Mais à peine a-t-il commencé les premières lignes, qu'une difficulté de
mise en scène se présente à son esprit. Il ferme les yeux et tâche de se
représenter les personnages et la manière dont ils seront groupés: ils
ne s'offrent à son esprit que d'une manière vague et confuse. Il imagine
alors de les faire figurer artificiellement devant lui. Il aperçoit dans
un coin de la chambre un tas de vieux bouchons; il va en ramasser une
douzaine et les range debout sur sa table, en les surmontant chacun d'un
petit papier indiquant le nom du personnage qu'il lui représente.
Voici comment Berton rend compte de cet expédient: «J'avais cinq rôles
principaux à faire agir et parler. Je fis donc choix de cinq gros
bouchons: à la gauche du spectateur, le premier, était Stéphanie, le
deuxième Léonati, le troisième Salvator, le quatrième Montano, et le
cinquième Altamont. Les petits bouchons placés derrière représentaient
les officiers et les gens de leur suite. Cette statistique exacte du
tableau que je désirais que la scène offrît me fut d'un grand secours;
car, en faisant avancer ou reculer, à mon gré l'un de ces personnages,
lorsque l'un d'eux me paraissait avoir trop tardé à parler, je
m'identifiais plus directement avec l'intérêt et le pathétique éminent
de cette belle situation dramatique.»
J'avoue que je n'ai jamais trop compris comment on s'identifiait plus
directement avec le pathétique d'une situation en faisant avancer ou
reculer des bouchons; il faut bien qu'il en ait été ainsi, puisque
Berton nous l'affirme. Peut-être tout cela devait-il être expliqué dans
un chapitre de ses Mémoires perdus, intitulé: De l'influence de l'emploi
de vieux bouchons en matière de finale et de situation dramatique.--Quoi
qu'il en soit, le procédé réussit parfaitement au compositeur, et il
était encore occupé à cet intéressant exercice, lorsque sa femme rentra.
Elle avait entendu sonner midi et demi à une horloge voisine, et elle
venait lui rappeler que, ce jour-là, sextidi, sa classe avait lieu au
Conservatoire à une heure précise. Berton n'eut que le temps de
s'habiller à la hâte, pour se rendre à l'appel du devoir. Mais en
rentrant, il chercha vainement les personnages de son opéra: sa femme
avait jeté tous les bouchons par la fenêtre, sans se douter qu'ils
eussent l'honneur de représenter Stéphanie, Montano, et tous les héros
du drame sur le succès duquel était fondé l'espoir et l'avenir de sa
famille. Berton, qui riait de tout, ne se fâcha pas de l'esprit d'ordre
et de rangement de sa femme; il continua à écrire son finale, qu'il eut
terminé au bout de deux jours, et il se hâta de porter sa partition
complète au théâtre. On lui promit qu'elle allait être remise à la
copie, et il attendit patiemment qu'on le prévînt pour la première
répétition.
Un matin, Dejaure entre chez Berton, pâle et défait. Mon ami, nous
sommes perdus; depuis huit jours on répète en secret un opéra sur le
même sujet que le nôtre; il s'appelle, je crois, _Ariodant_. L'auteur du
poëme est Hoffman et la musique est de Méhul.--C'est impossible, dit
Berton; Hoffman sait très-bien que j'ai un tour avant son ouvrage, et je
lui ai parlé du mien il n'y a pas deux semaines. Courons chez
lui.--Arrivés chez Hoffman, on leur dit qu'il était à Nantes depuis une
quinzaine de jours. L'on avait profité de son absence pour lui faire
commettre cette mauvaise action à son insu. Nos deux auteurs écrivirent
sur-le-champ à leur confrère; et Hoffman leur répondit sur-le-champ en
envoyant aux comédiens une signification par huissier de faire cesser
les répétitions d'_Ariodant_, ajoutant qu'il ne les laisserait reprendre
qu'avec l'assentiment des auteurs de _Montano_, et lorsque leur ouvrage
aurait eu un nombre de représentations suffisant pour en assurer le
succès. Dès le lendemain, on commença les répétitions de _Montano_.
Les ouvrages que Berton avait donnés précédemment n'avaient jamais
offert de grandes combinaisons de masses, et les chanteurs furent
effrayés du grand nombre de morceaux d'ensemble, et surtout du finale où
se trouvait le formidable _crescendo_. Bref, le bruit se répandit
bientôt au théâtre que c'était une musique baroque, incompréhensible;
que le finale était inexécutable, et que la situation sur laquelle le
poëte avait le plus compté avait tout à fait été manquée par le
musicien.
