suivant le promontoire. J'avais passé Rostudel. J'apercevais en avant
quelques arbres rabougris, et, derrière leur feuillage échevelé par la
brise, le hameau de Kercolleorc'h, lorsque mon oeil s'arrêta, à
gauche, sur une étroite oasis dont la verdure rayait la brande. C'était
une petite ravine de quelques pas s'inclinant vers la baie et que
vivifiait une source appauvrie par les chaleurs de juillet. Au plus
profond de ce pli de terrain, quatre pierres brutes avaient été
disposées de manière à former une sorte de fontaine que protégeaient
quelques touffes de saules. Une jeune paysanne s'y trouvait assise, le
bras appuyé sur sa cruche de terre de Cornouaille dont l'orifice était
recouvert d'une toile fine et blanche. L'arrangement de son costume
flétri témoignait d'un goût remarquable. La coiffe de toile rousse
encadrait avec soin l'ovale un peu large de son visage, un petit
mouchoir de cotonnade brune évasait gracieusement ses plis sur la nuque
et enveloppait les épaules comme deux ailes; une jupe bordée de rouge
retombait jusqu'au dessus de la cheville, et laissait voir deux pieds
nus d'une forme parfaite et de la couleur du bronze florentin.
Je m'étais arrêté pour la regarder; elle me salua d'un de ces bonjours
cadencés qui donnent tant de grâce caressante au vieux langage celtique.
Je m'approchai, attiré par la douceur de la voix et par la fraîcheur de
la source. En me voyant essuyer mon front, la Rébecca armoricaine me
demanda si je voulais boire, et, sur ma réponse affirmative, elle
souleva la cruche en riant et approcha le goulot de mes lèvres. Comme je
la remerciais à la manière bretonne en lui souhaitant la _bénédiction de
Dieu_, le pas d'un cheval retentit au revers du coteau, et la silhouette
d'un meunier se dessina au détour de la montée. C'était un homme jeune
encore, à la mine ironique, et vêtu d'un habit de couleur opale qui
dénonçait sa profession. Assis de côté sur ses sacs de farine, il
cheminait en sifflant et battait la mesure, des deux pieds, contre le
flanc de sa monture. Habitué à cette excitation régulière, l'animal n'y
prenait point garde, et s'avançait d'un pas philosophique comme trop
blasé sur les choses de ce monde pour s'émouvoir ni se hâter. Le nouveau
venu salua la petite paysanne par son nom.
--Que la Trinité nous aide! dit-il en riant; voici Dinorah qui tient
auberge sur la lande pour les gentilshommes de passage.
--Continuez votre chemin, Guiller _Trois-Bouches_, répondit Dinorah en
riant; il n'y a ici que de l'eau de fontaine, et vos pareils n'aiment
que l'_eau de feu_[3].
[Note 3: Nom breton de l'eau-de-vie.]
--Par ma conscience! mon chemin est le tien, reprit le meunier, car je
porte les moutures à Kercolleorc'h.
--Sauf ce que la sébille du moulin en aura retiré, dit la jeune fille
malignement.
Je souris de cette allusion connue des meuniers bretons, trop sujets à
dîmer sur les grains qui leur sont confiés. Guiller hocha la tête.
--Vous entendez la _langue de malice (gour lanchenn)_, dit-il en se
tournant vers moi; je l'ai vue trop petite pour m'appeler par mon nom,
et maintenant elle pourrait plaider contre un avocat. Que je sois damné
si Dieu n'a pas donné aux femmes la parole qu'il a retirée au serpent!
Dinorah se mit à rire.
--Les plus faibles ont droit de se défendre, fit-elle observer; le ver
de terre lui-même se redresse contre celui qui l'écrase.
Guiller secoua la tête.
--Oui, oui, continua-t-il ironiquement, la _petite sainte_ n'aime pas
les curieux, et, comme les chiens de métairie, elle aboie de loin.
