Dinorah, car il parlait comme un homme ivre, et cependant il n'y avait
pas de _vin de feu_ dans son haleine. Il m'a dit que, si je le suivais,
il me ferait plus riche que la femme d'un gentilhomme, et, comme je
n'avais pas l'air de croire, il m'a montré plein ses mains de pièces
d'or.
J'échangeai un regard avec Salaün.
--Et alors? repris-je.
--Alors, dit la jeune fille émue, j'ai eu peur... Je lui ai demandé où
il avait trouvé ce trésor; mais il s'est mis à le compter, à le faire
sonner sans répondre, et en riant de son méchant rire. Quand j'ai voulu
rentrer, il m'a barré le passage; il m'a encore parlé de partir. Plus je
refusais, plus il me montrait d'argent en disant que tout serait à moi.
Enfin, j'ai voulu fuir, mais il m'a saisi les deux mains en disant qu'il
m'emmènerait malgré moi. Comme il était le plus fort, j'ai crié, et
c'est alors que j'ai entendu la voix de mon père qui venait de la mer.
--Ainsi notre arrivée vous a sauvée? repris-je.
--Votre arrivée et ma marraine, répliqua la jeune fille, en portant
instinctivement la main à une petite relique cachée dans son corsage;
ceux qui sont protégés des grands saints n'ont rien à craindre du
mauvais esprit.
Ces dernières révélations changeaient mes soupçons en certitude; le
crime du _reptile_ était désormais pour moi hors de doute. Salaün
lui-même parut ébranlé; quant à Dinorah, elle ne savait rien de ce qui
s'était passé à la _Pointe-du-Corbeau_. En l'apprenant, elle poussa une
exclamation d'horreur. Nous venions de gagner la maison où le _gabarier_
m'avait proposé de passer la nuit; elle m'adressa d'une voix tremblante
des questions auxquelles je répondis en racontant tout ce que je savais.
A mesure que je parlais, elle devenait plus pâle, et je vis qu'elle
était prise d'un tremblement. Quand j'eus achevé, elle joignit les
mains, ferma les yeux, et se laissa glisser sur un banc appuyé au mur.
Elle ne disait rien, mais des larmes glissaient sous ses paupières et
descendaient silencieusement le long de ses joues. Je me rappelai alors
l'allusion railleuse faite par le meunier à notre première rencontre.
Guiller avait-il parlé sérieusement? La pitié de la _petite sainte_ pour
le réprouvé s'était-elle réellement transformée en un sentiment plus
tendre? Plusieurs détails que je me rappelais maintenant pouvaient le
faire croire. Chez la paysanne comme chez la grande dame, le coeur est
le même et glisse sur les mêmes pentes. Femme, elle avait pu céder à
cette ambition féminine de dévouement qui en a séduit tant d'autres;
elle s'était trouvée de celles que l'abandon attire, que le péril
encourage, que la méchanceté malheureuse attendrit. Comme sainte
Thérèse, elle avait peut-être plaint le démon de ne connaître que la
haine, et avait rêvé une rédemption par l'amour. En tout cas, je n'eus
ni les moyens, ni le loisir de m'en assurer, car avant que j'eusse pu
lui adresser la parole, Salaün, qui était sorti pour dégréer la barque,
l'appela par son nom. A cette voix, Dinorah se redressa en sursaut,
passa la main sur ses yeux et sortit brusquement.
Au-dessus du rez-de-chaussée qui formait le logement du _gabarier_
s'étendait un grenier, auquel on arrivait par une échelle et sans autre
plancher que des fagots jetés en travers des poutrelles. Ce fut là que
je passai la nuit sur une couette de balle d'avoine. Quelque fée
bretonne y avait sans doute caché l'_herbe qui endort_, car, lorsque je
me réveillai, le soleil filtrait à travers le chaume et dessinait,
autour de moi, mille réseaux lumineux. Les roitelets, cachés dans toutes
les crevasses du toit, gazouillaient joyeusement, et les pinsons leur
répondaient sur les troënes du courtil. Quant à la maison, aucun bruit
ne s'y faisait entendre. Je me levai à la hâte, et je descendis. Il n'y
avait personne au rez-de-chaussée. Tous les meubles étaient en ordre, et
le sol balayé, les cendres du foyer relevées, annonçaient que les
maîtres du logis étaient sortis pour longtemps. En regardant par la
petite croisée, à un seul carreau, qui donnait sur la grève, je vis en
effet que la barque n'était plus là.
