J'aurais souri de l'explication du gabarier, si une partie des

hallucinations qu'il venait de décrire ne s'étaient presque

immédiatement produites. Au moment où la brume nous enveloppa, tout

parut se transformer et passer du réel dans la région du rêve. Devenu le

jouet des plus singuliers mirages, je voyais les rocs détachés de leur

base et suspendus dans les airs où ils semblaient flotter; des anses

fantastiques se creusaient aux flancs de la falaise; les toits d'un

village se dessinaient à la place du groupe d'écueils que nous avions dû

éviter en venant. Ces erreurs de sens étaient, pour la plupart, très

fugitives, mais tellement renaissantes et multipliées, que l'esprit

finissait par en être troublé. De rectifications en rectifications, on

arrivait à ne plus se reconnaître et à douter même de son orientation.

Au bout d'un quart d'heure, je n'aurais pu dire de quel côté se trouvait

la terre, de quel côté l'Océan. Salaün avait échappé à cette confusion

en évitant de regarder autour de lui. Penché sur la mer, dont il

interrogeait les flots, il cherchait le courant bien connu qui devait

nous conduire au rivage. Quand il fut certain que la barque y était

entrée, il releva la tête plus rassuré. Les images trompeuses devenaient

d'ailleurs moins fascinantes à l'approche de la terre; on commençait à

distinguer les véritables contours de la grève. Le courant nous avait

fait un peu dévier vers la Pointe-du-Corbeau, que je crus reconnaître à

travers la brume. J'allais demander au _gabarier_ si je n'étais pas

encore le jouet d'une illusion; quand il poussa un cri et me saisit le

bras:

--Voyez, dit-il, en me montrant l'extrémité du promontoire, la cabane de

Judok!...

--Eh bien?

--Elle est en feu.

Une lueur rougeâtre, à demi noyée dans le brouillard, éclairait en effet

les cimes du rocher. On eût pu la prendre pour un rayon du soleil

couchant qui perçait les nuées, si son intermittence n'eût trahi les

mouvements de la flamme. Je criai à Salaün de mettre le cap sur la

Pointe du Corbeau, ce qu'il exécuta sans objections. La vue du feu lui

avait momentanément fait oublier ses préventions, et il y courait avec

l'empressement ordinaire aux habitants de nos campagnes. C'est que, de

tous les désastres qui peuvent les frapper, aucun n'éveille la même

terreur, ni, par suite, les mêmes sympathies. L'orage n'atteint pas tous

les champs, et, au pire, ne compromet qu'une seule moisson; la maladie

n'enlève que le laboureur ou l'attelage; l'impôt de guerre même, cette

épidémie politique qui emporte l'argent, laisse après lui quelques

ressources; mais, dans nos métairies isolées, l'incendie dévore tout,

édifices, meubles, instruments, troupeaux: il détruit à la fois le

présent et l'avenir, et réduit le plus souvent ceux qu'il a dépouillés

au bâton du mendiant. Le rapide secours des voisins peut seul permettre

d'arracher quelques débris; aussi, quand la flamme brille à l'horizon,

quand le cri: _au feu!_ a retenti dans les paroisses, tous s'émeuvent en

même temps. Le moissonneur laisse sa faucille sur le sillon, la mère

remet au berceau l'enfant qu'elle allaite, le pâtre abandonne ses

génisses, le prêtre lui-même interrompt sa prière commencée, et tous

accourent vers le grand ennemi. Pour s'empresser de secourir les autres,

il suffit alors de penser à soi; l'égoïsme même conseille le dévouement,

et la terreur donne du courage.

