J'avançais avec difficulté sur un terrain marécageux, où le pied

glissait à chaque pas. La clarté stellaire donnait à l'ensemble de la

futaie je ne sais quel aspect chimérique; tantôt des lueurs filtrant à

travers l'ombrage couraient devant moi sur l'herbe fine à la manière des

follets, tantôt de vieux arbres desséchés se dressaient aux angles des

_bouées_ comme des fantômes qui agitaient à la brise leurs linceuls de

lierre. Mille rumeurs couraient dans l'air, des cris sans nom sortaient

des tannières creusées sous les racines, des soupirs étouffés

descendaient du haut des cimes; on sentait vivre autour de soi un monde

inconnu et invisible.

Le cor avait cessé de retentir; mais depuis quelque temps il me semblait

entendre, au milieu des murmures de la nuit, un bruit de pas que

trahissait de plus en plus le craquement des branches mortes et des

glands desséchés. Enfin, à l'entrée d'un _placis_, j'aperçus

distinctement une ombre tenant à la main une trompe de chasse: elle

émergeait comme moi de l'obscurité, et entrait dans l'espace éclairé. Au

léger cri que je laissai échapper, elle se retourna de mon côté, puis

s'élança vers le centre du _placis_, où elle disparut derrière un

obstacle que je pris d'abord pour un rocher; mais en approchant, je

reconnus un chêne gigantesque, dont le tronc vermoulu avait fait

jaillir, à quelques pieds de terre, un taillis de rameaux. Après avoir

vainement tourné autour du colosse sans pouvoir atteindre l'ombre

fuyante, je revins brusquement sur mes pas, et je me trouvai en face du

porteur de trompe, qui n'était autre que Bruno.

En me reconnaissant, il parut plus surpris qu'effrayé; mais j'étais un

peu en colère de l'émotion que la plaisanterie m'avait causée, et je lui

mis la main au collet.

--Parbleu! je tiens cette fois le _mau-piqueur_! m'écriai-je, et je veux

le faire connaître aux gens de la _coupe_.

--Au nom du Christ! ne le faites pas, Monsieur, interrompit le chercheur

de miel d'une voix troublée, ce serait me perdre à jamais.... et

d'autres avec moi.

--Qui cela? demandai-je.

Il hésita.

--Notre musique ne porte dommage à personne, reprit-il en évitant de

répondre, nous avons seulement voulu faire causer les gens...

Un coup de feu l'interrompit; il s'arrêta court d'un air déconcerté.

--Voici qui vous donne un démenti, maître Bruno, répliquai-je.

--Ce sont les gardes qui tirent en rentrant, balbutia le jeune garçon.

--Les gardes suivent une direction opposée, repris-je, et je gage que

les gens qui ont entendu parler les fusils de la forêt reconnaîtraient

plutôt la voix de celui de _Bon-Affût_.

Bruno me regarda.

--Ah! il faut que quelqu'un ait averti Monsieur, s'écria-t-il; il

n'aurait pu avoir tout seul une pareille idée. Mais Monsieur ne voudrait

point faire de peine à un pauvre homme....

--D'autant que je sais à qui il destine la chasse, répliquai-je.

Et je lui racontai comment j'avais entendu la promesse faite à la

Louison par le braconnier; je lui annonçai en même temps que Moser était

dans la forêt avec ses gardes. Un peu effrayé pour _Bon-Affût_, qui se

croyait à l'abri de toute poursuite grâce à son stratagème, Bruno voulut

aller l'avertir: j'avais perdu mon orientation à travers les _bouées_,

et, dans la crainte de m'égarer de plus en plus, je me décidai à le

suivre.

Le chasseur d'abeilles ne prit ni par les avenues, ni par les sentiers;

il coupa droit vers le lit d'un ruisseau desséché que nous longeâmes

quelque temps sans bruit sur une jonchée de feuilles humides et cachées

par les touffes de coudriers. Nous atteignîmes ainsi un _gîte_ très

fourré où le braconnier venait également d'arriver avec un chevreuil.

Bruno lui expliqua rapidement notre rencontre et la présence de

forestiers dans le bois. J'indiquai le plus exactement qu'il me fut

possible la direction que je leur avais vu prendre et le carrefour où

ils m'avaient donné rendez-vous. Le chercheur de miel fit observer que

leur route devait les éloigner de nous.

