Notre hôtesse commençait à protester par un de ces flux de paroles que

les paysannes prennent pour des raisonnements, quand l'arrivée d'une

jeune _boisière_ vint heureusement l'interrompre.

Ce nom de _boisier_ n'appartient, à vrai dire, qu'aux _navreurs_ de

cercles et d'échalas, aux tailleurs de cuillers, aux tourneurs

d'écuelles et de rouets, aux charbonniers, aux fendeurs de lattes, aux

sabotiers, population nomade qui habite des huttes de feuillage dans les

clairières, déloge forcément à chaque coupe, et s'établit là où frappe

la cognée; mais l'habitude a fait donner le même nom à tous ceux qui

vivent des produits forestiers, alors même qu'ils ne travaillent pas le

bois de leurs mains. C'était le cas de Michelle, la jeune marchande qui

colportait les ustensiles fabriqués au Gavre, dans les foires des

villages, où ses façons riantes, sa malicieuse adresse et son

inépuisable faconde ensorcelaient les chalands jusqu'à les empêcher de

distinguer le hêtre du bouleau.

Elle revenait avec trois chevaux, dont les mannequins étaient vides, et

retournait aux campements des _boisiers_ pour renouveler son

approvisionnement. Cette direction était précisément celle que je

désirais prendre. Moser allait commencer avec ses gardes une inspection

qui ne leur permettait point de me servir de guides: je demandai à

Michelle s'il me serait permis de la suivre en profitant de sa

compagnie.

--Pourquoi donc pas? dit-elle en riant; la route du roi est ouverte à

tout le monde, mêmement que, pour mieux passer les fondrières, Monsieur

pourra monter sur une de mes bêtes, à la place des sébilles et des

boîtes à sel.

J'acceptai la proposition sans fausse honte. Moser m'aida à me hisser

sur le bât recouvert d'un coussin de paille, et, après avoir échangé un

adieu, nous nous séparâmes, lui pour suivre, avec les gardes, le fossé

qui enceint la forêt, moi pour la traverser avec Michelle.

Le hasard ne pouvait me donner une compagne de route de plus vive

humeur. Son oncle lui avait confié la vente des _boiseries_ depuis l'âge

de quatorze ans, et, obligée de défendre ses intérêts et sa personne

contre tous les accidents d'une vie nomade, la jeune paysanne avait

acquis cette hardiesse un peu virile qui choque au premier abord, puis

amuse par la nouveauté. A chaque rencontre faite sur le chemin, il y

avait échange de confidences ou de railleries, dans lesquelles le

dernier mot lui restait toujours.

C'était une grande fille d'environ vingt ans, plutôt leste que jolie,

mais dont l'oeil noir, le teint coloré, les dents blanches, avaient un

certain attrait de vie et de santé. Du reste, la malice chez Michelle

n'excluait point la coquetterie; elle se servait d'épigrammes comme

d'hameçons pour arrêter les passants et les attirer.

Un d'eux, qui tenait le milieu entre le bourgeois et le manant, reçut

ses agaceries avec une majesté officielle, dont je ne pus m'empêcher de

rire.

--Ne faites pas attention, dit Michelle qui avait remis sa monture au

trot, nous sommes un peu fier, rapport à notre titre d'officier

municipal.

Je demandai si c'était vraiment le maire du bourg.

--Qu'est-ce que vous parlez de bourg! s'écria la _boisière_, d'un air

plaisamment scandalisé; heureusement que la _chevaline_ n'est pas de la

paroisse, sans quoi ce mot-là l'eût fait ruer! Vous ne savez donc pas

qu'en sortant du paradis terrestre, Adam et Ève arrivèrent juste au

milieu de cette grande ravine où vous voyez le Gavre, que l'endroit leur

parut trop avenant pour aller plus loin, et qu'ils bâtirent là, dans la

crotte, la première ville du monde. M. le maire doit en avoir la preuve

dans ses paperasses timbrées, et les enfants de cinq ans vous conteront

la chose. Aussi méprisons-nous ici les gens de Vay, de Rozet et de

Plessé, qui ne sont que des paysans, tandis que ceux du Gavre ont

toujours passé devant Dieu pour les premiers bourgeois de la création.

Tout en causant, nous avions atteint la forêt, et nous commencions à

cheminer sous une jeune _vente_ de chênes. Ce nom de _vente_ est donné

aux divisions qui forment les triages de la forêt, au nombre de quatre

cents; elles sont soumises à des coupes calculées qui constituent le

système d'aménagement.