En approchant du rivage, nous distinguâmes des hommes, des femmes, des

enfants qui avaient également vu le feu et accouraient dans toutes les

directions. Dès que la barque eut abordé, nous gravîmes rapidement la

falaise, et nous aperçûmes enfin distinctement l'incendie, qui semblait

concentré à l'intérieur de la cabane. Les flammes cependant commençaient

à percer la toiture et en sortaient par bouffées étincelantes; autour de

la hutte se pressaient les gens accourus des habitations les plus

voisines, mais tous se tenaient inactifs, regardant le feu et échangeant

des exclamations confuses. Je demandai vivement ce qui empêchait

d'entrer: on me répondit que la porte était fermée, et tous mes efforts,

joints à ceux de Salaün, ne purent l'ébranler. Contre l'ordinaire, elle

était d'une seule pièce, fortement bâtie en chêne et barrée à

l'intérieur. Pendant que je tâchais de la soulever, un gémissement

retentit dans la cabane. Nous nous arrêtâmes en même temps.

--C'est la voix de Judok, dit le gabarier.

Tous les assistants s'étaient approchés et se pressaient sur le seuil

pour entendre. Le gémissement se renouvela, mais cette fois une voix

ironique l'interrompit.

--Le cordier n'est point seul! m'écriai-je.

Un éclat de rire strident sembla me répondre. Il y eut un mouvement

général parmi les auditeurs, qui se rejetèrent en arrière. Je prêtai de

nouveau l'oreille; les soupirs plaintifs et l'accent railleur

continuaient à se faire entendre; il me semblait distinguer aussi des

coups répétés qui ébranlaient la terre. Salaün et plusieurs autres

s'étaient d'abord timidement rapprochés, puis avaient reculé de nouveau.

Sans partager leur effroi, j'étais surpris et troublé. Évidemment il se

passait chez l'écorcheur quelque chose d'étrange. Je me retournai vers

les spectateurs en les excitant à briser la porte; mais, groupés à

quelques pas, ils restèrent immobiles. Je m'adressai alors à Salaün, et

je lui reprochai de laisser périr un voisin sans secours. Le vieux

_gabarier_, qui regardait l'incendie les mains sous les aisselles,

secoua la tête:

--Ceci n'est pas un feu allumé par les chrétiens, dit-il avec

conviction, l'aide des hommes n'y peut rien!

--Alors nous essaierons des secours de l'église, dit un prêtre qui parut

au haut du sentier.

Tout le monde se découvrit; je courus à sa rencontre, et je lui

expliquai en quelques mots ce qui se passait. C'était un vieillard

encore vert et doué de cette activité du coeur toujours en éveil.

--Êtes-vous certain que cette porte est la seule entrée? me

demanda-t-il.

--Certain, répliquai-je.

Il ordonna à ceux dont les demeures étaient les moins éloignées de

courir chercher des haches et des leviers. Pendant ce temps je voulus

faire le tour de la hutte pour m'assurer de nouveau qu'elle n'avait

aucune autre issue; mais je fus bientôt arrêté. Bâtie dans une fissure

et comme incrustée dans le rocher, elle n'avait de libre accès que sur

le devant. Je venais de gravir, sans but précis, les premiers ressauts

de la roche à laquelle s'appuyait la cabane, et mon regard en fouillait

machinalement les anfractuosités, quand, à travers la brume rendue plus

épaisse par l'approche de la nuit, je crus voir une forme noire monter,

atteindre le sommet du roc, puis disparaître, comme si elle eût glissé

au revers de la pointe qui surplombait à la grève. Cependant

l'apparition avait été si rapide, que je doutais moi-même de sa réalité.

