Je subissais à mon tour et je comprenais ces irrésistibles attirements

de la forêt. Plus je me plongeais sous ses ombres mouvantes, plus leur

fraîcheur embaumait mon sang, fortifiait mes membres et m'excitait à

poursuivre. Je me sentais une vigueur enivrée qui m'eût fait prendre

volontiers pour devise le cri de force et de jeunesse adopté par les

Byrons d'Angleterre: _En avant!_

Le braconnier, à qui j'essayai d'expliquer ce que j'éprouvais, m'avoua

que hors du _couvert_ il ne respirait jamais qu'à moitié. Fils d'un

_boisier_ de Camore, il était né et avait grandi dans la forêt. Les

ombrages étaient pour lui ce qu'est la mer pour le matelot; il en aimait

le murmure et la couleur, il en connaissait tous les mystères.

Après avoir suivi les _sentes_ quelques instants, il prit sa direction

par des ouvertures où les branches brisées indiquaient _la passée_ des

sangliers. Nous traversions à vol d'oiseau les fourrés et les brandes.

Au milieu de ces mille _bouées_ (bosquets) qui entrecoupent les jeunes

_ventes_ de tant d'ombres et d'éclaircies, que l'oeil s'égare dans

leurs inextricables détours, il marchait tout droit et sans regarder,

comme si une mystérieuse attraction lui eût indiqué sa route.

A mesure que nous avancions, les sites devenaient de plus en plus

sauvages. Enfin toute trace du travail de l'homme disparut. Nous

n'avions plus autour de nous qu'un chaos d'arbres de toutes grandeurs,

une bataille de végétation dans laquelle le plus faible se tordait au

pied du plus fort, qui l'étranglait de ses replis ou l'asphyxiait sous

son ombre. Çà et là, de grands chênes abattus par le temps appuyaient

leurs squelettes poudreux aux robustes troncs de leurs successeurs; les

arbustes grimpants qui cherchaient le soleil lançaient leurs guirlandes

jusqu'aux cimes les plus élevées, couraient de l'une à l'autre, et

formaient mille ponts suspendus le long desquels se balançaient les

écureuils. Le sol lui-même, autrefois bouleversé par quelque terrible

convulsion, était entrecoupé de ravines au bord desquelles surplombaient

des rocs hérissés de ronces échevelées.

De loin en loin, il se faisait une ouverture dans ce fouillis de pierres

et de verdure; alors apparaissaient des étangs tout brodés de nénuphars.

On voyait passer au-dessus de grandes volées de ramiers, tandis que

l'alcyon aux couleurs diamantées rasait rapidement les oseraies, et que

le héron, immobile sur les rameaux desséchés du saule, penchait la tête

vers les eaux dormantes comme un pêcheur patient.

Nous suivions la rive d'un de ces lacs perdus dans la solitude, quand un

grand mouvement se fit tout à coup près de nous. Les grenouilles qui

croassaient sur les glaïeuls s'élancèrent au fond des eaux, tous les

chants s'arrêtèrent dans le feuillage, et les oiseaux descendirent en

tournoyant jusqu'au pied des arbres. Au même instant, l'ombre de deux

grandes ailes noircit la surface argentée de l'étang, et j'aperçus un

aigle de mer qui semblait flotter dans l'azur du ciel. Après avoir plané

quelques minutes, l'aigle descendit comme un trait dans le fourré, d'où

il ressortit bientôt tenant dans son bec une proie. Je le vis alors

voler vers un grand chêne au haut duquel _Bon-Affût_ me montra son nid.

Celui-ci était grand comme une de ces cabanes roulantes en usage parmi

les bergers, et il semblait surcharger la cime de l'arbre, qu'agitait un

continuel balancement. Mon guide m'apprit que les aigles étaient si

nombreux dans la forêt, qu'ils étendaient leurs ravages jusqu'aux

basses-cours des villages voisins. On eût même dit que les violences de

ces suzerains de l'air encourageaient l'audace des moins forts, selon la

remarque de Panurge, que «les bonnes aubaines des brigandissimes élèvent

partout des brigandeaux.» J'appris, en effet, qu'au Gavre la fable du

_corbeau qui veut imiter l'aigle_ n'était point une allégorie, mais une

réalité. Ces voleurs de fromages osaient ici s'abattre sur les jeunes

agneaux et cherchaient à leur dévorer les yeux.

