On ne fait pas de musique, parlons-en, et à défaut de jouissances dont
nous sommes privés, reportons-nous, par le souvenir, au plaisir que nous
fit éprouver, dès son apparition, un des chefs-d'oeuvre dont s'honore
l'école française.
_La Dame blanche_ fut l'avant-dernier ouvrage de Boïeldieu. J'ai eu le
bonheur d'être l'élève de cet homme éminent que tous mes lecteurs ont
admiré, que tous auraient aimé, s'ils eussent pu le voir de près, et
reconnaître que chez lui le talent n'était pour ainsi dire que la
traduction des qualités privées. J'ai vu commencer et terminer l'oeuvre
qui est un des plus puissants titres de gloire de Boïeldieu; j'étais
bien jeune alors, je n'avais pas vingt ans, mais le souvenir des travaux
de mon illustre maître est aussi présent à ma pensée que sa mémoire est
chère à mon coeur. Et peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt
d'apprendre quelques détails tout à fait intimes, et qui, par
conséquent, ont dû échapper à tous les biographes.
Boïeldieu débuta fort jeune à Rouen, sa ville natale, par un petit opéra
dont le titre même ne nous est pas resté. Son maître, M. Broche,
organiste de la cathédrale, l'engagea à aller à Paris. On était alors en
95; on commençait à respirer un peu du régime de la Terreur; la musique
était fort en vogue; car, dans la première révolution, s'il y eut
beaucoup de ruinés, il y eut beaucoup d'enrichis, et les plaisirs ne
manquèrent jamais à la capitale.
Quatre compositeurs éminents de l'époque, Cherubini, Méhul, Kreutzer et
Jadin avaient l'habitude de se réunir toutes les décades dans un dîner
d'amis, où ils oubliaient dans de doux épanchements, et dans une
fraternelle causerie, les préoccupations qui, alors comme aujourd'hui,
assiégeaient tous les esprits.
Boïeldieu obtint la faveur d'être admis à ce dîner de célébrités
musicales; il avait été recommandé comme un jeune musicien de province
annonçant un grand talent, et ayant déjà même obtenu un succès au
théâtre: aussi avait-il été engagé à venir soumettre sa partition à
l'illustre aréopage.
Le pauvre jeune homme s'avança tout tremblant au milieu de ces convives
dont le nom et la réputation l'épouvantaient, et donna d'abord une fort
pauvre idée de son esprit pendant le repas, n'osant ouvrir la bouche et
ne répondant que par des monosyllabes aux avances que lui faisait son
voisin: c'était Kreutzer, qui avait pris en pitié le pauvre débutant.
Celui-ci finit cependant par s'enhardir, et, à la fin du repas, lui et
Kreutzer étaient les meilleurs amis du monde.
Le dîner fini, Kreutzer voulut faire valoir son jeune protégé; il le
présenta chaudement à Méhul et à Cherubini, qui commencèrent à se
dérider un peu avec lui: pendant ce temps, Jadin feuilletait sa
partition manuscrite, que Boïeldieu avait déposée en entrant sur le
piano.
La glace était rompue, la bienveillance semblait succéder à la froideur,
et Kreutzer, voyant ses confrères dans de si bonnes dispositions,
proposa au jeune musicien de se mettre au piano pour faire entendre son
opéra. Boïeldieu était excellent pianiste et chantait d'une manière fort
agréable; mais ses juges n'étaient pas gens à se laisser éblouir par le
charme de l'exécution, et le pauvre compositeur voyait de temps en temps
s'allonger sur sa partition un doigt qui lui indiquait un passage où lui
ne voyait rien que de fort innocent, mais qui recelait, à coup sûr,
quelque grosse faute d'harmonie, car ce doigt était celui de Cherubini;
et Cherubini ne laissait jamais passer le moindre solécisme musical.