Je cherchais le moyen de m'avancer davantage, dans l'espoir de

m'éclairer, quand les coups frappés à la porte de la hutte me

rappelèrent. Enhardis par la présence du prêtre, les paysans

commençaient à l'ébranler; quelques coups de pic donnés dans la baie

achevèrent de dégager le battant de chêne, qui fut violemment repoussé à

l'intérieur. Un jet de fumée et d'étincelles força d'abord les paysans à

reculer, mais l'entrée se trouva libre presqu'aussitôt. Le recteur se

hasarda le premier; je le suivis jusqu'au foyer, où nous trouvâmes Judok

étendu dans une mare de sang; néanmoins il respirait encore. Le prêtre

m'aida à le porter au-dehors, tandis que les autres se rendaient maîtres

du feu. La charpente et tout ce qui donnait prise à la flamme avait été

déjà consumé, il ne restait plus que quelques poutrelles qui achevaient

de brûler. Outre le toit de la cabane, qui avait complétement disparu,

la plupart des meubles étaient réduits en cendres. Un lit clos, caché

dans un enfoncement du rocher comme dans une alcôve de granit, avait

seul échappé; on y transporta le _kacouss_. Il avait repris quelques

forces, et sa main droite s'était machinalement repliée vers sa

poitrine. Le recteur y remarqua alors trois profondes blessures qui

semblaient épuisées de sang. Il les examina un instant, puis, regardant

Judok, dont les paupières à moitié entr'ouvertes laissaient voir un

oeil fixe et vitré, il se retourna de mon côté avec un froncement de

sourcils facile à comprendre. Je tressaillis malgré moi.

--Tout est-il donc fini? demandai-je en français, afin de ne pas être

entendu des paysans qui nous entouraient.

--J'ai vu trop d'agonies pour me méprendre sur les approches de la mort,

répondit-il dans la même langue; le malheureux ne passera point la nuit.

--Ne croyez-vous pas cependant qu'il faudrait réclamer les soins du

médecin?

--Faites et confiez le blessé à la prudence humaine, pendant que je le

recommanderai à la clémence de Dieu.

--Écoutez, on dirait qu'il veut quelque chose.

Le cordier avait en effet rouvert les yeux; il faisait un visible effort

pour parler. Une expression d'épouvante et de prière désespérée

illuminait son visage terreux, toutes ses rides tremblaient d'un

mouvement convulsif, ses lèvres remuaient sans pouvoir articuler; enfin

le mot de _confession_ sortit comme un cri des profondeurs de son être.

Le recteur fit signe aux paysans de se retirer; je les suivis pour

donner mes instructions à l'un d'eux, qui courut emprunter un cheval et

partit à la recherche du médecin.

Pendant ce temps, la nuit était venue, et le brouillard s'était

insensiblement dissipé. Le ciel, sans un seul nuage, était constellé

d'innombrables étoiles qui se reflétaient au loin sur la face azurée de

la mer. L'air apportait des odeurs marines mêlées aux senteurs

mielleuses des fleurs de blé noir. Jamais soirée plus sereine n'avait

éclairé un plus sombre spectacle. Tandis qu'autour de nous tout était

fraîcheur, parfum et douceur, devant nos yeux se dressait cette ruine

sans toiture, toute calcinée par les flammes, et d'où s'exhalait encore

une légère fumée; le sol était jonché de charbons mal éteints, et vers

le fond, sous la saillie du rocher noirci, un mourant confessait ses

crimes! De la place où nous nous trouvions, je ne pouvais l'apercevoir,

mais j'entendais, par instants, le sifflement de sa voix entrecoupé de

plaintes. Le prêtre, assis à terre et l'oreille penchée, écoutait ces

aveux arrachés sans doute à l'agonie bien moins par le repentir de la

faute que par la crainte du châtiment. Tous les assistants regardaient

tête nue; les femmes s'étaient agenouillées; un silence profond planait

sur cette scène et ajoutait à sa lugubre solennité.

Le sentiment que ce qui venait de s'accomplir sortait des faits naturels

était si général parmi les spectateurs, qu'aucune supposition n'avait

été faite, aucune explication hasardée. Moi-même j'étais resté tout

entier à la surprise. Remis de ma première émotion, je m'efforçai de

comprendre. Là où les voisins de Judok ne supposaient que la main du

démon, je voyais celle d'un meurtrier; mais quel était-il? Comment et

pourquoi avait-il frappé? A toutes les questions faites pour m'éclairer,

les paysans ne répondaient que par des exclamations entrecoupées de

silences craintifs. Je ne savais plus où chercher la lumière, quand le

recteur m'appela. La confession du naufrageur était achevée; mais, gagné

par un demi-délire, il continuait à parler d'un accent saccadé.