Nous avions atteint le centre de la solitude, et nous arrivions à un

_placis_ au milieu duquel brillait une flaque d'eau si limpide, que le

ciel s'y reflétait avec toutes ses lueurs et toutes ses nuées. Arrivé

là, le braconnier ralentit le pas en promenant autour de lui des regards

plus complaisants, comme un propriétaire qui rentre dans son domaine. Il

se mit à répondre à chaque chant d'oiseau par un chant si

merveilleusement imité, que l'oiseau trompé descendait de branche en

branche et s'arrêtait à quelques pas de nous en penchant la tête pour

mieux écouter. Les écureuils accouraient à son cri; les poules d'eau

sortaient des touffes de joncs pour venir picorer les graines qu'il

semait sur le lac; des lapins qui jouaient sous une touffe de bruyère

s'étaient arrêtés et nous regardaient d'un air presqu'effronté. Le

braconnier sourit de ma surprise.

--Ce sont mes amis et mes voisins, me dit-il; voilà longtemps que nous

vivons sans procès, et, comme on ne vient guère de ce côté, ils n'ont pu

apprendre à se méfier.

--Alors vous ne leur tendez jamais de piéges?

--Jamais; ce serait tromper leur confiance! Mais je ne vois pas la

_verdaude_, d'habitude elle est plus alerte.

Il s'était approché de la flaque, et se mit à siffler d'une façon

particulière; bientôt un sifflement pareil lui répondit, et la tête

triangulaire d'une énorme couleuvre se dressa dans les roseaux; je fis,

malgré moi, un mouvement en arrière.

--N'ayez pas de souci, dit _Bon-Affût_ tranquillement, c'est une vieille

camarade; elle m'a reconnu, voyez!

La couleuvre était en effet sortie de la _rosière_; elle nageait vers

nous la tête haute, en dardant sa langue fourchue avec de petits

sifflements. Les longs replis de son corps verdâtre, marbré de taches

sombres, traçaient derrière elle un sillon sur les eaux dormantes; elle

s'élança d'un bond vers la rive, et, se _lovant_ sur elle-même, elle

arriva à la ceinture du braconnier. Celui-ci étendit le bras; elle s'y

enroula vivement, et atteignit ainsi son giron, où je la vis s'enfoncer.

--Monsieur s'étonne de ma confiance, dit _Bon-Affût_, qui avait remarqué

mon expression d'inquiétude et de dégoût; mais ça n'a point de malice,

c'est un aspic d'eau. Quand on passe de longues semaines seul dans les

bois, voyez vous, on devient moins difficile pour sa compagnie; on est

heureux de trouver quelque chose qui vit et qui vous connaît. Aussi,

quand je ne puis aller à la Magdeleine causer avec la Louison, et que

Bruno est en voyage, je tombe quelquefois dans mes _chêtiveries_; alors

je viens ici pour me distraire, et les bêtes du bon Dieu me font

société.

Il ajouta beaucoup de remarques étranges sur les animaux de la forêt. Il

s'était composé lui-même une histoire naturelle, mélange de préjugés et

d'observation dans lequel il me parut fort difficile de distinguer

l'erreur de la vérité. Les _fauves_ avaient été classés par lui en amis

ou en ennemis des hommes, et il prétendait reconnaître leur nature selon

qu'ils étaient sensibles ou non à la voix humaine; une tradition

forestière faisait remonter cette division aux premiers jours du monde.

L'homme et le lion se disputaient alors la royauté de la terre; les

animaux prirent parti dans la querelle selon leurs inclinations. Tous

ceux qui avaient l'_esprit ouvert et le coeur soumis_ se rangèrent du

côté d'Adam, tandis que les _violents et les stupides_ se faisaient les

défenseurs du lion. L'homme remporta la victoire; mais il fut chassé peu

après du pays de délices qu'il habitait, et perdit ainsi la couronne du

monde. C'est depuis que les animaux qui l'avaient combattu sont restés

les ennemis de ceux qui avaient soutenu sa cause. Malheureusement les

hommes de nos jours ont perdu le souvenir du passé, et, comme le traité

d'alliance entre leurs pères et les animaux du paradis terrestre a été

noyé par le déluge, ils ne se souviennent plus de leur ancienne amitié;

mais, quand on la connaît, on n'a qu'à le montrer, et les _fauves_, qui

ont été autrefois les soldats d'Adam, se le rappellent.