Je connaissais trop bien les libertés de l'hospitalité bretonne pour que
cette absence me causât ni surprise, ni embarras. J'allai à la table et
je relevai une manne d'osier renversée, sous laquelle se trouvait le
pain noir enveloppé d'une petite nappe à frange. Faisant ensuite glisser
la table elle-même, j'aperçus dans l'espèce de coffre qu'elle
recouvrait, le beurre et le lait mis en réserve. Je choisis ce que je
préférais, et je me mis à déjeûner avec la confiance que donne ce titre
d'_envoyé de Dieu_ accordé par le paysan de l'Armor à celui qui vient
s'asseoir à son foyer. Quand j'eus achevé, je remis tout en place,
laissant, pour mon hôte absent, une pièce de monnaie que, présent, il
eût peut-être refusée. Je refermai, en sortant, la porte de la cabane
avec ce loquet de bois, dont la vue m'a toujours rappelé la _chevillette
et la bobinette_ du _Petit Chaperon-Rouge_, puis, reprenant ma route par
les landes, je me dirigeai vers Crozon.
Le soleil, déjà élevé sur l'horizon, commençait à frapper directement le
promontoire, rendu plus aride par une longue sécheresse. Je suivais un
pli de la colline où n'arrivait aucun souffle de la brise de mer. Le
sol, ouvert par la chaleur, était entrecoupé de larges fissures au bord
desquelles les bruyères et les ajoncs penchaient leurs touffes jaunies.
On n'apercevait à droite ni à gauche aucun village, aucune ferme; à
peine si quelques champs cultivés annonçaient, de loin en loin, la
présence de l'homme. J'avais ralenti le pas, fatigué du poids du jour,
de la longueur de la route et de la morne solitude qui m'entourait,
quand un compagnon inattendu se montra à l'extrémité d'un sentier:
c'était le meunier Guiller. Il me reconnut, poussa un cri d'appel, et
pressa, pour me rejoindre, le pas de sa monture.
--Monsieur vient de _la Pointe-du-Corbeau_? dit-il en portant la main à
son bonnet bleuâtre; que Dieu fasse miséricorde aux pécheurs! le vieux
Judok-Naufrage a donné un terrible exemple; mais le diable n'a fait que
commencer l'ouvrage, maintenant c'est aux gens de justice de finir, et
voilà qu'on leur amène pour ça Beuzec-le-Noir.
Je demandai s'il était vraiment arrêté.
--Depuis ce matin, répondit le meunier; on l'a pris au moment où il
essayait de voler une barque à l'anse de Dinant, et, en le fouillant, on
a trouvé sur lui plus de pièces d'or qu'il n'a jamais gagné de sous. Je
viens de le rencontrer dans une charrette, garotté comme un sanglier.
Guiller ajouta beaucoup de suppositions sur l'origine de cet or, sans
paraître soupçonner la vérité. Profitant de son humeur causeuse, je
l'interrogeai à loisir sur le _reptile_, et j'appris de lui tout ce qui
pouvait expliquer cette étrange nature. Jeté sur les côtes bretonnes par
la tempête, ainsi que me l'avait raconté Salaün, l'enfant naufragé avait
grandi dans l'isolement et la réprobation; tout le monde l'avait
repoussé, et il était devenu l'ennemi de tout le monde. Comme le
sauvage, il avait vécu de ruse, d'hostilité et de patience: sa vie était
devenue une perpétuelle embuscade.
Maraudeur insaisissable, il échappait à toutes les poursuites sans que
rien pût lui échapper, et cette miraculeuse adresse avait encore
confirmé la superstition populaire. D'abord quelques voisins dépouillés
par lui s'étaient vengés; mais des désastres inattendus, et dont
l'auteur restait invisible, leur avaient toujours fait cruellement
expier cette audace; aussi la haine s'était-elle tempérée par la
crainte. On fermait les yeux sur les déprédations de Beuzec, pour
n'avoir pas à les punir; il avait fini par se faire une force de sa
méchanceté.
--Qu'il soit venu d'enfer ou qu'il y aille, ajouta Guiller avec plus de
sérieux que je ne lui en avais vu jusqu'alors, c'était une dure épreuve
pour le pays; lui et Judok se tenaient là-bas comme deux vipères qui
mettaient les honnêtes gens en angoisse; maintenant qu'ils n'y sont
plus, on pourra marcher sans regarder à ses pieds.