Boïeldieu avait appris de son maître, M. Broche, tout ce que savait le
pauvre organiste, c'est-à-dire fort peu de chose, et il n'avait pas même
la conscience des fautes qu'on lui indiquait; il se doutait cependant
bien que le terrible doigt ne lui signalait pas ces passages comme
excellents, et c'était avec terreur qu'il le voyait presque à chaque
mesure retomber sur chaque portée de sa partition. Il suait sang et eau
et souffrait le martyre; cependant il ne se décourageait pas et
continuait toujours à exécuter son opéra; les morceaux se succédaient,
et l'espoir commençait à rentrer dans son âme, car le doigt ne venait
plus se poser entre l'exécutant et la musique placée devant lui.
--Allons, se disait-il, il paraît que le milieu de mon opéra vaut mieux
que le commencement; j'espère que la fin couronnera l'oeuvre.
Et il allait toujours. Au moment où il venait de terminer un des
morceaux qui avaient eu le plus de succès à Rouen, et qui, selon lui,
devait entraîner le suffrage de ses juges, il s'arrêta comme pour leur
demander avis; n'entendant rien, il se retourne, et alors quelle n'est
pas sa honte et de quel serrement de coeur n'est-il pas saisi! Il se
voit seul... ses auditeurs étaient partis, jugeant sans doute à
l'indignité de l'oeuvre que leurs conseils étaient superflus, et voulant
s'épargner la peine de mauvais compliments qu'ils n'auraient pu
s'empêcher de faire.
Les larmes suffoquent le pauvre Boïeldieu, il porte ses mains à son
visage et va s'abandonner au désespoir, lorsqu'une voix se fait
entendre; un seul des juges était resté: le plus jeune d'entre eux avait
eu pitié du débutant, et peut-être était-il chargé par ses confrères
d'adoucir l'amertume de cette épreuve. Lui seul pourrait nous le dire,
car il est le seul survivant des cinq acteurs de cette scène: Jadin,
c'était lui, s'approcha de Boïeldieu.
--Mon jeune ami, lui dit-il, ne vous désolez pas; à tort, on vous a fait
croire que vous étiez compositeur. Je ne veux pas apprécier le plus ou
moins de dispositions que vous pouvez avoir; mais, avant d'exercer un
art, il faut l'apprendre, et vous ne possédez même pas les premiers
éléments de la composition. Mais on peut être un musicien fort habile et
très-estimé, sans être en état d'écrire un opéra. Vous êtes bon
pianiste, vous avez une jolie voix, vous pourrez faire votre chemin avec
cette double ressource; donnez des leçons et faites des romances; puis,
si vous voulez travailler pour le théâtre, apprenez la composition, et
vous vous essaierez de nouveau; mais, je vous en préviens, et je le sais
par expérience, c'est une carrière bien difficile, et les succès que
l'on rêve s'y réalisent rarement.
Le conseil était plus facile à donner qu'à suivre. Pour donner des
leçons, il faut avoir une clientèle, et Boïeldieu, jeté à Paris sans
appui et sans protection, fut d'abord réduit à accorder des pianos pour
vivre; mais quand il avait accordé un piano, il ne pouvait résister au
plaisir de préluder sur l'instrument qu'il venait de remettre en état.
Son exécution fut remarquée, ajoutons que sa personne ne le fut pas
moins; jeune, élégant, spirituel, doué d'une des figures les plus
agréables, il ne pouvait manquer de réussir. En peu de temps il acquit
une excellente clientèle, il composa quelques romances qui eurent un
succès prodigieux et mérité; bref, il devint l'homme à la mode de toutes
façons, et la fortune ne cessa plus de lui sourire.