--J'essaierais en vain désormais de me faire entendre, dit le prêtre à

demi-voix; j'ai tiré du malheureux tout ce que j'en pouvais espérer. Je

ne puis plus qu'adoucir ses dernières heures par les secours de

l'église. Je vais chercher les saintes huiles; assistez-le jusqu'à mon

retour, si vous le pouvez.

Il partit, et j'allai prendre place près de l'agonisant. Salaün vint me

rejoindre. Partagé entre la curiosité et la crainte, il se tint debout à

quelques pas, les mains jointes sur son bonnet de laine. Judok ne

paraissait point s'être aperçu du départ de son confesseur; il

continuait à parler comme s'il eût été là, tantôt sur le ton de la

confidence, tantôt avec l'exaltation de la douleur ou de la colère. Dans

le premier instant, je ne compris rien à ses incohérentes divagations.

Suivant à la fois plusieurs ordres d'idées de manière à les quitter, à

les reprendre, à les confondre, il dérouta longtemps toute mon

attention. Cependant, peu à peu, une lueur se fit dans ce chaos.

Quelques mots saisis au passage me mirent sur la voie. J'adressai au

mourant plusieurs questions auxquelles il ne répondit point tout de

suite, mais seulement après un long intervalle, comme si la parole eût

eu besoin de ce temps pour arriver jusqu'à son cerveau. Je pus ainsi

donner une sorte de direction entrecoupée à son égarement et faire

jaillir, de loin en loin, un rapide éclair; mais cette espèce

d'instruction fut lente et difficile. Le langage de Judok était une

perpétuelle énigme; on eût dit une formule à laquelle le déplacement des

termes avait ôté toute signification; il fallait retrouver le sens

logique vingt fois brisé, et remettre à sa place chaque partie. Salaün,

d'abord indifférent, finit par comprendre mes intentions et par

s'associer à mes efforts. A travers les détours de cet étrange

interrogatoire, je pus enfin saisir un fil conducteur. Les souvenirs du

mourant, obscurcis sur plusieurs points, étaient, sur certains autres,

d'une singulière précision; mais, soit affaiblissement d'esprit, soit

croyance, il mêlait, dans ses révélations, les détails d'un crime

vulgaire au sentiment d'une intervention surnaturelle, et semblait

rattacher le vol et l'assassinat à l'idée du démon. L'oeil égaré, la

main crispée, il nous montrait, dans l'enfoncement du rocher, un creux

plus sombre par où l'_esprit malfaisant_ était venu. Salaün mit un genou

à terre, et remarqua alors, à l'endroit désigné, un interstice naturel

qui paraissait correspondre avec le dehors. Je me rappelai à ce moment

l'entrée inexplicable de Beuzec lors de ma première visite à la cabane

et l'espèce d'ombre que j'avais vue fuir pendant l'incendie. Cependant

Judok continuait ses divagations interrompues, d'où ressortirent de

nouveaux éclaircissements. Le maudit l'avait surpris comptant ses

pauvres épargnes... il l'avait frappé avec le couteau à manche de

corne... il avait mis un tison sous le toit... et il avait fouillé sous

le foyer pour tout emporter!...

A mesure que chaque détail était ainsi arraché, nos yeux allaient en

chercher la preuve. Salaün découvrit le couteau parmi les cendres

éparpillées, et je remarquai, pour la première fois, que la pierre de

l'âtre avait été dérangée. C'était là, sans doute, que le trésor de

l'avare se trouvait caché. Une pioche dont on s'était servi pour

fouiller au-dessous m'expliquait les coups sourds que nous avions

entendus du dehors. Salaün fit observer que celui qui avait frappé

semblait connaître tous les secrets de la cabane.