Je ne répondis pas: depuis un instant, mon attention était attirée
ailleurs et j'écoutais avec distraction. Nous avions atteint un plateau
boisé, et nous suivions un chemin creux dont les haies vives ne
permettaient de rien voir, mais n'empêchaient pas d'entendre un chant
grave et lointain qui s'élevait par intervalles. Je m'arrêtai en
imposant silence de la main à mon compagnon et en prêtant l'oreille; le
chant retentit plus rapproché. Le meunier se dressa sur sa monture et
regarda par-dessus les buissons.
--Dieu nous bénisse! c'est la procession pour les biens de la terre,
dit-il; le blé a soif, et ceux de Crozon font le tour de la paroisse
avec leurs prêtres pour implorer le maître de la pluie et du soleil.
Je pressai le pas afin d'atteindre le plateau auquel conduisait notre
route, et en débouchant sur la bruyère, j'aperçus la procession qui
s'avançait de notre côté.
A la tête du cortége marchait le clergé avec le dais et des enfants en
costume de choeur qui portaient l'eau consacrée ou agitaient des
sonnettes, puis venaient les populations accourues des campagnes
voisines.
Les hommes marchaient les premiers, deux à deux et tête nue; derrière, à
une certaine distance, s'avançaient les femmes, le chapelet à la main.
Tous avaient revêtu leur costume des jours de fête, dont les formes
variées donnaient à la cérémonie je ne sais quoi de pittoresque et
d'animé qui semblait appartenir à un autre âge. Après chaque stance de
l'hymne sainte, les voix se taisaient, et il y avait une pause pendant
laquelle on n'entendait plus que le bourdonnement des insectes dans
l'air et le cri du grillon sous les fougères. La procession se déroulait
avec une lenteur majestueuse sur la crête même du coteau. Elle arriva
droit à nous.
Je m'étais découvert, et le meunier, descendu de sa monture, s'était
agenouillé.
Le premier groupe passa avec les aubes blanches, les bannières à franges
de soie et les croix d'argent étincelantes. Les hommes commençaient à
défiler les mains jointes sur leurs larges chapeaux, et le visage à
demi-voilé par leurs longs cheveux, quand il se fit tout à coup un
mouvement. Les regards s'étaient tournés vers la route que Guiller et
moi venions de quitter. Une petite charrette entourée de douaniers et de
pêcheurs débouchait sur le plateau où nous nous trouvions. Le meunier se
leva à demi.
--C'est lui, c'est Beuzec! me dit-il vivement.
Ce nom répété de proche en proche, courut dans la foule et y causa une
sorte de frémissement; les prêtres eux-mêmes s'étaient arrêtés; la
charrette arrivait près d'eux. Je reconnus alors le _reptile_, dont les
pieds étaient liés avec des filins goudronnés et les bras solidement
attachés aux barreaux.
En entendant les chants, il s'était redressé, et son visage hagard
apparut au-dessus des bords du tombereau. A la vue de la procession, il
jeta un premier cri d'ironie insultante qui alla se répétant à mesure
que les prêtres et les symboles consacrés passaient devant lui; puis
quand vint le tour des assistants, il se mit à les appeler l'un après
l'autre, en accompagnant chaque nom d'un éclat de rire ou d'une injure;
mais, arrivé aux femmes, nous le vîmes s'interrompre subitement, son
rire s'éteignit, il fit, pour s'élancer, un effort qui ébranla les
barreaux, puis, poussant une sorte de rugissement, il se laissa tomber
au fond du chariot.
Dans ce moment, mon oeil rencontra le pâle visage de Dinorah. Les yeux
baissés et les mains tremblantes sur son chapelet, elle passait avec la
procession qui avait repris sa marche. Je la vis se perdre dans le
chemin creux, tandis que la charrette disparaissait avec son escorte au
versant du coteau.
La protégée de Marie et le fils du démon venaient de se rencontrer pour
la dernière fois, et de se faire un éternel adieu.
SEPTIÈME RÉCIT.
LES BOISIERS.