Après avoir pris une des dix grandes avenues ou _rabines_ qui

aboutissent au point central, nous tournâmes par les _foulées_.

Le feuillage de chêne, qui dominait dans ces longues routes de verdure,

était entrecoupé çà et là de merisiers, de trembles et d'alisiers.

Au-dessus, des _aigrasses_ ou pommiers sauvages tordaient leurs rameaux

noueux, et le nerprun dressait ses faisceaux de branches fines destinées

au vannier.

Le pas des chevaux résonnait à peine sur la mousse; l'air, plus frais et

plus léger, avait une sorte de saveur agreste qui se communiquait à tout

l'être, et me donnait une facilité de vivre jusqu'alors inconnue. En se

sentant plus loin des hommes, on se sentait plus près de l'oeuvre de

Dieu: on en percevait par tous les pores la sève fortifiante, on s'y

trouvait plongé. Le silence même de la forêt était traversé par mille

souffles mélodieux et animés: ici, c'étaient les roucoulements des

tourterelles, les martellements cadencés du pivert, les sifflements des

grives ou la joyeuse chanson des bergeronnettes; là, le murmure de l'eau

parmi les glaïeuls, les soupirs du vent dans le feuillage, le

bourdonnement de l'abeille, ou la rumeur confuse de mille insectes

invisibles; partout enfin le bruit du grand flot de la vie qui vient de

Dieu, passe sans cesse et se renouvelle toujours.

Lorsque nous eûmes atteint les nouvelles _ventes_, la forêt perdit son

aspect solitaire: l'homme reparaissait, comme d'habitude, par la trace

de récents ravages. Des arbres fraîchement équarris jonchaient çà et là

le sol, des ornières déchiraient l'herbe fine des _placis_, et l'on

entendait les clochettes des vaches qui broutaient les jeunes pousses.

Je demandai à ma conductrice si le baraquement des _boisiers_ était

encore éloigné.

--Assez pour qu'on ne puisse en voir la fumée, répondit-elle; il a fallu

se détourner du droit chemin afin de conduire Monsieur à la Magdeleine.

Je m'excusai de l'avoir retardée.

--Ne vous en inquiétez point, reprit-elle; ce sera une occasion de voir

la ferme des Louroux en passant, et de savoir si les cheveux de la

Louison ont changé de couleur.

--C'est une parente ou une amie? demandai-je.

--La Louison, s'écria Michelle; eh! fi! Jésus! Monsieur ne sait donc

pas? C'est une pauvre créature dont le nom de famille est un nom de

baptême.

--J'entends, une enfant d'hospice.

--Du tout, du tout; la Louison a été trouvée dans le bois par un homme

du pays, qui vit d'aventure et qu'on appelle Antoine.

--Le _Bon-Affût_?

--Juste! Monsieur le connaît?

--Je l'ai vu ce matin pour la première fois.

--Eh bien donc! le _Bon-Affût_ est arrivé ici, voilà quinze ans, pas

loin, portant dans sa peau de chèvre l'enfançon qu'il avait soi-disant

trouvé à un des carrefours de la forêt; mais ceux qui l'ont reçu disent

qu'il ne criait point la faim comme un nourrisson abandonné, et que,

pour sûr, le braconnier le tenait de la mère.

--Et il l'a fait élever?

--A la ferme de la Magdeleine, où on la garde depuis, bien que ce soit

une rousse et pas trop vaillante! Mais les Louroux ont des affaires avec

Antoine, et, comme il protége la Louison, on lui passe ses mièvreries.

Monsieur n'aura pas à s'étonner s'il retrouve là-bas le braconnier avec

la petite.

--N'est-ce pas lui qui vient de ce côté? demandai-je, en montrant

quelqu'un dont on apercevait la silhouette à travers les branches d'une

jeune _vente_.

--Lui! répéta Michelle, qui se pencha sur le cou de son cheval. Eh! non

pas! c'est Bruno! Monsieur doit avoir entendu parler à l'auberge de

Bruno, le _chasseur de miel_ de la forêt. Gage qu'il va aussi à la

Magdeleine! Eh! Bruno! tournez un peu la tête par ici; vous pouvez nous

voir sans impolitesse.

Celui à qui s'adressait cet appel venait de paraître au coude du chemin,

et se retourna vers nous en souriant.

