Les amours de Berton et de mademoiselle Maillard eurent une grande
influence sur la destinée du célèbre musicien. Pendant deux ans, elles
l'absorbèrent entièrement; il se contenta d'être heureux, jouissant des
succès de celle qu'il aimait, voyant avec joie croître son talent et sa
réputation, mais ne pensant nullement que, dans un ménage d'artiste, il
aurait au moins fallu qu'il apportât son contingent de gloire et de
renommée.
En 1782, un fils naquit de cette union. Ce fut ce pauvre François Berton
que nous avons tous connu, chanteur et compositeur agréable, et qui fut
enlevé par le choléra en 1832.
Berton se trouvait, à dix-sept ans, père d'un fils qu'il avait reconnu,
amant avoué d'une des plus grandes illustrations théâtrales de l'époque,
et n'ayant d'autre titre et d'autre avenir que sa place de deuxième
violon à l'Opéra. Il comprit alors toute la folie qu'il y aurait à
persévérer dans la voie qu'il avait suivie jusque là. Il se mit à
travailler sérieusement, seul, sans maîtres, mais avec l'instinct de sa
valeur et la force de sa volonté.
Il se procura le livret d'un opéra intitulé _la Dame invisible_ et se
mit bravement à l'ouvrage. Mais à peine sa partition fut-elle terminée,
qu'un doute se présenta à son esprit. Ce talent dont il se croyait le
germe, le possédait-il effectivement? Ces idées, qu'il croyait sentir
bouillonner dans sa tête, étaient-elles les siennes? Savait-il les
formuler? Et ce qu'il croyait être bien, ne lui paraissait-il pas ainsi,
par suite d'une illusion de son amour-propre?
Doute honorable, que ne connaissent jamais les esprits médiocres et dont
se sentent atteintes les intelligences d'élite. Aussi voit-on celles-là
plus sensibles que qui que ce soit à l'insuccès; car cet insuccès, ils
croient les premiers l'avoir mérité, et il leur faut les suffrages du
public pour les rassurer sur leur propre valeur.
Naturellement ce fut l'amie de Berton qui la première fut la confidente
de ses craintes; elle se chargea de les dissiper, non par son propre
témoignage, il eût paru empreint de partialité. Elle confia la partition
manuscrite du jeune musicien à un juge compétent, dont l'approbation ou
le blâme pouvait décider du sort de l'auteur de l'ouvrage.
Sacchini, c'est à lui qu'elle s'adressa, comprit ce que Rey n'avait pu
ni dû comprendre. Non-seulement il vit que le jeune Berton aurait du
talent, mais il devina que ce serait un talent d'inspiration et de
nature auquel les recherches de l'art devaient être interdites, sous
peine d'étouffer d'heureuses qualités par des études arides. Il voulut
que Berton vînt travailler chaque jour sous ses yeux, et ne le fit
exercer que dans le style idéal.
Berton m'a raconté souvent que l'unique préoccupation de Sacchini était
de lui donner l'unité du style, si difficile à trouver pour les jeunes
compositeurs. Leur imagination trop ardente leur fait adopter des idées
qui n'ont souvent aucune corrélation; aussi Sacchini arrêtait souvent
Berton au milieu d'un air qu'il lui faisait entendre.
--Est-ce que ce n'est pas bien? disait l'élève décontenancé.
--Ah! répondait le maître, avec son baragouin français-italien, tes
idées sont touzours bien quand elles vont toutes seules; la première
phrase, elle est bien zolie, la seconde aussi, mais elle n'est pas de la
famille, et ze veux que tou en serces oune autre qui soit pioù proce
parente.
Et Berton recommençait docilement.
C'est sous la direction de Sacchini qu'il écrivit les premiers oratorios
qu'il fit exécuter au concert spirituel et qui commencèrent sa
réputation. Enfin, en 1787, il fit représenter un opéra-comique intitulé
les _Promesses de mariage_, et, dans la même année, _la Dame invisible_
dont il est probable qu'il avait refait la musique. Ces deux ouvrages
furent suivis de plusieurs autres de médiocre importance et dont les
titres seuls sont restés.
La Révolution éclata sur ces entrefaites, et, comme toutes les âmes
généreuses, Berton en adopta les principes avec ardeur. Elle lui inspira
un chef-d'oeuvre, les _Rigueurs du Cloître_, paroles de Fiévée. Ce fut
le premier ouvrage où Berton signala toute son individualité: les opéras
de Méhul et de Cherubini avaient ouvert une voie nouvelle à l'art.