Ces rumeurs prirent une telle consistance, que Dejaure crut devoir
aller, de son autorité privée, intimer l'ordre au copiste de supprimer
toute cette partie du finale. Celui-ci, fort heureusement, était un
assez bon musicien, qui savait lire ce qu'il faisait copier; il résista
au poëte et alla raconter sa tentative au compositeur; celui-ci courut
sur-le-champ porter sa réclamation au comité; il demanda à être entendu
avant d'être condamné, et, sur la motion d'Elleviou, on décida qu'une
répétition générale aurait lieu dès le lendemain, pour entendre le
morceau qui faisait naître tant de réclamations.
Berton avait convoqué quelques amis et confrères. Dalayrac, Kreutzer,
Catel, Garat, Elleviou, et d'autres dont le souvenir m'échappe, se
rendirent à l'appel. Le premier acte et toute la première partie du
second firent un excellent effet. Mais au finale, à l'explosion du
_fortissimo_ qui couronne le _crescendo_, ce ne fut qu'un cri
d'enthousiasme arraché par l'admiration. Garat, se levant de sa place,
et applaudissant avec fureur, domina tous les bruits de sa voix sonore:
_Bravo, bravissimo, pixiou!_ s'écria-t-il, et les applaudissements des
musiciens et des chanteurs vinrent compléter l'ovation la plus honorable
pour le compositeur. Trois autres répétitions suffirent pour mettre
l'ouvrage en état d'être représenté. Après la dernière, Blasius, le chef
d'orchestre, interpella Berton:
--Et ton ouverture?
--Je n'ai pas eu le temps d'en faire une; on dira celle des _Rigueurs du
cloître_.
--Non pas, vraiment, reprit vivement Blasius, un opéra comme celui-ci
mérite d'avoir une ouverture toute neuve, et qui n'ait jamais servi.
Puis, se tournant vers ses musiciens, et sans consulter le compositeur:
Mes amis, à demain à midi pour répéter la belle ouverture que vous
apportera mon ami Berton. Il n'y avait pas à reculer, on avait promis en
son nom. Berton devait avoir fait son ouverture, et la donner toute
copiée le lendemain. Il avait la nuit devant lui. Ses élèves, Pradher,
Lafont, Bertheaux, Courtin, Gustave Dugazon et Quinebaut lui promirent
de venir chez lui le lendemain, à quatre heures du matin, escortés de
deux copistes du théâtre, pour transcrire sa partition sur les parties
d'orchestre.
En rentrant chez lui, Berton trouva installé Deslauriers, le marchand de
papier, dont il avait obtenu à si grand'peine les trois cahiers réglés à
vingt-huit portées.
--Ah! citoyen, lui dit le marchand, je sors de votre répétition, et je
suis dans l'enthousiasme; c'est superbe, admirable, et je ne puis mieux
vous prouver mon admiration qu'en vous offrant de vous acheter votre
partition.
L'offre était tentante pour qui ne possédait rien, Berton pensa à
devenir fou de joie, quand Deslauriers lui offrit la somme magnifique de
1,000 francs.
--En argent? dit le compositeur.
--En argent et en papier, répondit le marchand.
--Ah! pour du papier, personne n'en veut plus, et je n'en accepterai
pas.
--Oui, le papier du gouvernement, celui-là ne vaut rien; mais le vôtre
et le mien, c'est bien différent.
--Comment? je ne comprends pas.
--Je vais vous faire comprendre. Tenez, voici un petit traité tout
préparé, vous n'avez plus qu'à le signer.
«Entre les soussignés a été convenu ce qui suit; Le citoyen Berton,
auteur de la musique de l'opéra intitulé _Montano et Stéphanie_, cède
par les présentes son oeuvre au citoyen Deslauriers, qui se propose d'en
faire graver la partition, parties séparées, ouverture et airs pour tels
instruments qu'il lui plaira, le compositeur s'engageant à faire toutes
les corrections. Cette vente est faite moyennant la somme de 1,000
francs ainsi payée: en argent comptant, 300 francs; en un billet de
Berton à Deslauriers échu depuis longtemps, 155 francs, et en partitions
de musique au choix du citoyen Berton, à prendre dans le catalogue et le
fonds appartenant audit Deslauriers, pour la somme et jusqu'à la
concurrence de 545 francs, avec la déduction du quart du prix marqué
net.--Total, 1,000 francs.»