C'était un jeune garçon dans toute la fleur de la première virilité, et

dont les haillons semblaient trahir plutôt que voiler la beauté. Un

chapeau de paille aux bords frangés retombait sur sa chevelure bouclée;

une veste de drap trop étroite dessinait son buste et ses bras bien

détachés; un pantalon de toile en lambeaux laissait voir des jambes

nerveuses qui eussent fait l'admiration d'un statuaire. La force

dominait dans cet ensemble plein de grâce, mais la force jeune et souple

de l'adolescence; on eût dit un de ces arbres à la fine écorce, au

feuillage foncé et aux branches hardies qui poussent, d'un seul jet,

dans les terres généreuses. Il portait un vase de bois à couvercle

mobile, retenu sur l'épaule par une courroie.

--Eh bien! les _avettes_ ont-elles travaillé pour toi? demanda Michelle,

que la supériorité d'âge et de fortune rendait plus libre de langage.

--Les mouches du bon Dieu travaillent toujours pour les chrétiens,

répliqua Bruno, en nous montrant son vase plein de rayons récemment

enlevés.

--Et où as-tu _picoré_ ton sucre de chêne?

--Là-bas, vers l'_Epine des haies_, au creux d'une _bourdaine_ que j'ai

enfumée. J'ai encore plus de dix autres endroits où les petites belles

se fatiguent à mon intention. L'année sera bonne pour la récolte des

douceurs, vu que les _lancygnés_ (sureaux) ont fleuri dru au printemps.

J'interrogeai Bruno sur l'abondance de ces nids d'abeilles, et j'appris

qu'on en comptait plusieurs centaines dans la forêt. Le jeune garçon les

connaissait presque tous; mais la plupart se trouvaient placés hors de

portée, et, pour recueillir le miel, il eût fallu abattre l'arbre, comme

le font les chasseurs de miel du Nouveau-Monde.

Le commerce de Bruno était donc peu lucratif, et il avait dû y joindre

la quête des magasins d'écureuils où il s'emparait des faînes, des

châtaignes et des noix entassées pour leurs provisions d'hiver; il

vendait enfin des baguettes de _bourdaine_ aux cagiers, de l'écorce de

houx aux fabricants de glu, et portait au bourg, en hiver, quelques

oiseaux d'étang pris au trébuchet. Toutes ces industries de contrebande

n'avaient point réussi à le rendre riche, mais semblaient le faire

heureux. Toléré par les gardes, que sa complaisance et sa bonne humeur

avaient apprivoisés, il vivait dans la forêt aussi libre que le pêcheur

sur les flots.

Michelle avait d'abord accepté la compagnie de Bruno avec empressement;

mais un scrupule subit parut traverser sa pensée, elle ralentit le pas

de sa monture et demanda brusquement à Bruno s'il ne s'éloignait pas

trop de sa route.

--M'éloigner! dit le jeune garçon, je me rapproche, au contraire.

--Où vas-tu donc?

--Mais, comme vous, jolie Michelle, à la ferme des Louroux.

La _boisière_ le regarda en face.

--C'est-il, comme ton bon ami Antoine, pour quelque affaire de maraude?

demanda-t-elle.

--Sur ma conscience, non! dit Bruno d'un accent de sincérité; je ne vais

que pour dire un bonjour à ceux de la Magdeleine et pour leur faire

goûter mon sucre d'_avettes_.

--Ah! ah! je comprends, reprit Michelle avec un rire trop éclatant pour

ne pas être forcé, c'est un cadeau que tu apportes à la Louison.

--A elle...... et aux autres! répliqua le jeune paysan un peu

embarrassé.

--Alors pourquoi ne nous en as-tu pas offert?

--Pardon, dit Bruno, qui dégagea de son épaule le petit baril qu'il

découvrit en l'avançant à portée de la jeune fille; vous pouvez en

manger à votre appétit.

Michelle l'écarta de la main.

--Non, non, reprit-elle, il n'y en a point trop pour la _trouvée_!

Prends garde seulement que le sucre de chêne ne lui tourne dans le sang,

ses _roussures_ pourraient grandir, et son visage prendre la couleur

d'un coin de beurre de Nozay.

Elle accompagna cette plaisanterie rustique d'un nouvel éclat de rire;

le chercheur de miel secoua la tête.

--Vous êtes méchante, la Michelle, dit-il d'un ton fâché; ceux qui ont

bon coeur ne raillent pas les misères que Dieu nous a faites. Si la

Louison n'est ni belle, ni de grand courage, elle n'a pas moins ses

mérites.

