Dès les premiers vers de ce chant lugubre, toutes les femmes s'étaient

levées dans une inexprimable angoisse; moi-même, frappé de cette espèce

de réponse à l'appel de Timor, j'étais demeuré immobile et comme

fasciné; mais en entendant les voix s'éloigner, je m'élançai vers la

porte de la cabane, et je fis quelques pas au dehors. Aussi loin que mon

oeil put percer la nuit le val était désert, la neige continuait à

tomber en silence, et l'ouragan à rugir sur la montagne.

Pendant toute cette scène, Anaïk Timor était seule restée impassible. En

rentrant, je la trouvai debout promenant sur les femmes qui

l'entouraient un regard triomphant: ce regard s'arrêta tout-à-coup sur

moi.

--Ah! ah! j'étais folle, s'écria-t-elle; on disait tout-à-l'heure à la

vieille Timor qu'elle avait menti!

--Et elle n'a point prouvé le contraire, repris-je, en cherchant à

cacher mon trouble.

--Le gentilhomme n'a-t-il donc pas entendu les voix?

--J'ai entendu des pèlerins ou des voyageurs qui passaient en chantant

un cantique.

Elle me regarda d'un oeil farouche et secoua la tête.

--Bien, dit-elle, on parle ainsi à la ville, à la ville on ne croit pas

aux âmes; ils regardent leurs morts comme des chiens qui pourrissent

tout entiers dans le trou de terre où on les a mis.--Bien, bien, Dieu

apprendra aux païens ce qu'il sait faire.... Le gentilhomme peut dire

que ceux qui viennent de passer là n'étaient pas les noyés du

_Saint-Pierre_.

--Et le gentilhomme aura raison, interrompit une voix grave.

Je me retournai; un prêtre venait d'entrer et se tenait debout sur le

seuil.

Toutes les femmes se levèrent en criant:

--Le _recteur_!

Celui-ci s'avança lentement et jeta un regard sévère sur Anaïk Timor.

--Qu'es-tu venu faire ici, lui demanda-t-il brusquement.

--Le pauvre a le droit d'aller partout où il y a un morceau de pain et

des chrétiens, répondit la mendiante avec humeur.

--Ce n'est pas la faim, reprit le curé, mais la joie d'apporter une

mauvaise nouvelle qui t'a amenée si tard dans nos chemins.

--Ainsi la mendiante a dit la vérité? s'écria Dinah palpitante.

--Non, pas toute entière, répondit le prêtre.

--Comment?

--Le navire anglais débarqué à Tréguier n'a pas seulement apporté la

nouvelle de la perte du _Saint-Pierre_; il a aussi amené ceux qu'il

avait sauvés.

--Sauvés... ils sont sauvés!

--Du moins en partie, reprit le prêtre.

Quand le naufrage a eu lieu, six hommes firent voeu, s'ils

échappaient, de venir nus pieds et voilés entendre la messe que je

dirais pour eux à l'autel de la Vierge.

--Et ces six-là?

--Ils ont survécu.

--Où sont-ils?

--Vous venez de les entendre passer.

Les femmes voulurent se précipiter hors de la cabane.

--Arrêtez! s'écria le recteur en barrant le seuil, vous ne pouvez les

voir.

--Ne sont-ils point ici?

--Ils sont ici, mais tous ont promis de ne quitter le voile qui les

couvre qu'après le saint office.

--Leurs noms, au moins, leurs noms! s'écria Dinah éperdue.

--Ce serait violer le serment, répondit le prêtre; car ils ont juré de

ne se faire connaître à leurs femmes, à leurs soeurs, ou à leurs

mères, qu'après le voeu accompli. Respectez l'engagement qu'ils ont

pris devant Dieu.

Il s'éleva une clameur de désespoir, et il y eut comme un moment

d'hésitation. Chaque femme nommait tout haut son père, son fils, son

frère ou son mari, s'efforçant de surprendre une réponse sur les traits

du recteur à chacun des noms prononcés; mais le prêtre, impassible,

continuait à invoquer la sainteté du voeu et à en appeler à leur

soumission. Enfin, quelques-unes n'écoutant que leur douloureuse

impatience, crièrent qu'elles voulaient connaître leur sort; le recteur

essaya vainement de les retenir; elles coururent à une seconde porte et

l'ouvrirent précipitamment.

--Allez donc, dit le prêtre indigné, allez, violez la promesse faite à

Dieu; mais tremblez qu'il punisse votre sacrilège, et que la première

qui soulèvera le voile des naufragés ne cherche en vain celui qu'elle

attend.

Dinah, qui allait sortir, recula vivement.

--Ah! je n'irai pas, s'écria-t-elle épouvantée.

--Soumettez-vous et priez, reprit-il avec autorité; votre incertitude

doit durer peu de temps désormais; souffrez-là sans murmure, comme une

punition de vos fautes; élues ou frappées, songez à plier vos âmes aux

volontés divines. Que chacune de vous, à partir de cet instant, se dise

veuve ou orpheline; qu'elle fasse accepter à son coeur ce dur

sacrifice; et si celui qu'elle a cru perdu sort tout-à-l'heure du

tombeau, qu'elle voie là un miracle dont elle devra remercier Dieu aussi

longtemps qu'elle vivra.

Les femmes fondirent en larmes et tombèrent à genoux.