Ce marché d'Arabe fut accepté avec reconnaissance par le compositeur, et
je ne crois pas qu'il lui soit arrivé une fois dans sa vie de maudire
_l'infernal capital_, lui qui avait été la victime de la spéculation la
plus odieuse.
Cependant il fallait songer à l'ouverture. Berton y songea toute la
nuit, mais il ne trouva rien. Ses élèves arrivèrent ponctuellement le
lendemain à quatre heures. Leur présence, l'influence du dernier moment,
électrisèrent le compositeur, une idée lui jaillit du cerveau, cette
idée était toute l'ouverture: il l'écrivit de verve et sans s'arrêter.
Ses feuillets étaient transcrits à mesure qu'il les écrivait. Pradher et
Lafont copiaient les parties de violons, Quinebaut celles d'altos,
Bertheaux celles de violoncelles et de contre-basses, Courtin celles des
cuivres et timbales, et Gustave Dugazon celles de flûtes, hautbois,
clarinettes et bassons. A midi l'ouverture, ainsi improvisée, était
copiée; à midi et demi elle était répétée, applaudie et saluée comme un
chef-d'oeuvre. C'est, en effet, un des meilleurs morceaux de ce genre
qui existent.
La première représentation de _Montano_ eut lieu le soir même, le 7
floréal an VII (26 mai 1799); mais elle fut loin d'être aussi calme
qu'on pourrait l'imaginer, d'après le succès constant que l'ouvrage a
obtenu pendant près de trente années consécutives. L'orage éclata au
deuxième acte, lorsque l'on vit la décoration représentant la chapelle
de l'église où se doit célébrer l'hymen de Stéphanie.
Certes, si l'on compare la situation de Paris en 1799 à celle de Paris
en 1793, on peut dire qu'en 1799 la capitale jouissait des douceurs
d'une république modérée; mais la violence du parti vaincu saisissait
toutes les occasions de se manifester. Le culte n'était pas encore
rétabli, et la vue des insignes du catholicisme suffit pour faire
éclater l'indignation d'une petite fraction du parterre, dont la
turbulence sut imposer la loi pendant un instant à la grande majorité du
public. Le vacarme recommença de plus belle, quand Solié, qui jouait le
rôle d'un prêtre, Salvator, vint pour chanter l'air: _Quand on fut
toujours vertueux_; il n'y eut pas moyen d'en entendre une note, et le
chanteur dut s'interrompre devant les injures et les interruptions. Tout
à coup un homme se lève sur une banquette du parterre; il est enveloppé
dans un large manteau:
«--Silence! silence tous! s'écrie-t-il d'une voix de Stentor; respectez
la liberté des opinions, ou bien le premier qui recommencera cet ignoble
tapage m'en rendra raison.
»--Et qui donc êtes-vous pour nous imposer silence? lui crie-t-on du
côté d'où s'élevait le plus de bruit.
»--Qui je suis? le général Mellinet. Il paraît que vous ne voulez pas
user de vos oreilles, eh bien! je vous en débarrasserai.»
Cette harangue peu parlementaire imposa silence aux perturbateurs. Le
général Mellinet était un ami de Berton, grand amateur de musique, et
son énergie suffit pour rétablir le calme. On fit recommencer l'air de
Solié, qui le chanta à merveille, et on l'applaudit avec transports. Le
finale, le fameux _crescendo_, l'admirable énergie de Gavaudan-Montano,
la grâce de Jenny Bouvier-Stéphanie excitèrent l'enthousiasme, et le
succès fut complet malgré la faiblesse du troisième acte, qui n'est pas
celui que l'on a joué depuis.
A la seconde représentation, on supprima les emblèmes religieux. Solié
prit les habits d'un prêtre du rite grec, et il n'y eut pas la moindre
opposition. A la troisième représentation, le succès augmenta encore et
la recette fut une des plus belles qu'on eût faites depuis longtemps.
Mais, hélas! ce succès si péniblement acquis devait être bien
soudainement interrompu. Le lendemain même de cette troisième
représentation, Camerani, le régisseur, vint annoncer une fatale
nouvelle à Berton.
--Ah! moun boun ami, s'écrie-t-il en entrant, toi, moi, la comédie,
_Montano_, nous sommes tous perdous! la police il vient d'envoyer
l'ordre de ne piou zouer zamais ton beau, ton souperbe opéra.