--On sait bien que tu en es amoureux, mon pauvre moissonneur de

noisettes! dit Michelle toujours plus aigre.

--Ceci est une menterie, reprit Bruno vivement: la Louison n'a point

l'âge pour qu'on l'épouse, et par ainsi je ne puis pas en être amoureux;

mais c'est la vérité que je lui veux du bien, parce qu'elle a une bonne

âme, ce qui est encore, je vous le dis, la Michelle, plus profitable et

plus rare que la beauté. J'ai aidé la Rousse à marcher quand elle

n'était guère plus haute qu'un fagot couché; je l'ai retirée du grand

étang, déjà si noyée qu'elle avait perdu la voix; on sait bien que tout

ça attache, et il n'est point juste de nous tourmenter pour une honnête

amitié.

--Eh bien! eh bien! s'écria la _boisière_, sait-il donc parler à cette

heure, lui qui d'ordinaire n'a pas plus de voix qu'un hanneton? Allons,

ajouta-t-elle en voyant le mouvement d'impatience du jeune garçon, ne

vous retournez pas vers moi avec l'air d'un sanglier qu'on est venu

tracasser dans sa _fougeace_. Voici la maison des Louroux, pauvre

innocent, et, si je ne me trompe, la Louison a senti l'odeur du miel,

car je l'aperçois devant la porte qui vous attend pour vous souhaiter la

bienvenue.

Une fillette d'environ quinze ans venait en effet d'accourir sur le

seuil.

Ce qu'en avaient dit Bruno et Michelle m'avait préparé à une laideur

exceptionnelle; je fus tout surpris de trouver une créature petite,

frêle et un peu pâle, mais d'une physionomie si douce et d'une grâce si

mignonne, que dès le premier coup d'oeil on était gagné. Sa chevelure,

d'un roux splendide, tombait en désordre sur un cou dont la blancheur de

marbre défiait le hâle et le soleil. Ses yeux bleus et un peu ronds

avaient je ne sais quoi d'étonné, comme ceux d'un enfant qui s'éveille;

ses traits suaves étaient éclairés par un fin sourire. La seule disgrâce

de ce charmant visage adolescent était les rousseurs auxquelles la

_boisière_ avait fait allusion.

Louison nous salua avec une politesse agreste.

--Quoi donc! demanda ironiquement ma conductrice, c'est-il aujourd'hui

dimanche pour la Louison, qu'elle se tient là écoutant l'herbe pousser

et les mains sous sa _devantière_?

--Faites excuse, Michelle, répondit la fillette d'une voix doucement

timbrée; mais les pauvres gens ne sont pas plus robustes que Dieu le

créateur, qui a eu besoin de se reposer.

--Voyez-vous ça! dit la _boisière_, qui se tourna de mon côté comme si

elle eût voulu me rendre complice de ses moqueries; c'est une savante,

oui! le _Bon-Affût_ lui a appris à lire dans l'imprimé, et les murs de

la ferme sont tapissés d'images que lui a données M. le curé.

--Tout le monde ne peut pas avoir sa chambre comme la jolie Michelle

_adournée_ des cadeaux de ses amoureux, fit observer la petite.

Bruno eut l'imprudence de rire de cette innocente malice, ce qui parut

faire perdre à Michelle tout son sang-froid.

--Si les amoureux sont honnêtes pour moi, c'est que je ne leur fais pas

honte, reprit-elle, en jetant un regard expressif sur les pauvres habits

de l'orpheline; mais consolez-vous, la Rousse, voici un galant qui n'a

point tant de _braverie_ et qui vous cherche. Allons, le beau gars,

ouvrez votre barillet et offrez à celle-ci vos friandises de mendiant.

Je voulus m'entremettre pour donner une autre tournure à l'entretien;

mais Michelle avait une piqûre au coeur, et, quoi que je pusse dire,

elle reprit toujours l'offensive.

Bruno, qui s'était assis près du seuil sur une pierre, écoutait avec

impatience. Quant à Louison, elle fut quelque temps sans sentir les

coups et riant des sarcasmes de Michelle: elle jouait avec sa colère

comme un enfant avec des armes dont il ne se défie pas, mais la

_boisière_ finit par trouver le joint du coeur en lui demandant

méchamment si les Louroux ne l'habilleraient point de neuf pour la

prochaine fête de Plessé. Elle faisait sans doute allusion à

quelqu'avanie précédemment infligée à l'orpheline pour son pauvre

costume, car je la vis tout à coup rougir et balbutier. Michelle, qui

comprit que le coup avait porté, redoubla avec la cruauté d'une femme

qui se venge; elle n'épargna à la Louison aucune raillerie sur ses

misérables vêtements, énuméra tout ce qui lui manquait, et finit par une

description complaisante du nouvel habit que faisait pour elle le

tailleur de Niort.

