--Le _grand jeu_ avec ma marque, à preuve que c'est moi qui

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LES

DERNIERS PAYSANS

PAR

ÉMILE SOUVESTRE

II

PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

RUE VIVIENNE, 2 _bis_.

1851

LA NIOLE BLANCHE.

(Suite.)

A la vue du gendarme qui venait de paraître sur le seuil, Jérôme devint

très pâle, le verre qu'il allait porter à ses lèvres resta à moitié

chemin, le brigadier nous salua avec la politesse joviale ordinaire à

ses pareils.

--Bon appétit, dit-il, et ne vous dérangez point pour moi; il paraît que

la santé se soutient, père Jérôme?

--La... la santé! bégaya le cabanier, tenant toujours son verre à la

même hauteur.

--J'ai voulu faire une petite visite en passant, reprit le gendarme, qui

appuyait ironiquement sur les mots; mais où est donc la _Loubette_?

--Est-ce qu'elle n'est pas là? dit le cabanier, qui regarda autour de

lui.

--Vous le savez bien, vieux finot, reprit le brigadier, et vous allez

m'avouer tout de suite où elle est.

--Je vais...... je vais la chercher, dit Jérôme, qui fit un mouvement

vers la porte.

Mais le gendarme lui barra le passage.

--Minute! s'écria-t-il, on ne sort pas, mon brave.

--On ne sort pas! répéta le cabanier de plus en plus effrayé; cependant

pour avertir _Loubette_.

--Justement nous ne voulons pas qu'on puisse l'avertir, répliqua le

brigadier en clignant de l'oeil, et c'est pourquoi j'ai laissé un

homme à l'extérieur. Voyons, père Blaisot, il n'y a plus à faire le

malin avec nous; on sait que votre fils est ici.

--Guillaume! s'écria le cabanier avec un saisissement de surprise trop

naturel pour être joué.

--Et nous venons l'arrêter comme réfractaire, ajouta le gendarme.

Croyez-moi, l'ami, engagez-le à se rendre.

Jérôme jura par tous les saints du haut et du bas Poitou qu'il ignorait

le retour de son fils, et qu'il n'était pour rien dans sa résistance à

l'arrêt du sort qui l'appelait sous les drapeaux; mais le brigadier

connaissait évidemment son homme, et, persuadé que Jérôme cachait le

réfractaire, il voulut l'effrayer.

--Pas de farces, dit-il en hérissant sa moustache; on sait que vous êtes

tous des _blancs_ dans le pays; aucun de vous n'ouvrirait la bouche pour

mettre l'autorité sur la piste d'un réfractaire; vous n'avez pas même

l'air de vous douter de la chose; mais on connaît les couleurs, mon

cher, et les ennemis de l'ordre n'ont qu'à se bien tenir.

Blaisot voulut protester de sa soumission au gouvernement de juillet.

--Faites donc pas le câlin, reprit l'agent de la force publique d'un ton

presque menaçant; on vous connaît, peut-être! Est-ce que vous-même vous

n'avez pas refusé de rejoindre dans le temps? Si on était méchant

garçon, on pourrait le dire assez haut pour être entendu de Fontenay, et

alors gare l'amende, la prison et le reste!

--Le reste! murmura le cabanier, qui se rappelait avoir vu fusiller les

réfractaires et ceux qui leur donnaient asile pendant la guerre de la

Vendée.

--Quoi qu'il arrive, continua le gendarme, je vous aurai averti; il ne

faudra vous en prendre qu'à vous-même, si le procureur du roi se fâche

et si les garnisaires vous mangent.

A ce mot de garnisaires, Blaisot devint encore plus pâle.

Ceux qui ont vécu dans le pays où a fleuri ce système odieux de la

République et de l'Empire peuvent seuls comprendre tout ce qu'un pareil

mot renferme. Pour nos paysans, recevoir les garnisaires, c'était

souffrir le sort de pays conquis. Livrés à des soudards dont la mission

était surtout de se rendre insupportables, il fallait subir à la fois la

ruine et l'insulte, car ces loups officiels, en dévorant leur proie, ne

manquaient jamais de la railler d'être si maigre. L'idée de se trouver

exposé à une telle épreuve épouvanta Blaisot. Aux émotions de sa

poltronnerie vinrent se joindre les inquiétudes de son avarice; il vit

ses épargnes englouties et sa cabane au pillage.

--Sainte Vierge! ne parlez pas de garnisaires, Monsieur Durand,

s'écria-t-il enjoignant les mains; aussi vrai que j'ai été baptisé,

Guillaume n'est pas venu au pays. Ah! Jésus! ce n'est pas moi qui

voudrais le cacher pour attirer le malheur sur mon pauvre toit. Non,

non, mon saint patron est témoin que je ne l'ai point encouragé à faire

le conscrit de buissons. Je savais trop bien que j'en souffrirais.

Puisque la mauvaise chance lui était tombée, il fallait se soumettre; je

le lui ai dit, Monsieur Durand, mais vous savez: le _Triste-Gars_ avait

le coeur arrêté dans le pays, et, quoique la fille soit maintenant à

un autre, il y pense toujours pour sa damnation.

--Voilà justement pourquoi il revient, fit observer Durand; nos

renseignements sont précis; hier on l'a reconnu près de Vallembreuse,

ainsi il doit être au _Petit-Poitou_ ou dans les environs. Du reste, on

va fouiller la case, et quand il serait sous la pierre du foyer, où vous

mettiez autrefois vos fusils, faudra qu'on le trouve, mille dieux! ou

j'y perdrai mon nom.

Il allait sans doute donner suite à sa menace, mais nous entendîmes au

dehors la voix de la _Loubette_ mêlée à celle des gendarmes;

presqu'aussitôt l'un d'eux entra, tenant par la main la jeune fille, qui

se plaignait très haut.

--C'est-il la loi maintenant, s'écria-t-elle, qu'on arrête les gens

quand ils rentrent tranquillement chez eux? Votre uniforme vous rend

bien effrontés, mes gas!

--Ah! ah! c'est la cabanière, dit le brigadier; et d'où viens-tu comme

ça, ma vieille?

--D'un endroit où on ne tutoie pas les filles qui ne vous connaissent

pas! répondit-elle avec une hardiesse provocante.

--Bah! j'ai donc bien changé depuis mon dernier voyage? demanda le

gendarme.

--Possible, dit la _Loubette_, je n'ai pas gardé votre signalement.

--Alors tu ne sais pas qui je suis?

--Je vois que vous n'êtes pas des gens polis, toujours, répliqua la

jeune fille aigrement.