Il fut nommé professeur de piano au Conservatoire, et l'idée du théâtre
le poursuivant toujours, il voulut encore essayer ses forces même avant
d'avoir appris ce qu'on lui avait tant reproché d'ignorer, et il crut
pouvoir suppléer par le goût et l'audition des chefs-d'oeuvre à tout ce
qui lui manquait pour l'étude. C'est dans ces conditions qu'il donna
successivement, _la Dot de Suzette_, _Zoraïme et Zulnar_, _la Famille
suisse_, _Montbreuil et Verville_, _les Méprises espagnoles_,
_Beniowsky_ et _le Calife de Bagdad_. Mais il comprit alors que les
qualités naturelles ne pouvaient suffire, si l'art ne venait à leur
secours, et il eut le courage (exemple peut-être unique!) de se mettre à
étudier avec la persévérance d'un écolier, les principes qui lui
manquaient pour devenir un des chefs de notre école. La scène de
l'audition de son premier opéra était oubliée depuis longtemps, et
Cherubini était devenu et est resté jusqu'à sa mort son plus intime ami;
c'est lui qu'il choisit pour professeur, et l'on ne pouvait certes mieux
s'adresser. C'est à l'union de la pureté et de l'élégance de Cherubini
et du charme et de la grâce de Boïeldieu, que nous devons ces
chefs-d'oeuvre dont le premier spécimen fut _Ma tante Aurore_, partition
aussi purement écrite que celles qui l'avaient précédée l'avaient été
négligemment.
Je n'entreprends pas de faire ici une biographie de Boïeldieu, et je ne
le suivrai pas dans son voyage en Russie en 1803, ni à son retour en
France en 1812. Les ouvrages qu'il a donnés dans cette période de temps
sont trop connus pour qu'il y ait besoin même de les citer, et je me
hâte d'en venir à _la Dame blanche_, dont je me suis peut-être un peu
trop écarté. Je vous ai montré le pauvre petit accordeur de pianos en
1795, nous allons maintenant faire connaissance avec le membre de
l'Institut, chevalier de la Légion-d'Honneur et professeur de
composition en 1820. Je fus un des premiers élèves admis à la fondation
de la classe de Boïeldieu. J'avais pour camarades, Boily, le fils du
célèbre peintre de portraits, qui obtint le grand prix de composition de
l'Institut et donna un petit opéra à l'Opéra-Comique, excellent garçon
qui a toujours eu le tort de douter de lui-même et qui a fui, au lieu de
les rechercher, les occasions de donner la preuve d'un talent réel; et
Théodore Labarre, l'habile harpiste, l'auteur des _Deux Familles_, de
_la Révolte au Sérail_ et du _Ménétrier_, aujourd'hui chef d'orchestre à
l'Opéra-Comique.
Le Conservatoire était une singulière chose, à l'époque que je cite; il
y régnait un classicisme outré; les mélodistes, proprement dits, étaient
regardés comme de bien pauvres sires; Rossini y était tourné en
dérision, et les professeurs, il faut le dire, n'étaient pas étrangers
au dédain que manifestaient hautement les élèves. M. Lesueur appelait
les opéras de Rossini des _turlututus_, et M. Berton écrivait une épître
en vers sur la musique _mécanique_; c'est ainsi qu'il qualifiait celle
de l'école moderne. Pourtant M. Catel avait déclaré, à la grande
stupéfaction de ses élèves, qu'il y avait de belles choses dans un trio
d'_Othello_. Cherubini ne disait rien, mais il écoutait tous ces propos
en riant de ce rire narquois qui lui était particulier, et qui semblait
deviner les palinodies que ses confrères devaient chanter quelques
années après, en s'inclinant devant le génie sublime qu'ils
méconnaissaient encore. Il ne serait pas facile d'exprimer la manière
dont fut accueillie la nouvelle de la création d'une classe de
composition dirigée par Boïeldieu, et de quels quolibets étaient
poursuivis les élèves qui y furent admis. Ce fut bien pis, lorsque nous
apprîmes à nos camarades la façon dont se faisait cette classe. Les
partitions des premiers opéras de Rossini étaient publiées chez le frère
de notre professeur, Boïeldieu jeune, dont le magasin de musique était
rue de Richelieu. Dès qu'une partition de ces ouvrages non encore
exécutés à Paris allait paraître, une épreuve nous en était envoyée;
Labarre, excellent lecteur, se mettait au piano, puis madame Boïeldieu,
qui a été une très-grande cantatrice, Boïeldieu et nous-mêmes, nous
chantions l'opéra d'un bout à l'autre; et souvent la classe, qui ne
devait durer que deux heures, se prolongeait toute la journée. C'est
ainsi que nous connûmes, les premiers, _le Mose_, _la Donna del Lago_,
_la Semiramide_, et vingt autres chefs-d'oeuvre dont l'exécution ne
révéla les beautés au public que quelques années plus tard. Boïeldieu
n'avait pas de peine à nous signaler les négligences et les taches qu'on
remarque dans quelques opéras de Rossini; mais il lui était plus
difficile de nous convaincre de la supériorité de l'oeuvre qu'il nous
analysait; nous avions tous plus ou moins sucé le levain du
Conservatoire, et nous n'abandonnions pas facilement nos préjugés. Pour
ma part, je n'étais pas un des moins rétifs.