Ces explications nous avaient conduits hors du fourré, à l'entrée d'une

des grandes _rabines_. Nous y rencontrâmes Bruno assis au bord de la

route, où il dépouillait de leur écorce des branches de _bourdaine_. En

apercevant le braconnier qui débouchait le premier de la _passée_, il

fit un geste d'avertissement qu'il réprima de son mieux en me voyant.

_Bon-Affût_ fouilla d'un regard rapide toutes les avenues.

--Eh bien! dit-il en s'arrêtant devant le jeune garçon, qui s'était

remis au travail, tu nous prépares donc des paniers, mon mignon.

--Faites excuse, ceci est pour le cagier de Rozet, répliqua Bruno sans

lever les yeux.

--C'est s'y prendre tard que de préparer des prisons aux oiselets quand

ils ont déjà toutes leurs plumes, objecta le braconnier, et tu n'es

guère plus diligent, toi qui attends pour blanchir tes baguettes que le

soleil ait un oeil fermé.

--Le jour n'est pas si long que la volonté, répondit Bruno.

--Et tu comptes porter ce soir ta marchandise au Rozet?

--Non, dit le jeune garçon, qui releva la tête en regardant _Bon-Affût_,

la route est trop mauvaise du côté des _boisiers_; voyez plutôt.

Il montrait le sol boueux que sillonnaient de profondes ornières et les

traces de pas tout récents. Le braconnier sembla particulièrement frappé

de celles-ci qu'il reconnut sans doute, car je le vis échanger un regard

avec Bruno, et après avoir hésité un instant:

--Monsieur n'a plus besoin de moi, dit-il brusquement; il n'a qu'a

suivre la _rabine_ pour trouver les huttes des _boisiers_; s'il veut

presser le pas, il pourra encore y arriver avant le jour failli.

Je compris que cette détermination avait quelque motif que l'on ne

voulait point me faire connaître, et dont il était par conséquent

inutile de s'informer; je pris donc congé de mon guide sans insister

davantage, et je m'engageai seul dans la longue avenue.

L'épaisseur du feuillage interceptait les dernières clartés du jour, de

sorte qu'il y régnait déjà une demi-obscurité; mais, par intervalles, la

brise qui s'élève le soir entr'ouvrait la voûte de verdure, et alors un

rayon du soleil couchant plongeait tout à coup dans cette ombre, s'y

brisait et faisait pleuvoir mille jets lumineux. Lorsque je me

retournais, j'apercevais l'immense allée qui se déroulait derrière moi

comme un souterrain au fond duquel apparaissait le ciel bleuâtre du

levant, déjà diamanté de pâles étoiles.

Le premier hameau de _boisiers_ que je rencontrai n'était composé que de

quelques huttes; je le traversai sans m'y arrêter, gagnant le milieu de

la coupe, où se trouvait le principal campement. Je voyais se dessiner

çà et là, sous les vagues lueurs de la nuit, des groupes de cabanes qui

formaient, dans l'immense clairière, comme un réseau de villages

forestiers. Toutes les huttes étaient rondes, bâties en branchages dont

on avait garni les interstices avec du gazon ou de la mousse, et

recouvertes d'une toiture de copeaux. Lorsque je passais devant ces

portes fermées par une simple claie à hauteur d'appui, les chiens-loups

accroupis près de l'âtre se levaient en aboyant, des enfants demi-nus

accouraient sur le seuil, et me regardaient avec une curiosité

effarouchée. Je pouvais saisir tous les détails de l'intérieur de ces

cabanes, éclairées par les feux de bruyères sur lesquels on préparait le

repas du soir. Une large cheminée en clayonnage occupait le côté opposé

à la porte d'entrée; des lits clos par un battant à coulisses étaient

rangés autour de la hutte avec quelques autres meubles indispensables,

tandis que vers le centre se dressaient les établis de travail auxquels

hommes et femmes étaient également occupés.

J'appris plus tard que ces baraques dispersées dans plusieurs coupes,

étaient habitées par près de quatre cents _boisiers_ qui ne quittaient

jamais la forêt. Pour eux, le monde ne s'étendait point au-delà de ces

ombrages par lesquels ils étaient abrités et nourris. Cependant dans le

cercle étroit de ces obscures destinées se retrouvait tout ce qui agite

ailleurs la foule haletante: espérances déçues ou remplies, amours

accueillis ou repoussés, joies ou deuils de la famille, et par-dessus

tout, l'éternelle épée suspendue au banquet du genre humain: la misère!