Il est surtout trois formes sous lesquelles la création se révèle à nous
plus souveraine, la montagne, l'océan, la forêt: de ces trois grands
aspects de l'oeuvre divine, deux restent à l'abri de toutes les
atteintes humaines et immuables dans leur sublimité; mais la troisième
est soumise à la volonté de l'homme. Partout où il s'établit, sa hache
fait la place libre. Ces longues chaînes d'ombrages que le travail
latent de la terre a mis des siècles à élever comme de verdoyantes
montagnes, il les taille, il les entr'ouvre, il les abat à son gré;
aussi la forêt devient-elle chaque jour, dans notre vieux monde, un
accident plus rare et par cela même plus curieux.
J'avais traversé les grands taillis et les petites futaies qui parsèment
nos provinces de l'Ouest, mais il me restait à voir une oasis forestière
assez vaste pour renfermer une population spéciale, créer des caractères
et des industries. Je me décidai à visiter la forêt du Gavre, enclavée
entre le Don et l'Isac, deux des principaux affluents de la Vilaine.
J'avais pour compagnon momentané de ce voyage un nouveau garde que
l'administration expédiait au Gavre, afin d'activer la surveillance et
de réprimer des abus favorisés par la négligence et la tradition. Il eût
été difficile de trouver un homme plus propre que Moser à une pareille
mission; il était né sur cette terre alsacienne qui fournit à la France
ses soldats les mieux disciplinés: race laborieuse, positive, esclave de
la règle, et qui, étrangère aux sentimentalités un peu puériles
d'outre-Rhin, est, pour ainsi dire, la prose de l'Allemagne. Moser
joignait d'ailleurs aux qualités générales de sa race une perspicacité
singulière, aiguisée par l'expérience. Dans sa carrière de forestier, il
avait eu à déjouer trop de subterfuges pour n'avoir pas appris lui-même
à s'en servir; il marchait en toutes choses comme dans la forêt, moins
souvent par les larges avenues que par les _foulées_, et plus volontiers
sur la mousse qui éteint le bruit des pas que sur les cailloux qui
avertissent de l'approche. Cependant, chez lui, la ruse n'avait rien de
bas et s'aidait plutôt du silence que du mensonge: c'était, à tout
prendre, une nature droite, mais mise en défiance; c'était surtout un
caractère. Tel vous l'aviez vu au premier instant, tel vous le
retrouviez toujours. Moser avait donné le règlement des eaux et forêts
pour doublure à sa conscience et se tenait inébranlable derrière ce
bouclier.
L'étude de cette personnalité, d'autant plus facile à déchiffrer qu'elle
n'avait pas de recoins, donna un véritable intérêt à la route que nous
faisions ensemble. Le garde alsacien prenait rarement l'initiative d'une
confidence, mais ne refusait jamais de répondre. Je l'amenai à me
raconter ses longues embuscades dans les fourrés pour surprendre les
coureurs de bois, ses poursuites sur la piste des braconniers, ses ruses
victorieuses ou déjouées, les luttes corps à corps qu'il avait eues à
braver, en un mot, tous les incidents de la vie demi-sauvage qu'il
menait depuis bientôt vingt années, et dont il avait fait son plaisir
après en avoir fait son devoir.
Pendant ces récits, forcément entrecoupés de beaucoup de pauses et de
digressions, nous avions franchi la _vallée d'Or_ (Orvault), tantôt
suivant la route sinueuse qui ondoie avec la coulée, tantôt coupant au
plus court à travers les _sentes_ qui traversent les prairies et
s'enfoncent au milieu des châtaigneraies. Après avoir escaladé le bourg
bâti au haut des collines, nous avions gagné la grande lande qui
remplace l'ancienne forêt de Sautron, où le duc de Bretagne, François
II, fit bâtir la chapelle de Bongarand, encore debout, puis côtoyé
l'étang de la Barossière, grande flaque immobile et sans ombrage, devant
laquelle se dressent, comme des fourches patibulaires, quelques arbres
desséchés qu'entourent des volées de corbeaux. Enfin, quittant le chemin
direct, j'avais incliné, avec mon compagnon, vers le hameau de la
Thébaudière, désireux de visiter la demeure de cette femme célèbre, qui
sut, à force de grâce et de bon sens, écrire, sous forme de lettres à sa
fille, un livre immortel.
