LE STABAT MATER.

L'apparition d'une oeuvre nouvelle de Rossini, après un silence que

déplorent tous les admirateurs de ce puissant génie, était un événement

trop important pour ne pas mettre en émoi tout le monde musical: aussi à

peine l'annonce de ce _Stabat_ fut-elle faite que déjà la propriété en

était revendiquée par ceux mêmes qui savaient n'y avoir aucuns droits;

mais sa supériorité n'était contestée par personne.

Une lecture de quelques-uns des principaux morceaux avait été faite chez

Zimmermann, et quelque restreint que fût le nombre des invités à cette

presque-réunion de famille, partout on s'entretenait des beautés de

premier ordre que renfermaient les divers versets; et comme, en passant

de bouche en bouche, l'exagération va toujours croissant, il s'est

trouvé qu'un morceau d'une dimension très-raisonnable a été, m'a-t-on

dit, accusé, par un critique, de comporter cent quarante pages de

partition, tandis qu'il ne se compose que de cent quarante mesures d'un

mouvement modéré, ce qui, comme on le voit, est bien différent.

Une première audition, de six morceaux du _Stabat_, a eu lieu dimanche

dernier, dans les salons particuliers de M. Herz. Le piano était tenu

par M. Labarre, les choeurs dirigés par M. Panseron, le double quatuor

conduit par M. Girard: les solistes étaient madame Viardot-Garcia,

madame Labarre, M. A. Dupont et M. Geraldy.

L'auditoire était digne des exécutants, il était entièrement composé

d'artistes et d'hommes éminents dans les sciences et les lettres: aussi

vit-on rarement une pareille sympathie et un aussi juste échange de

sentiments et d'émotions, de talents et d'applaudissements.

Quelques personnes auraient désiré que cette exécution eût lieu dans la

salle de concert de M. Herz et non dans ses salons: mais alors il aurait

fallu un auditoire plus nombreux, partant moins éclairé, qui ne se fût

pas aussi bien rendu compte de l'insuffisance des masses, de l'absence

des instruments à vent, remplacés par un piano, et qui eût été moins

capable d'apprécier toutes les finesses de détail et le grandiose des

ensembles que ne pouvait faire ressortir le petit nombre des voix

chorales. Par une assez heureuse combinaison, due peut-être au hasard,

les dames se trouvaient placées dans une pièce et les hommes dans une

autre, d'où ils ne pouvaient voir ni être vus, on était donc sûr qu'il

n'y aurait de distractions de part ni d'autre, et que toute l'attention

se porterait sur le but de la réunion, chose fort rare dans les

concerts, où l'on est souvent attiré autant par le désir d'admirer de

jolis visages ou de faire briller de nouvelles toilettes, que par le

charme de la musique.

Un silence religieux s'établit dès que M. Girard eut donné le signal de

l'attaque aux violoncelles qui exécutent les premières mesures de la

strophe _Stabat mater_; et bientôt l'assemblée a été vivement

impressionnée par le début grandiose de ce morceau. Le motif fait son

entrée par une imitation à l'octave entre les basses, les ténors et les

soprani.

Rossini, qui nous a peu habitués à ce genre de combinaisons, semble, par

cet exorde, nous initier de prime abord à une nouvelle manière; c'est

l'oubli de son passé qu'il nous recommande; à l'exemple de Virgile qui,

au moment de commencer l'Enéïde, s'écrie:

Ille, qui quondam gracili modulatus avenà...

de même Rossini se présente à nous non plus comme l'interprète des

fureurs jalouses d'Otello, des douleurs de Ninetta, de la verve

spirituelle de Figaro, ou des amoureuses aventures du Comte Ory, non

plus comme le chantre des martyrs de la Liberté, des victimes de Mahomet

ou de Gessler, mais comme le barde inspiré qui va nous révéler toutes

les douleurs de la mère du Christ, comme le poëte du Dieu dont il va

chanter l'agonie, comme le pontife qui doit porter aux pieds de ce Dieu

nos prières et nos larmes. L'homme n'existe plus, le prêtre commence.

Ce premier verset a produit une vive impression: l'exécution en a

d'ailleurs été excellente. A. Dupont a merveilleusement chanté sa

partie; le timbre doux et égal de sa voix est ce qu'on peut imaginer de

plus favorable à ce genre de musique dont le caractère passionné doit

être exclu; et les autres artistes l'ont secondé à merveille.

Après ce premier morceau, on a dit un choeur sans accompagnement avec

solo de basse, dont l'effet a été profondément senti, malgré le petit

nombre des choristes et le peu de sûreté des voix, que l'accompagnateur

était quelquefois obligé de soutenir par des accords, quoique la

partition ne renferme aucune espèce d'accompagnement.

La partie de basse-solo qui domine tout ce morceau était confiée à M.

Geraldy, c'est dire qu'elle a été parfaitement exécutée.

L'entrée des ténors unissons avec la basse-solo sur ces paroles: _Fac ut

ardeat cor meum_ est d'une énergie entraînante. Les quatre mesures de

six-huit qui, à deux reprises différentes, viennent interrompre

l'uniformité du quatre-temps, font un excellent effet. Ce qu'il y a de

plus remarquable dans ce choeur, c'est l'extrême variété qui y règne,

quoique le compositeur s'y soit volontairement privé des ressources de

l'orchestre.