--S'ils la suivent! objecta _Bon-Affût_; mais ils auront entendu, comme

Monsieur, ma canardière chanter sous le _couvert_: en se dirigeant sur

le son, ils vont arriver par la _rabine_ de la Hubiais, et avant dix

minutes nous les aurons sur nos talons. Le plus sage est de tourner vers

la brande et de filer par la clairière de la _petite Fougeace_.

A ces mots, sans attendre notre réponse, il reprit le chevreuil dont

Bruno avait lié les pieds, le jeta sur son épaule et se mit en marche.

Au sortir du fourré s'ouvrait une vaste bruyère sans ombrages, dans

laquelle il fallut s'engager. Toutes les étoiles avaient disparu du

ciel; un vent froid s'était élevé; on apercevait à travers la brume

nocturne les lisières de la forêt, qui semblait ourler la brande d'un

pli plus sombre, et d'où sortait la triste rumeur du vent dans les

feuilles. De temps en temps retentissaient dans la nuit des cris de

loups affamés auxquels répondaient, comme un écho, les hurlements des

chiens dans les villages. _Bon-Affût_ rentra enfin sous le _couvert_,

et, après avoir traversé une jeune _vente_, tourna vers la clairière de

la _Fougeace_. Nous commencions à côtoyer le long étang qui la ferme à

gauche, quand une grande clarté nous apparut de l'autre côté dans les

arbres. Des vapeurs lumineuses montaient sous les voûtes de verdure,

puis disparaissaient derrière les tourbillons d'une fumée blanchâtre que

pailletaient des étincelles.

--Le feu! s'écria _Bon-Affût_, le feu est à la futaie!

Et il courut avec nous vers la clairière. Nous vîmes alors que

l'incendie n'avait encore gagné que les lisières. Le feu allait de

buisson en buisson jusqu'au pied des grands arbres, dont il effleurait

les troncs noueux. _Bon-Affût_ s'était arrêté les deux mains appuyées

sur son fusil.

--Encore quelque vacher du diable qui aura allumé une bourrée aux bords

des traînes! dit-il. Si on ne débarrasse point la forêt de ces fainéans,

nous n'aurons bientôt plus que des _bois-arcis_.

--Sans compter que c'est nous autres qu'on accuse de tous les dégâts,

fit observer Bruno.

--Le garçon dit pourtant vrai, reprit le braconnier en me regardant.

Demain les gardes assureront que le feu a été mis par les coureurs de

bois, comme si le monde avait coutume de brûler son champ et sa maison!

Je déclarai que le forestier alsacien ne manquerait point en effet de

regarder l'accident comme une nouvelle malice du _mau-piqueur_, et que

celui-ci ferait sagement d'éviter sa rencontre, s'il ne voulait

s'exposer à quelques semaines de retraite forcée dans la prison de

Savenay.

--Moi en prison! interrompit _Bon-Affût_, qui releva sa canardière par

un geste instinctif et menaçant; c'est impossible! j'ai besoin du

_couvert_ pour vivre. En prison! que le diable me torde si je n'en usais

pas les murs avec mes ongles! C'est dans la forêt que j'ai toutes mes

connaissances; faut que j'y reste... pour la _verdaude_... et pour

d'autres encore!.... Mais Monsieur a raison, pas moins; il est inutile

de s'arrêter; d'autant que nous ne pouvons rien contre le feu. Si le

vent reste où il souffle, il n'y a d'ailleurs pas de danger; la forêt se

tiendra bien. Seulement faut rebrousser chemin, vu qu'ici on ne peut

plus passer, et que nous sommes enfermés entre le feu et l'eau.

Nous retournâmes vers l'entrée de la clairière; mais près d'y arriver,

Bruno, qui marchait en avant, revint vivement sur ses pas.

--Qu'y a-t-il? demanda le braconnier en s'arrêtant.

--J'ai vu quelqu'un dans la _foulée_! répliqua le jeune garçon à voix

basse.

Nous reculâmes jusqu'à l'ombre projetée par une touffe de saules qui

bordaient l'étang; mais trop tard pour échapper aux regards de Moser et

des deux gardes, qui venaient de déboucher dans la clairière.

--Nous sommes pris! dit le chasseur d'abeilles en voyant l'Alsacien nous

montrer du doigt.

--Pas encore! murmura _Bon-Affût_ caché derrière le buisson, et dont

j'entendis craquer la batterie.