Il était évident que cette exagération de mauvaise humeur avait surtout

pour but de cacher son trouble et de gagner du temps; le brigadier parut

le comprendre:

--Prenons donc des mitaines à quatre pouces, dit-il ironiquement;

mademoiselle _Loubette_ pourrait-elle nous faire l'honneur de nous dire

d'où elle vient dans ce moment?

--C'est bien malaisé à savoir, dit la paysanne du même ton bourru,

j'étais allée porter la pitance au grand berger.

--Elle ne venait pas du côté où nous avons vu le troupeau, dit le

gendarme qui était entré avec elle.

--Il y a donc à cette heure un chemin commandé? reprit la _Loubette_,

toujours aussi maussade.

--On ne prend pas le plus long pour son plaisir, objecta Durand.

--Mais on le prend pour son devoir, répliqua la paysanne, et j'avais

oublié quelque chose près du grand canal.

--Quoi donc?

--Vous le voyez bien.

Elle avait tiré de dessous son tablier une petite faucille qu'elle jeta

derrière la porte, sur un tas d'herbe fraîchement coupée. Durand et son

compagnon se regardèrent: les réponses de la jeune fille étaient si

vraisemblables et faites d'un tel accent, que tous deux se trouvaient

évidemment embarrassés; mais le brigadier n'était pas homme à se payer

de pareils subterfuges.

--Ma foi, dit-il après un instant de silence, je vois que vous êtes une

fine mouche et qu'il n'y a pas moyen de vous prendre au gluau; vaut

mieux alors tout vous dire franchement. Voilà l'histoire, ma fille: le

grand Guillaume est pincé!

--Vrai! s'écria la _Loubette_.

--On l'a rencontré en route, nous avons été avertis; il n'y a plus moyen

de nous échapper.

La paysanne joignit les mains.

--Pauvre _gas_! dit-elle; hélas! fallait finir comme ça; c'est un

crève-coeur que j'attendais! mais puisqu'il est arrêté, Monsieur

Durand, on ne m'empêchera pas de le voir; c'est-il à Chaillé que vous

l'avez emmené?

Les deux gendarmes échangèrent encore un regard: en prenant au mot le

brigadier, la jeune fille l'avait complétement dérouté. Ainsi battu pour

la seconde fois dans ses propres embuscades, il se décida à attaquer de

front.

--Au diable! dit-il, vous seriez capable d'en revendre à tous les juges

d'instruction du département; mais c'est assez de charades comme ça, ma

chère: je vous répète que le grand Guillaume est au _Petit-Poitou_, que

nous le cherchons et que vous venez de lui parler.

--Ainsi tout ce que vous avez dit était des menteries! s'écria la

paysanne.

--On vous demande où vous avez laissé Guillaume, interrompit le

brigadier.

Mais _Loubette_ paraissait indignée.

--Voilà qui est glorieux! dit-elle; tromper une pauvre fille, pour

qu'elle soit dommageable à son propre frère!

--Tonnerre! vous ne voulez donc pas répondre? dit Durand impatienté.

--Non! répliqua la cabanière avec énergie; puisque vous me tendez des

piéges, je n'ouvrirai plus la bouche; on me hacherait menu comme balle

d'avoine plutôt que de me faire dire un mot.

--Nous perdons notre temps avec ces chouans-là, s'écria Durand, le père

est un sournois et la fille une _dessallée_[1]; vite, deux hommes ici

pour garder la case, pendant que tu viendras avec moi battre l'estrade

vers le grand canal.

[Note 1: Rusée.]

Il avait regagné la porte; je le suivis. La nuit était étoilée; mais de

grands nuages passaient par instants et amenaient des alternatives

d'ombre et de lumière. Lorsque nous sortîmes, tout était plongé dans

l'obscurité. Le brigadier appela deux hommes qui veillaient en dehors et

commença à leur donner ses instructions à voix basse, mais il ne tarda

pas à s'interrompre; la brise venait d'apporter jusqu'à nous un bruit

que je ne reconnus point d'abord.

--On dirait une niole qui passe sur le grand canal, fit observer un des

gendarmes.

Tout le monde prêta l'oreille. Le clapotement des eaux refoulées par la

petite barque devenait moins confus. Dans ce moment, son conducteur se

mit à fredonner la chanson du _retour des noces_. Quoique la voix me

parût avinée, je la reconnus; c'était celle de Nivôse Bérard. Les vers

de la mélancolique ballade nous arrivaient si nettement, que le _coureur

de bois_ était évidemment près d'aborder. Son chant continuait avec la

même expression d'insouciance, lorsqu'il s'éteignit tout-à-coup. Il y

eut un silence de quelques secondes, puis nous entendîmes un cri sourd,

un bruit de pas précipités, et _Fait-Tout_ vint tomber au milieu de nous

chancelant et hors d'haleine.

--C'est la jambe de bois! s'écria le brigadier surpris; comment diable

se trouve-t-il ici à cette heure? D'où viens-tu, vagabond, et que

t'est-il arrivé?

Nivôse voulut répondre, mais l'ivresse et la peur enchaînaient sa

langue: à demi renversé sur le banc placé près du seuil de la cabane, il

tendait les mains vers le massif de saules du grand canal, en bégayant

des mots entrecoupés.

--Comprenez-vous ce qu'il veut dire? demanda Durand à ses hommes.

--Le pauvre diable n'a plus sa raison, reprit le gendarme qui avait déjà

parlé.

--Je vous dis.... balbutia _Fait-Tout_, que je l'ai vue, j'en suis

sûr.... je l'ai vue.

Et me saisissant la main:

--C'est là, dit-il, comme j'abordais.... elle est sortie du milieu des

roseaux.... et elle a filé sous les arbres!

--Mais qui? quoi? s'écria le brigadier impatienté.

--Eh bien, elle! murmura _Fait-Tout_, dont la voix devient encore plus

basse, la _niole d'angoisse_!

Les gendarmes firent un mouvement de surprise; Durand haussa les

épaules.

--Il aura aperçu un rayon de lune qui glissait sur l'eau! reprit-il.

Mais le coureur de bois insista.

--Je vous dis qu'elle a passé tout près de moi, et, comme je ne rangeais

pas ma barque, j'ai entendu une voix répéter: _Tourne ou je te

retourne!_

--Alors, tu as vu le _tousseux jaune_? demanda Durand d'un ton railleur.

--J'ai aperçu le mort qu'il emportait.

--Un mort?

--Sa tête pendait à l'avant de la niole et traînait dans les joncs.

--Allons, ivrogne! dis que tu as eu peur, interrompit le brigadier.

--Non! s'écria le coureur de bois; au premier instant, l'eau-de-vie m'a

soutenu le coeur, et la preuve, c'est que je lui ai parlé.