Le quatuor en _la bémol_, composé sur les paroles,

Sancta mater istud agas,

Crucifixi fige plagas,

débute par une phrase de ténor qui peut passer pour une des plus

heureuses inspirations de Rossini. Elle renferme surtout une modulation

en _sol bémol_ si inattendue, et dont le retour au ton primitif de _la

bémol_ est si simple et si naturel, qu'on s'étonne que l'idée n'en soit

encore venue à nul compositeur.

Tout ce morceau est traité de main de maître. Le motif principal a tant

de charme que, quoique répété quatre fois dans les différentes parties

récitantes, sans aucun changement harmonique, il paraît toujours

nouveau; et pourtant la diversité ne provient que de la différence du

timbre des voix.

Quoique cette strophe soit celle dont l'effet a été le plus général,

nous nous garderons cependant de la déclarer supérieure aux autres, ni

surtout au quatuor qui la précédait.

L'effet qu'elle a produit tient surtout à ce que n'étant écrite que pour

quatre voix seules, l'exécution en a été beaucoup plus complète que

celle des autres morceaux.

Que le choeur sans accompagnement soit rendu par une masse de voix

suffisante, et alors il sera apprécié de tous et compris dans toutes ses

parties. Dans le quatuor, la phrase principale, admirablement chantée

par M. Dupont, a été rendue avec la même supériorité par Mesdames

Viardot et Labarre, et par M. Geraldy, chaque fois qu'elle revenait,

entière ou par fractions, dans leurs parties respectives; il était

impossible que le public ne donnât pas la palme au morceau confié au

talent de tels exécutants, sans que l'insuffisance des choeurs et de

l'orchestre se fît sentir comme pour les versets taillés dans des formes

plus grandioses.

L'air de contralto en _mi majeur_, chanté par madame Viardot, nous a

semblé le morceau le moins heureux des six que nous avons entendus: il

n'a pas été non plus favorable à la cantatrice, quoiqu'elle l'ait

terminé par un point d'orgue de fort bon goût et tout à fait approprié à

la nature de l'air; ce que peu de chanteurs savent faire comme madame

Viardot, parce que peu possèdent une science et une organisation

musicales comme cette cantatrice.

Un quatuor, sans accompagnement, d'un style très-sévère, a été le

cinquième fragment exécuté. Il y a de superbes effets d'harmonie dans ce

morceau, auquel nous ne reprochons qu'une trop fréquente répétition des

deux mots _Paradisi gloria_.

Ce léger défaut serait facilement évité en coupant la répétition de huit

mesures qui précèdent le petit travail en imitation, conduisant à la

pédale, dont l'effet serait rendu encore plus grand par cette

suppression.

Le dernier morceau est un air de soprano avec choeur, que madame Viardot

a chanté avec une énergie profonde.

Le rhythme du dessin des violons qui accompagnent la phrase principale

est d'une grande chaleur, et à l'entrée des choeurs, sur les paroles:

_In die judicii_, l'attaque des instruments de cuivre, que le piano

rendait si imparfaitement, doit produire une impression d'autant plus

grande que jusque là ces instruments sont extrêmement ménagés.

La péroraison de ce morceau est peut-être un peu courte, mais on voit

que le compositeur n'a pas voulu donner trop d'importance aux choeurs,

pour laisser la voix principale déployer toutes ses ressources; et ce

morceau exige une telle énergie de la part de la cantatrice, que de plus

longs développements auraient rendu l'exécution au-dessus des forces

humaines.

Ce spécimen de six morceaux du _Stabat_, dont cinq, dès leur première

audition, ont paru des chefs-d'oeuvre, donne le plus vif désir de

connaître l'ensemble de ce magnifique ouvrage.

L'exécution a été aussi bonne qu'elle pouvait l'être avec de si faibles

ressources.

Les choeurs, choisis parmi les artistes de l'Opéra, et dirigés par M.

Panseron, ont bien fait leur devoir; mais, en fait de choristes, la

qualité ne peut jamais suppléer la quantité, et l'exécution la plus

parfaite ne peut faire oublier l'absence des masses vocales.

Le double quatuor, composé d'artistes de l'Opéra-Comique, sous la

direction de leur habile chef, M. Girard, ne pouvait produire l'effet de

l'armée d'instruments à cordes nécessaires pour remplir les intentions

du compositeur.

Quelque habile pianiste que soit M. Labarre, quelque supérieur que

puisse être un piano de M. Herz, on désire toujours entendre les

rentrées d'instruments à vent dont les tenues, dont les sons courts et

secs du piano peuvent à peine donner l'idée.

Le quatuor récitant était seul à la hauteur de la musique qui lui était

confiée.

Quel effet produira donc cet oeuvre sublime lorsqu'il sera interprété

avec toutes les ressources de choeur et d'orchestre qu'il mérite.

Nous savons que l'hiver ne se passera pas sans que le public soit admis

à apprécier cette nouvelle composition.