Pour le moment, celle-ci était heureusement absente; mais on se

rappelait ses visites, et les femmes me les racontèrent. A plusieurs

reprises, l'exploitation du bois avait été suspendue, le prix du blé

s'était élevé, et les _boisiers_ sans ressources avaient dû vivre, comme

les bêtes fauves, de ce qu'ils trouvaient dans la forêt. Chassés par la

faim, ils avaient cherché secours dans les villages voisins; mais la

pauvreté avait fermé les portes, l'amitié seule eût pu les rouvrir, et

pour le laboureur qui vit hors du _couvert_, le _boisier_ est un

étranger. Aucune alliance ne rattache la campagne à la forêt, aucune

habitude ne les rapproche; il y a plus, une vieille défiance met la

première en garde contre l'homme du _couvert_. Son accent rude et

précipité, ses vêtements sordides, sa physionomie sauvage, tout étonne

et inquiète; puis la tradition rappelle qu'autrefois les _boiseries_

servirent de champ d'asile aux désespérés, et qu'alors les hommes de la

forêt faisaient irruption dans les villages pour y enlever les femmes ou

les moissons, et, bien que l'abus ait cessé, le souvenir a survécu.

Je trouvai au principal campement, ainsi qu'on me l'avait annoncé, une

hutte plus vaste convertie en cabaret, et où un certain nombre de

voisins étaient alors rassemblés. J'y aperçus Moser avec ses deux gardes

qui soupaient dans un coin où j'allai les rejoindre.

Vers le milieu de la cabane, autour d'un feu dont la fumée était

recueillie par une sorte d'entonnoir en clayonnage, plusieurs femmes se

tenaient accroupies. A l'aspect étrange du lieu, on eût pu se croire

dans un wigwam de Peaux-Rouges sans la conversation bruyante des

fileuses réunies près de l'âtre. Le nom de Michelle plusieurs fois

prononcé attira mon attention; Michelle faisait les frais de la veillée,

et il me parut, dès les premiers mots, qu'en fait de médisance, la ville

n'avait rien à apprendre à la forêt. L'élégante boisière déplaisait

évidemment à tout le monde sans que l'on pût s'accorder sur ses défauts.

Les unes l'accusaient d'être hautaine, les autres trop familière; on lui

reprochait de ne songer qu'à faire fortune, puis de se ruiner pour

paraître _brave_; celle-ci la déclarait sans esprit, celle-là lui en

trouvait trop; il n'y avait unanimité que dans la malveillance. Quand on

eut épuisé toutes les critiques, une fille dont le teint couleur de

taupe et les cheveux roussis excusaient la jalousie, demanda pourquoi la

Michelle ne venait point avec les autres à la veillée.

--Pauvre innocente! répondit une seconde fileuse à mine aigre-douce, tu

ne sais donc pas que quand les garçons soupent, on est sûr de les

trouver au logis?

--Eh bien! qu'est-ce que cela fait, demanda brutalement la _noiraude_.

--Cela fait, ma mignonne, que la Michelle choisit ses heures, continua

la maligne paysanne, et que pour le moment elle va de hutte en hutte

montrer sa coiffe blanche.

--Vous croyez ça, la Landry! interrompit tout à coup une voix.

Et la _boisière_ parut à la porte de la cabane, le visage rouge et un

peu essoufflée.

--Elle nous écoutait! s'écrièrent les fileuses étonnées.

--Je ne porte pas assez de coiffes sales pour avoir à les montrer quand

elles sont blanches, reprit Michelle, qui désignait de l'oeil la

_dormeuse_ en toile rousse de la Landry, et je n'ai encore visité aucun

logis dans la _coupe_ depuis mon arrivée.

--Vous êtes pourtant bien échauffée, ma bonne amie, fit observer la

fileuse avec un regard de vipère qui s'éveille.

--Parce que j'ai couru pour traverser le _placis_, dit la _boisière_,

rapport à ce que vient de me dire Bruno.

--Ah! vous vous sauvez devant le chercheur de miel, reprit ironiquement

la Landry; jusqu'à présent, quand vous vous rencontriez sur le grand

chemin, c'était lui qui prenait les _voyettes_, mais il faut croire que

vous l'aurez enhardi.

