de cordage recueillis sur la grève. C'était un petit vieillard très
maigre et complétement chauve. Son visage, couleur de brique, était
sillonné en tous sens de rides si creusées, que le soleil n'avait pu les
brunir jusqu'au fond, et qu'elles dessinaient, sur la peau, un dédale de
lignes plus blanches qu'on eût pris, au premier aspect, pour un
tatouage. La bouche dégarnie était rentrée et sans lèvres, le front
fuyant, le nez recourbé; l'oeil avait une mobilité farouche, et la
mâchoire inférieure une sorte de tremblement: on eût dit une bête fauve
qui mâche à vide.
A ma vue, Judok fit un mouvement de surprise qui ressemblait à de la
frayeur. Cependant il ne se leva point, et ses doigts continuèrent à
parfiler le chanvre; mais son regard me suivait avec cette oscillation
fiévreuse qui lui semblait habituelle. Guiller s'aperçut de son
inquiétude.
--Eh bien! vous ne m'attendiez pas en si bonne compagnie, vieux fileur
du cordes! dit-il en ricanant.
--Que cherche le gentilhomme sur nos côtes? demanda Judok, dont l'oeil
ne pouvait me quitter.
--Vous, peut-être, dit le meunier.
Le _kacouss_ se leva et laissa tomber la corde qu'il effilait. Je tâchai
de le rassurer en lui expliquant que j'avais suivi Guiller pour voir le
pays, et que j'attendais le bateau de Salaün à la _Pointe-du-Corbeau_.
Il parut satisfait, grommela une malédiction contre le meunier qui
continuait à rire, et alla prendre un des bouts du sac qu'il venait de
décharger. Tous deux le portèrent à la cabane, où je les suivis; mais, à
peine entré, Judok s'arrêta avec un cri et laissa retomber la poche de
mouture. Il venait d'apercevoir Beuzec accroupi sur le foyer et occupé à
recouvrir de cendre des pommes de terre qu'il retirait de sa besace.
--Lui! s'écria le _kacouss_ avec une indicible expression de surprise;
que les saints nous protégent! Par où est-il entré?
--Il me paraît qu'il n'y a pas à choisir, dit Guiller en montrant la
porte.
--Non, non! reprit le cordier avec force; quand je suis sorti, il n'y
était pas; je n'ai point quitté le seuil, et il n'a pu passer sans être
vu.
--Par où alors serait-il venu? demandai-je en regardant autour de moi la
cabane, qui n'avait aucune autre ouverture.
--C'est ce que le _reptile_ seul pourrait dire, murmura Judok, qui lança
au jeune garçon un regard où la colère se mêlait à la crainte.
Beuzec avait tout écouté d'un air indifférent, et continuait à ranger
ses pommes de terre sur le foyer.
--Qu'est-ce qui étonne _mon père_? dit-il enfin tranquillement; le vent
ne sait-il pas bien entrer sans qu'il y ait de porte?
--Entendez-vous, s'écria le _kacouss_, il l'avoue! Le malheureux peut
venir et aller sans que je le sache; je ne suis plus le maître dans mon
pauvre logis! il peut tout prendre ici à sa fantaisie!...
--Il y a donc à prendre, _mon père_? demanda Beuzec en appuyant pour la
seconde fois sur cette appellation avec une ironie de tendresse.
Le cordier se retourna vers lui l'oeil allumé.
--Qui a dit cela? s'écria-t-il.
--C'est vous, répliqua Beuzec.
--Tu mens!
--Demandez au gentilhomme! A vous entendre, on dirait qu'il y a dans la
cabane un trésor.
Beuzec avait prononcé ces derniers mots plus lentement, la tête basse,
et regardant le vieillard en-dessous. Celui-ci se redressa.
--Où ça, un trésor? bégaya-t-il, où l'as-tu vu, damné que tu es?
montre-le donc, parle, voyons, vite, dis où est le trésor?
Le jeune garçon ne répondit rien; il continuait à sifflotter entre ses
dents d'un air sardonique. Judok se retourna vers nous.
--Dieu lui a donné une _tête de brute_[8], dit-il en ricanant; il chante
comme les goëlands de la grève, sans savoir ce qu'il dit. Plût à Dieu
que le pauvre homme d'ici eût un trésor! Il bluterait sa farine plus
blanche et ferait ses miches plus grandes.