Berton ne pouvait lutter avec ces deux grands maîtres, ni pour la
pureté, ni pour l'élévation du style, mais il avait des qualités
dramatiques qui compensaient largement celles dont l'avait privé le
défaut d'études; le sentiment excellent de la scène qu'il possédait au
suprême degré, lui faisait atteindre, du premier coup, le but qui était
quelquefois dépassé par ses illustres rivaux.
Cependant la Révolution, dont l'aurore avait été saluée par l'expression
de tant de voeux et de si belles espérances, avait pris une tournure
menaçante pour tous les intérêts. La position de Berton était bien
changée depuis dix ans.
Si belles que soient les premières amours, elles n'ont jamais que la
durée de tout ce qui enivre et parfume la vie. Elles s'évaporent et
s'envolent avec les illusions de la jeunesse pour faire place aux
réalités de l'âge mûr. Berton avait été fou de mademoiselle Maillard
enfant. Berton était devenu un homme, mademoiselle Maillard avait cessé
d'être une jeune fille aux rêves dorés, et chacun avait suivi sa voie.
Mademoiselle Maillard, après la retraite de madame Saint-Huberti, était
devenue souveraine de l'empire lyrique. Berton ayant embrassé avec
succès une carrière sérieuse et honorable, avait suivi les conséquences
de sa nouvelle position, il s'était marié: son excellente femme avait
voulu que le fils de son mari devînt le sien; mais ce fils eut bientôt
un frère et une soeur, et c'est à peine si les ressources du chef de
cette nombreuse famille suffisaient pour la faire exister, lorsqu'arriva
cette fatale période de nos troubles révolutionnaires, qu'on ne peut
stigmatiser qu'en l'appelant du nom infâme que l'histoire lui a imprimé
au front, le règne de la Terreur.
Les efforts de Berton furent inouïs à cette cruelle époque pour braver
les obstacles de toutes sortes qui s'opposaient à ce qu'il pût
honorablement exister et faire exister les siens. Pour cela, il n'avait
qu'une ressource, l'exercice de son art, et qu'était l'art alors
considéré comme industrie? Outre l'Opéra, deux théâtres lyriques
existaient à la vérité; mais l'activité fiévreuse qui régnait dans tous
les esprits s'était communiquée au public des théâtres: les succès se
dévoraient en quelques jours, et la rétribution des auteurs n'étant
basée que sur le nombre des représentations, on comprend que les plus
féconds eux-mêmes trouvaient à peine des ressources suffisantes dans le
prix de leurs travaux. Bientôt les auteurs se lassèrent de produire
infructueusement; les écrits périodiques, les brochures, les vaudevilles
improvisés en quelques heures et auxquels la circonstance pouvait donner
un succès de quelques jours, étaient bien préférables pour les gens de
lettres à la composition des poëmes d'opéras, longs à mettre en musique,
plus longs encore à monter, et dont le produit était d'ailleurs partagé
par moitié avec le musicien.
Berton se voyait donc, faute de poëme, dans l'impossibilité de se livrer
au travail. Il ne perdit pas courage et résolut de se faire une
pièce.--Son éducation littéraire, il faut le dire, avait été encore
moins soignée que son éducation musicale. Il n'avait aucune teinture des
langues anciennes et modernes, et vivait en assez douteuse intelligence
avec la grammaire; mais il avait de l'esprit, de la verve, de
l'imagination, versifiait facilement, et d'ailleurs le style est un luxe
dont se passent si facilement les poëmes d'opéra-comique, que ces
diverses considérations ne durent pas l'arrêter un instant. En moins de
quinze jours, il écrivit la pièce et la partition de _Ponce de Léon_,
opéra en trois actes, qui, un mois après, fut représenté avec le plus
grand succès (1794).--J'ai lu cet ouvrage, il n'est pas bon, tant s'en
faut; mais il est extrêmement gai, et devait être amusant à la
représentation, et sous ces deux rapports, au moins, il est supérieur à
beaucoup d'ouvrages d'auteurs de profession.
L'année suivante, les temps étaient devenus meilleurs; les
réactionnaires (qu'on n'avait pas encore inventé d'appeler des réacs)
avaient eu le dessus sur les terroristes, et la Convention venait de
décréter l'établissement du Conservatoire. Berton fut appelé, dès la
fondation, à y professer l'harmonie, et les appointements de 2,400 fr.
qu'on lui alloua, lui fit croire un instant qu'il allait échapper à la
misère qui ne cessait de le menacer. Je dis: «lui firent croire,» car
ses appointements étaient payés en assignats, et leur dépréciation
augmentant sans cesse, tandis que le chiffre de la somme allouée restait
le même, ce ne fut bientôt qu'un leurre jeté aux plus justes exigences.