Nous arrivâmes au château du Buron par une avenue de sapins de cent
pieds de haut. Il ne reste pas autre chose de ce que Madame de Sévigné
appelle les _plus vieux bois du monde_. Dès 1680, son fils avait fait
abattre le dernier bosquet: «Votre frère, écrit-elle à Madame de
Grignan, a trouvé l'invention de dépenser sans paraître, de perdre sans
jouer et de payer sans s'acquitter. Toujours une soif et un besoin
d'argent, en paix comme en guerre: c'est un abîme de je ne sais quoi,
car il n'a aucune fantaisie; mais sa main est un creuset où l'argent se
fond. Ma fille, il faut que vous essuyiez tout ceci: toutes ces driades
affligées, que je vis hier, tous ces vieux sylvains, qui ne savent plus
où se retirer; tous ces anciens corbeaux, établis depuis deux cents ans
dans l'horreur de ces bois..... tout cela me fit hier des plaintes qui
me touchèrent sensiblement le coeur.»
On ne trouve au Buron d'autre souvenir de Madame de Sévigné que quelques
lettres autographes et la chambre où elle couchait: c'est une petite
pièce écartée, à six pans, ornée de boiseries sculptées, et encore
garnie de meubles du XVIIe siècle.
Partis du Buron, nous atteignîmes la lande de Treillères, steppe de près
de sept lieues de circonférence, où quelques pousses de chêne et de
hêtre, dernières traces des forêts druidiques, percent un tapis de
maigres bruyères, puis enfin le bourg de Blain, d'où nous nous
dirigeâmes sur la forêt du Gavre, qui, depuis longtemps déjà, dessinait
à l'horizon ses sombres contours.
L'entrée en était autrefois gardée par un château dont la possession fut
la cause première des plus dramatiques épisodes de notre histoire. Le
duc de Bretagne l'ayant donné à Chandos, au préjudice de Clisson qui le
sollicitait, celui-ci jura Dieu _qu'il n'aurait pas un Anglais pour
voisin_, et courut brûler la propriété du nouveau seigneur. Le duc se
vengea par un guet-apens célèbre dans l'histoire, et auquel Voltaire a
emprunté les ressorts dramatiques de sa tragédie d'_Adélaïde du
Guesclin_. Plus tard eut lieu le meurtre du connétable, que Charles VI
voulut venger. On sait comment la folie surprit le roi à la tête de son
armée et commença cette longue série de désastres qui faillirent rayer
la France du rang des nations.
Je cherchai longtemps en vain la place de ce château, dont le nom
éveille un si lugubre retentissement dans le passé. Les tours que
s'étaient disputées les seigneurs et les rois les plus puissants de la
chrétienté ne forment qu'une imperceptible ondulation de terrain; leurs
décombres mêmes ont disparu sous les orties.
Quand nous descendîmes au bourg, le soleil commençait à disparaître
derrière les horizons de Rozet et de Plessé. Une lueur pourprée
incendiait les toits de chaume. Les femmes revenaient des _vagues_ de la
forêt, portant des fagots d'ajoncs ou de fougères qu'elles retenaient à
l'épaule avec la pointe de la faucille; des enfants couraient pieds nus
en poussant devant eux des porcs qui arrivaient de la glandée.
Debout à la porte du cabaret qui sert d'hôtellerie aux rares voyageurs
qu'amène le hasard, je contemplais d'un oeil curieux l'étrange
bourgade. Ses habitants avaient je ne sais quoi de rude et d'effarouché;
ils accouraient pour voir les étrangers, et s'enfuyaient dès qu'ils
avaient rencontré leurs regards. Leurs chaumières croulantes, leurs
habits en lambeaux, leur chevelure hérissée, l'expression un peu dure
des physionomies, tout annonçait une pauvreté sauvage, mais rien ne
révélait l'ambition du désir. La forêt leur fournit le bois qui les
chauffe, l'herbe qui nourrit leurs troupeaux, l'écorce de houx dont ils
fabriquent la glu qu'on vient leur acheter de loin; le reste leur
manque, et ils n'y songent pas. Par instants, il me semblait voir un de
ces campements fixes de Bohêmes arrêtés dans les grandes clairières de
la Valachie et vivant, comme les oiseaux, de ce que leur donnent les
bois. Cependant, quelle que fût l'indigence de tout ce qui m'entourait,
l'heure et le mouvement donnaient au tableau un certain charme agreste.