Les forestiers continuaient à marcher sur nous avec précaution; ils ne

pouvaient avoir aperçu le braconnier, qui, dès le premier instant,

s'était accroupi dans l'ombre. Je fis comprendre rapidement à Bruno que

le seul moyen de dérober la présence de _Bon-Affût_ et d'éviter une

lutte dangereuse était de marcher à leur rencontre. Il se débarrassa à

l'instant de sa trompe de chasse qu'il laissa glisser sur l'herbe près

de _Bon-Affût_, et il s'avança avec moi vers Moser.

Celui-ci m'eut à peine reconnu, que, sans prendre le temps de nous

interroger, il courut examiner l'incendie.

Bien que les flammes ne parussent point devoir s'étendre, il envoya les

deux gardes pour réclamer en toute hâte du secours au campement des

boisiers. Ce fut seulement après leur départ que nous pûmes échanger

quelques explications. Ainsi que le braconnier l'avait prévu, Moser

_était venu au coup de fusil_. Les taillis en feu le confirmèrent dans

ses premiers soupçons.

--Les braconniers sont à l'ouvrage, me dit-il, et, afin d'avoir le

_couvert_ à eux, ils ont voulu effrayer. Heureusement que je suis sevré

depuis trop longtemps pour croire aux contes de nourrice. Dès ma

première tournée, ce matin, j'ai reconnu que la forêt était au pillage;

tout le monde en use comme de son bien. Les troupeaux du Gavre broutent,

en guise d'herbe, les chênes naissants; l'_étrèpe_ des paysans fauche le

reste pour litières; les marchands de glu, en écorchant les houx, font

chaque année pour cent louis de bois mort. Il ne reste déjà plus de

cerfs sous le _couvert_; bientôt on cherchera en vain des chevreuils. Il

est temps d'en finir avec les vagabonds qui moissonnent effrontément

dans le champ du roi.

A ce moment, son regard tomba sur Bruno, qui revenait vers nous après

s'être approché du marais, et il me demanda ce que c'était que ce

compagnon recueilli en chemin. J'expliquai notre rencontre la veille

chez le fermier et tout à l'heure près du _chêne du grand duc_ de

manière à prévenir tout soupçon. Moser voulut lui adresser quelques

questions, mais le chercheur de miel n'eut point l'air de les

comprendre. Un masque de stupidité s'était subitement étendu sur tous

ses traits; à chaque demande du forestier, il éclatait de rire et

répondait longuement par de puériles divagations. Je m'aperçus bientôt

que, pendant qu'il fixait ainsi l'attention de l'Alsacien, ses yeux

fouillaient la nuit vers l'ouverture de la clairière; je suivis leur

direction, et il me sembla distinguer, à travers l'obscurité, une forme

vague qui rampait aux bords de l'étang. Je compris que c'était

_Bon-Affût_ qui gagnait le bois. Bruno ne témoigna aucune intention de

le suivre. Assis sur l'herbe devant le _brûlis_, dont les flammes

commençaient à s'abattre et ne serpentaient plus que dans les

broussailles, il écoutait Moser, qui me développait son plan contre les

maraudeurs de la forêt.

Notre conversation fut interrompue par le retour des gardes,

qu'accompagnait une troupe nombreuse de boisiers. A l'annonce d'un

_brûlis_, tous étaient accourus armés de seaux, de haches et de hoyaux.

Les femmes elles-mêmes avaient suivi pour prêter secours. Le premier

effort les rendit maîtres de l'incendie: la lisière de buissons qui

brûlait encore fut abattue, le terrain nettoyé, et le brasier éteint. Le

dommage avait été peu de chose; mais les boisiers, nourris par

l'exploitation de la forêt, qu'ils regardent comme leur champ, restèrent

émus et irrités de l'inquiétude qu'ils venaient d'éprouver. Tout le

monde demandait à la fois comment le feu avait pris.

--Comment? répéta le forestier; demandez aux vauriens que vous laissez

maîtres du _couvert_, et qui tôt ou tard vous en feront un tas de

cendres! Voilà où conduisent vos histoires de veillée! On vous fait

trembler comme de vieilles femmes avec une fanfare, et pendant ce temps

les braconniers tuent le gibier et mettent le feu aux futaies.

Il y eut parmi les boisiers un mouvement et un échange de réflexions

rapides. Quelques-uns des plus jeunes penchaient évidemment vers

l'opinion de Moser; mais la plupart ne pouvaient échapper ainsi à

l'empire de la tradition.

--Bruno a vu le _mau-piqueur_, disait une femme.

--Nous avons entendu tous la trompe maudite, ajoutait un vieillard.