Le _Stabat_ entier se compose de douze ou treize morceaux, et c'est

presque la dimension d'un opéra en trois actes; ce sera donc jouissance

pour tous et bénéfice pour plusieurs que l'audition répétée de ce

chef-d'oeuvre. Car, il faut le dire, la supériorité de Rossini est telle

et si bien reconnue par tous les compositeurs, qu'il est peut-être le

seul dont les succès n'excitent pas de rivalité, parce que tous en

profitent.

Quel est le musicien de bonne foi qui n'avouera pas avoir dû

quelques-unes de ses inspirations à l'étude des oeuvres de ce puissant

génie?

Aussi, j'adjure ici tous les compositeurs contemporains, depuis le plus

célèbre jusqu'au plus infime de tous qui va signer cet article: en

est-il un seul qui ne doive quelques pages de ses oeuvres au génie de

Rossini? Semblable au soleil, il a répandu sa lumière sur tous, et ses

rayons ont fait éclore mainte inspiration qui ne se serait peut-être

jamais développée sans cette influence bienfaisante. Rossini est, en

effet, le génie musical le plus complet qui ait jamais existé. Il a

abordé tous les genres (la symphonie exceptée) et les a tous traités

avec une vérité et une diversité de tons incompréhensible.

Le _Barbier_ et le _Comte Ory_, tous deux opéras bouffes, sont aussi

différents de manière, que _Moïse_ et _Guillaume Tell_ le sont entre

eux, quoique tous deux soient des opéras sérieux.

Mozart seul a approché de cette facilité de changer de tons; et, dussent

tous les classiques à venir m'anathématiser, la lutte ne me paraît pas

égale pour l'invention et la fécondité d'imagination dont, selon moi, la

palme reste à Rossini.

Cette variété de touche me semble d'autant plus appréciable, qu'elle est

plus rare: chaque compositeur semble, en effet, avoir une spécialité

bien affectée, dont il ne s'éloigne qu'avec regret, et certaines

habitudes dont il ne peut se défaire.

Les exemples ne me manqueront pas.

Weber était né pour le fantastique, et sa célébrité date du jour où il

rencontra un sujet dans lequel son talent pouvait se déployer avec toute

sa puissance; dans le _Freyschutz_, tous les défauts de l'auteur

deviennent des qualités; son style heurté, son harmonie âpre et sauvage,

ses mélodies étranges, son instrumentation sombre et énergique, tout

concourt à donner à cette belle partition ce caractère satanique et

cette couleur _superstitieuse_ par laquelle la musique est si bien

appropriée au sujet. Mais si après _Freyschutz_ vous allez entendre

_Euryanthe_, vous trouvez les mêmes effets, le même style et la même

manière, et tout ce que vous avez admiré dans _Freyschutz_ vous paraîtra

convenir beaucoup moins à la cour de Charlemagne et au fabliau sur

lequel est basé cet opéra. Dans _Oberon_, malgré les efforts du

compositeur pour se rendre aimable et peindre les riantes féeries qu'il

veut vous représenter, la queue du Diable perce toujours, et la figure

de Saniel vient souvent grimacer au milieu des sylphes et des génies.

Conclusion: Wéber est un grand compositeur qui a composé _un_ sublime

opéra en quinze ou dix-huit actes, dont trois seulement sont joués sous

le titre de _Freyschutz_. Beethoven, l'immortel Beethoven, a composé

d'admirables symphonies, qui resteront peut-être toujours sans égales;

mais il n'a composé que des symphonies. Ses sonates et ses quatuors sont

des symphonies plus ou moins développées, écrites par un nombre plus ou

moins restreint d'instruments.

En vain me citerez-vous sa _Messe_ et son _Fidelio_. _Fidelio_ n'est

point un opéra, c'est une admirable symphonie en deux actes, où les voix

jouent un rôle fort secondaire, toujours subordonnées à l'orchestre dont

elles ne sont que l'accompagnement, tandis que toute la variété de

dessins et toutes les ressources d'imagination sont confiées aux

instruments.

La messe n'est pas plus un morceau vocal que la symphonie avec choeurs.

Cela n'ôte rien à la gloire de Beethoven; son mérite reste entier, et ce

n'est pas peu de chose d'être le premier symphoniste du monde, surtout

quand on a été précédé par un Haydn et un Mozart.

Rossini, je le répète, parce que chez moi c'est une conviction profonde,

a seul traité tous les genres avec une supériorité telle, qu'un seul eût

suffi à sa gloire; et il les a tous réunis!! La justice a pourtant été

tardive pour lui: ses meilleurs ouvrages, ceux qu'il a composés en

France, n'eurent point de succès dans l'origine.

Le _Siége de Corinthe_ ne produisit qu'une médiocre sensation; le _Comte

Ory_ ne fut pas compris, et ce ne fut guère qu'à la soixantième

représentation que le public commença à s'apercevoir que, depuis un an,

il entendait un chef-d'oeuvre; le _Moïse_ ne fut regardé que comme une

traduction, quoiqu'il offrît comme morceaux nouveaux l'introduction du

1er acte et le finale du 3e, qui sont deux chefs-d'oeuvre; et enfin

_Guillaume Tell_ n'eut jamais le privilége d'attirer la foule: ce ne fut

que lorsque Duprez chanta le rôle d'Arnold, que _Guillaume Tell_ fut

justement apprécié.