--Les bons chiens n'aboient pas contre les honnêtes gens! objecta
finement la paysanne.
--Alors, dis-moi un peu, reprit le meunier, ce que font les chiens de
Kercolleorc'h quand Beuzec-le-Noir passe devant ta porte!
Dinorah ne répondit rien et rougit beaucoup; évidemment Guiller avait
trouvé le point sensible. Il appuya avec une persistance qui prouvait la
rancune, et plaisanta longuement la jeune fille sur son voisin Beuzec,
qui me parut être un de ces favoris pour lesquels on avoue difficilement
sa prédilection. Dinorah, d'abord troublée, recouvra bientôt sa présence
d'esprit, et finit par répondre avec une vivacité acérée. Tous deux
épuisèrent leur malignité dans ce duel de paroles. Guiller y mit
l'entrain vulgaire des railleurs de profession, la jeune fille une
dextérité nerveuse et hardie dans laquelle perçait quelquefois
l'amertume. Le meunier parut céder le premier.
--Sur mon baptême! le diable n'aurait pas avec elle le dernier mot,
dit-il en me regardant; voici bien la preuve que ce qu'il y a de plus
infatigable sur la terre, c'est la mauvaiseté d'une femme.
--Vous mentez, dit vivement Dinorah: ce qu'il y a de plus infatigable,
c'est la cravate d'un meunier.
--Pourquoi cela? demandai-je.
--Parce qu'au dire de la tradition, reprit la paysanne en riant, elle
peut, sans se lasser, tenir toujours un coquin à la gorge.
Guiller ne parut point se fâcher de l'application du proverbe populaire.
--Allons, dit-il d'assez bonne grâce, la fille est bien instruite et
connaît toutes les sentences de malice. Depuis que le froment a du son,
les piqueurs de meules ont été exposés à la médisance et au péché. Il
n'y a que les _petites saintes_ qui peuvent être filleules de la vierge
Marie!
La figure de Dinorah prit une expression sérieuse.
--Ne riez pas des choses bénites, Guiller _Trois-bouches_, dit-elle
presque sévèrement.
--Que le _vieux Guillaume_[4] me brûle si je ris? répliqua ironiquement
le meunier; tout le monde ne sait-il pas bien que tu as eu pour marraine
la mère de Jésus?
[Note 4: Nom que les Bretons donnent au diable, dans leurs
plaisanteries.]
--Assez! interrompit la paysanne visiblement scandalisée.
Mais le meunier n'était pas homme à s'arrêter dans une revanche,
d'autant plus qu'il avait rencontré mon regard qui l'interrogeait.
--Monsieur ne connaît pas l'histoire! dit-il d'un ton narquois. C'était
après la naissance de Dinorah; on l'avait conduite à l'église; le bedeau
venait d'apporter la coquille de sel, et le recteur décrochait déjà son
étole, quand on accourut dire que celle qui avait été choisie pour
marraine venait de mourir. La chose parut un signe de malheur, ainsi que
Monsieur peut croire, et on se demandait comment l'innocente serait
baptisée; mais on vit tout à coup sortir de la chapelle de la Vierge une
belle créature, vêtue de dentelles et de soie, qui se proposa pour tenir
l'enfant, et qui, le baptême achevé, disparut sans qu'on ait pu savoir
comment. Certaines gens ont dit que c'était une étrangère du haut pays
venue pour voir la mer, et qui avait aidé, par hasard, à faire une
chrétienne, mais ceux de Kercolleorc'h, qui ont plus d'esprit que le
pauvre monde, ont assuré que c'était la vierge Marie elle-même, en
raison de quoi ils ont appelé Dinorah la _petite sainte_.
Je regardai la jeune fille, et je lui demandai si ceci n'était point un
conte inventé par le meunier.
--Guiller sait mentir, même quand il n'invente pas! répliqua-t-elle avec
une brusquerie qui indiquait une conscience blessée; mais, après tout,
sa moquerie ne peut rien changer dans ce que Dieu a voulu: pour rire des
étoiles, on ne les fait pas tomber du ciel!