--Demain, on trouvera par les foulées la trace de la meute avec les

plumes ou le poil du gibier.

--Et puisque le forestier est sorti pendant la chasse, il en aura sa

part.

--Dieu me damne! ceci est une chose que je voudrais voir! s'écria en

riant Moser, qui alla reprendre son fusil posé contre un chêne.

Il s'interrompit tout-à-coup. Une patte de chevreuil était plantée dans

le canon même de la carabine!

Le saisissement fut d'abord général. Les _boisiers_ se montrèrent avec

une surprise effrayée l'envoi du chasseur maudit qui devait être, selon

la tradition, un talisman de malheur; mais après avoir réfléchi un

instant, l'Alsacien se frappa le front, et se tournant de mon côté:

--C'est un tour du jeune drôle que vous avez rencontré près du _chêne au

duc_, s'écria-t-il; il était là tout à l'heure; qu'est-il devenu?

Je cherchai Bruno autour de moi; il avait disparu. Le forestier

s'informait à tout le monde du chemin qu'il avait pu prendre, quand des

femmes qui puisaient de l'eau à l'étang pour éteindre les derniers

brasiers accoururent avec la trompe de chasse cachée par le chercheur de

miel derrière les touffes de saule. Les _boisiers_ la reconnurent

aussitôt pour l'avoir vue aux mains de _Bon-Affût_.

A ce nom, Moser fut frappé d'un trait de lumière. Les renseignements

recueillis depuis son arrivée sur le braconnier ne lui permettaient

point de douter que tout ce qui venait d'arriver ne fût son ouvrage. Le

chasseur d'abeilles lui servait évidemment de compère; tous deux avaient

abusé de la crédulité des gens du _couvert_ en jouant cette comédie du

_mau-piqueur_, et, quand ils s'étaient vus poursuivis, ils avaient mis

le feu au taillis, afin de détourner l'attention.

Malgré la vraisemblance de ces explications, les _boisiers_ eussent

peut-être continué à douter sans l'arrivée de Michelle, qui, tardivement

avertie du _brûlis_, avait pris les grands sentiers, et ne savait rien

de ce qui s'était passé à la clairière. Elle raconta que, vers la petite

ravine, elle avait aperçu deux hommes qui lui avaient d'abord fait peur,

mais qu'en les laissant approcher, elle avait reconnu Bruno et

_Bon-Affût_, qu'elle les avait appelés, et qu'au lieu de répondre, tous

deux s'étaient enfoncés dans les jeunes _ventes_.

Ceci mit fin aux incertitudes. Il s'éleva un cri de réprobation

générale. Honteux d'avoir été pris pour dupes et irrités d'un essai

d'incendie qui les exposait à perdre leur gagne-pain, les _boisiers_

s'écrièrent qu'il fallait arrêter les deux maraudeurs.

D'après le rapport de Michelle, ils avaient pris le chemin de la

Madeleine: on se partagea en plusieurs bandes qui devaient occuper tous

les passages et se rabattre ensemble sur la ferme.

Ne pouvant prévenir les fugitifs, ni empêcher cette battue, je me

décidai à ne point quitter le forestier.

La troupe que Moser conduisait prit par le sentier où _Bon-Affût_ et

Bruno avaient été aperçus; mais ceux-ci avaient sans doute trop d'avance

pour qu'on pût les atteindre; car nous arrivâmes à la Madeleine sans

avoir rien rencontré. Bien que la ferme fût close et silencieuse, une

raie de lumière dessinée sur le seuil prouvait suffisamment que tout le

monde n'y était point endormi; un chien ayant aboyé à notre approche, la

lumière disparut. Moser nous arrêta d'un geste en pressant le pas.

Presqu'au même instant la porte s'ouvrit, le père Louroux avança la tête

pour voir qui venait, et le forestier se trouva brusquement devant lui.

A l'exclamation poussée par le fermier, nous nous rapprochâmes tous

ensemble, ce qui le fit reculer et nous permit d'entrer; mais,

déconcerté un instant, il se remit vite et demanda ce qui nous amenait.

--D'abord ce vaurien, dit Moser en montrant Bruno assis sur la pierre du

foyer, puis un autre qui doit être à la ferme avec lui.

--Qui cela? demanda Louroux d'un air étonné.

--Le braconnier de la _Mare-aux-Aspics_.

--_Bon-Affût_? il n'est point ici, comme vous pouvez voir; mais je lui

ai parlé pas plus tard qu'hier, même que Monsieur était témoin.

