à la vieille Anaïk! je mens,
je suis ivre! eh bien! que les femmes d'ici consultent les
avertissements! qu'elles écoutent si l'eau de la mer ne tombe pas goutte
à goutte au pied de leur lit; que celles qui ont cassé le pain blanc des
Rois regardent si la part de l'absent ne s'est point gâtée[22].... Ah!
Timor est une _Groac'h_..... C'est bon, c'est bon! Dieu répondra au
gentilhomme et aux femmes de Loc-Evar; Dieu a des intersignes, et les
noyés sauront parler....
[Note 22: Présages qui, aux yeux des Bretons, annoncent la mort des
absents.]
--Ecoutez, interrompit Dinah, qui s'était levée pâle et les traits
bouleversés.
Nous prêtâmes l'oreille, un chant venait de s'élever à travers les
éclats de la tempête.
Il devint bientôt plus distinct, plus rapproché, et, le vent ayant fait
une pause, nous pûmes distinguer des voix qui répétaient le _Cantique
des âmes_.
«Frères, parents, amis, au nom de Dieu, écoutez-nous,
secourez-nous, au nom de Dieu, s'il est encore de la pitié dans
le monde.
»Tous ceux que nous avons nourris nous ont depuis longtemps
oubliés; ceux que nous avons aimés nous ont sans pitié
délaissés.
»Vous reposez là mollement; les pauvres âmes sont bien mal;
vous dormez d'un profond sommeil, les pauvres âmes veillent
dans la souffrance.
»Nous sommes dans les flammes et l'angoisse; feu sur nos têtes,
feu sous nos pieds; flammes en haut, flammes en bas; priez pour
les âmes[23].»
[Note 23: Voir les _Derniers Bretons_ et le _Barzas-Breis_, où se
trouve ce chant.]