En 1815, un jeune homme s'acheminait pédestrement sur la route de
Bologne; il se retournait de temps en temps pour jeter un dernier regard
sur les murs de Bergame, sa patrie, dont il s'éloignait pour la première
fois. Si parfois une larme tentait de venir mouiller sa paupière, en
souvenir du père chéri, de la mère adorée qu'il quittait, un sourire
venait bientôt illuminer son visage; ce sourire était celui de
l'espérance, cette inspiration naturelle de toute âme jeune vers
l'inconnu. Et puis, le soleil d'Italie est si beau, l'air est si pur à
respirer pour des poumons de dix-sept ans! la liberté paraît si belle la
première fois qu'on en use! tout cela ne constitue-t-il pas le bonheur?
Aussi, notre voyageur était heureux, oh! bien heureux! il était jeune,
beau, bien portant, et il rêvait! il rêvait la gloire, les honneurs et
la richesse! Et pourtant, ce bonheur réel qu'il possédait alors, il
était loin de l'apprécier; il ne le voyait que dans l'avenir et dans la
réalisation de ses rêves.
En 1847, une voiture soigneusement formée entrait à Bergame; elle
renfermait un homme à l'aspect sombre et mélancolique; son regard égaré
trahissait une profonde douleur, et ne laissait pas entrevoir la moindre
lueur d'intelligence. Ce cadavre animé qui rentrait à Bergame était
celui de ce jeune homme parti trente-trois ans auparavant, si riche
d'avenir et d'espérances. Et pourtant, tous ses rêves s'étaient
réalisés, gloire, honneurs, richesse, il avait tout obtenu; son nom
avait rempli le monde, les souverains s'étaient disputé l'honneur de le
décorer de leurs ordres, de le combler de leurs faveurs. Pour prix de
ses chants, tous les pays lui avaient prodigué de l'or et des couronnes;
n'était-ce pas là ce bonheur qu'il avait rêvé? Mais à quel prix avait-il
dû l'acheter? Sa vie eût été trop peu, c'est son âme qu'il avait donnée
en échange. L'intelligence avait succombé, dans ces travaux de chaque
jour, de chaque nuit, de tous les instants, et Donizetti venait expier
dans une agonie matérielle, que n'animait plus une lueur de raison, les
plaisirs qu'il avait donnés pendant trente ans au monde intellectuel et
civilisé.
La carrière des compositeurs est peut-être celle où les exemples de
longévité sont le plus rares. Mozart, Cimarosa, Weber, Herold, Bellini,
Monpou, ne prouvent que trop, par leur mort prématurée, fruit d'un
travail trop assidu, combien l'art du compositeur, si futile dans ses
résultats, est sérieux dans la pratique. C'est, en effet, de tous les
arts, celui où l'artiste doit mettre le plus du sien; l'invention est
tout; il n'y a pas de main comme chez le peintre et le sculpteur: savoir
composer, c'est savoir utiliser la fièvre et l'appliquer à la musique;
mais cette fièvre, ne l'a pas qui veut: si elle vous fait défaut, vous
ne composez pas, les idées vous manquent, vous croyez composer et vous
imitez, ou vous faites de la mosaïque; si, au contraire, elle vous vient
trop souvent, elle vous tue, vous mourez à trente ou quarante ans; vous
avez fait vingt ou trente opéras, on vous fait un superbe service en
musique, vous êtes proclamé grand homme par vos contemporains. Dix ans
après votre mort, on n'exécute plus une note de vous; vingt ans après,
on se rit de ceux qui osent encore vous citer, et l'on ne s'occupe plus
que de vos successeurs que l'on oubliera aussi vite. N'est-ce pas là
l'histoire de presque tous les compositeurs, et surtout des compositeurs
italiens? En France, nous sommes un peu plus constants dans nos
plaisirs; nous allons souvent entendre un opéra, par la seule idée des
souvenirs qu'éveillera en nous l'exécution d'une musique qui a charmé
notre enfance ou notre jeunesse. En Allemagne, où la musique est prise
au sérieux, une oeuvre importante et réputée classique a son tour de
représentation chaque année, et les amateurs se font un devoir de
l'aller entendre chaque fois qu'on l'exécute, avec une admiration
silencieuse et un respect presque religieux.