[Note 8: Expression bretonne; pour désigner un fou on dit
_pen-saout_, mot à mot, _tête de brute_.]
--Allons, vieille pratique, ne criez donc pas toujours misère, ou je
croirai que vous roulez sur l'or, interrompit Guiller; vous pouvez
compter les bouchées, pourvu que vous ne comptiez pas les petits
verres.... En route la bouteille de _vin de feu_.
Le cordier parut embarrassé. Il grommela entre ses dents quelques mots
que le meunier ne dut point entendre plus que moi, mais dont il comprit
l'intention.
--Ah! pas de _flibuste_, Judok-Naufrage! interrompit-il presque
sérieusement, ou je ne vous apporte plus de mouture! Ma meule ne tourne
que pour les bons enfants.
Le _kacouss_ parut céder à la menace de Guiller. Je savais déjà que la
rareté des moulins, dans plusieurs parties de la Bretagne, mettait les
habitants solitaires et dispersés à la merci des meuniers. En refusant
leur pratique, ceux-ci pouvaient les affamer, et on m'avait cité, dans
l'Arhès, des exemples singuliers de leur tyrannie. L'un d'eux avait
forcé son voisin à transporter le blé qu'il faisait moudre à six lieues
de sa ferme, et je l'avais vu faire jusqu'à trois et quatre voyages avec
sa charrette et son attelage avant d'obtenir sa mouture. Je ne fus donc
surpris ni de la menace de Guiller, ni de la condescendance du cordier.
Ce dernier s'était approché d'un vieux coffre fermé à clé d'où il retira
une bouteille à moitié vide et trois verres d'inégale grandeur. Il posa
les verres sur la table, Guiller s'empara du plus grand.
--Faisons bonne mesure, compère, dit-il en le tendant à son hôte, les
routes sont aujourd'hui aussi chaudes que la gueule d'un four, et les
chrétiens ont besoin de rafraîchissements.
Malgré l'invitation, la main de Judok versait si précautionneusement,
que le verre ne pouvait se remplir. Deux ou trois fois, il s'arrêta
court; mais le meunier restait le bras tendu et l'obligeait à verser de
nouveau. Il ne retira le verre que lorsqu'il fut plein.
--Maintenant au gentilhomme! dit-il en m'indiquant; il y a toujours
profit à trinquer avec les honnêtes gens.
La générosité forcée de Judok lui donnait un air d'anxiété si plaisante,
que malgré ma répugnance, j'acceptai la maligne invitation du meunier.
La main de notre avare échanson remplit le second verre avec force
hésitations et tremblements; mais, quand il en vint au troisième, qui
lui était destiné, le comique prit des proportions véritablement
merveilleuses. Partagé entre sa ladrerie et son goût pour le _vin de
feu_, Judok versait à demi, s'arrêtait, puis reprenait avec des
grognements de convoitise et de désespoir d'une indicible bouffonnerie.
Il porta enfin le verre à ses lèvres en gémissant; poussa une
exclamation de joie dès qu'il eut goûté, puis, subitement repris par la
pensée de la dépense, soupira de nouveau, but une seconde fois pour se
consoler, et s'épanouit encore jusqu'à ce qu'il revînt au cruel
souvenir. J'assistais à cette pantomime de l'Harpagon sauvage avec une
admiration d'artiste qui me faisait complétement oublier la laideur de
la réalité. Cependant il me parut qu'après avoir vidé son verre, le
vieil écorcheur fléchissait dans ses principes, et que la sensualité
avait momentanément vaincu l'avarice. Il reprit, d'un air décidé, la
bouteille qu'il avait posée sur la table et voulut remplir de nouveau
son verre; mais je le vis s'arrêter avec une expression de stupeur: la
bouteille était vide! Il se retourna vers le foyer; Beuzec n'y était
plus.
Guiller riait aux éclats, mais sans comprendre comment le _vin de feu_
avait pu disparaître. Judok paraissait en proie à une agitation qui
tenait de l'épouvante et de la colère. Il nous regardait l'un après
l'autre de ses petits yeux gris et inquiets en répétant:--Qui a bu? qui
a bu?
--Pour sûr ce n'est pas le gentilhomme, car son verre est encore plein,
dit Guiller, et que Dieu me damne si c'est moi; vous avez chez vous un
pupille du diable.