On verra tout à l'heure à quel taux était descendu le papier-monnaie.
Berton ne donna que deux ouvrages sans importance pendant les années
1795, 1796 et 1798.
C'est en 1799 que Berton composa et fit jouer _Montano et Stéphanie_.
Les documents que je vais donner sur cet ouvrage émanent d'une source
certaine, car presque tous sont empruntés au chapitre des Mémoires de
Berton, dont j'ai déjà parlé, et auquel j'emprunterai plus d'une
citation.
Dejaure avait lu, vers la fin de 1798, son poëme de _Montano_ aux
comédiens sociétaires du théâtre Favart. La pièce fut reçue avec
acclamation. Le nom de Dejaure est à peu près inconnu aujourd'hui; mais
il était à cette époque en assez bonne odeur auprès des sociétaires de
l'Opéra-Comique, et cette bonne opinion était justifiée par plus d'un
succès que Dejaure leur avait procuré, tels que le _Nouveau d'Assas_,
musique de Berton; _Lodoïska_, musique de Kreutzer; _Imogène_, aussi de
Kreutzer; les _Quiproquos espagnols_, musique de Devienne, et la _Dot de
Suzette_, qui avait été l'opéra de début de Boïeldieu. On demande au
poëte à qui il destinait sa pièce, et il répondit fièrement: «A Grétry.»
Les comédiens furent enchantés de ce choix et ne doutèrent pas que le
compositeur ne fût d'accord avec le poëte. Malheureusement il n'en était
rien, et Grétry ne voulut pas se charger de l'ouvrage, non qu'il ne le
trouvât très-musical, mais il s'excusa sur son âge, sa mauvaise santé et
autres prétextes qu'on est toujours forcé d'accepter.
Grétry n'avait que cinquante-huit ans, mais il était à la fin de sa
carrière de compositeur: la Révolution avait renversé sa vie, et, qui
pis est, avait presque détruit sa réputation, en ce sens qu'elle en
avait consacré de nouvelles. Les ouvrages de Cherubini et de Méhul, en
obtenant de grands succès, avaient appris à Grétry qu'on pouvait aussi
réussir avec des combinaisons d'harmonie et en ne se contentant pas
d'exposer des mélodies qui, toutes belles qu'elles étaient, commençaient
à paraître un peu nues. Le goût du public avait aussi changé; habitué à
des émotions plus fortes, il ne serait revenu que difficilement à la
manière simple et naturelle de Grétry. Celui-ci avait bien essayé
d'imiter les novateurs, mais les essais qu'il avait tentés, dans
_Guillaume Tell_, _Pierre le Grand_ et _Lisbeth_, lui avaient prouvé
qu'il risquait de perdre ses belles qualités, sans avoir grande chance
d'en acquérir de nouvelles. Il y avait donc, sinon défiance de lui-même,
au moins acte de prudence à refuser d'entreprendre la musique d'un
ouvrage aussi important que _Montano_.
Mais Grétry rendit au moins à Dejaure le service de lui indiquer un
musicien digne d'une tâche aussi lourde, et il lui désigna Berton. «Il
vous faut, lui dit-il, un musicien qui soit encore dans l'âge des
passions et qui néanmoins ait fait ses preuves au théâtre. Celui qui
réunit toutes ces conditions, c'est le petit Berton. Croyez-moi,
choisissez-le, et il vous rendra un chef-d'oeuvre.» La recommandation de
Grétry devait être toute-puissante, Dejaure le remercia et se hâta
d'aller trouver Berton.
Berton demeurait alors rue Lepelletier, dans une espèce de mansarde
située au troisième étage. Tout exigu que fût l'appartement, il était
plus que suffisant pour contenir le peu de mobilier, seule fortune qui
restât aux habitants du logis: un lit, un berceau, quelques chaises, une
table et quelques ustensiles de cuisine, voilà quels étaient les seuls
ornements de l'espèce de grenier qu'habitait Berton avec sa jeune femme
et deux enfants, dont l'un était encore à la mamelle.
La Révolution avait commencé par dépouiller Berton de tous les droits
qu'il avait à l'hérédité des charges de son père, ainsi que de la
pension qu'il devait aux bontés de la reine Marie-Antoinette. La fortune
de sa femme, hypothéquée sur des créances payables au trésor public,
avait été totalement anéantie. Il ne lui restait donc que les 200 fr.
par mois, de sa place de professeur d'harmonie au Conservatoire: mais
les assignats avaient alors subi une telle dépréciation, qu'un jour
madame Berton eut grand'peine à faire accepter à son porteur d'eau, pour
le prix de sept voies d'eau qu'elle lui devait, un mandat de 200 fr., le
total d'un mois d'appointements de son mari.