--Au conducteur de la _niole d'angoisse_?

--Je lui ai demandé tout haut: _Mâle ou femelle, qui emmènes-tu!_

--Et il t'a répondu?

--Il m'a répondu: _J'emmène le grand Guillaume!_

Le cabanier, qui était accouru sur le seuil, poussa un cri; mais la

_Loubette_ resta immobile. Durand ne parut nullement ébranlé par

l'accent de conviction de Bérard.

--Nous sommes encore pas mal innocents d'écouter ici ce père la Soif,

dit-il; pendant ce temps-là, notre conscrit se donne de l'air. Vite, les

enfants, préparez les armes et commençons la chasse!

Nous entendîmes craquer les batteries des carabines, puis les gendarmes

s'avancèrent avec leur chef dans la direction du grand canal.

Nous les suivîmes tous par un mouvement involontaire; Bérard lui-même se

laissa entraîner, en protestant toutefois que nous courions à notre

perte. Le brigadier arriva le premier au massif de saules. Le canal,

plongé dans la nuit, formait un large sillon noir que tachetaient, de

loin en loin, les touffes de plantes aquatiques. Durand se retourna en

ricanant:

--Eh bien! où est donc sa _niole blanche_? demanda-t-il.

--Regardez! cria _Fait-Tout_, qui nous montrait l'embouchure de

l'_étier_.

Tous les yeux se fixèrent en même temps sur le point indiqué: en avant,

d'un jet de clarté stellaire qui argentait les eaux, une forme vague

glissait légèrement dans l'obscurité; elle atteignit bientôt la ligne

lumineuse, et nous reconnûmes une petite barque recouverte de blanc.

Cette fois le brigadier parut céder au saisissement général.

--C'est elle! c'est la _niole d'angoisse_! répétèrent plusieurs voix.

--Elle rentre dans le grand _étier_, dit Jérôme.

--Mais elle nous a laissé auparavant son chargement, acheva Fait-Tout.

Il désignait du doigt un petit atterrissement qui, jusqu'alors, avait

été caché par la berge; nous nous penchâmes tous à la fois, et nous

aperçûmes le cadavre d'un noyé.

Il était couché au milieu des broussailles, la face contre terre et les

deux bras étendus. Les gendarmes descendirent jusqu'à lui, le dégagèrent

des repoussés de frêne, et, l'enlevant avec effort, le déposèrent sur le

bord du canal. La _Loubette_, qui les avait aidés, se mit alors à genoux

près du mort pour le mieux examiner. Le long séjour sous les eaux avait

rendu le visage méconnaissable, mais les vêtements semblaient être ceux

du réfractaire; enfin, une bague, que l'on retrouva à la main gauche,

dissipa tous les doutes: c'était l'anneau de promesse dont m'avait parlé

le cabanier, on y lisait distinctement les noms de Guillaume et de

Lousa!

Le corps du noyé fut porté à la cabane, et on le déposa dans un petit

appentis fermé attenant au logis d'habitation. Le hasard ayant appris au

brigadier Durand que j'avais quelques notions de médecine, il me pria de

dresser procès-verbal. Il fallait, pour cela, procéder à l'examen du

cadavre, afin d'en connaître l'état et de constater la cause du décès.

Cependant les deux gendarmes, qui étaient retournés à Chaillé, avaient

répandu le bruit de ce qui venait d'arriver. Malgré la nuit, on accourut

bientôt du voisinage pour voir le mort.

On sait que tout événement qui réunit des paysans est pour eux

l'occasion de manger et de boire. Les traditions d'hospitalité ne leur

permettent pas de recevoir ceux qui viennent prendre part à la douleur

ou à la joie de la famille sans offrir le pain et le vin, ces deux

antiques symboles d'alliance. La _Loubette_ couvrit, en conséquence, la

table de tout ce qui pouvait être offert, et Jérôme se chargea de faire

les honneurs de la maison. Il accueillait tout le monde avec de

bruyantes lamentations. Aux plaintes des visiteurs sur le sort de son

fils, il répondait par des plaintes sur son propre sort. Qu'allait

devenir la cabane, gouvernée par une coiffe et par deux bras vieillis?

Tôt ou tard on le verrait infailliblement réduit aux haillons des

chercheurs d'aumône, et par malheur, on n'était plus au temps de la

grande soeur de la sagesse, qui _demandait à Dieu de devenir étoffe,

pour vêtir les pauvres gens_[2]. Tous ces gémissements étaient

entrecoupés de libations qui me parurent en adoucir sensiblement

l'amertume. Comme tous les paysans, le cabanier, qui ne se mettait que

rarement en dépense, voulait au moins profiter de celle qu'il ne pouvait

éviter, et il buvait seul autant que tous les visiteurs.

[Note 2: Ces paroles sont historiques; elles furent prononcées par

la soeur Marie-Louise, qui fonda la maison des _Filles de la Sagesse_,

à Saint-Laurent (Vendée).]

Quant à la _Loubette_, après avoir mis le couvert, elle était sortie et

avait d'abord rôdé quelque temps autour des gendarmes groupés au dehors.

Son attitude et son expression me surprirent. Ses larmes coulaient, mais

sans les éclats ordinaires aux douleurs campagnardes; c'était plutôt une

angoisse agitée qu'entrecoupaient des tressaillements nerveux. Elle se

dirigea bientôt vers l'appentis où l'on avait déposé les restes de son

frère. Ceux-ci avaient été recouverts d'un drap roux en toile de

chanvre, et on avait allumé aux pieds deux chandelles de résine. Tous

les arrivants venaient pour regarder le mort; mais la _Loubette_, assise

à terre sur le seuil, la figure cachée sur ses genoux, barrait la porte

et ne permettait à personne d'entrer. Cependant, à la voix du vieux

Jacques, elle tressaillit et releva la tête.

Le grand berger était debout devant l'appentis, contemplant cette forme

humaine à jamais immobile qui se dessinait dans l'obscurité. Il tenait

des deux mains son chapeau appuyé sur sa poitrine, ses longs cheveux

gris tombaient sur ses épaules, et un pli douloureux crispait son front

tanné.

--Voilà donc ce qu'on gagne à vieillir! dit-il, en ayant l'air de penser

tout haut plutôt que de s'adresser à quelqu'un; ceux qu'on a vu naître

sont étendus sur les tréteaux, et la fille de la maison pleure à la

porte!

--Dieu essaie notre coeur, vieux Jacques! dit la _Loubette_, qui

laissait échapper quelques larmes.

Le berger remua la tête.