--Le _reptile_! s'écria Judok; c'est donc lui? Mais où et comment? Vous
l'avez vu?
Son regard nous interrogeait avec angoisse, en allant de l'un à l'autre.
Le meunier continuait à rire sans répondre. Je déclarai que, pour ma
part, je n'avais rien remarqué. Judok continuait à agiter sa bouteille
qu'il ne pouvait croire vide. Je voulus enfin donner un dénouement à
l'aventure en prenant une petite pièce de monnaie que je jetai sur la
table. A cette vue, le cordier tressaillit, un sourire traversa sa
physionomie de renard, et il étendit la main pour saisir ce
dédommagement inattendu; mais une autre main plus prompte, qui sortit de
dessous la table, s'en empara, et Beuzec, se dressant tout à coup sous
nos pieds avec un éclat de rire, s'élança vers la porte de la cabane.
Judok se mit en vain à sa poursuite; le jeune garçon était trop agile
pour qu'il pût le rejoindre. Nous le vîmes disparaître dans une fente du
promontoire aux bords de laquelle Judok dut s'arrêter.
--L'argent est allé rejoindre le _vin de feu_, dit Guiller en riant. Sur
mon salut! le _reptile_, comme il dit, est un garçon avisé, et je ne
m'étonne plus si, dans le pays, on lui donne une _origine noire_; mais
voici Salaün qui aborde, et je vous conseille de descendre, car ne
comptez pas qu'il vienne vous chercher jusqu'ici: il a encore plus peur
du diable que je n'ai peur de la mer.
Je rejoignis le vieux gabarier, qui se tenait à la poupe, appuyé sur sa
gaffe. Dès que j'eus mis le pied dans la barque, il poussa au large, et
nous nous trouvâmes au milieu des algues qui frangeaient la grève. Il
fallut louvoyer quelques minutes dans un archipel de petits récifs
contre lesquels la vague bouillonnait en soupirant. Nous allions doubler
la dernière pointe, quand j'aperçus Judok debout sur le rebord de la
roche où Beuzec lui avait échappé, un bras étendu et le poing fermé
comme s'il menaçait encore. Salaün imprima à la barque une brusque
déviation qui l'éloigna du promontoire. Je lui dis en souriant de se
rassurer, que ce n'était point à nous qu'en voulait l'écorcheur: il
secoua la tête.
--L'ami du diable est ennemi de tout le monde, murmura-t-il à
demi-voix; Monsieur n'aura qu'à s'en prendre à lui-même, si tout à
l'heure il ne fait pas bon sur l'eau salée.
--Craignez-vous un grain? demandai-je.
Salaün plia les épaules.
--Demandez à ceux qui l'envoient! dit-il avec humeur; quand je suis
parti, rien ne s'annonçait, et maintenant il y a un nuage sur la
_Pointe-du-Corbeau_!
Je regardai dans la direction indiquée; une sorte de fumée blanche
montait, en effet, dans le ciel et commençait à en salir l'azur. La
brise fraîchissait de plus en plus; on voyait les crêtes des vagues se
border d'une écume verdâtre; le bruit du ressac devenait plus rauque, et
les rivages effaçaient à demi leurs contours dans une transparente
bruine. Cependant l'horizon avait conservé sa limpidité, et j'avais
assez souvent observé les annonces d'orage pour ne trouver, dans ce que
j'apercevais, aucun signe sérieusement alarmant. Il me parut évident que
les superstitieuses préventions du gabarier lui faisaient oublier sa
propre expérience. Je m'assis donc tranquillement sur le rebord du
bateau, laissant pendre au dehors une de mes mains qui effleurait, en se
jouant, la cime des flots.
Nous contournions lentement la baie, dont tous les aspects passaient
successivement sous nos yeux. La côte présentait tantôt des plages
couvertes d'un sable nacré que les coquillages émaillaient comme des
fleurs, tantôt des dunes pierreuses aux flancs sculptés par la mer. Ici
c'étaient de hautes pyramides rougeâtres et pailletées de mica qui se
dressaient aux bords du promontoire, là des galeries aériennes d'un
chiste ardoisé s'avançant au-dessus des vagues comme des balcons de fer
aquatiques. De loin en loin, le roc creusé par les flots dressait de
gigantesques arcades sous lesquelles tourbillonnaient des essaims de
goëlands gris, tandis que la mer, brisée à tous ces écueils, les
entourait de son murmure plaintif. Nous commencions à distinguer
l'ouverture de la caverne marine vers laquelle nous nous dirigions. _Née
de la mer_, comme l'indique son nom celtique, la grotte de Morgate ou
_Morgane_[9] occupe la base d'un haut promontoire entièrement dépouillé.