Le nouveau _Stabat_ sera-t-il rangé dès son apparition dans la classe

des chefs-d'oeuvre? Le public seul décidera, mais nous doutons, pour

notre part, que ce même public soit aussi vivement impressionné que nous

le désirerions.

Il y a un axiome très-connu et très-faux qui prétend que le public veut

toujours du nouveau. Je ne suis pas de cet avis: le public veut du

réchauffé qui ait l'air nouveau, mais rien ne l'effraie comme ce qui est

réellement nouveau. Sortez-le de ses habitudes, il ne sait plus où il en

est. Offrez-lui quelque chose d'entièrement neuf, son premier mouvement

sera de le repousser, et il ne viendra à ce que vous lui aurez offert,

que lorsque le temps aura assez usé le vernis de nouveauté, pour que

l'objet ne lui paraisse pas trop différent de ce qu'il voit

habituellement. C'est ce qui fait que, chez nous, les inventeurs ont

presque toujours tort, et que tout le bénéfice revient aux

_perfectionneurs_ qui ont su polir les coins trop raboteux pour

l'extrême délicatesse du public, et faire adopter comme leurs les

oeuvres des inventeurs qui, sans tant de préparations, s'étaient tout

bonnement contentés d'être des hommes de génie.

Nous croyons donc que le mérite de compositeur religieux sera

très-vivement contesté à Rossini, précisément parce qu'il a fait de la

musique religieuse autrement que Mozart, que Cherubini, et que tous ceux

qui l'ont précédé.

A ce propos, dirons-nous ce que c'est que la couleur religieuse? Hélas!

nous ne savons. La musique religieuse devrait être celle qui a une tout

autre couleur que la musique exécutée au théâtre, et cependant comment

faire lorsque le théâtre nous en offre qui a parfaitement ce caractère?

Comment faire de la musique religieuse à l'église s'il faut qu'elle ne

ressemble nullement à la prière de Moïse, au finale du premier acte de

la _Muette_ (qui, par parenthèse, a été un _Agnus Dei_ avant de devenir

un finale d'opéra), au choeur du cinquième acte de _Robert_, aux beaux

choeurs de _Gluck_, auxquels il ne manque que des paroles latines, pour

être des modèles de musique ecclésiastique.

En chercherez-vous le type dans les auteurs anciens, dans Haendel, par

exemple? mais son style ne vous paraît religieux que parce qu'il n'est

pas dans nos habitudes, car si la musique des oratorio d'Haendel est

religieuse, celle de ses opéras ne l'est pas moins; vous y retrouverez

la même manière, les mêmes tournures harmoniques, les mêmes systèmes

d'accompagnements; c'est la musique de l'époque et non celle affectée au

genre religieux.

Cherchez-vous cette couleur dans le genre fugué? Pour ma part, j'avoue

que comme musicien j'aime beaucoup les fugues; cette combinaison

m'amuse, m'occupe, m'intéresse, pourvu que cela ne dure pas trop

longtemps. Mais je déclare que, malgré l'usage qui en affecte l'emploi à

l'église, rien ne me paraît moins religieux que ces morceaux où les

parties croisées et tourmentées en tous sens et sous tous aspects,

produisent une confusion, peut-être du goût de gens qui se disputent,

mais nullement de celui de personnes qui prient.

Le vague où l'on se trouve sur cette matière, et la manière différente

d'envisager le système religieux, devront produire ce résultat, de faire

nier par certaines personnes que tous les morceaux du _Stabat_ de

Rossini soient empreints de la couleur qu'elles désireraient y voir.

Quelle que soit l'opinion qui prenne le dessus, nous garderons notre

conviction, qui est que l'expression de chaque morceau est parfaitement

sentie, et que la forme un peu élégante de certaines périodes ne peut

être reprochée à un compositeur italien, dont le catholicisme est celui

de son pays, où les églises ne sont pas nues et sombres comme les

nôtres, mais au contraire éclatantes de lumière, de marbres, de dorures

et de peintures, telles enfin qu'elles doivent être dans un pays où le

souverain est le chef de l'Eglise triomphante, et où les souvenirs de

l'Eglise souffrante sont un peu oubliés.

J'ai parlé des six morceaux dont l'exécution avait eu lieu dans les

salons de M. Herz, et ma tâche était d'autant moins difficile, que ces

morceaux ayant été entendus par beaucoup de lecteurs de la _France

musicale_, l'analyse s'en comprenait à demi-mot.

Maintenant je dois m'occuper des quatre autres morceaux dont j'ai la

partition manuscrite sous les yeux, et je sens quel doit être l'embarras

du critique musical qui veut faire apprécier les beautés d'un morceau

qu'on n'a jamais entendu et dont il ne peut faire une seule citation:

qu'il s'agisse d'une oeuvre littéraire, on citera la phrase ou le vers

que l'on veut louer ou critiquer, et le lecteur se trouvera à l'instant

juge de l'appréciation. En musique, il n'en est pas de même: le critique

appelle votre attention sur un passage que vous ne connaissez pas, que

vous n'avez jamais entendu, et c'est par des mots qu'il cherche à faire

comprendre une combinaison de sons dont l'oreille doit être seule juge.

Rien ne doit donc moins étonner que la diversité des jugements en

musique.