La Louison, qui jusqu'alors avait eu la réplique si libre, écouta tout

sans répondre et la tête basse. Evidemment, la cruelle insistance de la

_boisière_, après lui avoir rappelé quelque pénible souvenir, venait

d'éveiller ses innocentes coquetteries. Ramenée à ce désir de parure,

qui n'est chez la femme qu'une des formes du besoin de plaire, elle

était passée presque subitement de son insouciante gaîté à toutes les

amertumes de la honte et du souhait sans espoir. Debout près de la

porte, elle roulait de son petit pied nu quelques feuilles que le vent

avait poussées jusqu'au seuil; des mèches de cheveux couleur d'or bruni

voilaient son visage, et une de ses mains arrachait avec distraction la

mousse qui veloutait, par taches, le mur auquel elle s'appuyait.

L'arrivée du maître de la Magdeleine coupa heureusement court à

l'entretien; l'orpheline en profita pour s'échapper, et, après avoir

remercié assez brièvement Michelle, qui continua sa route, j'entrai au

logis avec le fermier.

J'étais curieux de connaître les détails d'une exploitation agricole

placée dans des circonstances aussi particulières. Le père Louroux

m'expliqua et me fit visiter tout ce qui méritait d'être connu.

Ces terres enclavées dans la forêt étaient entourées d'innombrables

ennemis contre lesquels il fallait sans cesse les défendre. A chaque

instant mon guide me dénonçait quelque fausse trappe creusée sous le

gazon pour les loups, et toute semblable à celle où tomba Daphnis quand

Chloé vint l'en retirer en «l'aidant du cordon qui nouait ses cheveux.»

Ainsi ramené au souvenir des pastorales de Longus, j'avais précédé le

père Louroux de quelques pas, et j'allais franchir une brèche ouverte

sur un champ de blé, quand le fermier accourut avec un cri d'épouvante

et me montra une faulx cachée sous les ramées, à l'intention des

sangliers, très nombreux au Gavre, et qui, en se précipitant par

l'ouverture, devaient rencontrer la faulx et s'ouvrir les entrailles.

Ces sortes de piéges, les plus redoutables de tous, étaient aussi les

plus multipliés. Cependant ils ne suffisaient point pour garantir les

moissons contre la voracité des _grogneurs_. Le père Louroux m'apprit

qu'à l'époque où les froments jaunissaient, tous les gens de la ferme

devaient se disperser dans les champs, monter sur des chariots, comme

les barbares de la Crimée, et, le fusil à la main, attendre au haut de

ces citadelles roulantes l'arrivée des sangliers.

Quant aux loups, ils n'étaient redoutables qu'en hiver; mais alors ils

se rassemblaient par troupes et venaient assiéger les étables. Deux ans

auparavant, ils avaient failli dévorer la Louison, qui était perdue sans

Antoine.

--Et il paraît, dis-je, que depuis tous deux sont restés amis?

Je lui montrai le braconnier et la jeune fille causant intimement au

coin de la clairière que nous allions traverser.

--Ah! ah! _Bon-Affût_ est par ici! reprit le fermier, dont la figure

s'éclaira; gage qu'il apporte quelque chose à la petite! On ne sait pas

ce que c'est que l'attachement de ces endurcis-là, monsieur; ils sont

pires que le fer, car la rouille du temps n'y peut rien. Depuis le jour

où Antoine a ramassé la pauvre créature parmi les feuilles mortes, il

l'a aimée autant à lui seul qu'un père et une mère, et, si elle lui

demandait son oeil droit, au lieu de refuser, il lui donnerait encore

le gauche pour appoint.

L'attitude et l'expression du braconnier ne démentaient point les

paroles de Louroux.

Antoine était assis aux pieds de la Louison, accoudé sur ses genoux, où

il mangeait un morceau de pain noir, la tête levée vers elle, et les

regards plongés dans ses yeux. On eût dit que la table transformait pour

lui ce frugal repas en festin, car tous les plis de son rude visage

semblaient sourire.