A ces mots, elle doubla le pas malgré la cruche qu'elle portait sur sa
tête, et nous devança dans le sentier, de manière à rompre l'entretien.
Guiller me regarda de côté.
--En voilà de la fierté! me dit-il ironiquement; la petite ne veut pas
renoncer à avoir une marraine au-dessus du firmament.
Je reportai les yeux avec curiosité sur Dinorah, qui continuait à
marcher devant nous. Ce n'était point la première fois que j'entendais
parler de ces créatures d'élection qu'un heureux hasard avait faites les
protégées de quelque sublime patron. Je savais qu'en Bretagne, où la
légende chrétienne s'est partout substituée à la mythologie gauloise, où
la Vierge et les saints ont remplacé les fées de l'Armor, ces
interventions surhumaines ne sont point aujourd'hui sans exemple.
J'avais entendu citer la _fouacière_ de Saint-Matthieu, dont l'ange
Gabriel pétrissait les pains azymes, et le pilote de l'île de Batz, à
qui Jésus-Christ avait appris les paroles qui relèvent les navires en
détresse; mais c'était la première fois que je voyais de mes yeux une de
ces favorites du ciel. Bien que familiarisé depuis longtemps avec les
inventions de la fantaisie populaire, j'avais quelque peine à entrer
dans ce nouveau domaine, à prendre au sérieux la naïveté de cette foi
qui me transportait en plein moyen-âge. Je contemplais tout surpris
cette pauvre paysanne qui se croyait sincèrement filleule de la reine
des anges, et qui sentait sur elle une bénédiction particulière. Cette
persuasion avait, du reste, imprimé à toute sa personne un caractère de
pureté plus digne et plus sereine; une fois averti, on en restait
frappé. C'était la grâce de la jeunesse avec la fermeté de l'âge mûr et
la placidité de la vieillesse. Sous cette enveloppe sans éclat, on
devinait une flamme intérieure dont le reflet brillait doucement au fond
de deux yeux couleur de mer. Je n'eus point le temps de demander au
meunier de nouvelles explications: nous étions arrivés à une cabane de
_gabarier_[5], que j'appris alors être celle du père de Dinorah. La
maisonnette était de granit, couverte en ardoises, contre l'usage, et
d'un aspect moins misérable que celles qui parsèment nos grèves. On
avait profité d'une échancrure assez profonde du coteau pour ménager
derrière la cabane un courtil bordé d'aubépines et de troënes. En avant
s'ouvrait une petite crique pailletée de coquillages dont les débris
nacrés étincelaient au soleil. A l'ouverture même de cette espèce de
port, des filets séchaient sur le roc, et une barque était échouée; le
gabarier dormait au pied du rocher, la face tournée vers le sable et le
front appuyé sur ses deux bras repliés.
[Note 5: Nom donné, en Bretagne, aux bateliers qui exploitent les
produits maritimes, tels que varechs, galets, sables marins, etc.]
--Voila Salaün qui récite la _prière de saint Lâche_, dit le meunier en
me montrant le dormeur avec le manche de son fouet; ces fermiers de la
mer sont les protégés de Dieu: tandis qu'ils dorment, la semaille se
fait sous l'eau, leur moisson grandit, et, le jour venu, ils n'ont qu'à
récolter. Je gage que le père Salaün fait maintenant quelque rêve royal!
il voit entre deux eaux le grand congre aux yeux de perle ou le banc de
sardines d'argent, et il engage son âme au diable pour avoir le filet
qui prend tout. Nous arrivons tout juste pour sauver un chrétien de la
damnation.
A ces mots, il rapprocha ses deux mains réunies en forme de porte-voix,
et poussa un de ces cris prolongés par lesquels les marins s'appellent
sur mer. Le gabarier se secoua aussitôt et releva la tête. Guiller
éclata de rire.