Le forestier ne perdit point son temps à contester, il se mit à fouiller

tous les coins de la ferme sans rien découvrir. Le paysan, qui vit son

désappointement, jugea l'occasion favorable pour se plaindre d'une

visite faite sous cette forme et à pareille heure: il commençait à le

prendre de très haut; mais l'Alsacien lui coupa la parole en

l'avertissant qu'on connaissait ses rapports avec les braconniers, que

la présence du chasseur d'abeilles, reçu au milieu de la nuit, était une

confirmation suffisante, et qu'il aurait lui-même à rendre compte de sa

part de responsabilité dans le double crime de braconnage et d'incendie.

Il raconta ensuite brièvement ce qui avait eu lieu, annonça que toutes

les routes étaient surveillées, et reprit sa recherche, suivi cette fois

du paysan effrayé, qui était bien vite redescendu de la récrimination à

l'humilité, et prenait tous les saints du calendrier à témoin de son

innocence.

Le forestier voulut emmener Bruno. En passant devant un des lits

refermés dont l'unique chambre de l'habitation des Louroux était garnie,

celui-ci murmura quelques mots bretons que je ne pus distinguer; mais à

peine eut-il disparu, que le battant du lit glissa doucement dans la

coulisse, et, aux premières clartés du jour qui pénétraient par la porte

ouverte, je vis la tête charmante de la Louison s'avancer avec une

précaution inquiète. Fatigué de ma longue course de nuit à travers la

forêt, je m'étais assis dans l'ombre du foyer, où elle ne pouvait me

voir. Elle se pencha au bord du lit, regarda encore vers l'entrée, et se

laissa couler à terre, elle était pieds nus, coiffée d'un petit bonnet à

trois pièces, comme en portent les enfants, et vêtue d'une simple jupe

de berlinge. Je la vis s'avancer jusqu'à la porte à pas comptés,

regarder au dehors, puis gagner la seconde entrée, qui donnait sur une

cour de derrière.

Persuadé qu'elle voulait avertir le braconnier, je la suivis jusqu'au

seuil. Comme elle allait traverser la cour, la voix de Moser se fit

entendre, et il parut lui-même, continuant ses recherches. La jeune

paysanne effrayée fit d'abord un mouvement pour rentrer, puis s'arrêta.

Le forestier venait vers elle en compagnie du père Louroux. Michelle

causait plus loin très vivement avec Bruno.

--C'est-il donc la naissance d'un nouveau Jésus, notre maître, demanda

la Louison en souriant, pour qu'on mène tant de _déduit par l'housteau_,

et qu'on réveille les bergères avant la pointure du jour?

--D'où vient cette fille et que veut-elle? interrompit brusquement

Moser.

Mais Michelle avait tressailli à la voix de Louison.

--Eh bien! le forestier ne voit donc pas? dit-elle en s'approchant;

c'est la pastoure de la Magdeleine, à qui ses parents n'ont laissé ni

bas ni sabots.

Et s'adressant à l'enfant avec cette pitié triomphante qui insulte:

--Hélas! voici bien du malheur pour toi, pauvre créature, ajouta-t-elle;

ton grand ami _Bon-Affût_ va être conduit en prison.

--Et son chagrin vous portera beaucoup de profit, faut croire, répliqua

un peu aigrement la Louison, car la mauvaise nouvelle rit plein vos

yeux.

--Il y a toujours profit pour les honnêtes gens qu'on fasse justice,

reprit Michelle en élevant la voix; le braconnier est un malheureux qui

a mis le feu aux futaies...

--Vous mentez, la Michelle! s'écria Louison, dont l'oeil bleu

étincela; _Bon-Affût_ aime trop le _couvert_ pour lui avoir fait du mal.

Allez, allez, c'est d'un méchant courage d'accuser ainsi ceux qui ne

sont point là et qui n'ont personne pour les défendre.

--Tu le défends, toi, laideronnette! s'écria la _boisière_ en éclatant

de rire.

--C'est du moins preuve qu'elle a le coeur mieux placé que vous, dit

sévèrement le chercheur de miel.

Michelle se retourna de son côté avec une expression de rancune

hautaine.

--C'est bon, mon Bruno, reprit-elle amèrement, on sait que vous êtes

bien disposé pour la Louison et pour _Bon-Affût_. Quand les oiseaux ont

le même plumage, ils font ensemble leurs nids; mais, pour le moment, le

commerce va mal, mon pauvre gars, et vous voilà tous deux pris.