Au milieu de cette fange et de ces haillons, les éclats de rires se
répondaient d'une fenêtre à l'autre, quelques chants de jeunes filles
s'élevaient çà et là; les vieillards souriaient sur les seuils aux
derniers rayons du soleil, et la fumée qui montait des toits de chaume
annonçait le repas du soir. A travers cette sauvagerie misérable, on
sentait que les paisibles joies de la famille n'étaient point absentes.
Je fus réveillé dès le point du jour par le son prolongé du buccin
d'Amérique. Avec un soleil moins voilé de brumes, j'aurais pu me croire
au pied de quelque morne des Antilles. J'ouvris ma fenêtre et j'aperçus
le vacher du Gavre, qui réunissait les bestiaux du village. On les
voyait arriver à l'appel du _lambis_, dont les intonations monotones
étaient égayées par le bruit des sonnettes et des grelots. Tous se
dirigeaient vers la forêt, où le droit de pacage, autrefois concédé aux
habitants par les vieilles chartes, leur a été conservé. Quelques hommes
les suivaient portant sur l'épaule l'_étrêpe_, faulx recourbée avec
laquelle ils coupent dans les bois la litière de leurs étables.
J'avais hâte de prendre le même chemin, et je descendis au
rez-de-chaussée. J'y trouvai Moser, qui, en attendant les gardes
auxquels il avait fait savoir son arrivée, déjeunait debout avec un
verre de vin et un morceau de pain bis.
Je commençais à partager son frugal repas, quand nous vîmes entrer un
paysan qui, à notre aspect, s'arrêta sur le seuil, parut hésiter et
finit par s'avancer vers la cabaretière, à laquelle il présenta une
petite gourde de cuir sans prononcer un seul mot; elle la prit également
en silence et se prépara à la remplir d'eau-de-vie. Le paysan attendit,
adossé à la table qui servait de comptoir, et les deux mains appuyées
sur son bâton de houx. Il était grand, maigre, un peu voûté, mais d'une
apparence robuste. Vêtu d'une veste de drap vert très usée, d'un
pantalon de berlinge et de souliers à semelles de bois, il portait en
bandoulière une poche de toile qui affectait la forme d'un carnier. Son
regard, promené autour de lui d'un air d'insouciance, glissa sur nous
sans paraître s'arrêter, puis il se mit à siffler en tourmentant de la
pointe de son bâton la terre battue qui servait de plancher. Quand
l'aubergiste lui tendit la gourde remplie, il n'en paya point le prix,
mais il fit un geste d'intelligence auquel la femme répondit par un
signe de tête, gagna la porte et disparut.
--Vous ne connaissez point cet homme? demandai-je à Moser, qui venait,
comme moi, de s'approcher du seuil pour suivre des yeux le paysan.
Moser fit un signe négatif et descendit les deux marches de l'entrée
afin de voir la direction que prenait l'homme à la veste verte.
--Il va vers la forêt, dit-il au bout d'un instant.
--Où pourrait-il aller? répliquai-je; la forêt est ici le champ commun
où tout le monde moissonne.
--Mais tout le monde n'y fait pas la même récolte.
--J'ai trouvé en effet quelque chose de particulier dans la tournure de
ce visiteur silencieux.
--Avez-vous remarqué qu'il n'était point chaussé de sabots, mais de
galoches plus commodes pour la marche et qui laissent la même empreinte?
Les autres paysans vont jambes nues, tandis qu'il porte des guêtres de
cuir pour se défendre des épines du fourré; leur veste est brune ou
bleue; la sienne est verte, afin de se confondre plus facilement avec
les feuilles. Son carnier de toile pourrait passer pour une pannetière
sans les taches de sang qu'on y voit encore, et ses mains seraient
celles d'un laboureur, si elles n'avaient point été noircies par la
poudre du bassinet.
--Ainsi vous croyez que nous venons de voir un braconnier?
--De la pire espèce, et je me tromperais fort si ce n'était celui qui
dépeuple depuis dix ans la forêt, et qu'on a signalé à l'administration.
--Vous le nommez?....
--Antoine, ou plus communément _Bon-Affût_.
La cabaretière, qui rangeait ses bouteilles, se retourna à ce mot en
tressaillant.
--Vous voyez que j'ai touché juste, dit l'Alsacien, à qui ce mouvement
ne put échapper; notre vagabond est en compte-courant avec le
_Cheval-Blanc_, et paiera un de ces jours sa provision d'eau-de-vie en
gibier.