--Eh bien! vieux marsouin, dit-il, tu vois que les gens de terre savent
aussi parler, au besoin, ta langue marine.
--J'ai cru que c'était un canonnier de marine qui me hélait, répliqua
ironiquement Salaün, en faisant allusion à la maladresse proverbiale de
ces derniers pour tout ce qui concerne les habitudes nautiques.
--Allons, tout le monde sur le pont! reprit le meunier, qui continuait à
parodier le langage du gaillard d'avant; j'apporte de quoi faire le
biscuit.
Il avait délié les cordes qui tenaient les sacs de mouture attachés sur
le bât; Salaün vint l'aider. Je profitai du moment pour m'informer des
moyens de visiter les belles grottes de Morgate; Salaün m'offrit sa
barque, nous tombâmes d'accord du prix, et il fut convenu que nous
partirions à la descente de la marée, qui était alors _étale_. En
attendant, je gravis le rocher qui fermait au nord la petite crique, et
le lac de Douarnenez m'apparut sous les lueurs déjà obliques du soleil.
Les côtes brunes s'arrondissant autour des eaux bleues, çà et là
empourprées par des rayons plus vifs ou moirées par de blanches lueurs,
donnaient à la baie entière l'apparence d'un gigantesque coquillage aux
bords rugueux et à l'intérieur irisé de nacre. On apercevait, de loin en
loin, les voiles blanches des pêcheurs ou les voiles roses des
_gabariers_ qui glissaient à l'horizon et allaient se noyer parmi les
splendeurs du soir. Aucun bruit dans cette immense étendue, si ce n'est
la rumeur de la mer et quelques bourdonnements d'insectes. L'odeur
marine des algues arrivait jusqu'à moi mêlée aux parfums mielleux des
troënes et à la senteur amère des genêts. Les pointes de Saint-Hernot,
de Morgate et de Trebéron se dressaient successivement au nord comme des
bastions géants; çà et là des hameaux tachetaient la lande.
Après avoir longtemps promené les yeux sur ce merveilleux spectacle, je
les abaissai vers la petite anse creusée à mes pieds. Le meunier et
Salaün étaient rentrés; je n'apercevais plus que la gabare échouée, le
cheval broutant les rares gazons marins qui veloutaient le roc, et
quelques oiseaux de mer se jouant le long des anfractuosités. Mais
bientôt Dinorah parut. Elle portait la quenouille de roseau passée à sa
ceinture et tournait le fuseau en marchant; son tablier relevé se
gonflait des grains de rebut que rejette le vanneur. Je la vis monter la
petite colline qui aboutissait au rocher où je m'étais assis. Arrivée au
sommet, elle regarda autour d'elle, leva la main comme si elle eût
appelé aux quatre coins du ciel, et se mit à répéter je ne sais quel
chant sans paroles et sans rhythme. Presqu'aussitôt des gazouillements
lui répondirent, et une douzaine d'oiseaux s'élancèrent pour recevoir la
pâture. Je voyais la jeune fille, dont la silhouette se découpait sur
l'azur du ciel, semer le grain en chantant à demi-voix, tandis que les
bouvreuils, les roitelets et les rouges-gorges, voletant alentour,
l'enveloppaient dans leurs évolutions aériennes. Le tout, éclairé par
les clartés du soir, formait un tableau rustique et charmant; on eût dit
une de ces idylles en quelques vers telles que nous en a laissées la
poésie sicilienne. Je voulus rejoindre la _petite sainte_, mais elle
m'arrêta par un geste.
--Si monsieur approche, les oiselets vont partir, dit-elle, en me les
montrant qui tournaient déjà la tête d'un air inquiet et qui gonflaient
leurs ailes.
Je lui demandai comment elle avait pu les apprivoiser.
--Comme toutes les créatures du bon Dieu, en leur montrant que je les
aimais. Quand l'hiver vient et que la terre est gelée, je leur jette la
graine sur le seuil, et, dans le temps des fleurs, ils s'en souviennent.