Le recteur s'efforça de les calmer en adressant à chacune quelque

consolation particulière. Il leur rappela la résignation de Marie, cette

sainte patronne des coeurs brisés, et, leur ayant annoncé qu'il allait

célébrer la messe de délivrance pour les naufragés, il les engagea à se

rendre avec lui à l'église, pour joindre leurs prières aux siennes.

Toutes suivirent, sauf Dinah, qui se retourna vivement, courut à la

vieille Timor, assise au foyer, et lui saisit la main.

--Tu connais ceux qui sont sauvés, demanda-t-elle d'un accent étouffé?

--Moi? répliqua Anaïk.

--Tu as dû les rencontrer à Tréguier.

--Eh bien?

--Joan! où est Joan?

La mendiante fit un geste moqueur.

--Le prêtre a ordonné d'attendre, dit-elle.

--Non, s'écria Dinah qui se laissa glisser à genoux, les mains jointes

et l'oeil égaré; je t'en conjure, Anaïk, dis si tu as vu Joan; si tu

l'as reconnu!... Oh! rien qu'un geste qui dise oui.... ou s'il a péri...

eh bien! que je le sache!..... Mieux vaut mourir de suite

qu'attendre!.... Anaïk, Anaïk! ne me refuse pas!

--Et que me donneras-tu pour ma nouvelle, demanda la mendiante?

--Tout ce que j'ai, cria Dinah. Que voulez-vous, tenez, mon chapelet

d'ébène? ma croix?... Les voilà.

--Ce n'est point assez.

--Eh bien! voilà encore la bague d'argent qu'il m'a donnée, prenez tout,

Anaïk; tout ce que j'ai au monde.

Elle était toujours aux pieds de la vieille femme, serrant d'une main

son enfant contre sa poitrine, et présentant de l'autre sa croix, sa

bague et son chapelet. Timor la tint un instant comme agonisante sous

son regard; puis poussant un éclat de rire insensé:

--Garde tout, dit-elle; j'aime mieux ton tourment!

Dinah se leva d'un bond et s'élança hors de la cabane.

J'étais trop ému pour rester étranger à ce qui allait se passer; je la

suivis. Elle traversa le hameau en courant, et nous arrivâmes ensemble à

l'église.

Les femmes y étaient déjà réunies; les cierges brillaient sur l'autel;

l'enfant de choeur venait d'y poser le pupitre.... Tout-à-coup, la

porte de la sacristie s'ouvrit et les six naufragés parurent, voilés de

draps mortuaires qui les enveloppaient tout entiers.

Un sourd gémissement retentit parmi les femmes; quelques noms

s'échappèrent au milieu des sanglots..... mais les voiles demeurèrent

immobiles!

J'essayerais en vain de rendre la solennité lugubre de cette scène. Le

silence qui régnait dans l'église n'était interrompu que par la voix du

prêtre, et si, par instant, une plainte retentissait sourdement, cette

voix s'élevait comme pour rappeler à la patience, et la plainte

s'éteignait étouffé!.... Sublime puissance de la volonté sur l'âme

humaine!... Toutes ces femmes étaient là, attendant l'arrêt qui allait

décider de leur vie, et toutes, les mains jointes sur leur coeur,

demeuraient immobiles.

Je cherchai plusieurs fois Dinah du regard; elle était agenouillée à

l'entrée, le front levé, les mains pendantes et son enfant étendu devant

elle comme une victime qui attend le coup sans songer à l'éviter.

Enfin le recteur prononça les paroles sacramentelles destinées à

congédier les fidèles, un frémissement parcourut la foule. Il y eut un

moment d'angoisse inexprimable. Toutes les têtes étaient penchées en

avant, tous les bras tendus vers l'autel.

--Elevez vos âmes à Dieu! dit le prêtre.

Et prenant par la main le premier homme voilé qui se trouvait le plus

près de lui, il le fit avancer d'un pas et souleva le linceul qui le

couvrait! Un cri partit et une femme s'élança vers l'autel.

Le prêtre passa à un second naufragé, puis aux suivants. A chaque voile

arraché, retentissait un nouveau cri de joie à demi étouffé par un

douloureux murmure, mais au dernier, une clameur de désespoir s'éleva et

les sanglots éclatèrent de toutes parts.

Je me tournai vivement vers Dinah; elle était à la même place, dans la

même attitude, regardant toujours.... Tous les linceuls étaient tombés

et elle cherchait encore Joan.

* * * * *

Je passai le reste de la nuit au presbytère pendant que le recteur

s'occupait de consoler les orphelins et les veuves. Enfin, le jour venu,

je pus reprendre le chemin de Tréguier.

L'orage avait cessé et le soleil, dégagé de brouillard, brillait

joyeusement dans le ciel; les oiseaux, ranimés, sautillaient en

gazouillant sur les arbres étincelants de givre, les haies d'aubépines

avaient secoué leurs robes de neige et montraient leurs riants

bourgeons; la création entière semblait renaître et un souffle de

printemps passait sur la campagne attiédie.

Près de descendre du coteau, je me retournai, et jetai un dernier regard

sur le hameau désolé que je venais de quitter, j'aperçus au loin Dinah,

la veuve de Joan, qui descendait le versant opposé, son enfant dans ses

bras, et tenant à la main le bâton blanc des mendiants.

FIN.

TABLE DES CHAPITRES.

Pages.

Cinquième Récit (suite). La Niole blanche. 1

Sixième Récit. Le Kacouss de l'Armor. 51

Septième Récit. Les Boisiers. 155

Huitième Récit. La Groac'h. 229

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Les derniers paysans - Tome 2 · 第 10 / 10 段