En Italie, au contraire, le culte du souvenir n'existe pas, du moins
pour les opéras, et si la grande voix du canon n'y étouffait pas toutes
les autres musiques, vous n'y entendriez guère que celle des opéras de
Verdi, qui effectivement ne pouvait logiquement, et en vertu de la loi
du progrès, être remplacée que par celle de l'artillerie, dont elle
était le précurseur.
Donizetti ne sera pas oublié si vite en France où il a écrit _la
Favorite_, _la Fille du régiment_, _D. Sébastien_, _Marino Faliero_ et
_D. Pasquale_. Plus heureuse que _l'Anna Bolena_, que _la Lucrezia
Borgia_ et quelque autre de ses compositions italiennes, _la Lucia di
Lammermoor_ est entrée dans le répertoire des opéras français et y sera
chantée bien longtemps après l'oubli où tomberont les opéras qui la
remplaceront en Italie. Donizetti a fait assez pour la France, pour que
nous le comptions parmi les compositeurs français: car c'est ainsi qu'il
faut considérer tous ceux qui ont écrit pour notre scène. Il n'en est
pas un seul, en effet, qui n'y ait modifié son style et sa manière
d'après les exigences de notre scène, et tous y ont gagné de devenir
plus dramatiques en ramenant l'école française au style mélodique
qu'elle est toujours tentée de sacrifier au style déclamé.
Gaëtan Donizetti est né à Bergame en 1798. Son père, honorable employé
dans une administration de la ville, le destinait à l'étude des lois;
mais il était dit que le jeune Gaëtan serait artiste, et ses premiers
goûts le dirigèrent vers les arts du dessin; son père fut loin
d'approuver ses projets; le fils résistait au père, qui voulait en faire
un avocat; le père s'opposait aux projets du fils, qui voulait devenir
architecte; une espèce de compromis fut passé entre eux: l'un renonça au
barreau, l'autre à l'architecture, et il fut convenu, d'un commun
accord, que Gaëtan deviendrait musicien.
Il fit ses premières études avec Mayr, qui résidait alors à Bergame.
Malgré quelques succès avérés, Rossini n'avait pas encore saisi le
sceptre de la popularité que se partageaient alors Paër et Mayr. Ce fut
donc pour le jeune Donizetti une bonne fortune que ces leçons d'un des
premiers maîtres de l'époque. Mayr ne tarda pas à reconnaître les
éminentes dispositions de son élève, qu'il prit en telle amitié, qu'il
ne l'appela jamais autrement que son cher fils. Il voulut qu'il se
fortifiât encore par des études sévères et obtint de sa famille de
l'envoyer à Bologne recevoir des leçons du père Matteï, le savant
contre-pointiste, élève et successeur du père Martini.
Après trois années d'études, Donizetti se lança dans la carrière qu'il
devait parcourir avec tant d'éclat. Il débuta à Venise, en 1818, par un
_Enrico di Burgogna_, qui obtint assez de succès pour qu'on lui demandât
un second ouvrage dans la même ville l'année suivante. Ce ne fut qu'en
1822 qu'il donna à Rome la _Zoraida di Granata_, qui lui valut la faveur
d'être exempté de la conscription et l'honneur d'être porté en triomphe
et couronné au Capitole. Les opéras se succédèrent alors sans
interruption et signalèrent cette première période du talent de
Donizetti, où il ne se montra qu'heureux imitateur de la manière de
Rossini. Ce ne fut qu'en 1830 que son individualité se fit jour dans un
de ses chefs-d'oeuvre, le premier de ses ouvrages que nous ayons entendu
en France, _l'Anna Bolena_, donné à Milan avec le plus grand succès. En
1835, Donizetti vint pour la première fois à Paris, et y écrivit le
_Marino Faliero_ qui n'obtint pas tout le succès qu'il méritait.
Donizetti ne fait qu'un seul saut de Paris à Naples, où il écrit dans
cette même année 1835 cette délicieuse _Lucie_, qui devait faire le tour
du monde. Il revint à Paris en 1840, où il donna dans une seule année
_les Martyrs_, _la Fille du Régiment_, et _la Favorite_. Chose
singulière, pas un seul de ces ouvrages n'obtint un succès décidé: _les
Martyrs_, dont les paroles étaient parodiées sur le _Polyeucte_, qu'il
avait écrit à Naples pour Nourrit, et que la censure avait interdit,
n'eurent qu'un succès d'estime à l'Opéra. _La Fille du Régiment_ ne fut
guère plus heureuse à l'Opéra-Comique: il fallut que la pièce fût
traduite dans toutes les langues et réussît dans tous les pays pour
convaincre Donizetti que c'était le public de Paris qui avait eu tort.