Tel peut être proclamé grand homme, d'après quelques morceaux inédits,

sans que celui qui le gratifie d'un brevet d'immortalité soit obligé de

justifier son admiration autrement qu'en disant: Je trouve cela beau, et

sans qu'il soit possible de vérifier si cette opinion est fondée. Je

connais nombre de célébrités à génie incompris, dont l'échafaudage de

gloire tomberait bien vite, s'ils s'avisaient de publier leurs prétendus

chefs-d'oeuvre. Aussi s'en gardent-ils bien. La critique répond à la

critique avec de pareils arguments: Vous vous êtes avisé de dire que

l'oeuvre nouvelle d'un puissant génie égalait les chefs-d'oeuvre qui

l'ont précédée: à cela on vous répond que vous vous trompez, et il est

impossible de mettre le lecteur à même de se faire juge compétent de la

cause. Il faut qu'il décide entre le dire des deux avocats, sans qu'il

lui soit permis d'examiner les pièces du procès.

Avant d'entreprendre l'examen des quatre derniers morceaux du _Stabat_,

qu'il me soit permis de _répondre_ à quelques _réponses_ que l'on a

faites à mon assertion.

J'ai dit que je ne comprenais pas trop ce que devait être le style

religieux, s'il devait différer entièrement des morceaux de théâtre

destinés à peindre ce sentiment. Cette opinion a paru empreinte d'une

grande _naïveté_ à un critique que je dois remercier de la politesse du

mot qu'il a employé pour déguiser sa pensée. «N'avez-vous donc jamais

entendu, me dit-il, sous les voûtes du temple, à la lueur des cierges,

aux parfums de l'encens, un hymne de mort ou de gloire qui vous fait

involontairement plier le genou? Est-il un sentiment profane auquel une

semblable musique puisse s'appliquer? et les chefs-d'oeuvre plus

modernes de Palestrina, d'Allegri, de Marcello, n'en avez-vous pas ouï

parler?» Il me sera facile de répondre par des faits.

Oui, j'ai souvent éprouvé ces émotions profondes à l'église; mais alors

le pouvoir de la musique était encore augmenté par ces cierges, cet

encens, ces voûtes dont on me parle, et par la pompe majestueuse de

notre culte; le sentiment religieux était excité en moi par le lieu où

je me trouvais, et la musique y ajoutait beaucoup; mais cette même

musique, dépouillée de ces accessoires, m'aurait sans doute laissé

froid.

Lorsque M. Castil-Blaze donna la traduction de _Don Juan_ à l'Opéra, il

avait introduit dans la scène des Démons (supprimée depuis) un choeur

parodié sur la musique du _Dies iræ_ de Mozart, et ce chant terrible,

qui nous a tous fait frissonner à l'église, passa inaperçu au théâtre.

Pourquoi? C'est que les voûtes du temple, la lueur des cierges et les

parfums de l'encens lui manquaient.

Il ne faut pas s'abuser sur la puissance de la musique. Cet art, le plus

idéal, le plus vague de tous, puisqu'il n'est pas basé sur l'imitation

comme les autres arts, ne peut exciter sur l'auditoire ses plus

puissants effets que grâce à une prédisposition particulière de la part

de celui-ci.

Le fameux _Miserere_ d'Allegri en est une preuve.

Ce morceau, exécuté le Vendredi-Saint, à la chapelle Sixtine, produit

une émotion extraordinaire chez tous ceux qui l'entendent. C'est dans la

chapelle représentant le Saint-Sépulcre que son exécution a lieu:

quelques cierges jettent une clarté douteuse; à chaque verset, on en

éteint un; à mesure que l'obscurité augmente, les voix s'affaiblissent,

et lorsqu'à la dernière strophe la dernière lumière a disparu, les voix

ne font plus entendre qu'un murmure plaintif, un bourdonnement lugubre

qui se termine par un silence de mort, sur lequel la foule s'éloigne

vivement impressionnée et atteinte d'une émotion difficile à comprendre,

dans un pays aussi peu religieux que le nôtre.

Il était autrefois défendu, sous peine d'excommunication, de prendre

copie de ce _Miserere_. Mozart, âgé seulement de quatorze ans,

l'entendit à Rome en 1770.

Son attention avait été si vivement excitée, que, de retour chez lui, il

le transcrivit entièrement de mémoire, et un des sopranistes de la

chapelle déclara que cette copie était parfaitement conforme au

manuscrit.

Depuis ce temps, ce fameux morceau a cessé d'être un mystère, et c'est

avec une grande surprise que tout le monde a reconnu que c'était un

oeuvre des plus médiocres, sans invention, sans combinaison d'harmonie

et indigne en tous points de son immense réputation.

D'où venait donc son colossal effet? encore une fois, des accessoires,

des voûtes du temple et des cierges éteints.

Les élèves de Choron l'exécutèrent à la Sorbonne, il y a une quinzaine

d'années, et quoique l'exécution fût certes meilleure que celle de la

chapelle Sixtine, qui, comme chacun sait, est devenue des plus

médiocres, cependant le _Miserere_ ne produisit aucun effet.

Chez les Grecs, la musique avait une puissance dont nous ne nous faisons

que difficilement idée et que l'on peut pourtant expliquer.