Le cintre surbaissé que forme l'entrée de la grotte s'ouvre sur les
flots comme la mâchoire à demi noyée d'un cétacé gigantesque. Il fallut
se coucher sur les bancs au moment où la barque s'y engagea. Nous
passions du jour à une obscurité subite qui ne nous permit d'abord de
rien voir; mais cette nuit sembla s'éclairer insensiblement: une clarté
bleuâtre pénétrait par l'entrée, glissait le long des parois et allait
s'arrêter au fond, sur une petite grève de sable fin. Lorsque l'oeil,
habitué à cette ombreuse lueur, put saisir l'ensemble, je me levai
involontairement avec un cri d'admiration. La voûte de la grotte se
dressait à quarante pieds au-dessus de nos têtes, revêtue d'une sorte de
vitrification qui se prolongeait des deux côtés jusqu'aux flots. De
longues veines d'un rouge sombre et d'un vert pâle qui marbraient cette
immense nef lui donnaient je ne sais quelle somptuosité sauvage; on eût
dit le palais d'une des divinités de notre orageux océan. Au milieu se
dressait un rocher de granit rose poli par la vague; l'onde, abritée,
frissonnait à ses pieds, à peine ridée par le souffle du dehors.
[Note 9: _Morgane_ vient de deux mots celtiques, _mor_, mer, et
_gannet_, enfanté. C'est par corruption que le nom de _Morgane_ a été
transformé en celui de _Morgate_.]
Notre barque, qui obéissait là au moindre mouvement de l'aviron, en fit
le tour, et nous arrivâmes au fond de la grotte: elle était terminée par
la petite grève que j'avais déjà aperçue et par deux couloirs qui se
perdaient sous la montagne. A chaque oscillation du flux, on entendait
la vague s'y plonger avec un gémissement sonore. Je demandai à Salaün où
conduisaient ces routes mystérieuses.
--C'est ce que pourrait dire la _pennérèz_ de Rozan, répliqua le
gabarier; Monsieur doit avoir entendu les fileuses chanter son histoire.
Ce nom fut, pour ma mémoire, tout un réveil: je me rappelai le vieux
_guerz_ de Génoffa, dont le drame se dénouait en effet au lieu même où
nous nous trouvions arrêtés.--Génoffa habitait, dit le poète breton, le
château _puissant_[10], à l'embouchure de la rivière de Laber. Elle
était fille d'un seigneur qui l'avait vu naître et grandir comme la
ronce des haies, sans y prendre garde. L'enfant était restée païenne,
car aucun prêtre n'avait traversé la rivière depuis que la tour jetait
son ombre sur les eaux, et l'île appartenait au démon, le signe saint
n'ayant jamais été tracé sur la terre, ni sur les hommes. Génoffa vivait
là sans autre dieu que son désir. Montée sur une vache blanche dont les
cornes étaient dorées, elle courait à travers les joncs du rivage, le
long des landes en fleurs, sur les coteaux alors couverts de chênes, et
saisissait les oiseaux au vol dans un filet de soie. Un jour qu'elle
allait traverser le carrefour d'un taillis, elle vit venir derrière elle
un cavalier qui montait un taureau noir aux cornes argentées. Génoffa
sentit un _frémissement dans sa chair_, et, sans y penser, elle ralentit
le pas de sa monture. Alors l'étranger s'approcha et se mit à lui parler
avec tant de douceur, que la jeune païenne se sentit transportée dans le
monde des fées.
[Note 10: On trouve encore dans l'île de Rozan les ruines du vieux
château de _Mur_ ou de _Meur_, mot qui, en celtique, signifie
_beaucoup_, et exprime l'idée de puissance, comme le prouve le surnom
donné au Grallon appelé dans nos ballades _Grallon-Mur_.]
«La vache blanche et le taureau noir allaient côte à côte, si
lentement, qu'ils pouvaient brouter les pousses nouvelles aux
deux revers du chemin.