En ce moment, le meunier et Salaün reparurent; le premier appela son
cheval, qui jeta un regard de regret mélancolique sur les gazons marins,
mais se résigna à obéir. A leur approche, les oiseaux de Dinorah
s'envolèrent.
--Voilà encore la _petite sainte_ qui fait l'aumône aux mendiants de
l'air, dit Guiller en nous rejoignant; aurait-elle parmi eux quelque
messager qui lui apporte des nouvelles de sa marraine?
--Pourquoi non? répliqua le gabarier; si nos pères n'ont pas menti, il y
a des oiseaux qui connaissent les routes dans _la mer d'en haut_, et qui
peuvent porter une lettre aux bienheureux du paradis.
--C'est donc le contraire de mon cheval, reprit le meunier, car il
porte, de ce pas, de la mouture à un damné de l'enfer.
--Vous allez à _la Pointe-du-Corbeau_? demanda Salaün.
--Voir si le père du mal n'a pas encore emporté le vieux
_Judok-Naufrage_.
Ce dernier nom me frappa: de récentes recherches faites aux archives
judiciaires de la marine me l'avaient fait rencontrer, et je me souvins
alors avoir ouï dire que celui qui le portait devait habiter encore
quelque point de nos côtes bretonnes. Mes questions à Salaün et au
meunier dissipèrent bientôt tous mes doutes. L'habitant de la
_Pointe-du-Corbeau_ était bien l'homme traduit en 1812 devant le
tribunal maritime de Brest, sous l'accusation de crimes qu'on n'avait pu
prouver, et renvoyé absous. Guiller lui apportait la mouture du mois, et
s'inquiétait de savoir s'il le trouverait à sa cabane, quand le pêcheur
lui dit:
--Tu vas le savoir, car voici son fils, Beuzec-le-Noir.
A ce nom, je me retournai vers le nouveau venu: c'était un jeune paysan,
vêtu d'un costume de toile en lambeaux. Sa chevelure rousse lui tombait
jusqu'au cou, et sa main droite serrait un bâton de houx noueux, tandis
que la gauche retenait un bissac sur son épaule. On cherchait vainement
dans ses traits le type calme et pur des Cambriens. Sa face élargie, son
front déprimé, ses yeux enfoncés, ses dents aiguës, tout semblait
accuser l'origine tartare; son visage et ses membres avaient pris sous
le soleil une teinte foncée qu'échauffaient, au-dessous, quelques glacis
rougeâtres; c'était ce qui l'avait fait appeler Beuzec-le-Noir. L'aspect
de ce jeune homme avait je ne sais quoi de repoussant et de terrible.
Beuzec avait ralenti le pas en nous apercevant, sans changer pourtant de
direction. Dinorah, qui s'était retournée comme moi en l'entendant
nommer, affectait maintenant de filer sans le regarder. L'oeil de
Beuzec se fixait, au contraire, sur la jeune fille, et il me parut
évident qu'il était tout à la fois attiré par elle et repoussé par nous.
Guiller l'appela de loin avec la familiarité hardie qui lui semblait
habituelle.
--Arrive donc, coureur de sentiers! cria-t-il en remuant les bras; ne
vois-tu pas qu'on veut te parler?
Beuzec marcha encore plus lentement.
--Il faudrait un bout de filin à trois noeuds pour lui faire
comprendre le breton, objecta Salaün.
Beuzec parut près de s'arrêter.
--Le meunier veut savoir si Judok est chez lui, dit alors Dinorah sans
lever les yeux et en continuant à filer.
Le vagabond ne répondit pas immédiatement; il promena sur nous un regard
scrutateur, puis répliqua:
--Il n'y a que ceux qui viennent de la Pointe qui peuvent le savoir.
--Et d'où viens-tu donc? demanda Salaün.