C'est que chez ces peuples, tels instruments, tels modes étaient

affectés à telles circonstances, et que les lois punissaient sévèrement

l'abus et la confusion qu'on en aurait pu faire.

Ainsi l'hymne de guerre ne produisait tant de sensation, que parce qu'il

était défendu de l'exécuter en temps de paix, et que ce chant ranimait

tous les instincts de gloire et de courage.

De semblables sensations ne peuvent exister chez nous, blasés que nous

sommes en entendant continuellement au théâtre la musique emprunter tous

les accents pour peindre des sentiments fictifs.

Peut-être pourrions-nous cependant nous faire une légère idée de cette

impression: un seul instrument est presque exclusivement affecté aux

cérémonies funèbres, c'est le tam-tam. Qui ne s'est senti profondément

ému en entendant, dans l'église ou à la suite d'un convoi, retentir les

grondements prolongés de ce lugubre instrument? L'effet en est terrible

et vous fait tressaillir jusqu'à la moelle des os.

Ne croyez pas cependant que cette impression soit entièrement due au

timbre du tam-tam: elle vient en grande partie de la circonstance où

vous vous trouvez et du souvenir des circonstances analogues où vous

avez entendu résonner ces sons funèbres. Remarquez que, chez les

Chinois, les Indiens et tous les Orientaux, le tam-tam est un instrument

de liesse et de joie.

On me dit que la véritable musique religieuse ne saurait s'appliquer à

un sentiment profane. Je suis parfaitement de cet avis; mais je me suis

bien mal fait comprendre, si l'on croit que j'ai dit que la musique

d'église et celle de théâtre dussent être les mêmes. J'ai dit seulement

que je ne savais pas quelle était la différence entre la musique

d'église et celle de théâtre destinée à peindre un sentiment religieux.

Mettez des paroles latines sous la prière de _Moïse_, et dites-moi s'il

existe au monde un morceau de musique d'église où le sentiment religieux

soit plus divinement exprimé.

On me demande si j'ai jamais ouï parler des oeuvres d'Allegri, de

Palestrina et de Marcello.

J'ai fait plus que d'en entendre parler; car, ayant commencé ma carrière

de compositeur par être organiste, j'ai beaucoup étudié les auteurs

classiques et surtout les auteurs anciens.

Je commencerai par Palestrina, comme le premier en date:

Palestrina fit une révolution dans la musique d'église, où l'abus des

moyens scientifiques causait un tel scandale, que le pape Marcel II, qui

régnait en 1555, était sur le point de la proscrire des temples

religieux. Palestrina demanda au pape la permission de lui faire

entendre une messe de sa composition. Marcel en fut si enchanté, que

non-seulement il renonça à son projet, mais encore il chargea Palestrina

de composer un grand nombre d'autres ouvrages du même genre pour sa

chapelle.

Cette messe existe et est connue sous le nom de messe du pape Marcel. On

comprend que, voulant faire une révolution, Palestrina devait

s'appliquer à s'éloigner autant que possible du genre qu'il voulait

détruire; aussi ses premières compositions sont-elles d'une extrême

simplicité d'harmonie; plus tard, les effets y devinrent plus

compliqués.

Toutes ses compositions sont pour les voix sans accompagnements; ce ne

fut que près d'un siècle plus tard, que Carissimi introduisit, le

premier, l'accompagnement de la musique instrumentale aux motets.

J'ai beaucoup lu, mais très-peu entendu de musique de Palestrina.

Elle a un effet tout particulier, qui tient surtout à l'absence de

certains accords qui n'étaient pas encore en usage, et à un enchaînement

de modulations étranger à toute la musique que nous connaissons et qui

tient beaucoup à l'époque où vivait Palestrina.

Ce compositeur est un des plus grands génies musicaux qui aient existé;

mais je ne crois pas que son style soit le style religieux par

excellence, et celui qui voudrait composer de la musique uniquement dans

ce dernier système, me paraîtrait aussi ridicule que celui qui

affecterait de dédaigner notre langue pour adopter le français qu'on

parlait au XIIe siècle.

Je ne connais d'Allegri que son _Miserere_, et dussé-je profondément

affliger celui qui l'offre comme modèle, je déclare que cette

composition me paraît excessivement médiocre.

Les psaumes de Marcello sont, au contraire, de la plus grande beauté;

mais si on me les propose comme type du style religieux, je dirai qu'il

faudra alors adopter comme tel toutes les compositions madrigalesques de

ses contemporains, où l'on ne trouve pas, à la vérité, la même hauteur

de pensée qui est particulière à l'homme, mais où le style et la couleur

sont parfaitement semblables.

Il n'y a donc pas de style religieux, absolument parlant; la musique

d'église, ainsi que toute autre, a dû suivre les progrès constants que

l'art n'a cessé de faire.

Si vous admettez que le style de tel auteur soit le modèle par

excellence, il s'ensuivra que vous donnerez tort à ceux qui l'auront

précédé ou suivi. Ainsi, si les messes de Palestrina sont le vrai type

du style religieux, celles de Mozart sont anti-religieuses; car rien ne

se ressemble moins comme style, comme pensée, comme forme et comme

tournure, que Mozart et Palestrina.