--Oui, dit-il doucement. Je sais qu'on ne peut pas lui demander compte;

mais il y a des fois où il est dur de se soumettre!.... Et c'est donc

vrai qu'on ne sait pas comment la chose est arrivée?

--On ne sait rien, dit la jeune fille.

Jacques regarda le cadavre quelque temps en silence.

--On dit toujours du bien de ceux qui sont partis pour l'éternité,

reprit-il enfin; mais quand celui-ci était vivant, on en parlait déjà

comme d'un mort. Où est l'homme qui serait capable, dans tout le Marais,

de lui reprocher une mauvaise action ou seulement un mauvais mot? Sa

présence riait à tout le monde, et quand il vous avait dit bonjour en

passant, on se croyait plus riche.

--Ça n'a pas empêché le malheur de venir, objecta sourdement la

_Loubette_.

--Qui aurait pu penser que le vieux Jacques le mettrait en terre? reprit

le berger revenant toujours à son étonnement douloureux; qui l'aurait

dit, quand il courait avec mes moutons dans la pâture, quand je lui

faisais des sifflets de frêne, quand il me lisait l'histoire de la

grande guerre au coin d'un fossé?

Le vieillard s'arrêta. Cette énumération de souvenirs avait fait grandir

son émotion, deux petites larmes, les dernières, à ce qu'il semblait,

d'une source depuis longtemps tarie, glissèrent lentement le long de ses

joues. La _Loubette_ parut très troublée.

--Taisez-vous, vieux Jacques, dit-elle très bas et sans regarder le

grand berger, vos paroles sont comme un couteau qui entre dans le

coeur; pourquoi rendre la peine plus lourde en rappelant la joie?

--Ce que vous dites, c'est la raison, ma fille, reprit le paysan déjà

remis; aussi voilà qui est fini, je ne parlerai plus; seulement vous

laisserez bien le grand berger voir une dernière fois le fils de la

maison?

Il avait fait un mouvement pour franchir le seuil de l'appentis; la

_Loubette_ parut hésiter, et ne se rangea qu'avec une visible

répugnance.

--Faites vite, Jacques, dit-elle, ou tout le monde viendra troubler la

tranquillité des morts.

Le grand berger entra en se signant. Dans ce moment la _flandrine_, qui

était derrière lui et à laquelle on n'avait point pris garde

jusqu'alors, voulut le suivre malgré _Loubette_.

--Laissez, dit le vieillard en se retournant vers la jeune fille, la

_Bien-Gagnée_ a droit de voir son ancien maître.

Et s'adressant à la brebis:

--Comment n'as-tu pas senti le malheur venir sur nous? dit-il avec un

ton de tristesse et de reproche; le bon Dieu t'aurait-il retiré ton

instinct, ou bien as-tu oublié Guillaume?

La _flandrine_ redressa la tête à ce nom, et regarda le berger avec une

intelligence singulière. Le vieux Jacques s'approcha alors du cadavre,

souleva le drap mortuaire, et s'adressant à la brebis:

--Viens, la _Bien-Gagnée_, reprit-il, et prouve que tu as reçu le don;

reconnais tes morts!

La brebis s'approcha lentement, tourna autour du noyé, passa la langue

sur une de ses mains, puis s'éloigna avec indifférence, et sortit de

l'appentis.

Le grand berger parut stupéfait. Il regarda le visage défiguré du

cadavre, laissa retomber le suaire, et, tournant la tête:

--Allons, murmura-t-il, l'animal et l'homme se ressemblent; ils oublient

les absents et ils abandonnent les morts.

Il s'agenouilla alors près des tréteaux, fit une courte prière, puis se

signa de nouveau, et sortit en silence.

Je n'avais pu me livrer encore à l'examen nécessaire pour la rédaction

du procès-verbal demandé par le brigadier. Je profitai du moment où la

_Loubette_ s'éloignait avec Jacques pour y procéder. Les gendarmes

avaient rejoint Jérôme et buvaient dans la cabane; j'appelai

_Fait-Tout_, qui était à peu près dégrisé et ne fit aucune difficulté

pour me venir en aide. Sûr désormais de n'avoir affaire qu'à un cadavre,

il se mit à le dépouiller avec une rapidité et une adresse que

l'expérience seule pouvait donner. J'appris, en effet, qu'il fallait

ajouter cette industrie à toutes celles qu'il exerçait déjà. Le coureur

de bois ensevelissait les _morts de malheur_! c'est le nom donné, dans

nos campagnes, à ceux qu'un coup subit a frappés. Surpris dans les

erreurs de la vie sans avoir eu le temps de les expier, ils laissent un

doute funeste sur le sort de leur âme, et, d'après le préjugé populaire,

la plupart appartient à l'enfer. Aussi les mains pieuses qui cousent le

suaire des pécheurs absous ne s'offrent-elles point pour eux: il faut

appeler un des mercenaires désignés par le nom flétrissant

_d'ensevelisseurs des damnés_. Bien souvent même l'église refuse

d'ouvrir ses portes à celui qu'elle n'a pas réconcilié, ou, si elle le

reçoit, elle ne lui accorde que ses moindres honneurs et ses plus

courtes prières. Cette espèce de réprobation grandit surtout quand la

fin a été visiblement violente: meurtre ou suicide, on soupçonne un

crime, et il semble que le sang du cadavre souille la mémoire du mort.

Tout en déshabillant le noyé, Bérard m'avait remis sur la voie de ces

préventions populaires.

--Si c'était Sauvage le _Bien-Nommé_, dit-il, on l'enterrerait sans

messe à l'entrée du cimetière; mais, pour un réfractaire, M. le curé n'y

regardera que d'un oeil. Ils n'avaient pas moins raison quand ils

disaient à Marans que le mauvais vent soufflait sur le _Petit-Poitou_.

Voilà deux _gas_ couchés sous l'eau en moins d'un mois. Pour Sauvage, je

ne dis rien, il buvait jusqu'à se noyer l'esprit, et il n'avait ni force

ni vaillantise; mais celui-ci n'a jamais vu double: il nageait comme une

brème, et je l'ai vu abattre un taureau par les cornes.

Le cadavre que nous avions sous les yeux était loin d'annoncer une

pareille vigueur, et j'en fis l'observation.

--C'est ce que je me disais tout en vous parlant, reprit le coureur de

bois étonné; j'aurais juré que le grand Guillaume était plus membru et

mieux en point.

Je lui fis remarquer les jambes grêles du mort, ses mains allongées et

ses épaules étroites.

--Faut voir les bras, dit-il en les dégageant de leur dernier vêtement.

Mais il s'arrêta tout à coup, se pencha vivement vers le cadavre, et se

récria.