Il avait fallu faire ressource de tout. Ce furent d'abord les objets de
luxe et de toilette, qu'il n'aurait d'ailleurs pas été prudent de
porter, puis les meubles les moins indispensables; mais, après ceux-là,
il fallut aussi se défaire des plus utiles, et un jour vint, jour
malheureux, où Berton fut obligé de vendre son piano, son piano son
meilleur ami, son consolateur, son gagne-pain. La nécessité le voulut
ainsi, et il ne restait plus rien à vendre, le désespoir aurait
peut-être amené quelque fatale catastrophe, lorsque Dejaure vint frapper
à la porte de Berton.
Dejaure savait ce que c'était qu'une misère d'artiste, mais il ne
s'attendait pas à la pénurie où il trouva la famille Berton. Il eut,
néanmoins, l'air de ne s'apercevoir de rien, se présenta avec aisance,
accepta la chaise boiteuse qu'on lui offrit, s'y installa comme dans le
meilleur fauteuil, félicita madame Berton de la gentillesse de ses
enfants et annonça l'objet de sa visite.
--Mon cher Berton, dit-il au compositeur, c'est un de vos confrères, et
le plus illustre de tous, qui m'envoie vers vous. J'ai lu aux
sociétaires un opéra en trois actes qu'ils ont reçu avec acclamations.
Je ne vous cacherai pas que j'ai désiré que la musique en fût faite par
le musicien dont j'admire le plus le talent. J'ai porté mon poëme à
Grétry, il n'a pu s'en charger, et je dois vous rapporter ses propres
paroles: _Donnez votre pièce au petit Berton, il vous rendra un
chef-d'oeuvre_.
--Donnez, Monsieur, s'écria Berton, je suis trop heureux du suffrage de
celui que j'admire plus que tous pour ne pas tenter de justifier sa
prédiction. Lisez-moi d'abord votre ouvrage.
Après la lecture, Berton était ivre de joie.
--Notre vieux Grétry a eu raison, dit-il à Dejaure, je ne puis vous
promettre un chef-d'oeuvre, mais bien certainement je vois matière, dans
votre pièce, à faire mieux que tout ce que j'ai produit jusqu'ici.
Le poëte et le musicien se séparèrent enchantés, et Berton se mit
immédiatement à l'oeuvre. Sans piano, sans le secours d'aucun
instrument, un mois après il avait terminé sa partition, moins un seul
morceau.
Ce morceau était le final du second acte. La multiplicité des voix, le
double choeur qui figure dans le crescendo exigeaient que la partition
fût écrite sur du papier à vingt-huit portées. Ce papier est assez rare,
il fallait le faire faire exprès. Berton alla trouver son marchand de
papier habituel, Deslauriers, qui demeurait rue des Saints-Pères, nº 14.
Malheureusement Berton avait avec Deslauriers un ancien compte qu'il
n'avait pu solder, et pour lequel il lui avait fait un billet de 155
fr.; mais le billet était depuis longtemps en souffrance. Le marchand
fut inflexible; le papier à vingt-huit portées coûtait 3 fr. le cahier,
il en fallait trois, et Berton ne les obtiendrait que contre de
l'argent, mais de bon et véritable argent, et non des assignats. Or, de
l'argent, c'était chose impossible à avoir. Berton n'avait que ses 200
francs par mois du Conservatoire, et le paiement s'en faisait en
assignats comme dans toutes les caisses de l'Etat, ce qui en réduisait
la valeur à zéro. Faute de 9 francs, le pauvre compositeur se voyait
donc réduit à interrompre son oeuvre, l'oeuvre qui contenait tout son
présent et son avenir. Il n'y avait plus rien à vendre à la maison et sa
philosophie allait peut-être lui faire défaut.
Un éditeur de musique vint le tirer d'embarras.
Gaveaux entre un matin chez Berton.
--Mon ami, lui dit-il, je viens te prier de me rendre un service, que je
te paierai, bien entendu. Mais comme cela te coûtera fort peu, je ne
pourrai pas te le payer bien cher. Il s'agit de m'arranger l'ouverture
de _Démophon_ pour deux flageolets.
--Comment! pour deux flageolets? s'écrie Berton en faisant un bond.
--Mais certainement, reprit l'éditeur: le flageolet est un instrument
qui gagne beaucoup, les amateurs sont las de jouer _Triste raison_, le
_Ça ira_ ou l'air de _la Carmagnole_. Je crois qu'il ne serait pas mal
de leur donner un peu de musique sérieuse, et l'ouverture de _Démophon_
me paraît admirablement choisie.