On peut juger alors de ce que pensaient de nous nos camarades du
Conservatoire, en apprenant qu'on nous donnait pour modèle ce qui était
l'objet de leurs risées. Mais tout finit par s'user, même le mépris pour
des chefs-d'oeuvre, et le génie finit toujours par triompher des
coteries. Je ne connais de génies méconnus que ceux qui obtiennent de
grands succès; ceux-là sont méconnus de tous ceux qui les envient. Quant
aux prétendus génies qui se réfugient dans leur impossibilité, pour
accuser le mauvais vouloir de leurs contemporains, je crois qu'il n'y a
que leur incapacité qui soit méconnue par eux mêmes.
Boïeldieu nous donnait des leçons chez lui, à Paris dans l'hiver et en
été à sa campagne de Villeneuve-Saint-Georges. C'était, pour nous, de
grandes fêtes que ces parties de campagne de chaque semaine. Nous
revenions le soir par la voiture, qui nous descendait à la Bastille, et
nous allions finir notre soirée aux Funambules.
Debureau n'avait pas encore sa gloire faite; Janin et Nodier ne
l'inventèrent que quelques années plus tard; mais nous, nous l'avions
découvert, et, sans deviner sa célébrité future, nous savions déjà
l'apprécier; nous ignorions son nom, qui ne figurait même pas sur
l'affiche; pour nous, c'était tout uniment le Pierrot des Funambules;
mais nous savions combien il était supérieur à son voisin, le Pierrot de
madame Saqui, Pierrot ignoré, qui s'est éteint en 1830, lorsque le
vaudeville, qui envahit tout, s'est établi en vainqueur sur les ruines
de la danse de corde et de la pantomime, seules exploitées alors sur ces
deux théâtres.
Boïeldieu travaillait depuis longtemps _aux Deux Nuits_, poëme de
prédilection de M. Bouilly: cet auteur voulut faire un pendant _aux Deux
Journées_ qui lui avaient valu, Cherubini aidant, un si grand succès
quelque trente ans auparavant. La musique était presque à moitié faite,
lorsque Martin vint à prendre sa retraite: le rôle principal lui étant
destiné, il était impossible de l'y remplacer, et Boïeldieu renonça
momentanément à poursuivre son oeuvre, pour entreprendre _la Dame
Blanche_ que venait de lui confier Scribe qui commençait à peine avec
Auber cette série de succès, source de la fortune de l'Opéra-Comique,
depuis plus de vingt-cinq ans.
Boïeldieu, emprisonné depuis plus d'un an par les rimes pénibles et
anti-musicales du père Bouilly, se trouva tout de suite à l'aise avec la
collaboration de Scribe, qui comprend les exigences des musiciens comme
les musiciens eux-mêmes, et qui coupe les morceaux avec un tel bonheur,
que nous les jugeons tout faits lorsqu'il nous en lit les paroles: aussi
jamais musique ne fut-elle composée aussi facilement.
Labarre, ayant, comme harpiste, fait plusieurs voyages en Angleterre,
fournit à Boïeldieu tous les thèmes écossais que l'on remarque dans _la
Dame Blanche_, tels que l'air du troisième acte, les motifs de _Chez les
montagnards écossais_, _Vous le verrez le verre en main_, etc., etc. Ce
troisième acte effrayait beaucoup Boïeldieu; il n'y trouvait pas de
situation, et un jour j'allai le voir et le trouvai travaillant dans son
lit qu'il ne quittait presque que trois ou quatre heures par jour, et
fort préoccupé de ce troisième acte.