--Qu'y a-t-il? demandai-je.

--Ce qu'il y a, reprit _Fait-Tout_; regardez-moi là, sur l'avant-bras;

qu'est-ce que vous voyez, dites?

--Un tatouage.

--Qui représente?

--Mais... _un autel... une croix... une fleur de lis.._

--Le _grand jeu_ avec ma marque, à preuve que c'est moi qui l'ai piqué!

Mais, comme avant le _Fier-Gas_, il n'y avait qu'un autre à l'avoir dans

le pays, je dis que ceci n'est pas le corps du grand Guillaume.

--Et de qui donc?

--De Sauvage le _Bien-Nommé_.

Il fut interrompu par un cri sourd. Nous nous retournâmes; la _Loubette_

était à la porte de l'appentis, pâle, la tête droite et la main en

avant.

--Arrive! arrive! et essuie tes yeux, cria _Fait-Tout_, ton frère n'est

pas trépassé.

--Taisez-vous, sur votre salut! dit la jeune fille en refermant vivement

la porte. Qu'est-ce que vous êtes venu faire ici, et qui vous a permis

de toucher aux morts?

--Qui? répliqua Bérard, surpris du ton de la paysanne; foi de Dieu! tu

n'as qu'à demander à Monsieur.

La _Loubette_ me regarda; je lui expliquai la mission dont j'avais été

chargé par le brigadier.

--Au fait, il ne sait encore rien, interrompit _Nivôse_, je vas lui

annoncer le changement.

Il voulut sortir; la cabanière lui barra le passage.

--Quel bien ça vous fait-il de le lui dire? reprit-elle d'une voix basse

et vibrante; c'est-il donc pour qu'ils recommencent à fouiller tous les

buissons avec leurs sabres et leurs fusils? Ne savez-vous pas qu'un

réfractaire est comme le loup du bois? Tant qu'on le sait debout, on

travaille à avoir sa peau. Laissez clouer ce mort-ci entre quatre

planches, afin de donner un peu de repos aux vivants.

--Ainsi, tu savais que ce n'était pas le corps du _Triste-Gas_? dit

_Fait-Tout_.

--Et votre frère est au _Petit-Poitou_? ajoutai-je.

Elle poussa la barre de bois qui fermait la porte; puis nous regardant

en face:

--Eh bien! oui, dit-elle, avec une résolution subite; mais, si vous êtes

des hommes et des chrétiens, vous vous tairez. Voilà treize mois que le

grand Guillaume était hors du pays et en sûreté, comme je pouvais

croire; mais le chagrin l'a pris, et il est revenu. _Fait-Tout_ sait

bien pourquoi.

--Pour la Lousa, dit celui-ci.

--Pour elle! reprit la paysanne d'un accent de rancune. A l'ordinaire,

on guérit d'une amitié, quand il n'y a plus d'espoir; mais lui, il est

sous un mauvais charme et son esprit reste malade malgré tout.

--Vous l'avez donc vu? demandai-je.

--Pendant le souper: Monsieur se rappelle ce cri de _tire-arrache_ qui a

étonné mon père?

--C'était un signal....

--Qui m'a averti que Guillaume était arrivé, et de fait il m'attendait

près du grand canal avec le corps du _Bien-Nommé_, qu'il avait rencontré

sous sa perche en traversant l'_étier_.

--C'est alors, sans doute, qu'il a eu l'idée de donner le change à ceux

qui le cherchaient en mettant au noyé sa bague et ses habits.

--Et en couvrant sa niole d'un linceul blanc.

--Par ainsi, c'était une menterie! s'écria _Fait-Tout_, visiblement

partagé entre une indignation sincère et la honte d'avoir été pris pour

dupe; c'est lui qui m'a dit les mauvaises paroles! il n'a pas eu peur de

jouer avec la mort! Eh bien! par mon baptême, la mort aura son tour!

--Je le lui ai dit, murmura la _Loubette_ en baissant la tête; mais

Guillaume est un coeur mauhardi qui ne croit pas ce que les mères

apprennent aux enfants du pays.

--Puisqu'il a besoin d'un exemple, le bon Dieu le lui donnera, reprit

Nivôse avec une certaine aigreur, et voilà qu'il commence en faisant

reconnaître sa feintise.

--Vous n'êtes toujours que deux à le savoir, fit observer vivement la

_Loubette_, et Monsieur n'est pas un traître.

Je l'assurai de ma discrétion.

--Alors _Fait-Tout_ n'a qu'à oublier ce qu'il a vu, et le secret restera

sous l'herbe du cimetière, continua-t-elle en regardant mon compagnon;

mais faut avouer franchement ses intentions.

--Est-ce que j'ai dit que je voulais parler? répliqua Bérard avec

humeur.

--Mais vous n'avez pas promis de vous taire, objecta la _Loubette_.

--Faut avoir confiance dans les gens, reprit sournoisement le coureur.

La jeune fille le regarda en face; un flot de sang était monté à sa joue

blafarde, et son oeil, plus ouvert, avait une sorte de rayonnement.

--Prenez garde à ce que vous allez faire, coureur, dit-elle lentement;

suivant votre choix, vous pourrez avoir ici, pour le reste de votre vie,

de grands amis ou de vrais ennemis. Dans le moment présent, je ne vous

veux que du bien; mais si vous faites le moindre tort à Guillaume, aussi

vrai qu'il y a un Dieu au ciel, je mettrai tout mon courage à vous

préparer du mal, et vous regretterez jusqu'aux larmes d'avoir mis du

chagrin sur ma route. Je vous dis ça, vous le voyez, sans colère, mais

c'est un engagement que je prends, et vous pouvez demander dans le pays

si j'ai jamais faussé mes promesses.

Il y avait dans l'accent de la paysanne une telle puissance de

sincérité, que _Fait-Tout_ en fut visiblement troublé; cependant il

affecta d'en rire.

--Eh bien! quoi donc on se fâche? dit-il ironiquement; voila les femmes

qui veulent me faire peur de leurs langues! Eh! eh! eh! impossible, ma

fille, je suis trop habitué à la chasse des vipères. Aussi mets-toi bien

dans l'esprit que si je me tais, ce ne sera point par crainte, mais par

pure amitié..... d'autant que j'y perdrai un bon profit.

La _Loubette_ parut étonnée.

--Eh oui! un bon profit, répéta Bérard; il n'y a pas que toi qui

t'intéresses à celui qui est là. Voilà-t-il pas six semaines que la

famille du _Bien-Nommé_ le cherche pour mettre son pauvre corps en terre

sainte? Celui qui le lui apporterait pourrait être sûr d'être traité

avec politesse.