--D'autant plus que c'était la sienne, répliquai-je.

Le _gabarier_ releva la tête.

--Monsieur soupçonne aussi le garçon sans baptême? dit-il d'un ton qui

prouvait que la même idée lui était venue.

Je lui expliquai rapidement les indices qui m'avaient frappé. Salaün

écouta d'un air pensif et garda quelque temps le silence.

--Oui, dit-il enfin comme s'il se fût parlé, c'est ainsi que les choses

devaient finir; le bon Dieu y a mis la main.

--En faisant tuer un père par son fils! m'écriai-je.

--Beuzec-le-noir n'est point du sang de Judok, répliqua le _gabarier_,

et c'est le père du mal qui l'a mis dans sa maison. J'ai vu la chose de

mes yeux. Le cordier et moi, nous demeurions alors vers la Pointe du

Raz, où l'on dirait que les brisants attirent les navires. Aussi,

pendant six années que j'y ai demeuré, je ne me suis jamais chauffé

qu'avec du bois qui _avait flotté sous voile_.

--Et votre voisin travaillait, sans doute, à ce que vous ne pussiez

point en manquer?

--Oui, oui, _celui qu'on ne nomme pas_ lui fournissait chaque jour de

nouveaux piéges contre les bâtiments en dangers; mais tôt ou tard il

devait se faire payer son salaire, et pour cela il allait envoyer à

Judok un des siens.

--Que voulez-vous dire?

--Ce qui est arrivé, Monsieur. C'était un soir de printemps; le _suroit_

fouettait la mer à en emporter des morceaux, quand un gros trois-mâts en

détresse parut au débouquement de l'île de Sein. C'était pitié de voir

ces pauvres planches baptisées emportées par le vent et le flot. Tous

ceux de la côte étaient accourus; on se montrait l'un à l'autre le

navire à l'agonie, mais sans pouvoir rien faire. Judok-Naufrage se

tenait tout seul sur son rocher, la gaffe à la main. On eût dit qu'avec

la malice de son regard il attirait le bâtiment. Nous vîmes le

trois-mâts aller à lui jusqu'à quatre ou cinq encâblures de la grève; là

il rencontra la _Couette-de-Plume_: c'est un écueil qui ne découvre

qu'aux équinoxes! Aussitôt il s'arrêta court, les voiles s'abattirent,

et tout s'en alla en débris. Nous étions accourus pour voir s'il

arriverait quelque naufragé; mais la mer n'apportait que des coffres,

des futailles et des planches brisées. Personne n'avait encore le

coeur d'y toucher. Judok seul était à l'ouvrage, dans la houle

jusqu'au ventre et joyeux comme un chat-huant qui mange des roitelets,

quand voilà tout-à-coup quelque chose de noir qui glisse entre deux

lames; le cordier jette son croc et amène une cage. Au-dedans il y avait

un grand oiseau noyé, tel qu'aucun de nous n'en avait jamais vu, et

au-dessus un garçon à moitié nu qui se mit à danser de joie en poussant

des cris de bête féroce: c'était celui qu'on a appelé Beuzec[15].

[Note 15: C'est-à-dire le _noyé_.]

--Et comment le naufrageur arriva-t-il à l'adopter pour fils?

--Faites excuse, Monsieur; ce fut lui qui adopta le Naufrageur pour

père. Lorsque Judok remonta à sa hutte, il le suivit à la manière du

chien qui suit son maître. Ce jour-là, le _kacouss_ le laissa venir,

mais le lendemain, il essaya de le chasser. Le garçon mis dehors rentra

dès que la porte fut rouverte; on lui refusa de la nourriture, il en

vola; on voulut le battre, il se mit en défense et rendit coups pour

coups. Enfin personne ne peut dire ce qui se passa entre eux; mais le

nouveau venu força l'écorcheur à le garder sous son toit et à lui donner

une part de son pain. Quand il apprit à parler, il l'appela son père

comme par moquerie, car Judok, lui, ne le nommait jamais que le

_reptile_; aussi a-t-on toujours cru dans le pays que Beuzec était venu

du fond de l'abîme, envoyé par l'esprit du mal pour veiller ici à

l'accomplissement du pacte.