L'histoire de _la Favorite_ est des plus curieuses.
L'année 1839-40 avait vu naître et mourir le théâtre de la Renaissance,
comme l'année 1847-48 a vu naître et mourir l'Opéra-National, comme
périraient tous les théâtres lyriques s'ils n'étaient soutenus par de
riches subventions. La prospérité passagère de la Renaissance, avait eu
surtout pour base la traduction de la _Lucia_. Les directeurs avait
demandé à Donizetti un opéra nouveau et il venait de terminer son _Ange
de Nigida_, quand le théâtre ferma ses portes. L'Académie (alors royale)
de musique avait sollicité un ouvrage de Donizetti et il avait écrit _le
Duc d'Albe_. Le sujet ne plut pas au directeur. Cependant l'hiver
approchait, il fallait un opéra nouveau; on demanda à Donizetti son
_Ange de Nigida_ qui n'avait que trois actes: il fallut récrire tout le
rôle de femme qui avait été combiné pour la voix légère et quelque peu
pointue de madame Thillon et l'accommoder aux exigences de la voix mâle
et énergique de madame Stolz, il fallut en outre ajouter un acte entier,
le quatrième; tout cela ne fut qu'un jeu pour le célèbre maestro.
L'ouvrage fut mis en répétition presque avant d'être commencé, et
terminé en moins de temps qu'il n'en fallut pour l'apprendre. Voici
comment fut composé ce quatrième acte, qui est un chef-d'oeuvre.
Donizetti venait de dîner chez un de ses meilleurs amis; il dégustait
avec délices une tasse de café, car il raffolait de cette liqueur dont
il ne pouvait se passer et qu'il consommait à toute heure du jour,
chaud, froid, en sorbet, en bonbon, sous toutes les formes enfin où peut
se renfermer l'arome de la précieuse fève.
--Mon cher Gaëtan, lui dit son ami, je suis bien fâché d'être si impoli
envers vous, mais ma femme et moi allons passer la soirée dehors, et
nous sommes obligés de vous fausser compagnie. Ainsi donc à demain.
--Oh! vous me renvoyez, dit Donizetti: je suis si bien, vous avez de si
bon café: tenez, allez à votre soirée et laissez-moi là, au coin du feu;
je me sens en train de travailler, on vient de me remettre mon quatrième
acte, et je suis sûr que je l'aurai bien avancé quand je me retirerai.
--Soit, répond l'ami, faites comme chez vous, voici tout ce qu'il vous
faut pour écrire; adieu, à demain, encore une fois, car nous ne
rentrerons probablement que longtemps après votre départ.
Il était alors dix heures du soir; Donizetti se met au travail, et quand
son ami rentre à une heure du matin: Voyez, lui dit-il, si j'ai bien
employé mon temps, j'ai terminé mon quatrième acte.
Sauf la cavatine _Ange si pur_ qui appartient au _Duc d'Albe_ et
l'_andante_ du duo qui a été ajouté aux répétitions, l'acte tout entier
avait été composé et écrit en trois heures! Ceux qui se feraient une
idée du succès de la première représentation de _la Favorite_ par celui
qu'elle obtient aujourd'hui, se tromperaient grandement. Cette musique
si simple sembla mesquine, ces mélodies si naturelles parurent pauvres,
et à part le quatrième acte, qui fut de prime abord jugé comme une
oeuvre hors ligne, le succès fut moins dû au mérite de l'ouvrage qu'à la
réunion du talent de Duprez, de Barroilhet débutant dans cet opéra, et
de madame Stolz, qui s'y éleva à un degré de supériorité qu'elle n'a
plus pu atteindre dans aucune de ses créations subséquentes. _La
Favorite_ avait réussi, mais doucement, sans éclat, et, en termes de
coulisses, ne faisait pas d'argent lorsqu'une danseuse, ignorée jusque
là, qui avait apparu un instant à ce théâtre de la Renaissance d'où
procédait aussi _la Favorite_, vint débuter dans un pas intercalé au
deuxième acte. Le succès de la danseuse fut immense, celui de l'opéra
devint colossal; on ne vint d'abord que pour la danse, et l'on fut tout
surpris d'être charmé par la musique. L'élan du succès était donné à _la
Favorite_, et, aujourd'hui encore, c'est le plus attractif des opéras du
répertoire du Théâtre de la Nation.