L'expression donnée à ce dernier mot ne pouvait laisser de doute sur sa

signification.

--Les parents du _Bien-Nommé_ ne sont pas plus riches que les Blaisot,

répliqua la fille du cabanier, qui comprit où tendait le coureur de

bois.

--Mais peut-être bien qu'ils sont plus généreux? dit _Fait-Tout_ en

clignant de l'oeil.

--C'est à savoir; pour payer un service, il faut d'abord qu'il ait été

rendu.

--On peut toujours convenir du prix, objecta effrontément Bérard.

--Non pas ici, interrompis-je, en prêtant l'oreille, car j'entends le

sabre et les éperons des gendarmes.

--Venez dehors, nous causerons, dit vivement la _Loubette_.

Et rouvrant la porte, elle sortit avec Bérard.

Je me hâtai d'achever mon procès-verbal que je remis au brigadier. Il

repartit aussitôt, emmenant Jérôme qui, bien qu'un peu étourdi par les

toasts de condoléance auxquels il avait dû répondre, gardait sa prudence

ordinaire, et voulait faire lui-même sa déclaration à l'autorité. Les

voisins s'étaient déjà retirés; je me trouvais seul dans la cabane au

moment où la _Loubette_ et le coureur rentrèrent. Tous deux s'étaient

mis complétement d'accord. Le coureur, qui se préparait à ensevelir le

noyé, venait chercher une _bouteille de dur_ pour combattre le

brouillard de la nuit.

Resté seul avec la jeune fille, j'allais l'interroger sur le grand

Guillaume, quand je la vis courir à une porte de derrière qu'elle ouvrit

avec précaution, elle avança la tête au dehors, sembla fouiller du

regard tout l'enclos, prêta un instant l'oreille, et finit par pousser

ce cri plaintif de la chouette, rendu sinistre par tant de sanglants

souvenirs. J'entendis bientôt des pas; la _Loubette_ disparut un

instant, échangea quelques paroles à voix basse, puis rentra avec un

jeune paysan que je reconnus au premier coup d'oeil pour son frère:

c'était les mêmes traits, mais avec plus de netteté et de finesse. La

physionomie, restée confuse chez la soeur, s'était, chez le frère,

éclaircie et achevée. En les voyant à la fois, on avait, pour ainsi

dire, l'ébauche et la statue.

A mon aspect, le jeune Poitevin s'était involontairement arrêté.

--N'ayez pas peur, Guillaume, dit la _Loubette_, Monsieur ne vous veut

que du bien, et il est capable de vous donner un bon conseil.

--Il sera reçu en grande révérence, dit le paysan, qui se découvrit.

Je l'assurai de mes bonnes intentions et lui expliquai très brièvement

comment j'étais venu pour lui au _Petit-Poitou_. Il parut faire effort

pour m'écouter; mais ses yeux, qui allaient d'un objet à l'autre,

trahissaient sa distraction. Je m'interrompis brusquement.

--Pardon, excuse, Monsieur, dit Guillaume, qui parut craindre de m'avoir

blessé; mais voilà si longtemps que j'étais entré ici, que, malgré moi,

je regarde si tout est à son ancienne place. Vous savez, on aime les

endroits qu'on a connus tout petit; surtout quand on revient... et qu'il

faut repartir, car on ne doit plus me voir par ici, maintenant qu'on va

me croire au cimetière!

Je voulus lui faire entrevoir les sérieuses conséquences de cette ruse,

qui, en le rangeant parmi les morts, lui enlevait son nom, ses droits et

toute possibilité de retour au pays; mais, à ce dernier mot, il

m'interrompit.

--C'est ce qu'il faut! dit-il vivement; tant qu'il y aurait eu moyen de

revenir, j'aurais voulu revoir la cabane, tandis qu'à cette heure tout

est dit. Quand le prêtre aura chanté le _de profundis_, il ne restera

plus de _grand Guillaume_. Il y avait comme un courant qui m'emportait

par ici, fallait l'empêcher; quand on ne veut pas que les barques

suivent le fil de l'eau, on les coule au fond: eh bien! moi, voilà que

j'y suis.

Il éclata d'un rire forcé; mais la _Loubette_ laissa échapper un

gémissement; le jeune réfractaire se tourna vers elle.

--N'ayez pas de regrets, pauvre fille, reprit-il avec beaucoup de

douceur, le bon Dieu sait où il nous mène; remercions-le plutôt d'avoir

bien voulu nous donner ce dernier moment.

--Mettez-le donc à profit, reprit la paysanne avec une résignation

naïve; vous avez grand besoin, Guillaume, buvez à votre soif et mangez à

votre faim.

Le jeune homme s'approcha de la table, qui était restée servie, et

voulut s'asseoir sur le banc; mais sa soeur lui montra, à l'autre

bout, un escabeau qui était évidemment sa place accoutumée. Elle prit au

vaisselier une assiette particulière, une cuiller de bois sur laquelle

le nom de son frère était grossièrement gravé, et lui présenta un pain

de méteil encore entier. Avant de l'entamer, le paysan y traça une croix

avec la pointe de son couteau.

--C'est la première mouture du grain nouveau, fit observer la

_Loubette_.

--La première! répéta Guillaume, dont l'oeil brilla de cet orgueil du

laboureur qui goûte aux prémices de la moisson; par mon baptême! il est

gris comme lin et flaire la noisette. Dieu soit béni pour m'avoir fait

manger encore une fois le blé de nos champs!

Il se mit alors à souper avec un appétit que la jeune fille m'expliqua

en m'apprenant qu'il était encore à jeun. Il ne s'arrêtait que pour me

répondre de temps en temps ou pour interroger la _Loubette_. Ses

questions roulaient presque toujours sur quelques détails de la ferme.

Il s'informait de l'état de chaque pièce de terre, des semailles

projetées, de son attelage favori, et, en parlant de ce rustique royaume

qu'il avait autrefois gouverné, son regard s'animait, sa voix devenait

plus haute, ses fortes mains s'étendaient comme s'il eût voulu saisir la

charrue ou nouer le joug. Un bruit que nous crûmes entendre au dehors

l'interrompit. La jeune fille courut à la porte, mais tout était désert

et silencieux. Je parlai toutefois du retour probable de Jérôme et de la

nécessité de l'éviter.

--Monsieur a raison, dit le grand Guillaume, dont l'animation momentanée

tomba aussitôt; je m'oublie ici, quand je devrais déjà être en route;

faut qu'avant le jour j'aie assez marché pour ne plus trouver devant moi

aucune figure de connaissance.