--Comprenez-vous, me dit-il, qu'après deux actes si pleins de musique,
je n'aie rien dans le troisième, qu'un air de femme, un petit choeur
sans importance, un petit duo de femme et un finale sans développement?
Il me faudrait là un grand morceau à effet, et je n'ai qu'un petit
choeur de villageois: _Vive, vive monseigneur!_ Scribe m'a mis en note:
paysans jetant leurs chapeaux en l'air, preuve que ce doit être un
morceau animé et court; ils ne peuvent pas jeter leurs chapeaux en l'air
pendant un quart-d'heure. Il m'est pourtant venu cette nuit une idée qui
serait peut-être bonne. Je lisais dans Walter-Scott qu'un individu qui
revient dans son pays reconnaît un air qu'il a entendu dans son enfance.
Si, au lieu d'un choeur de _vivat_, les vassaux chantaient à Georges une
vieille ballade écossaise, qu'il se rappellerait assez pour la continuer
lui-même, ne pensez-vous pas que cette situation serait musicale?
--Certainement, repris-je, elle serait charmante et remplirait
parfaitement votre troisième acte.
--Oui, répondit-il, mais je n'ai pas de paroles pour cela.
--M. Scribe est tout près d'ici.
--Je ne puis pas y aller, malade comme je suis.
--Mais je me porte à merveille, moi, et j'y serai dans cinq minutes.
Et, sans attendre sa réponse, je cours chez Scribe, qui, effectivement,
logeait à deux pas du boulevard Montmartre, rue Bergère. Scribe
accueille encore mieux l'idée que je ne l'avais fait.
--Retournez chez Boïeldieu, me dit-il; dites-lui que c'est excellent;
qu'il y a là un grand succès; que le troisième acte est sauvé, et qu'il
aura ses paroles dans un quart d'heure.
--Je cours porter la nouvelle à Boïeldieu, et le lendemain il me faisait
entendre tout entier ce délicieux morceau, qui ne fit pas le succès de
_la Dame Blanche_, mais qui augmenta et porta à l'apogée celui
qu'avaient obtenu les deux premiers actes.
J'ai dit avec quelle facilité l'oeuvre entière fut composée; un seul
morceau fut entièrement refait, voici dans quelles circonstances. Un
soir je fus voir Boïeldieu, nous étions seuls et il voulut me faire
entendre des couplets qu'il avait composés la veille: ils ne me parurent
pas à la hauteur de l'ouvrage; et sans que j'osasse manifester mon
opinion, cependant ma contenance fut assez froide pour que Boïeldieu
saisît avec empressement cette occasion de se montrer mécontent de
lui-même, et, avant que je pusse ajouter une parole, il avait déchiré et
jeté ses couplets au panier. Aux exclamations que je poussai de cette
vivacité, madame Boïeldieu accourut, et c'est contre elle que se tourna
la colère de Boïeldieu.
--Là, voyez-vous, lui dit-il, en voilà un qui est franc; il trouve
détestables les couplets que vous vouliez me faire laisser, il ne me l'a
pas caché, lui; aussi je viens de les déchirer et je vais en faire
d'autres.
--J'avais beau me récrier que je n'avais rien dit, impossible de faire
entendre raison au mari, qui accusait sa femme de faiblesse pour ses
oeuvres; ni de calmer celle-ci, qui me reprochait de ne pas ménager mon
maître qui se tuait en travaillant, d'être trop difficile, et de manquer
de goût et d'amitié.
Pour échapper à cet orage, je ne trouvai pas de meilleur parti que de me
sauver, et le lendemain, quand il fallut revenir, à l'heure de la leçon,
j'avoue que je n'étais pas trop rassuré. Je sonnai bien timidement,
craignant de rencontrer quelque visage irrité; mais la première personne
que je vis fut madame Boïeldieu, la figure rayonnante:
--Oh! venez, mon pauvre Adam, s'écria-t-elle, que vous avez bien fait de
lui faire refaire ses couplets! Après votre départ, il en a trouvé
d'autres: c'est ce qu'il a fait de plus joli.