--Parbleu! d'où il vient toujours, répondit Guiller, de la petite
guerre. Ne voyez-vous pas qu'il a le bissac de picorée sur l'épaule?
Qu'as-tu maraudé aujourd'hui, voyons, pupille du diable; fruit ou
racine, chair ou poisson?
Il fit un geste comme s'il eût voulu porter la main sur la besace; mais
un éclair passa dans l'oeil du vagabond, et son bâton de houx se
releva lentement.
--Beuzec vient de la lande, dit la jeune fille en s'entremettant; je
l'ai vu il y a une heure du côté des terriers.
--Est-ce qu'il se serait mis à chasser comme les gentilshommes? demanda
ironiquement Guiller.
--Pourquoi donc pas? dit le vagabond avec humeur.
--Et qu'as-tu fait de ton fusil et de ton chien? reprit le meunier.
--Voici le fusil des coureurs de sentiers, répliqua Beuzec en montrant
son bâton noueux, et j'ai là, dans mon bissac, le chien de chasse de
_sainte misère_!
A ces mots, il plongea la main dans la poche la plus profonde, et en
retira un petit animal très vif, de couleur sale, aux yeux enflammés et
le museau humide de sang.
--Un furet! s'écria Salaün; je comprends à cette heure pourquoi les
messieurs du manoir se plaignent de ne plus trouver de lapins dans la
garenne; c'est toi qui les braconnes avec ta vermine.
Beuzec éclata de rire.
--Ah! nous savons les trouver, nous autres, reprit-il d'un accent de
triomphe; _Jean qui tue_ m'en a encore étranglé quatre aujourd'hui;
voyez!
Et il retira de la seconde poche du bissac plusieurs jeunes lapins qui
portaient au cou les traces de la dent du furet. Il nous les montra avec
un rire féroce en les pressant du pouce et faisant couler le sang.
Guiller lui demanda s'il voulait vendre son gibier.
--Pas ici, répliqua-t-il; j'irai à Crozon, où l'aubergiste me l'achètera
pour du _vin de feu_.
Il avait repris les lapins; et allait les replonger dans sa besace; mais
il se ravisa tout à coup, en saisit un, et le jeta sans rien dire devant
Dinorah. Celle-ci le regarda comme si elle n'eût point compris.
--C'est le plus beau, dit brusquement Beuzec, la _petite sainte_ peut le
prendre.
Salaün ne permit point à sa fille de répondre, et repoussa du pied le
présent.
--Emporte ta chasse, dit-il d'un ton rude, nous ne mangeons que le
gibier pris par des chrétiens.
Beuzec tressaillit et parut un instant déconcerté; mais il redressa
bientôt la tête comme une vipère, fit entendre un de ces éclats de rire
faux et stridents qui m'avaient déjà étonné, puis replaça le bissac sur
son épaule sans répondre et disparut au penchant du promontoire.
--Eh bien! et son lapin! dit Guiller, qui montra l'animal resté à terre.
--Tu le lui rapporteras! répondit brusquement Salaün.
Le meunier releva le gibier, qu'il examina avec un regard de convoitise
friande.
--Du diable si j'ai vos scrupules, maître Salaün, dit-il; l'animal est
gras comme un nourrisson de neuf mois, et, arrangé au vin blanc, ça
serait un mets royal; aussi j'ai grande envie d'accepter pour vous le
cadeau.
Et comme il vit que le pêcheur allait répliquer:
--Au reste, nous nous arrangerons, moi et Beuzec, ajouta-t-il, vu que je
vais le retrouver là-bas. Aucun de vous n'a de commission pour
_Judok-Naufrage_?
Je répondis que je désirais le voir, et que, si la barque pouvait venir
me prendre à _la Pointe-du-Corbeau_, j'accompagnerais Guiller jusque
chez le vieux naufrageur. Salaün parut éprouver quelque répugnance pour
cet arrangement, qu'il finit pourtant par accepter. Après avoir pris
congé de Dinorah, je partis avec le meunier.