»Et le bruit de leurs pas sur les pierres du sentier
retentissait dans le coeur de Génoffa comme de la musique.
»Il lui semblait que tous les arbres étaient couronnés de
fleurs, que les oiseaux chantaient sous chaque feuille, et que
la brise de mer avait l'odeur de l'encens[11].
[Note 11: A veoc'h venn bez'ez camp gand ar cozle-tarv du,
etc.]
»La dangereuse rencontre se renouvela plusieurs fois; à chaque
entrevue, l'enchantement de Génoffa grandissait.
»Si bien qu'elle ne voulait plus que ce que voulait l'étranger.
»Et qu'un soir la vache blanche revint seule au _château
puissant_: sa maîtresse était restée avec le cavalier inconnu.
»Le seigneur de l'île de Rozan se mit aussitôt à leur poursuite
à la tête de ses soldats. Tous tenaient une épée nue de la main
droite et un poignard dans la gauche, afin d'être prêts à
frapper;
»Car le seigneur avait promis de couvrir avec une pièce d'or
chaque tache que ferait sur eux le sang de l'étranger.
»Lorsqu'il les vit venir, celui-ci prit Génoffa dans ses bras,
monta sur son taureau noir, et s'élança dans la mer, et gagna
la grotte merveilleuse.
»Arrivé là, il crut être maître de la jeune fille; mais elle se
mit tout à coup à avoir honte et à trembler.
»--Laissez-moi, _Spountus_[12], dit-elle toute pâle; j'entends
ma mère pleurer entre les planches de sa bière.
[Note 12: _Spountus_, surnom donné au démon: mot à mot
l'_effroyable_.
Avoalc'h, Spountus, émé, droug-livet éné drem, etc.]
»--C'est le bruit du flot contre la falaise, fit observer le
cavalier.
»--Ecoutez, _Spountus_, ma mère parle sous la terre bénite.
»--Et que dit-elle, pauvre créature?
»--Elle dit qu'elle ne veut point donner sa fille, corps et
âme, sans allumer les cierges et sans faire chanter les
prêtres.--Qu'il lui soit donc accordé ce qu'elle demande, chère
âme; je n'ai jamais méprisé les morts.
»A ces mots, l'inconnu fait un signe, et voilà que des prêtres
et des acolytes surgissent de l'obscurité; ils entourent le
rocher qui se trouve au centre de la grotte.
»Ils le recouvrent d'un tapis de soie damassé et d'une nappe de
dentelle; ils allument les cierges, ils font brûler l'encens,
et la cérémonie du mariage commence.
»Au moment où l'union est prononcée, Génoffa pousse un cri, car
elle sent que l'anneau d'argent brûle son doigt; mais il est
trop tard!
»_Spountus_ a saisi sa main et l'emmène à travers les routes
sombres ouvertes au fond de la caverne. Le coeur de la jeune
païenne frissonne et devient froid. Elle se serre contre
l'inconnu, qui est devenu le seigneur de sa vie.
»Ecoutez, _Spountus_, on dirait que là-bas, au-dessus de notre
tête, retentissent des plaintes et des grincements de
rage.--C'est le bruit que font les ouvriers en minant les
pierres de la montagne, ma douce âme.
»--Cher mari, je sens tomber sur mon visage une pluie de larmes
chaudes.--C'est l'eau qui coule du rocher, Génoffa.
»--Moitié de ma vie, l'air que nous respirons ici me brûle
comme si j'approchais d'une fournaise.--C'est le vent qui vient
du coeur de la terre, madame.
»--Joie et salut de mes jours, regarde, du feu, du feu, du feu
partout!--C'est l'enfer, païenne! tu es maintenant à moi pour
l'éternité[13].»
[Note 13: Peoch, Spountus, grigonez ha klemmou zo azé, etc.]
Pendant que je murmurais ces derniers vers du _guerz_ breton, la barque
avait achevé son circuit, elle se retrouva en face du rocher de granit
rose qui avait conservé dans le pays le nom d'_Autel-du-Diable_. Je
demandai à Salaün si _Spountus_ ne hantait plus la grotte où son mariage
avait été célébré. Au lieu de répondre, il fit glisser la barque vers
l'entrée, et quelques instants après, nous nous trouvions de nouveau
sous le ciel. Le gabarier laissa alors flotter sa rame, se retourna vers
la sombre ouverture qui béait derrière nous, puis, me regardant:
--Monsieur devait faire sa question quand il a visité la
_Pointe-du-Corbeau_, dit-il avec intention, Judok-Naufrage aurait pu
vous répondre.