--Et elle m'entraîne au piano où Boïeldieu chantait déjà à la bonne
vieille mère Desbrosses, qu'on avait fait venir exprès, ces couplets si
touchants et si colorés de _Tournez, fuseaux légers_.
Boïeldieu voulait que madame Desbrosses les lui chantât tout de suite;
mais la pauvre vieille pleurait d'attendrissement et de plaisir, et nous
étions comme elle!!!
Dix ans après, cet air nous arrachait encore des larmes, cette fois bien
cruelles, car c'est cet air qu'on exécutait au Père-Lachaise, alors que
nous descendions dans la tombe notre maître et notre ami!
Les répétitions de _la Dame blanche_ se firent avec une promptitude
inouïe; l'ouvrage fut monté en trois semaines. A l'une des dernières
répétitions, j'étais au parterre avec Boïeldieu. Pixérécourt était au
balcon de gauche.
Après le duo de la peur, il interpelle Boïeldieu:
--Ce duo-là fait longueur, il y a trop de musique dans cet acte.
--Certainement, répond Boïeldieu, je n'y tiens pas du tout, coupons-le.
--Mais nous y tenons beaucoup, nous, reprennent ensemble Ponchard et
madame Boulanger.
Et c'est sur leurs instances que fut conservé ce petit diamant. La
répétition avait paru si satisfaisante, que Pixérécourt décida qu'elle
serait l'avant-dernière, et que la pièce serait jouée le surlendemain.
--Mais c'est impossible, s'écria Boïeldieu, je n'ai pas commencé mon
ouverture, et je n'aurai jamais le temps de la faire si vite.
--Cela ne me regarde pas, reprit Pixérécourt, on se passera d'ouverture,
s'il le faut; mais la pièce est prête, et le traité est formel, on
jouera _la Dame blanche_ après-demain.
--Ah! mes enfants, nous dit Boïeidieu, à Labarre et à moi, ne me quittez
pas, je suis un homme perdu; je ne peux pas laisser un ouvrage de cette
importance sans ouverture, et sans vous je n'en viendrai jamais à bout.
Nous suivons Boïeidieu chez lui; il nous avait déjà essayés, Labarre et
moi, dans quelques travaux qu'ils nous avait confiés; c'est ainsi que
toute la ritournelle finale du trio du premier acte avait été écrite en
entier par Labarre, et que j'avais été chargé de l'instrumentation du
début du finale du second acte. Boïeldieu pouvait donc compter sur nous
jusqu'à un certain point, mais il avait voulu revoir notre travail, et
quoiqu'il en eût été satisfait, sa confiance n'était pas assez grande
pour nous abandonner sans contrôle la responsabilité de son ouverture.
Voici comment la besogne fut partagée: il prit pour lui l'introduction,
puis nous fîmes à nous trois le plan de l'_allegro_. On choisit d'abord
les motifs.
Labarre proposa et fit adopter comme premier thème un des airs anglais
qu'il avait donnés et qui était déjà employé dans le premier choeur; je
proposai pour second thème de prendre en allegro le motif andante du
trio _Je n'y puis rien comprendre_, et un petit crescendo qui ne fut pas
accueilli très-favorablement comme trop rossinien. Pour la _coda_
finale, Boïeldieu nous indiqua un de ses opéras faits en Russie,
_Télémaque_, dans lequel nous devions trouver les éléments de la
péroraison. Les rôles furent donc distribués de telle sorte, que Labarre
devait écrire toute la première partie et moi la seconde, où il y avait
le retour des motifs, et par conséquent moins de travail. Nous écrivions
à une même table.
A onze heures Boïeldieu avait presque fini son introduction: je ne sais
trop quel genre d'affaire Labarre pouvait avoir à une pareille heure,
mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il me poussa en me disant tout
bas:
--Ne dis rien, mais il faut absolument que je m'en aille, tu finiras ma
besogne.