Si vous donnez la palme à Mozart, que penserez-vous de Cherubini, dont

la manière n'est nullement celle de Mozart? et de Lesueur qui s'en

éloigna encore bien plus?

Ne faisons donc pas de comparaisons impossibles entre ces deux auteurs

d'époques si différentes; convenons que si Palestrina était le premier

musicien de son temps, Rossini est aussi le plus grand compositeur de

notre siècle, et avouez franchement que s'il vous eût donné une

composition à la Palestrina, vous l'auriez renvoyé à l'école où l'on

fait de ces sortes de travaux, et que vous lui auriez justement reproché

de ne pas parler la langue de son siècle.

Quant au reproche banal et qui ne peut être appuyé sur aucune preuve,

que la musique de son nouveau _Stabat_ convienne aussi bien au théâtre

qu'à l'église, sachez que de tout temps ce reproche a été fait aux

compositeurs qui ont également travaillé pour l'église et pour le

théâtre, et que si ce défaut ne vous apparaît pas dans les compositions

anciennes, c'est que les oeuvres sacrées ont survécu aux oeuvres

profanes presque entièrement oubliées.

Peut-être serez-vous surpris d'apprendre qu'un des contemporains de

Pergolèse, le père Martini, lui reprochait, à propos aussi de son

_Stabat_, d'avoir fait une musique peu appropriée au sujet, et

ressemblant entièrement à celle de la _Serva padrona_.

Effectivement, on trouve un système d'accompagnement tout à fait

identique dans le verset _Inflammatus et accensus_, et un air de la

_Serva padrona_, _Stizzoso mio stizzoso_.

Ici, le reproche est plus grave que celui qu'on adresse à Rossini, en

qui vous trouveriez tout au plus une conformité de style entre le

_Stabat_ et _Moïse_ ou _Guillaume Tell_, ou tel autre de ses ouvrages

les plus sérieux; mais on ne s'est pas encore avisé de comparer son

_Stabat_ au _Barbier de Séville_ ou à l'_Italienne à Alger_, tandis

qu'un contemporain de Pergolèse établissait un parallèle entre son

_Stabat_ et un intermède bouffe.

Le _Stabat_ de Pergolèse renferme sans doute quelques belles parties;

mais, en général, cette composition m'a toujours paru fort au-dessous de

sa réputation. Le premier verset, qui est peut-être le meilleur, n'est

qu'une formule harmonique qui n'était déjà plus neuve à l'époque où

Pergolèse écrivait ce morceau (1734). Cette marche de seconde se trouve

textuellement avec la même base dans un intermède de Lully, composé en

1669.

Et savez-vous de qui sont les paroles de cet intermède? De Molière. Et

quelles sont ces paroles? C'est le _Buon di_, que viennent souhaiter à

M. de Pourceaugnac les deux médecins qui lui conseillent ce genre de

rafraîchissement pour lequel il avait si peu de goût. Ainsi donc, le

début d'un morceau religieux se trouve être le même que celui d'un duo

grotesque. Il est plus que certain que Pergolèse ignorait entièrement

l'intermède de Lully, mais cela prouve que la formule harmonique qui

compose tout le premier morceau de son _Stabat_ était loin d'être

nouvelle à l'époque où il l'employa.

Le verset _Quæ moerebat_ est d'un rhythme sautillant qui ne s'accorde

guère avec les paroles.

L'avant-dernier verset _Quando corpus morietur_ est d'un beau caractère;

il me semble cependant que le sens des paroles

Quando corpus morietur,

Fac ut animæ donetur

Paradisi gloria.

n'exigeait pas une couleur aussi triste, qui n'est applicable qu'au

premier vers. Rossini me paraît avoir beaucoup mieux saisi la pensée de

cette strophe, par l'éclat de voix qui signale les mots _Paradisi

gloria_.

La fugue du _Stabat_ de Pergolèse a le défaut de commencer par une

succession de quatre quintes entre le sujet et le contre-sujet, et les

développements sont peu intéressants.

Il me semble impossible de mettre en parallèle les deux _Stabat_, même

en faisant réserve du siècle d'intervalle qui sépare ces deux

compositions.

Les quatre morceaux qui me restent à examiner sont les numéros 2, 3, 4

et 10 du _Stabat_.

Le nº 2 est un air de ténor en _la bémol_. Le motif chanté d'abord à

l'unisson avec les violons et les violoncelles, soutenus par une

harmonie plaquée, est ensuite répété à pleine voix avec toutes les

puissances de l'orchestre, pendant que les deuxièmes violons, les altos

et les basses promènent des arpéges en triolets sous la mélodie. La coda

se termine par une pédale qui s'éteint pianissimo.

Le nº 3 est un délicieux duo entre soprano et contralto. Sa phrase

principale est constamment accompagnée par un dessin de notes répétées

dans les premiers violons qui suit toutes les allures de la voix, sans

que le chant soit jamais gêné par cet accompagnement obligé. La mélodie

en est d'une grâce enchanteresse et d'une élégance extrême.

Le nº 4 est un air de basse en _la mineur_. J'ai déjà parlé de la

difficulté de donner une idée d'un morceau de musique sans citer la note

écrite. J'ai cependant vu souvent des auteurs d'articles de musique,

d'ailleurs fort bien faits, s'évertuer à analyser des modulations en

faisant la nomenclature des accords et en indiquant leur succession.