--Encore une menterie! interrompit la pastoure en colère; _Bon-Affût_

n'est pas pris et ne le sera pas.

--Voyez-vous la rusée qui sait cela! s'écria Michelle; gage qu'elle

connaît le retrait du braconnier!

Moser, qui avait prêté jusqu'alors peu d'attention à la querelle des

deux jeunes filles, devint attentif. Il interrogea Louison en usant de

tous les moyens de la surprendre; mais la petite pastoure échappa à ses

piéges avec une finesse naturelle et alerte dont je fus émerveillé. Les

_boisiers_ arrivèrent sur ces entrefaites; ils avaient exploré les

chemins sans rien rencontrer. Le forestier ne put cacher son dépit.

Outre la nécessité de justifier la confiance de l'administration à

laquelle il avait promis une prompte réforme des abus qui ruinaient la

forêt, il mettait sans doute son amour-propre à ne pas échouer devant

tant de témoins et à signaler son arrivée au Gavre par une prise

importante. Après avoir ordonné de fouiller encore les environs de la

Magdeleine, il s'assit à la porte de la ferme et alluma sa pipe

allemande, comme s'il eût voulu attendre là le résultat des nouvelles

recherches.

Cependant je m'étais aperçu qu'il continuait à suivre de l'oeil tous

les mouvements de la Louison; le jour s'était levé, et l'on commençait à

entendre au loin dans la forêt le _lambis_ du vacher; la pastoure fit

sortir les bestiaux des étables et se dirigea avec eux vers les pâtures.

Moser la laissa partir sans avoir l'air d'y prendre garde; mais à peine

fut-elle engagée dans le sentier qui conduisait aux friches, que je le

vis éteindre vivement sa pipe et reprendre son fusil. Je lui demandai ce

qu'il voulait faire; il mit le doigt sur ses lèvres en me montrant la

pastoure, et se glissa dans le champ qu'elle côtoyait. Je le rejoignis

sans trop comprendre son projet, et nous suivîmes la Louison de l'autre

côté de la haie. La bergerette marchait en chantant, sans se presser ni

regarder derrière elle, uniquement occupée en apparence des pailles

qu'elle tressait. Elle arriva ainsi au _pâtis_, grimpa sur un petit

monticule qui le dominait et s'assit sur un bouquet de frênes. Pour la

première fois alors elle promena les yeux autour d'elle; mais vaguement

et comme si elle n'eût point regardé. Presque à ses pieds était un champ

de blés mûrs dont les épis ondulaient à la brise du matin. A droite

s'ouvrait la forêt, à gauche s'étendait la culture où nous nous tenions

cachés. Louison continuait à chanter; mais sa voix s'élevait

insensiblement et jetait au loin les modulations de la complainte

champêtre.

--Dans quelle langue de sauvage nous chante-t-elle là? demanda Moser,

qui s'efforçait en vain de comprendre les paroles.

Je lui fis signe de se taire, car j'avais reconnu le rude accent

celtique. La pastoure chantait le vieux _guerz_ de _Jean Devereux_, mais

en l'entrecoupant d'avertissements adressés à un auditeur invisible.

«Bretons, soyez tous sur vos gardes, c'est là que demeure Jean

_la Prise_, il est avec ses soldats dans sa citadelle, comme un

bigorneau dans sa coquille.»

A cet endroit, la voix changeait légèrement d'inflexion et substituait

aux paroles traditionnelles ce rapide avertissement:

«Toute la troupe des coupeurs de bois est ici; le plus sûr pour

vous est de retourner à cette heure dans la forêt, vers le gîte

de la Mare-aux-Aspics.»

Puis le chant primitif reprenait:

«Ils ont pillé dans ce pays tout ce qui était vieux et tout ce

qui était neuf,--les croix d'argent des églises, les hanaps

dorés des bourgeois.»

Et l'accent s'élevait encore pour ajouter:

«Il n'y a personne à droite; suivez les blés sans lever la

tête, vous arriverez à la petite bouée de houx.»

Mon oeil se retourna vers le champ de blé, et, au bout de quelques

secondes, je vis la mer d'épis s'entr'ouvrir légèrement et dessiner un

sillon qui semblait se diriger vers la forêt. Je me levai pour mieux

distinguer; Moser, qui suivait tous mes mouvements, surprit mon regard,

aperçut l'agitation des épis et poussa une exclamation joyeuse: il avait

tout deviné.

Les derniers paysans - Tome 2 · 第 8 / 10 段