La jeune fille, qui venait sans doute de lui raconter l'humiliation

qu'elle avait eu à subir de la Michelle, essuyait encore de temps en

temps une larme avec le coin de son tablier, et ne pouvait retenir de

petits sanglots qui lui entrecoupaient la voix; mais les paroles du

braconnier avaient déjà ramené la gaîté sur ce visage d'enfant, où le

rire reparaissait à travers les derniers pleurs, comme le soleil dans un

rayon de pluie.

Nous suivions la lisière du bois, cachés par les touffes de houx, et le

gazon éteignait le bruit de nos pas: aussi approchions-nous sans être

aperçus. La voix du braconnier s'était insensiblement élevée, et je crus

distinguer quelques mots dont l'accent étranger m'était bien connu.

--On dirait qu'ils parlent breton? fis-je observer à demi-voix.

--C'est la vérité! reprit le père Louroux, qui se mit instinctivement à

mon diapason; le _Bon-Affût_ est né devers les bois de Camore, et, quand

il est venu ici, voilà une quinzaine d'années, il avait grande peine à

parler comme tout le monde. Aussi a-t-il appris le jargon du bas-pays à

sa mignonne Louison, et celle-ci l'a enseigné à Bruno, si bien que,

lorsqu'ils sont ensemble, ils font un verbiage que le bon Dieu n'y

entendrait rien. Ecoutez plutôt si cela ressemble à une langue faite

pour le monde?

Malgré l'opinion du fermier, je commençais à comprendre parfaitement.

--La paix! la paix! répétait Antoine d'un ton caressant: je te dis que

tu iras à l'assemblée prochaine et que tu seras la plus belle, oui!

--Le drap et la toile sont bien chers! objectait la fillette, qui ne

pleurait plus que d'un oeil.

--Mais les chevreuils se vendent bien, répliqua le braconnier, et pas

plus tard que demain il y en aura un à la ferme. Le père Louroux se

chargera comme d'habitude de le faire arriver à Nantes.

--Et si les gardes veillent cette nuit? demanda la Rousse tout-à-fait

consolée.

--Ils ne veilleront point, répliqua _Bon-Affût_, j'ai un moyen sûr de

les envoyer au fenil.....

Les branches mortes qui craquaient sous nos pieds dénoncèrent notre

approche; le braconnier fit un geste rapide qui recommandait à l'enfant

la discrétion et se leva pour nous recevoir.

Il reconnut évidemment en moi le voyageur aperçu le matin à l'auberge en

compagnie de Moser, dont l'uniforme lui avait révélé les fonctions, car

il prit subitement une expression défiante. Je m'efforçai de dissiper

ses soupçons en expliquant, pendant le cours de l'entretien, ce qu'il y

avait de fortuit dans mon rapprochement avec le forestier, dont je

n'étais ni le collègue ni le chef; je fis connaître le motif de mon

excursion dans la forêt, et je demandai au fermier le chemin qu'il

fallait prendre pour arriver aux huttes des _boisiers_. _Bon-Affût_, qui

avait jusqu'alors écouté sans rien dire, mais que mes déclarations

avaient sans doute rassuré, répondit qu'il allait du côté de la grande

coupe, et que je pouvais le suivre.

Après avoir traversé avec quelque peine les lisières des _placis_ tout

encombrées de ronces et de buissons, nous arrivâmes à la vieille futaie.

Je fus involontairement saisi de la grandeur religieuse de ces mille

arceaux de feuillage entremêlés comme les voûtes d'un palais mauresque,

et dont les troncs moussus formaient la verte colonnade.

Ici, la solitude n'invitait pas à l'idylle comme celle que j'avais

traversée quelques heures auparavant, mais à la vie hasardeuse et mâle.

Animé par l'air plus pur, attiré par les perspectives mobiles et

infinies qui s'ouvraient de tous côtés, sentant la marche plus facile

sur ces tapis de feuilles en poussière, on arrivait à comprendre

l'espèce de délire qui, vers le XIIe siècle, s'empara de la noblesse

entière et la poussa dans les forêts au milieu des chevauchées, des

aboiements de meutes et des hallalis de veneurs. Alors les bois, pareils

à une marée montante, envahirent partout les champs et les villages. En

Normandie, un seul gentilhomme fit disparaître trente-deux paroisses

pour planter _une chasse_; au Gavre, le flot de verdure avait également

expulsé les hommes: il fallut des lois pour préserver les seigneurs des

séductions du _couvert_.

Les derniers paysans - Tome 2 · 第 6 / 10 段