Et ne pouvant retenir un soupir:

--C'est dur, pas moins, ajouta-t-il, que le fils de la maison soit

obligé de venir chez son père en se cachant comme un voleur; mais on

doit se soumettre, personne n'a raison contre la volonté du bon Dieu.

Il se leva lentement pour prendre son chapeau et son bâton; la

_Loubette_ coupa à la miche un morceau de pain qu'elle mit en silence

dans la poche de sa veste. Je dis alors que je comptais moi-même

retourner à Marans sans plus tarder, et j'offris à Guillaume de le

prendre dans ma carriole, en lui faisant observer que c'était le moyen

le plus prompt et le plus sûr de sortir du Marais; il accepta avec un

remercîment. Pendant ce temps, la _Loubette_ s'était retirée dans

l'ombre; elle se tenait appuyée contre un meuble, et je l'entendais

pleurer tout bas. Guillaume, qui la regardait à la dérobée, tournait son

chapeau avec embarras; je compris que je gênais leurs adieux, et je

sortis pour atteler le char-à-bancs.

En passant devant l'appentis, j'aperçus _Fait-Tout_, qui achevait son

oeuvre funèbre. La peur de l'humidité nocturne l'avait sans doute

engagé à un emploi très fréquent du préservatif, car la bouteille

d'eau-de-vie, placée devant une des chandelles de résine, me parut

presque vide. Les traits du coureur avaient pris une expression encore

plus joviale que d'habitude. Tout en donnant ses derniers soins au mort,

il lui chantonnait une hymne d'église dont le latin me sembla

singulièrement revu et corrigé au point de vue du patois vendéen.

Trouvant commode et prudent d'éviter, pour le retour, la compagnie du

chasseur de vipères, je le laissai à ses occupations. Le cheval fut

bientôt mis à la carriole, et je rentrai pour avertir Guillaume.

Sa soeur et lui étaient près du seuil, se tenant par la main. A ma

vue, la _Loubette_ jeta ses bras autour du cou du jeune homme et éclata

en sanglots. Je m'efforçai de la calmer par quelques paroles

d'espérance; mais le réfractaire garda le silence. Après avoir rendu à

la paysanne ses embrassements, il se dégagea très vite et sortit le

premier. Lorsque nous fûmes dans le char-à-bancs, elle lui tendit encore

la main; mais il ne fit, pour ainsi dire, que l'effleurer, saisit les

rênes, et nous partîmes. La _Loubette_ nous suivit quelques instants en

courant; mais Guillaume pressa le cheval, et elle ne tarda pas à

disparaître derrière nous dans l'obscurité. Il respira alors fortement

comme soulagé d'un fardeau, et me rendit les rênes. Arrivé à un pli de

terrain que nous allions dépasser, il se retourna. Le toit de la cabane

apparaissait au loin à travers la nuit. Il ôta son chapeau en signe

d'adieu, croisa les bras sur sa poitrine, et nous continuâmes ainsi en

silence jusqu'à l'entrée de Chaillé. Là seulement il releva la tête, et

appuyant la main sur les rênes:

--Faites excuse, Monsieur, dit-il d'un accent qui me parut altéré; il

faut que je m'arrête ici, mais je ne veux point vous retarder; que Dieu

vous donne un heureux voyage et qu'il vous bénisse pour votre bonté!

--Vous avez quelqu'un à visiter? demandai-je.

--Ce n'est pas quelqu'un, balbutia le réfractaire, c'est un endroit...

--Et vous serez longtemps?

--Assez seulement pour revoir... une maison!

--Où est-elle?

--Là bas, derrière l'église.

Il me montrait une masure précédée d'un petit jardin enclos d'aubépines.

--C'est la demeure de la Lousa? demandai-je en le regardant.

Il tressaillit.

--On a parlé d'elle à Monsieur? s'écria-t-il vivement; quand donc et qui

cela? Ça ne peut pas être la _Loubette_! elle aurait perdu son âme

plutôt que de me trahir.

Je dis comment Jérôme m'avait tout raconté en soupant; mon compagnon fit

un geste de dépit.

--Je comprends! dit-il avec amertume; pour que les vieilles gens croient

un secret bon à garder, il faut qu'il intéresse leur bourse. N'ayez pas

peur que le maître de la cabane eût parlé, s'il eût fallu cacher une

poche de _faux-sel_; mais, après tout, il n'y a pas d'affront, et

puisque Monsieur sait la chose, il voudra bien m'arrêter ici.

--A condition de veiller sur vous, repris-je; tout le monde vous connaît

au bourg; vous pourriez faire quelque dangereuse rencontre; je ne veux

point vous quitter.

Guillaume hasarda quelques objections; mais j'y coupai court en lui

rappelant qu'il n'y avait pas de temps à perdre. Nous arrêtâmes la

carriole près de l'église; il se dirigea vers la haie d'aubépines, y

trouva une brèche qui lui était connue et entra dans le jardin. Je me

hâtai d'attacher le cheval au mur du cimetière, afin de le suivre.

Lorsque je franchis la haie, je l'aperçus sous une longue tonnelle de

vigne qui partageait le jardin dans sa longueur. Il marchait lentement

en regardant autour de lui, comme s'il eût voulu reconnaître les lieux.

Arrivé à un rond-point où se dressait une table de planches brutes et

des bancs grossiers, il s'arrêta un instant, il s'y était sans doute

souvent assis avec la Lousa; c'était là, selon toute apparence, que l'on

venait souper les soirs d'été, et les deux familles y avaient rompu le

pain de promesse. Un peu plus loin, il fit une pause devant un petit

parterre enlevé à la culture qui occupait tout le reste du jardin. On

apercevait encore des bordures de buis enfouis sous les herbes parasites

et quelques fleurs d'automne qui élevaient çà et là leurs tiges jaunies.

Je pensai que ce devait être l'ouvrage de Guillaume, un souvenir de ses

jours d'illusions et d'espérances, aujourd'hui abandonné comme les

espérances et les illusions elles-mêmes. Le jeune homme passa outre:

arrivé à une touffe de troënes sous laquelle deux ruches avaient été

abritées, je crus l'entendre murmurer quelques mots; il parlait aux

_avettes_, ces bonnes amis du logis, qui entendent tout ce qu'on leur

dit, et partagent nos douleurs comme nos joies. Enfin il atteignit la

maison, où tout semblait endormi. Après en avoir fait le tour, il

s'arrêta devant une petite fenêtre du rez-de-chaussée qu'il regarda

longtemps, s'assit sur les marches de la porte et cacha sa tête dans ses

mains. J'attendis longtemps; mais, outre le danger de tout retard, il

était à craindre qu'un trop long attendrissement n'enlevât au jeune

homme le courage et la présence d'esprit dont il allait avoir besoin: je

m'approchai donc doucement, et je lui rappelai la nécessité de se

remettre en route. Il se releva sans faire aucune objection: il me

semblait plutôt exalté qu'abattu.