--Admirablement est le mot, interrompit Berton; mais, outre le prix,
fourniras-tu le papier?
--Certainement, il en faut si peu, une feuille suffira.
--Oh! non vraiment, dit Berton, il m'en faudra beaucoup, deux ou trois
cahiers.
--Comment! trois cahiers pour écrire une ouverture qui tiendra dans deux
pages?
--Oh! oui, mais les brouillons, il faut essayer avant d'arranger.
--Allons, dit Gaveaux en riant, je vois que tu as envie que je te fasse
cadeau de papier réglé. Soit, tu en auras trois cahiers.
--Merci, mais je voudrais, qu'il eût vingt-huit portées.
--Ah! par exemple c'est trop fort! Tu me demandes un papier comme il
n'en existe peut-être pas un seul cahier à Paris. Tiens, cessons cette
plaisanterie. Je t'avais apporté une feuille de papier; la voici. Je te
donnerai deux écus de six francs, cela te convient-il?
--Oui, certainement, dit Berton, j'accepte, mais j'ai encore une
condition à t'imposer. Tu sens que mon titre de professeur d'harmonie au
Conservatoire m'impose une certaine dignité, une certaine réserve. Quoi
que tu m'aies assuré que le flageolet gagne beaucoup, cet instrument
n'est pas encore très-adopté au Conservatoire, et l'espèce de partialité
que je montrerais pour lui en arrangeant à son usage une oeuvre aussi
importante que l'ouverture de Vogel, pourrait me faire du tort. Je
t'arrangerai l'ouverture, mais tu n'y mettras pas mon nom.
--Diable! mais cela ne fait pas mon affaire, il me faut un nom d'auteur.
--Eh bien! tu mettras: Ouverture de _Démophon_ arrangée pour deux
flageolets, par J.-B. Figeac, citoyen de Pézénas. Tu es du pays, cela
fera honneur à ton département.
--Je veux bien, dit Gaveaux en se retirant, mais tu ne me feras pas trop
attendre?
--Sois tranquille, je vais m'y mettre sur-le-champ, et tu n'auras pas
besoin de venir me redemander ton ouverture, je te la porterai dès que
ce sera fini.
Gaveaux se retira; deux heures après, Berton lui porta l'arrangement.
L'éditeur, enchanté de la promptitude du musicien, ne voulut pas rester
en arrière de bons procédés avec lui, et il doubla la somme convenue: au
lieu de deux écus de six francs, il lui en donna quatre.
Berton ne fit qu'un saut de la boutique de Gaveaux à celle de
Deslauriers; mais, en entrant, il eut soin de faire sonner dans sa poche
les quatre écus qu'il possédait. Ce son argentin, qu'on entendait alors
si rarement, dérida soudainement le front du vieux marchand.
--Je parie que vous venez me demander du papier à vingt-huit portées.
Voyez quel bonheur, citoyen: hier en remuant mes fonds de magasin, on en
a retrouvé douze cahiers; ils sont à votre service, les voulez-vous?
--Non pas, répondit Berton, je n'en veux que trois. Voici 12 francs,
prenez 9 francs, et rendez-moi le reste.
--Et mon billet de 155 francs? dit Deslauriers.
--Oh! soyez tranquille, dit Berton en se retirant, maintenant que je
suis sûr de pouvoir faire mon opéra, je pourrai vous le payer.
Il court rue Lepelletier, escalade ses trois étages, embrasse ses
enfants, saute au cou de sa femme.
--Tiens, ma bonne amie, nous voilà riches; j'ai du papier pour mon
finale et de l'argent pour faire bombance. Va-t'en vite aux provisions.
Voici 15 francs, achète-nous de quoi vivre au moins une décade. Je suis
las de ne manger que du pain; apporte-nous ce que tu voudras de
meilleur.
--Mais quoi encore, mon ami? avec 15 francs il faut que nous puissions
dîner au moins dix jours.
--C'est bien comme cela que je l'entends. Rapporte nous un bon morceau
de lard et des lentilles. De cette façon nous changerons. Nous mangerons
un jour du lard aux lentilles et le lendemain des lentilles au lard.
Madame Berton embrasse son mari en riant, prend son panier aux
provisions et son plus jeune enfant, puis laisse seul son mari, en lui
recommandant de bien soigner le feu. Le compositeur, enchanté, se met
dans un coin de la cheminée, assis sur un petit tabouret, son encrier à
terre et, saisissant un des précieux cahiers à vingt-huit portées, il
écrit immédiatement les premières mesures de son crescendo.