--Est-ce donc ici qu'il reçoit la visite de son maître? demandai-je en
riant.
Salaün me jeta un regard de côté, parut hésiter; puis, comme un homme à
qui la mauvaise humeur ôte la honte:
--C'est ici! dit-il brusquement.
--Vous l'avez aperçu?
--Comme j'aperçois mon bateau.
--Et ce n'était ni un jour d'aire neuve, ni un soir de pardon?
--C'était une nuit de gros temps, et je n'avais bu que de l'eau de
fontaine.
--Où vous trouviez-vous donc?
--Là-bas, à l'ancre, près de la _Petite-Roche aux Plumes_. C'était dans
ma jeunesse; j'avais l'oeil bon et l'oreille fine, sans compter qu'il
y allait de la liberté, vu que les navires saxons[14] croisaient sans
cesse à l'horizon, et que leurs péniches fouillaient toutes les nuits
les stations de pêche: c'était miracle de leur échapper; j'avais déjà
deux de mes cousins sur les pontons. Aussi un gabier de grande hune
n'eût pas fait meilleur garde. Mon regard allait de la mer à la côte,
quand tout à coup l'ouverture de la caverne marine s'éclaira, et un
trait de flamme partit vers le ciel, d'où il retomba sous forme
d'étoiles.
[Note 14: Nom donné aux Anglais par les Bretons.]
--C'était un signal!
--Qui fut compris, car bientôt après la pirogue de Judok parut au milieu
des récifs et s'enfonça dans la grotte.
--Et vous l'en avez vue ressortir?
--Pas elle, dit Salaün, dont la voix s'altérait à ce souvenir, mais une
autre barque telle que les hommes n'en ont jamais construite: elle avait
la couleur de l'eau et rasait la vague de si près, qu'on ne pouvait les
distinguer l'une de l'autre. Six ombres étaient assises de chaque côté,
maniant les avirons qui s'enfonçaient dans la mer sans faire aucun
bruit, et, près du gouvernail, un homme rouge se tenait debout. Elle
passa comme une rafale! Je la suivis de l'oeil jusqu'à l'horizon;
mais, au moment où elle disparut, un coup de tonnerre éclata au loin et
fit trembler toute la baie. Comprenant alors que Dieu livrait la mer au
démon, je levai l'ancre pour regagner la terre.
--De sorte que la terrible apparition n'eut aucune suite?
--Faites excuse, Monsieur; il se leva un vent de sud qui ouvrit pendant
trois jours tous les étangs du ciel; les barques de pêche rentrèrent; on
fit mauvaise garde dans les forts, et les Saxons en profitèrent pour
surprendre le plus petit, dont ils égorgèrent la garnison; vous pouvez
encore voir d'ici ses ruines.
Il se redressa pour me les montrer; mais la nuée blanche que j'avais vue
monter dans le ciel au moment du départ s'était insensiblement condensée
en une brume de couleur fauve, qui voilait les côtes, s'avançait vers la
mer comme un cercle de fumée, et resserrait de plus en plus l'espace
lumineux dans lequel notre barque naviguait. Salaün me jeta un regard où
se révélaient, à expressions égales, l'inquiétude et le triomphe. Dans
sa pensée, ce brouillard subit confirmait ses prédictions. Ainsi qu'il
l'avait prévu, en quittant la Pointe-du-Corbeau, nous subissions la
maligne influence de l'écorcheur. Ne voyant point quel obstacle sérieux
pouvait nous opposer le nuage humide qui menaçait de nous entourer, je
lui demandai, en souriant, s'il ne saurait pas bien trouver sa route
malgré l'obscurité.
--L'obscurité n'est rien, répliqua le _gabarier_, qui promena autour de
lui un regard scrutateur, je naviguerais les yeux fermés dans toutes nos
passes; mais la science des hommes ne peut rien contre le _brouillard de
maléfice_! Là où il descend, les quatre aires de vent changent de place,
les brisants flottent au milieu des courants, les côtes montent ou
s'abaissent selon la volonté du malin esprit; l'oeil ne peut voir, ni
la raison comprendre, il n'y a plus d'autre pilote que le bon Dieu!