Après plusieurs voyages à Rome, à Milan et à Vienne, et après avoir
déposé un opéra en passant dans chacune de ces villes, Donizetti revint
à Paris, en 1843, et y composa _Don Pasquale_ et _Don Sébastien_.
L'immense succès de _Don Pasquale_ fut compensé par celui presque
négatif de _Don Sébastien_, qu'il faut attribuer à une malheureuse idée
de mise en scène de pompe funèbre qui étouffa sous ses draperies
mortuaires les accents d'une musique digne d'un meilleur sort. Ce fut
l'avant-dernier opéra de Donizetti, il fit représenter à Naples
_Catarina Cornaro_ et retourna à Vienne où l'appelaient ses fonctions de
maître de chapelle de la cour: il y composa un _Miserere_ qui fut
très-apprécié des connaisseurs et revint à Paris au milieu de 1845,
apportant déjà le germe de la maladie à laquelle il devait succomber. En
peu de temps ses amis alarmés remarquèrent avec effroi quelques
dérangements dans son intelligence; bientôt les accès devinrent plus
fréquents et se reproduisirent avec tant d'intensité, qu'il fallut le
placer dans une maison de santé à Ivry, vers la fin de janvier 1846; il
resta dans cette maison jusqu'au mois de juin 1847, où il fut transféré
dans une autre habitation à Paris, dans l'avenue de Châteaubriand;
l'approche de l'hiver fit craindre aux médecins qu'il ne pût supporter
cette saison si rude dans nos climats, et ils espérèrent que l'air natal
aurait une influence favorable sur la santé de l'illustre malade. Il
quitta Paris au mois de septembre. A peine arrivé à Bruxelles, il eut
une attaque de paralysie très-violente: sa raison subit une nouvelle
atteinte, et la tristesse qui l'accablait prit un caractère encore plus
désespéré, et les pleurs qu'il ne cessait de verser, auraient pu faire
croire qu'il ne s'éloignait qu'à regret de cette France qu'il ne devait
plus revoir.
Arrivé à Bergame, il fut accueilli par son excellent ami, le maestro
Dolci. Une nouvelle attaque de paralysie se déclara le 1er avril, et,
après l'agonie la plus douloureuse, il mourut le 8 avril. Date fatal
pour l'auteur de cet article, qui voyait expirer son père entre ses
bras, sans se douter qu'à la même heure il perdait un de ses meilleurs
amis!
Nous n'entrerons pas dans l'examen des oeuvres de Donizetti: il abusa
souvent de sa prodigieuse facilité; toute son histoire artistique doit
se résumer par la liste de ses ouvrages; l'oubli a fait justice des plus
faibles, les titres des autres sont devenus populaires, et son nom est
désormais acquis à la postérité, qui reconnaîtra en lui un des plus
grands génies musicaux qui aient honoré le XVIIIe siècle.