--Monsieur va voir un drôle de païen, dit celui-ci lorsque nous fûmes en
route; dans le pays, on le croit donné au diable, et, à vrai dire, voilà
bien longtemps qu'ils vivent en compérage. M'est avis que, si on mettait
ses péchés à la file, il y aurait de quoi paver le chemin de Camaret à
Crozon. Il a seul fait venir plus de navires à la côte depuis vingt
années que tous les vents de _suroit_[6], et il a promené ses fausses
balises et ses feux de tromperie depuis Loquirek jusqu'à Trevignon.
[Note 6: Sud-ouest.]
Je demandai si cet odieux métier l'avait enrichi.
--C'est à savoir, dit Guiller; Judok vit à la Pointe comme un _chercheur
de pain_[7], mais nul ne pourrait dire si sa pauvreté est un mensonge.
Souvent Dieu vous punit du bien mal acquis en vous donnant l'avarice, et
alors la richesse ressemble à une maladie intérieure qui vous ronge le
coeur.
[Note 7: _Klasker bara_, mendiant.]
Nous traversions une campagne de plus en plus ravagée. A droite se
dressait un encadrement de rochers qui nous cachait les flots; à gauche,
l'oeil se perdait sur une bruyère desséchée: des blocs de quartz blanc
perçaient, de loin en loin, le sol dépouillé, comme des ossements
gigantesques exhumés par le vent de mer; enfin, au tournant d'un
monticule, nous aperçûmes la hutte de Judok. Bâtie dans une fente, à la
pointe d'une petite crique, elle se confondait presqu'avec les
dentelures de granit du promontoire. Le toit, adossé à un rocher, était
couvert d'algues marines retenues par d'énormes galets. La carcasse
d'une tête de cheval se dressait à l'une des extrémités, tandis qu'à
l'autre pendait une touffe de chanvre. Le meunier me la fit remarquer.
--C'est son enseigne d'autrefois, me dit-il; le métier de noyeur
d'hommes n'était que pour les grands jours; d'ordinaire il écorchait les
bêtes mortes et filait des cordes. Aussi les vieux du pays ne le
considèrent pas comme un chrétien, et disent que c'est un _kacouss_.
J'avais déjà rencontré dans l'Arhès quelques restes de cette caste
maudite, livrée aux mêmes industries que les parias de l'Inde et rejetée
comme eux de la société commune. Assez nombreux autrefois pour avoir
nécessité des dispositions particulières dans les ordonnances civiles et
religieuses de la Bretagne, les _kacouss_ s'étaient longtemps cachés aux
lieux les plus solitaires, repoussés par l'église elle-même, qui ne leur
permettait d'entendre les offices qu'à la porte du temple, _sous les
cloches_. Quant à leur origine, la tradition était multiple et douteuse:
les uns les tenaient pour des _Gypsians_ ou Bohêmes, les autres pour des
Juifs lépreux, quelques-uns pour des Sarrazins emmenés captifs à
l'époque des croisades. Les ducs de Bretagne leur avaient d'abord
interdit l'agriculture et le commerce; mais, au XVe siècle, voulant
diminuer le nombre des mendiants, François II leur permit de prendre des
fermes avec des baux de trois ans et de faire le trafic du fil ou du
chanvre dans les lieux peu fréquentés. Ces nouveaux priviléges ne leur
furent accordés qu'à la condition de porter une marque de drap rouge sur
leurs vêtements. Bien que le temps eût fait disparaître toutes ces
distinctions, le préjugé populaire avait survécu. Le petit nombre de
_kacouss_, dont l'origine était restée visible, continuait à vivre à
l'écart, séparé de tous par une muraille de mépris. Pour ceux que je
venais de voir dans la montagne, cette réprobation n'avait eu d'autre
résultat que l'ignorance et la misère. Si l'on disait vrai, j'allais en
voir un dont elle paraissait avoir envenimé le coeur et nourri la
méchanceté.