Berton fut attéré à cette nouvelle; il résolut cependant de tenter une
démarche. Laissons-le raconter.
«Dejaure, atteint déjà du mal qui, peu de temps après, le mit au
tombeau, ne pouvait pas venir avec nous à la police. Camerani et moi
nous nous y rendîmes seuls; pendant un assez long temps nous fîmes
antichambre. Enfin nous fûmes introduits dans le cabinet du Minos
républicain. Il était sur sa chaise curule, le bonnet rouge sur la tête,
et, sans nous inviter à nous reposer, il nous adressa la parole avec
rudesse et dans toutes les formes à l'ordre du jour.
»--Citoyen, me dit-il, comment as-tu eu l'audace de composer un ouvrage
contre-révolutionnaire?...
»--Mais, citoyen...
»--Un ouvrage dans lequel on fait figurer un prince souverain, avec ses
écuyers, ses pages, ses vassaux, des prêtres, un autel, et toutes les
momeries du fanatisme papal, que les vertus républicaines ont proscrites
pour jamais?... C'est intolérable, c'est un crime de chouannerie! Mais
surtout, ce qui est plus audacieux encore, c'est d'avoir osé mettre en
scène un prêtre honnête homme.
»--Mais, citoyen, je croyais que la musique...
»--C'est justement en ce point que tu es plus coupable, car tout ce que
chante ton cafard est excellent, et sans la force de mes sentiments
républicains, je me serais laissé toucher par tes accords
aristocratiques... Va donc, jette ton ouvrage au feu, et trouve-toi
heureux d'en être quitte à si bon marché.»
Une telle sentence était sans appel; elle ne reçut cependant pas son
exécution dans son entier; l'ouvrage ne fut pas jeté au feu, mais les
représentations en cessèrent entièrement.
Ainsi, ce chef-d'oeuvre dont nous parlons aujourd'hui, juste cinquante
ans après sa première apparition, n'eut pas plus de trois
représentations consécutives.
Ce ne fut que deux ans après, en 1801, qu'il fut permis de le rejouer.
Dejaure était mort, et ce fut Legouvé qui refit le troisième acte, celui
que nous connaissons. Le succès de la reprise fut aussi grand que
l'avait été celui des premières représentations, et _Montano et
Stéphanie_ ne quittèrent plus le répertoire.
Je n'entreprendrai pas de donner la liste des ouvrages de Berton qui
suivirent _Montano_; elle serait trop considérable. Il suffira de les
citer: _le Délire_, _Aline reine de Golconde_, _les Maris garçons_,
_Françoise de Foix_, etc., etc. Berton fut nommé directeur de la musique
de l'Opéra-Italien en 1807, puis chef du chant à l'Opéra en 1809. En
1815, il fut admis à l'Institut par ordonnance, le nombre des membres de
la section de musique, qui n'était que de trois, ayant été porté à six.
Puis il fut fait chevalier de la Légion-d'Honneur à la même époque; il
ne fut promu au grade d'officier qu'en 1838.
Si Berton n'avait pas eu le caractère le plus heureux, sa vieillesse
aurait pu passer pour très-malheureuse, car il fut accablé de chagrins
de toutes sortes.
Chargé d'une nombreuse famille, ayant passé les meilleures années de sa
vie au milieu de la tourmente révolutionnaire, il ne put jamais faire
d'économies, et ses ressources égalèrent à peine le chiffre de ses
dépenses.
Homme d'imagination et non de savoir, il ne sut pas comprendre que son
talent résidait dans la fraîcheur de ses idées et dans la jeunesse de
son esprit. Lorsque l'âge vint s'abattre sur sa tête, il crut pouvoir
travailler comme il avait fait dans sa jeunesse, c'est-à-dire écrire,
car Berton a toujours écrit et n'a jamais cherché. Ses derniers ouvrages
n'offraient plus que de rares éclairs de génie, les réminiscences y
abondaient, et cet homme si jeune de caractère, était vieux de style. Il
n'avait compris ni adopté la révolution musicale opérée par Rossini, et,
il faut le dire à regret, il se montra un des adversaires les plus
obstinés de cet immense génie. Il publia deux brochures à ce sujet,
l'une intitulée: _De la Musique mécanique et de la Musique
philosophique_, et l'autre: _Epître à un célèbre compositeur français,
précédée de Réflexions sur la Musique mécanique et la Musique
philosophique_. Le célèbre compositeur était Boïeldieu, qui ne fut
nullement flatté de la dédicace d'un pamphlet entièrement opposé à ses
opinions.