--Allons, n'ayez donc pas comme ça des _innocences_ par mauvaiseté,

s'écria Michelle en colère, ce n'est pas Bruno qui m'a _épeurée_, mais

son dire, et gage que vous n'auriez pas été plus vaillante, bien que

vous soyez douce comme une louve qui n'a pas sevré!

--Et qu'a pu te dire ce pauvre coureur, pour te rendre aussi rouge

qu'une graine de houx? demanda la plus vieille des fileuses.

--Ce qu'il m'a dit, mère Colette? répliqua la _boisière_, qui baissa la

voix; eh bien! il m'a avertie qu'il venait de rencontrer, vers les

fourrés de l'_Homme-Mort_, le _mau-piqueur_ qui _faisait le bois_.

Il y eut à ces mots un mouvement général; toutes les conversations

furent interrompues.

--Bruno l'a vu? demandèrent en même temps plusieurs voix.

--Comme je vous vois, dit la _boisière_, il tenait à la chaîne son chien

noir et avait l'air de chercher les pistes. Au premier moment, Bruno a

cru que c'était un forestier; mais, quand _l'avertisseur de tristesse_

s'est tourné vers lui, il a vu ses yeux qui laissaient couler des

flammes, il l'a entendu qui prononçait les mauvaises paroles.

Fauves par les passées,

Gibiers par les foulées,

Place aux âmes damnées!

Puis il a disparu dans les _ventes_ en faisant grésiller les feuilles.

Les femmes avaient cessé de filer; les hommes se regardèrent, et les

gardes eux-mêmes semblaient saisis. Moser leur demanda ce que cela

voulait dire. L'un d'eux répondit avec un peu d'embarras que, selon la

croyance du _couvert_, l'apparition du _mau-piqueur_ annonçait la

_grande chasse des réprouvés_.

--Et il y a des gens baptisés qui peuvent croire à de pareils contes?

demanda Moser scandalisé.

Un murmure s'éleva parmi les _boisiers_.

--Les gens baptisés croient ce qui frappe leurs oreilles, fit observer

un vieillard; tous ceux qui sont ici ont ouï la trompe de l'_avertisseur

de tristesse_, et vos gens eux-mêmes peuvent en rendre témoignage.

Les gardes avouèrent, avec un peu d'hésitation, que c'était la vérité.

--Ainsi, vous avez entendu le cor dans la forêt sans chercher les

chasseurs? demanda l'Alsacien.

--Par la raison qu'ils seraient allés au-devant de la mort, reprit le

_boisier_ qui avait déjà parlé: la venue du _mau-piqueur_ est toujours

un méchant signe; mais quiconque rencontre la chasse n'a qu'à faire

préparer sa bière, car ses heures sont comptées.

--Eh bien! j'en courrai la chance, dit Moser, et que le diable me brûle

si je ne force pas vos damnés à me montrer leurs ports-d'armes!

Tous les assistants se récrièrent; le vieillard secoua la tête.

--Il ne faut pas jouer avec les morts, dit-il, Dieu a fait les parts; il

a donné le jour aux hommes, et la nuit aux mauvais esprits. C'est d'un

coeur trop fier d'aller contre sa volonté, et, si vous avez un bon

patron dans le ciel, il vous épargnera cette épreuve.

--J'attends au contraire qu'il me l'accorde, dit Moser. Depuis quinze

ans que je marche sous le _couvert_, je n'y ai trouvé que des

braconniers de ce monde-ci: j'aurais plaisir à en rencontrer

quelques-uns de l'autre; mais vous verrez que la chasse aura été remise,

et que le diable nous trouvera trop à jeun et trop éveillés pour faire

retentir la trompe du _mau-piqueur_.

Nul ne répondit, il y eut une pause. La hutte était enveloppée de ce

grand silence de la solitude, à peine entrecoupé par le bruit du vent et

la rumeur des eaux. Tout à coup un son de cor s'éleva, grandit, courut

le long des _ravines_, et vint éclater à la porte de la cabane. L'effet

fut terrible et soudain. Hommes et femmes se levèrent d'un seul

mouvement. Moser me regarda avec surprise; il y eut un court silence,

puis l'appel de la trompe se répéta plus vif et plus rapproché.

--C'est lui! c'est lui! murmurèrent toutes les voix.

Le forestier s'était levé.

--Il est clair que quelqu'un s'amuse à nos dépens, dit-il, avec une

impatience irritée; reste à savoir qui rira le dernier.