L'explication du _gabarier_ m'était donnée avec un tel accent de

sincérité, que je ne pouvais mettre en doute sa conviction. Pour lui,

ainsi que pour la plupart de ceux qui se trouvaient là, Beuzec-le-Noir

n'était pas un fils du démon dans le sens symbolique, mais dans le sens

réel; ils y voyaient une de ces incarnations de l'ange déchu si

fréquentes dans nos légendes et nos contes populaires. J'aurais bien

voulu interroger le mourant à cet égard; mais, pendant l'espèce d'_à

parte_ que je venais d'avoir avec Salaün, le désordre de son esprit

était allé croissant. Il murmurait maintenant des mots anglais, parlait

de guinées, et faisait le geste de compter une monnaie absente. Quelle

que fût l'incohérence de ses paroles, j'y trouvai autant de révélations;

elles expliquaient et confirmaient ce que les pièces du procès qu'il

avait autrefois subi m'avaient déjà fait soupçonner. Dans ce moment, le

_gabarier_, qui était retourné vers le foyer et avait plongé la main à

plusieurs reprises dans le vide creusé au-dessous, m'appela

précipitamment; parmi quelques poignées de terre, il venait de retirer

une pièce d'or à l'effigie du roi Georges. Ce dernier indice achevait la

démonstration.

--Voici la preuve que Judok a bien été, ainsi qu'on l'en accusait,

l'espion de l'Angleterre, lui dis-je, et le secret de la grotte

s'explique désormais de lui-même. Votre démon était un officier en

uniforme qui venait recevoir les confidences du cordier, et la barque

mystérieuse, une de ces yoles couleur de mer, aux avirons garnis de

feutre qu'exigent les expéditions nocturnes. Où vous avez cru voir les

ruses de Satan, il n'y avait que les précautions d'un traître.

Salaün me regarda: mon explication l'avait évidemment frappé; mais ce ne

fut que la surprise d'un moment. La tradition avait, dans cette âme, de

trop profondes racines pour que la logique pût l'en arracher. Il fit un

signe de doute, et garda le silence, preuve certaine d'une croyance qui

ne veut pas se discuter elle-même. J'avais mieux à faire que d'essayer

de le convaincre. Le plus nécessaire, pour le moment, était de retrouver

celui que je supposais coupable. Je parcourus la grève, je fis fouiller

les rochers, mais sans rien découvrir. Comme nous revenions, je trouvai

les paysans groupés dans la cabane. Le prêtre se tenait agenouillé

devant le lit de Judok, et derrière lui un enfant portait les saintes

huiles. Tous deux étaient arrivés trop tard.

Je m'approchai avec l'émotion involontaire que cause toujours l'aspect

de la mort. L'écorcheur venait de s'éteindre dans une convulsion dont

tout révélait encore l'horreur suprême. Un de ses bras était tordu sous

sa tête, tandis que l'autre se raidissait sur la couche de paille.

Aucune main pieuse n'avait refermé ses paupières qui laissaient voir une

orbite blanche et renversée; les traits crispés par l'agonie avaient une

expression si douloureusement terrible, que, malgré moi, je détournai

les yeux. Le prêtre éprouva sans doute la même sensation, car il prit le

_ballin_[16] qui recouvrait le lit et le tira sur la tête du trépassé.

On lui apporta ensuite une assiette pleine d'eau qu'il bénit; on la posa

près du chevet funèbre avec une branche de buis en guise de goupillon;

deux chandelles de résine furent allumées, et une vieille femme s'assit,

le chapelet à la main, sur l'âtre calciné par l'incendie. C'était la

veillée des morts qui commençait; les assistants se dispersèrent, et je

regagnai la barque avec le _gabarier_.