Vers 1820, Berton, voyant son répertoire presque délaissé, et se
trouvant pressé par un besoin d'argent, en abandonna le produit à
perpétuité aux sociétaires de l'Opéra-Comique, moyennant une rente
viagère de 3,000 fr.--On vit alors ce répertoire se rajeunir et ne plus
cesser de figurer sur l'affiche. Mais la société fit faillite en 1828;
la rente fut anéantie, et le répertoire du pauvre musicien avait été
tellement usé par les sociétaires, qu'il n'était plus exploitable.
Jusqu'au jour de sa mort, Berton fit de vains efforts pour faire
reprendre un de ses grands ouvrages; il ne parvint jamais qu'à faire
remonter un opéra en un acte, _le Délire_, qui fut joué cinq ou six
fois.
Mais des chagrins encore plus réels et plus douloureux avaient frappé la
vieillesse de Berton: il avait survécu à tous ses enfants. Il mourut au
mois d'avril 1842, entouré des soins les plus touchants de son
excellente femme, dont il n'était l'aîné que d'un an.
Madame Berton n'a pu obtenir qu'une modeste pension de 1100 fr., et
comme si tout en elle avait dû finir avec celui à qui elle avait
consacré sa vie, sa raison ne tarda pas à s'altérer après la mort de son
mari. Elle existe encore, si la vie matérielle privée d'intelligence
peut s'appeler une existence.
François Berton a laissé une veuve et deux fils. L'aîné a débuté au
Théâtre-Français et a épousé une fille de M. Samson, le spirituel
comédien qui est une des gloires de ce théâtre. Le plus jeune chante
l'opéra-comique, et a épousé une jeune femme qui suit la même
profession, et à qui ceux qui l'ont entendue dans plusieurs villes des
départements et principalement au théâtre français d'Alger,
reconnaissent un talent distingué uni au physique le plus gracieux.
Je ne puis penser à Berton sans me rappeler avec attendrissement un des
derniers incidents de sa vie. En 1841, il y eut une vacance dans la
section de musique de l'Académie des beaux-arts de l'Institut. J'étais
l'un des candidats, et je n'avais pas de plus chaud partisan que
l'excellent Berton. Les titres très-réels de mon concurrent rendaient la
lutte difficile, et j'étais loin de m'illusionner sur le résultat. Mais
le pauvre père Berton était, sous ce rapport, plus jeune que moi; il
croyait tout ce qu'il désirait. Peut-être fut-ce là le secret du bonheur
de sa vie. J'allai le voir la veille de l'élection. «Mon cher enfant, me
dit-il, votre affaire est assurée, et je m'en fais garant. Je veux
moi-même vous annoncer votre nomination. Je m'invite à dîner demain chez
vous avec ma femme, votre bon père, et toute votre famille, et toi
aussi, dit-il à Panseron, un de ses bons amis et de ses habitués qui
était présent à notre entretien.--Monsieur Berton, lui répondis-je, il
n'y a qu'une chose de sûre pour moi, c'est que demain sera un beau jour,
puisque j'aurai le bonheur de vous recevoir.»
L'élection eut lieu le lendemain, et j'échouai. Mon frère était venu
m'annoncer ma défaite, et j'avais pris mon parti très-gaîment; mais
j'eus le coeur navré quand je vis entrer le pauvre Berton, donnant le
bras à mon père, qu'il avait rencontré dans l'escalier.
Mon père avait alors quatre-vingt-deux ans; mais quoique Berton fût plus
jeune de cinq ou six ans, l'excellente santé de mon père lui laissait
encore une apparence de vigueur qui contrastait avec l'air chétif de
Berton, dont les traits étaient renversés. Les deux vieillards se
jetèrent à mon cou, et me tinrent étroitement embrassés: Mon pauvre
enfant, me dit Berton, je voulais vous avoir pour confrère, je ne
pourrai plus vous avoir que pour successeur!
Un an après, sa prédiction était accomplie, et si quelque chose pouvait
empoisonner la joie d'avoir mon père pour témoin de l'honneur qui
m'était conféré, c'était le chagrin de ne l'avoir obtenu qu'aux dépens
de la vie de l'homme excellent et célèbre dont je viens d'essayer
d'esquisser quelques traits.