Et se tournant vers ses deux compagnons:

--En route! ajouta-t-il; le _mau-piqueur_ me semble un peu enroué, nous

allons tâcher de lui éclaircir la voix.

Les gardes, qui s'étaient levés, se regardaient d'un air inquiet, et le

son du cor continuait à retentir avec une force toujours croissante;

tous les _boisiers_ s'étaient rassemblés autour de la cheminée, où ils

parlaient à voix basse. Moser attendait près de la porte en examinant la

batterie de son fusil. Enfin ses compagnons le rejoignirent, mais d'un

air qui trahissait leur trouble. L'Alsacien leur demanda s'ils avaient

peur.

--On peut craindre sans honte ce qu'on ne comprend pas, dit le plus âgé

avec humeur, et, pour mon compte, je me demande ce que nous allons faire

à cette heure dans la forêt.

--Votre devoir! répliqua Moser durement; savez-vous ce que cache cette

mauvaise plaisanterie dont on veut nous effrayer? êtes-vous sûrs qu'elle

ne serve point à quelque maraudeur pour ravager les _ventes_? Le bois

nous est confié, nous devons le surveiller comme notre enfant.

Voulez-vous donc qu'on vous prenne pour des lâches? Allons, en avant,

vous dis-je, et veillez à vos fusils.

Les gardes ne dirent mot, et nous prîmes notre chemin vers la futaie.

Moser se dirigeait sur le son du cor, qui devenait à chaque instant plus

distinct. Ses _hallalis_ ne ressemblaient en rien aux airs de chasse

contemporains: c'étaient des appels prolongés et plaintifs, entrecoupés

de fanfares furieuses, mais dont le rhythme antique rappelait les airs

de la vieille France. Le _mau-piqueur_ paraissait venir à notre

rencontre par un sentier parallèle à celui que nous suivions. Bientôt le

cor éclata à notre droite et de si près, que nous en paraissions à peine

séparés par quelques buissons. Moser tourna brusquement de son côté;

mais à l'instant même nous l'entendîmes retentir à notre gauche. Le

forestier surpris s'élança dans la nouvelle direction; l'_hallali_ passa

aussitôt à droite, plus éclatant que jamais. Cette fois, Moser lui-même

s'arrêta désorienté, et demanda aux gardes s'il y avait dans la forêt

des échos: tous deux répondirent négativement; ils nous firent même

remarquer que le son du cor avait de nouveau changé de place et se

faisait entendre derrière nous. L'Alsacien allait rebrousser chemin,

quand nous le distinguâmes en avant. Le son se maintint dans cette

direction, que nous suivîmes quelque temps, mais avec des intermittences

qui continuaient à nous égarer. Parfois on eût cru le corneur nocturne à

quelques pas; dans d'autres instants, il nous paraissait perdu à

l'extrémité de la forêt. Les deux gardes nous suivaient dans un

saisissement que trahissait leur haleine haletante. Quand nous nous

arrêtâmes enfin au milieu d'un carrefour sauvage, ils se mirent à

regarder autour d'eux avec une épouvante qu'ils ne cherchaient plus à

dissimuler.

--C'est aller volontairement à l'encontre du malheur! dit le plus vieux

d'une voix altérée; le forestier doit savoir à cette heure que nous

n'avons pas affaire à des hommes, et la raison nous dit de retourner aux

huttes.

Moser ne répliqua rien. Le corps penché et l'oreille ouverte à toutes

les brises de la nuit, il semblait étudier depuis quelque temps avec une

attention particulière les _hallalis_ du _mau-piqueur_; il se redressa

enfin et se tourna de notre côté.

--J'ai le mot de l'énigme, dit-il vivement; les sons éloignés sont plus

nets et plus forts que ceux qui retentissent à quelques pas: ce n'est ni

le même musicien ni le même instrument, il y a évidemment deux trompes,

et voilà une heure qu'on se moque de nous!

Quelque vraisemblable que fût l'explication, elle ne put persuader nos

compagnons, qui se refusèrent positivement à explorer l'un des côtés de

la forêt, tandis que Moser et moi aurions parcouru l'autre. L'Alsacien

dut se résigner à les conduire dans une des directions, en me laissant

prendre seul la route opposée. Un des gardes me donna son fusil, et

j'entrai dans une étroite _foulée_ qui me conduisait à la partie la plus

solitaire de la forêt.

Les derniers paysans - Tome 2 · 第 7 / 10 段