Au bout d'un quart d'heure, Boïeldieu, ne le voyant pas revenir, me dit:
--Où est donc Labarre?
--Mais, Monsieur, lui répondis-je, il est parti, il ne reviendra pas.
--Ah! c'est fini, s'écria-t-il, mon ouverture ne sera pas faite, et
Formageat (c'était le copiste) qui devait venir à six heures du matin
pour chercher la copie! Il n'y en aura pas la moitié de faite... Je vais
me coucher, je n'en puis plus, travaillez toujours, mais surtout ne
livrez à Formageat que ce que vous m'avez montré, et éveillez-moi avant
qu'il n'arrive.
A quatre heures du matin, j'avais terminé l'ouverture, je plaçai la
copie en évidence dans la salle à manger, pour qu'on pût la prendre
facilement, et je me gardai d'éveiller Boïeldieu, trop heureux de l'idée
que j'allais enfin entendre exécuter de la musique écrite par moi seul
sans qu'on l'eût revue ni corrigée, puis je fus me coucher sur le canapé
du salon.
A dix heures, je suis réveillé par la voix de Boïeldieu, qui me crie de
sa chambre:
--Eh bien! où en êtes-vous?
--Oh! Monsieur, il y a longtemps que j'ai fini.
--Eh bien! vous me montrerez cela.
--Impossible, Monsieur, Formageat a tout emporté.
--Comment, malheureux, vous avez donné la copie sans me la montrer! mais
avec un brouillon comme vous, cela doit être rempli de fautes:
allez-vous-en bien vite au théâtre et rapportez-moi tout ce qui n'est
pas copié.
J'avoue que je ne m'acquittai pas de la commission; j'eus l'air de
revenir du théâtre, où je n'avais pas mis le pied; et je dis que les
feuilles avaient été distribuées à tant de copistes, qu'il était
impossible d'en ravoir une seule. Le soir, à la répétition, je me cachai
dans un petit coin pour écouter ma part de l'ouverture. Tout allait au
mieux, lorsque dans un _forte_ éclate tout à coup une effroyable
cacophonie: j'avais transposé les parties de cors et de trompettes, qui
n'étaient pas dans le même ton. Tout le monde s'arrête: Frédéric Kreube,
le chef d'orchestre, consulte la partition.
--Que diable as-tu donc mis là? dit-il à Boïeldieu, qui était aussi
confus que moi; mais ce n'est pas ton écriture.
--Oh! je vais t'expliquer, répondit-il: cette nuit, j'étais
très-fatigué, et je dictais à Adam, qui probablement n'était pas
très-bien éveillé et qui se sera trompé.
Ma bévue fut bien vite réparée, et la répétition continua sans encombre.
Après le succès de _la Dame blanche_, Boïeldieu voulait en refaire
l'ouverture, qui, effectivement, n'est pas le meilleur morceau de
l'ouvrage; mais l'avantage de précéder un chef-d'oeuvre et d'en
reproduire quelques motifs lui tient lieu d'autres mérites, et je l'ai
quelquefois entendu citer comme une des meilleures de Boïeldieu.
Lorsque la partition fut publiée, j'en reçus un bel exemplaire, que je
conserve religieusement, et sur lequel étaient écrits ces mots: _Comme
élève, vous avez applaudi à mes succès; comme ami, j'applaudirai aux
vôtres._
Je ne vous parlerai pas de l'immense succès de _la Dame blanche_, ni des
_Deux Nuits_, qui ne furent jouées que cinq ans après, et qui furent le
dernier chant de mon illustre et respectable maître. Si je me suis
laissé aller à vous raconter peut-être un peu longuement les détails qui
précèdent, c'est qu'en reportant ma vie vingt-quatre ans en arrière, je
me suis senti heureux comme dans un rêve! Puissent ce bonheur et ce rêve
vous avoir intéressés un instant, car s'il est bon parfois de savoir
oublier, il est bien doux souvent de savoir se souvenir.