Voici la liste complète de ses oeuvres par ordre chronologique:
1--1818. Venise. _Enrico di Burgogna._
2--1819. -- _Il Falegname di Livonia._
3--1820. Mantoue. _Le Nozze in Villa._
4--1822. Rome. _Zoraïde di Granata._
5-- -- Naples. _La Zingara._
6-- -- -- _La Lettera anonyma._
7-- -- Milan. _Chiara e Serafina o i Pirati._
8--1823. Naples. _Il Fortunato Inganno._
9-- -- -- _Aristea._
10-- -- Venise. _Una Follia._
11-- -- Naples. _Alfredo il grande._
12--1824. Rome. _L'Azo nel Imbarazzo._
13-- -- Naples. _Emilia o l'Ermitagio di Liverpool._
14--1826. Palerme. _Alahor in Granata._
15-- -- -- _Il Castello degli Invalidi._
16-- -- Naples. _Elvida._
17--1827. Rome. _Olivo e Pasquale._
18-- -- Naples. _Il Borgomaestro di Sardam._
19-- -- -- _Le Convenienze Teatrali._
20-- -- -- _Otto mesi in due ore._
21--1825. -- _L'Esule di Roma._
22-- -- Gênes. _La Regina di Golconda._
23-- -- Naples. _Gianni di Calais._
24-- -- -- _Giovedi Grano._
25--1829. _Il Paria._
26-- -- _Il Castello di Kenilworth._
27-- -- -- _Il Diluvio universale._
28-- -- -- _I Pazzi per progretto._
29-- -- -- _Francesca di Foix._
30-- -- -- _Smelda de Lambertuzzi._
31-- -- -- _La Romanziera._
32--1831. Milan. _Anna Bolena._
33-- -- Naples. _Fausta._
34--1832. Milan. _Ugo, comte di Parigi._
35-- -- -- _L'Elissire d'Amore._
36-- -- Naples. _Sancia di Castiglia._
37--1833. Rome. _Il Furioso o l'Isola di Domingo._
38-- -- Florence. _Parisina._
39-- -- Rome. _Torquato Tasso._
40--1834. Milan. _Lucrezia Borgia._
41-- -- Florence. _Rosmonda d'Inghilterra._
42-- -- Naples. _Maria Stuarda._
43--1835. Milan. _Gemma di Vergi._
44-- -- Paris. _Marino Faliero._
45-- -- Naples. _Lucia di Lammermoor._
46--1836. Venise. _Belizario._
47-- -- Naples. _Il Campanello di Notte._
48-- -- -- _Betly._
49-- -- -- _L'Anedio di Calais._
50--1837. Venise. _Pia de Tolomeï._
51-- -- Naples. _Roberto Devereux._
52--1838. Venise. _Maria di Radeus._
53--1839. Milan. _Gianni di Parigi._
54--1840. Paris. _La Fille du Régiment._
55-- -- -- _Les Martyrs._
56-- -- -- _La Favorite._
57--1841. Rome. _Adelia o la Figlia del Arciere._
58--1842. -- _Maria Padilla._
59-- -- Vienne. _Linda di Chamouni._
60--1843. Paris. _D. Pasquale._
61-- -- Vienne. _Maria di Rohan._
62-- -- Paris. _D. Sebastien._
63--1844. Naples. _Catarina Cornaro._
64-- -- -- _Le duc d'Albe_ (inédit).
On assure qu'il existe aussi dans les cartons de l'Opéra-Comique un
petit acte inédit de Donizetti, dont le titre ne nous est pas parvenu.
Il est hors de doute que ce petit ouvrage et _le Duc d'Albe_ seront
représentés sur les théâtres auxquels ils ont été destinés, lorsque ces
théâtres seront en voie de résurrection.
Outre ces oeuvres dramatiques, Donizetti a composé des _messes_, des
_vêpres_, un _miserere_ et d'autres morceaux d'église, quelques pièces
de chant publiées à Paris sous le titre de _Soirées du Pausilippe_, une
cantate de _la Mort d'Ugolin_, et douze quatuors pour instruments à
cordes.--En parlant de _la Favorite_, nous avons cité un exemple de la
facilité de Donizetti; voici une autre anecdote qui montre qu'il alliait
la générosité au talent. En 1836, il était à Naples et il apprend qu'un
pauvre petit théâtre vient de fermer, et que les artistes sont dans une
détresse affreuse; il va les trouver, et leur donne tout ce qu'il avait
d'argent pour suffire à leurs premiers besoins. Ah! lui dit l'un d'eux,
vous nous feriez bien riches si vous pouviez nous donner un opéra
nouveau!
--Qu'à cela ne tienne, réplique le maestro, vous l'aurez dans huit
jours.
Il manquait un livret, pas un poëte n'aurait voulu en donner un pour le
théâtre qui venait de fermer: Donizetti se rappelle un vaudeville qu'il
avait vu à Paris, _la Sonnette de nuit_: en moins d'une journée, il en
fait une traduction à l'aide de ses souvenirs; huit jours après, l'opéra
est terminé, appris, su, joué, et le théâtre est sauvé.
Donizetti était très-lettré et il eut encore deux occasions de prouver
qu'il unissait facilement le talent de poëte à celui de musicien: c'est
lui-même qui se traduisit les deux livrets de _la Fille du Régiment_ et
de _Betly_ (le Chalet).