--Je suis prêt, dit-il d'un accent entrecoupé; maintenant que j'ai vu

l'endroit, je repartirai content. La dernière fois que j'y suis venu,

c'était en plein jour; les aubépines fleurissaient, on n'entendait que

chants d'oiseaux; aujourd'hui il fait nuit, les fleurs sont mortes, les

oiseaux se taisent: tout est changé ici comme dans ma vie; fasse le bon

Dieu qu'il n'en soit pas de même pour elle!

Il essuya ses larmes, fit deux ou trois pas, et se tourna de nouveau

vers la petite fenêtre.

--Ah! je m'en irais content, dit-il avec une sorte d'angoisse

passionnée, oui, content, si je pouvais seulement connaître ce qu'elle

dira demain, quand on sonnera mon enterrement! Qui sait si elle n'aura

pas quelque regret, si elle ne pensera pas qu'elle y est pour quelque

chose? Peut-être bien que la nuit prochaine elle ne dormira pas aussi

bien que celle-ci.

En ce moment, l'horloge du village sonna trois heures, je fis un geste

pour inviter Guillaume à se hâter.

--Je vous suis, Monsieur, reprit-il précipitamment; mais je veux qu'elle

sache que je suis venu. J'aurais aimé lui rendre sa bague, s'il n'avait

pas fallu la mettre au doigt du noyé. Heureusement il me reste ceci, ma

marque y est; elle la reconnaîtra.

Il avait dénoué de son cou une cravate de coton noir, qu'il attacha au

châssis de la petite fenêtre. Comme il achevait, une voix de nouveau-né

se fit entendre dans la maisonnette; Guillaume tressaillit.

--Un enfant! s'écria-t-il en s'appuyant au mur; la _Loubette_ ne m'avait

pas dit..... elle a un enfant!

Je voulus l'emmener, mais il tremblait d'émotion et ne m'entendait plus.

Il se dressa de nouveau jusqu'à la fenêtre en collant son visage contre

les vitres que la lune éclairait. Il y était depuis un instant,

lorsqu'un cri d'épouvante retentit à l'intérieur. Guillaume se rejeta en

arrière.

--Elle m'a vu, dit-il; partons, partons!

Il s'était précipité vers la brèche; je le suivis, et quelques minutes

après notre char-à-bancs roulait sur la route de Marans.

En arrivant au _booth_ de Vix, le réfractaire descendit et prit congé de

moi. Je lui avais offert, pendant le chemin, de l'emmener en Touraine au

nouveau défrichement, et de l'établir, comme fermier, sous un nom

d'emprunt; mais il avait refusé.

--Je ne peux plus songer à vivre comme les autres, me répondit-il: pour

tenir une ferme, il faut se marier, et je n'y ai pas le coeur; il faut

travailler d'un esprit tranquille, et moi je serais toujours dans

l'angoisse; à chaque bruit de pas, je croirais entendre venir les

soldats. Merci de vos intentions, Monsieur, mais c'est trop tard. Il y a

un an, j'étais une pierre bonne à bâtir; à cette heure je ne suis plus

qu'un caillou fait pour rouler dans les eaux coulantes.

--Mais qu'allez-vous devenir? demandai-je.

--Le bon Dieu en décidera, me répondit-il avec réserve.

--Et où allez-vous maintenant?

--Chez des gens que je connais devers Talmont.

Je lui tendis la main.

--Allez donc, lui dis-je, et bonne chance! Peut-être que nous nous

reverrons un jour.

Il secoua la tête.

--Ils disent dans le pays que celui sur qui on a chanté l'office des

morts ne passe jamais l'année, répliqua-t-il avec un accent de sombre

ironie.

Et, sans attendre ma réponse, il salua et partit.

Je ne doute point qu'on ne raconte encore dans le Marais, pour appuyer

la croyance à la _niole blanche_ et aux apparitions, la manière dont fut

découvert le noyé du _Petit-Poitou_, ainsi que sa visite nocturne à la

Lousa. Quant au sort du jeune réfractaire, personne n'a pu m'en

instruire; mais, le soulèvement tenté par la duchesse de Berry ayant eu

lieu deux mois après mon départ, j'ai toujours pensé qu'il s'y était

laissé entraîner, et qu'il avait péri dans quelque engagement contre les

_bleus_.

SIXIÈME RÉCIT.

LE KACOUSS DE L'ARMOR.

A l'ouest de l'Armor finistérien s'étend une longue pointe granitique,

dont l'extrémité se bifurque et forme les deux presqu'îles de Kelern et

de Crozon. La dernière de ces presqu'îles dessine un des côtés de la

magnifique baie de Douarnenez, ce lac marin au fond duquel dort la

mystérieuse cité du roi Gralon. On peut trouver des horizons moins

monotones, des rocs aussi bouleversés, des terrains encore plus écorchés

par la rafale; mais on chercherait vainement un site dont le caractère

fût plus complet. Ce qui distingue le paysage qu'on découvre du haut de

cette dune, c'est une harmonie indéfinissable; ce sont les falaises

pierreuses le long desquelles coulent des traînées de bruyères en

fleurs, les volées de goëlands gris tournoyant au dessus des enceintes

druidiques, les linceuls d'algues fauves qui enveloppent les récifs et

dont les plis flottent dans les remous; c'est le mélange de grèves,

d'écumes, de débris de naufrages, et, par-dessus tout, cette respiration

rauque de l'Océan dont les intermittences régulières semblent mesurer le

temps. Ailleurs, l'aspect séduit par la variété, ici il impose par son

unité: la même impression vous arrive par tous les sens, et cette

impression a je ne sais quoi de fortifiant et d'austère. La brise de mer

est d'une nature purifiante; comme l'air des montagnes, elle produit une

sorte d'excitation salutaire; après l'avoir respirée, on se sent plus

d'activité, plus d'initiative; la grandeur du spectacle réagit au dedans

et communique à l'être intérieur son énergique gravité. J'éprouvais

d'autant plus vivement cette impression, que je retrouvais les rudes

paysages de la Bretagne après un long séjour dans l'énervante atmosphère

des villes. Ce que je revoyais avait en quelque sorte pour moi le charme

du souvenir et celui de la nouveauté. Je reconnaissais mes sensations

d'autrefois, mais ravivées et plus entières.

Les derniers paysans - Tome 2 · 第 1 / 10 段