J'ai remarqué que les gens du monde sautaient à pieds joints par-dessus

ces descriptions, craignant de ne pas les comprendre, et que les

musiciens se repentaient de n'en avoir pas fait autant, vu qu'ils n'y

comprenaient pas davantage. Je ne m'efforcerai donc pas de vous faire

l'analyse fort peu claire d'une ravissante modulation qui, partant de

_la naturel_, arrive en _ré bémol_, et retourne au ton primitif en moins

de six mesures, sans que l'oreille soit le moins du monde choquée de

cette brusque transition, qui est sauvée avec tant d'art, qu'on croirait

entendre la chose la plus naturelle et la plus usitée. La phrase majeure

qui sépare les deux reprises du motif est de la plus grande suavité. Cet

air m'a paru être un des meilleurs morceaux du _Stabat_.

Le nº 10 est l'_Amen_, portant la fugue que Rossini s'est cru obligé de

faire comme tous ses devanciers. Peut-être un si puissant génie

aurait-il dû se mettre au-dessus de l'usage, et ne pas sacrifier au

préjugé qui impose l'obligation de faire une fugue, le moins religieux

de tous les morceaux; mais peut-être aussi a-t-il voulu répondre en une

fois et pour toutes à ceux qui prétendent qu'il n'est pas savant, et

leur prouver qu'il n'a dédaigné le titre d'homme de science que parce

qu'il préférait celui d'homme de génie. Car il est assez singulier qu'en

musique le titre de savant s'accorde généralement moins à ceux qui le

sont véritablement qu'à ceux qui font abus de la science.

Quoi qu'il en soit, la fugue du _Stabat_ est irréprochable comme

régularité; mais Rossini n'a pu résister, après cette concession, au

désir de redevenir lui-même, et après la pédale, suivie des strettes et

de tout ce qui amène ordinairement la péroraison de la fugue, il arrête

tout d'un coup l'élan du morceau lancé vers la conclusion, pour

reprendre les premières mesures du début du premier morceau, et après ce

repos d'un mouvement lent, il attaque une vigoureuse strette qui termine

brillamment ce verset chaleureux, et reproduisant avec toutes les

puissances de l'orchestre une des phrases principales de la première

strophe.

Voici donc achevé cet oeuvre admirable, dont le mérite n'est peut-être

que mieux attesté par la vivacité de quelques critiques dont il a été

l'objet. Certes, le droit de blâme appartient à chacun, et je ne

comprendrais guère un auteur qui se fâcherait sérieusement de l'opinion,

quelque sévère qu'elle fût, que l'on aurait pu émettre sur sa

composition.

Mais ce que je ne saurais tolérer, c'est que le droit de rendre justice

au génie fût méconnu; et je répondrai à celui qui n'a pas craint de

m'accuser d'une admiration hypocrite, que lorsqu'il s'agit d'un homme

comme Rossini, l'admiration doit paraître trop naturelle pour pouvoir

être taxée d'une hypocrisie dont, au reste, le but m'échapperait

entièrement; et j'ai trop bonne opinion du goût et de l'esprit de celui

qui m'a adressé ce reproche, pour ne pas penser qu'il est beaucoup moins

sincère dans sa critique que je ne l'ai été dans mes louanges.

Rossini me paraît avoir été, dans son _Stabat_, plus mélodique que tous

ceux, sans exception aucune, qui ont écrit de la musique religieuse,

sans que le style fût pour cela moins élevé et moins approprié au sujet.

Et ce n'est pas un mince mérite que celui de n'avoir employé

qu'accessoirement les ressources de l'art, qui ne manquent jamais de

fournir à ceux qui savent s'en servir la sévérité de couleur qu'ils

recherchent, et d'être arrivé à ce but par des moyens d'invention et des

mélodies, ce qui se trouve beaucoup plus difficilement que des

combinaisons d'harmonie et de contre-point, quelque intéressantes

qu'elles puissent être. Rossini a, du reste, prouvé, dans son dernier

morceau, qu'il pouvait faire de la science aussi bien que tout autre; et

sans l'influence de son génie qui, malgré lui, perce encore à travers

l'aridité de la fugue, ce morceau aurait pu devenir assez sec et assez

mathématique pour contenter pleinement ceux qui ne considèrent

l'invention et l'inspiration que comme inférieure au savoir.

A ceux-là, je recommanderai l'étude des maîtres de l'école flamande,

parfaitement oubliée aujourd'hui; qu'ils lisent les oeuvres des Jacques

Desprès, des Claude Goudimel, des Okenheim, des J. Mouton, des Orlando

Lassus; ces oeuvres sont des prodiges de science dont peuvent approcher

les compositions de ceux qu'ils ont précédés dans la carrière.

Eh bien! c'est précisément l'excès de leur science qui amena ce scandale

qui, sous Palestrina, faisait à jamais proscrire la musique des églises.

Et si un jour à venir, quelque Marcel futur voulait renouveler cette

persécution contre la musique sacrée, qu'on lui fasse entendre le

_Stabat_ de Rossini, et bien certainement la musique rentrera en grâce

auprès du chef de l'Église.

Derniers souvenirs d'un musicien · 第 26 / 33 题