Donizetti avait épousé à Rome la fille d'un avocat de cette ville. Cette
union fut très-heureuse, mais de bien courte durée. Il perdit deux
enfants en bas âge, et sa femme était enceinte lorsqu'elle mourut du
choléra en 1835. Il fut désolé de cette perte inattendue et reporta
toute l'affection qu'il avait eue pour sa femme sur son frère, M.
Vasrelli, avocat, avec qui il ne cessa d'entretenir les relations les
plus intimes.
Donizetti était grand, avait la figure franche et ouverte, et sa
physionomie était l'indice de son excellent caractère; on ne pouvait
l'approcher sans l'aimer, parce qu'il donnait sans cesse l'occasion
d'apprécier quelques-unes de ses belles qualités. Nous avons habité la
même maison, rue de Louvois, en 1838. Nous nous rendions souvent visite:
il travaillait sans piano, il écrivait sans s'arrêter, et l'on n'aurait
pu croire qu'il composât, si l'absence de toute espèce de brouillon n'en
eût donné la certitude. Je remarquai avec surprise un petit grattoir en
corne blanche, soigneusement déposé à côté de son papier, et je
m'étonnai de lui voir cet instrument, dont il devait faire peu d'usage.
Ce grattoir, me dit-il, m'a été donné par mon père, lorsqu'il me
pardonna et consentit à ce que je fasse musicien. Je ne l'ai jamais
quitté, et quoique je m'en serve peu, j'aime à l'avoir près de moi quand
je compose; il me semble qu'il m'apporte la bénédiction de mon père.
Cela fut dit si simplement et avec tant de sincérité, que je compris à
l'instant combien il y avait de coeur chez Donizetti. Quelques jours
après cette entrevue, je fis jouer à l'Opéra-Comique _le Brasseur de
Preston_. Un spectateur se faisait remarquer à l'orchestre par son
enthousiasme et ses applaudissements frénétiques; c'était Donizetti, et
quand je le revis le soir en rentrant, je le trouvai plus heureux de mon
succès que moi-même, et je me sentis plus honoré de son amitié et de son
suffrage que de la réussite de mon opéra.
Quand, à la suite de sa terrible maladie, on le fit entrer dans une
maison de santé d'Ivry, on lui donna pour gardien un des hommes de
service de la maison, nommé Antoine. Quoique la raison du pauvre
Donizetti fût déjà très-altérée, il sut pourtant donner assez de preuves
de sa bonté pour qu'Antoine s'attachât à lui au point de ne vouloir plus
le quitter, et ce brave homme n'a cessé de lui prodiguer les soins les
plus touchants et les plus désintéressés jusqu'à ses derniers moments.
J'ai sous les yeux une lettre où il retrace les dernières souffrances de
l'illustre maestro: cette partie de la lettre est trop pénible pour que
je la reproduise ici, mais je ne puis résister au plaisir de citer celle
où il rapporte les détails des honneurs funèbres rendus à sa mémoire.
«Les funérailles ont eu lieu hier. L'excellent M. Dolci a tout ordonné,
et n'a rien négligé pour les rendre dignes de la gloire de ce grand
homme. Plus de quatre mille personnes y assistaient. Le cortége se
composait du nombreux clergé de Bergame, des plus grands personnages de
la ville et des environs, et de toute la garde civique de la ville et
des faubourgs. Les fusils mêlés aux lumières de trois ou quatre cents
torches étaient d'un aspect imposant. Le tout était animé par trois
corps de musique militaire, et favorisé par le plus beau temps du monde.
Le service a commencé à dix heures du matin, et la cérémonie s'est
terminée à deux heures et demie. Les jeunes Messieurs de Bergame ont
voulu porter les restes de leur illustre compatriote, malgré une
distance d'une lieue et demie pour se rendre au cimetière. Dans toute
l'étendue du chemin, la foule s'empressait pour voir passer le cortége,
et, au dire des habitants de Bergame, on n'avait jamais rendu de tels
honneurs à aucun personnage de cette ville!»
Donizetti était directeur du Conservatoire de Naples, maître de chapelle
de l'empereur d'Autriche et décoré de la Légion-d'Honneur et de
plusieurs autres ordres. Quelque chose survivra à tous ces vains
honneurs, c'est l'admiration qu'excitent ses chefs-d'oeuvre et les
souvenirs que lui conservent tous ceux qui l'ont connu et qui ont pu
apprécier son bon et noble caractère.