[Note 16: Couverture d'étoupe.]

La nuit était remarquablement sereine; on entendait les moindres

clapotements de la mer le long des récifs, et une petite brise qui ne

gonflait que le haut de notre voile poussait lentement l'embarcation.

Assis au dernier banc, je tenais l'_écoute_, tandis que Salaün était à

l'arrière, la main sur la barre. Encore sous l'impression de ce qui

venait de se passer, nous gardions tous deux le silence. Les dentelures

de la côte, qui se dessinaient vigoureusement sur un ciel à demi

éclairé, passaient successivement sous nos yeux. Quelquefois, d'un

clocher lointain que nous ne pouvions apercevoir, le tintement de

l'heure nous arrivait à travers le calme de la nuit.

La barque avait déjà doublé la dernière pointe, et nous apercevions la

petite crique du _gabarier_, quand celui-ci se leva à demi et plaça sa

main au-dessus de ses yeux. Je suivis la direction de son regard; et

j'aperçus sur la grève, alors éclairée par les étoiles, deux ombres en

mouvement. Bien que la distance et la demi-obscurité ne permissent pas

de les distinguer, leur agitation semblait annoncer une lutte. Par

instants, elles s'arrêtaient comme pour s'expliquer, puis l'une d'elles

s'écartait vivement poursuivie par la seconde, qui l'arrêtait de nouveau

et la forçait de reprendre l'entretien. A mesure que notre barque

approchait, le débat s'animait de plus en plus. Tout à coup un cri perça

la nuit et nous arriva distinctement. Salaün se redressa.

--Dieu me sauve! c'est la voix de Dinorah, s'écria-t-il saisi.

Je me levai pour mieux voir, mais on n'apercevait plus rien: les deux

ombres avaient disparu de l'espace lumineux pour se perdre dans

l'obscurité du promontoire. On entendait encore un murmure de voix

toujours plus élevé, puis un nouveau cri nous arriva; le _gabarier_ y

répondit par un de ces _hêlements_ prolongés qui s'échangent au loin sur

la mer, et saisit une rame pour accélérer la marche du canot. Au même

instant, les deux ombres reparurent, l'une courant vers les vagues,

l'autre la poursuivant. Nous n'étions plus qu'à quelques pas du rivage;

je reconnus Beuzec et Dinorah. Celle-ci qui nous avait aperçus, s'élança

droit à notre rencontre. Au moment où notre barque toucha la grève, elle

entra dans les flots et se précipita à la poupe, qu'elle saisit des deux

bras avec un cri de joie. Beuzec qui, à notre vue, avait ralenti sa

poursuite, se jeta brusquement à droite et disparut. On ne pouvait

songer à le poursuivre parmi les rochers et au milieu de la nuit. La

jeune fille occupait d'ailleurs toute notre attention. Le _gabarier_

l'avait soulevée pour l'asseoir près de nous et l'accablait de

questions; mais encore haletante de la course et de l'émotion, elle ne

put d'abord répondre que par des mots entrecoupés: cependant le ton me

rassura. Revenue de son trouble, elle s'était mise à rire selon

l'habitude des jeunes filles qui veulent cacher leur confusion.

--Mais que s'est-il donc passé? Pourquoi criais-tu, et que voulait le

_reptile_? s'écria Salaün inquiet.

--Ce n'est rien, dit-elle, sans répondre directement; quand on est

seule, on prend peur; je ne savais pas ce qui avait pu vous retenir sur

la mer et j'étais à la grève pour vous voir venir.

--Mais Beuzec?

--Eh bien! il est arrivé quand je vous attendais là; il m'a dit qu'il

allait quitter le pays, et... il m'a proposé... de partir avec lui!

--Démon! murmura le _gabarier_.

Les derniers paysans - Tome 2 · 第 4 / 10 段