Cherubini vient de s'éteindre! Celui dont les ouvrages ont fait
l'admiration de l'Europe entière, a cessé de vivre! L'immortalité a
commencé pour cet homme illustre.
Peu de carrières de musiciens ont été aussi belles, aussi bien remplies.
Pendant la seconde moitié du siècle dernier, pendant la première de
celui-ci, son nom a toujours été prononcé avec respect, ses ouvrages ont
été cités comme modèles et acceptés comme tels, par tous les
compositeurs de quelque école qu'ils fussent: c'est que leur pureté,
leur _classicisme_, les mettaient en dehors de toutes les frivolités de
la mode, de toutes les concessions faites au goût du public. Rossini,
Auber et Meyerbeer, ces trois représentants des écoles italienne,
française et allemande, s'inclinaient également devant ce grand nom,
devant l'homme célèbre dont ils avaient étudié les oeuvres, devant celui
qui, les ayant tous trois précédés dans la carrière, leur en avait
peut-être marqué la trace, devant celui dont la science avait montré de
loin au génie la route qu'il devait suivre.
Quoique le style de Cherubini appartînt plutôt à l'école allemande qu'à
l'école italienne, on ne peut cependant le ranger parmi les compositeurs
de la première de ces deux écoles.
Sa manière est moins italienne que celle de Mozart, elle est plus pure
que celle de Beethoven, c'est plutôt la résurrection de l'ancienne école
d'Italie enrichie des découvertes de l'harmonie moderne.
Je crois que si Palestrina avait vécu de notre temps, il eût été
Cherubini; c'est la même pureté, la même sobriété de moyens, le même
résultat obtenu par des causes pour ainsi dire mystérieuses; car, à
l'oeil, leur musique offre des combinaisons dont il est impossible de
deviner l'effet, si l'exécution ne vient les révéler à l'oreille.
Cherubini n'a point marqué dans l'art comme ces musiciens qui viennent y
faire une grande révolution, une transformation complète du style.
Contemporain d'Haydn, de Mozart, de Beethoven et de Rossini, Cherubini
semble avoir été placé au milieu de ces grands génies, comme un
modérateur dont l'esprit sage et ferme devait mettre en garde tous les
satellites de ces lumineuses planètes contre les égarements de
l'idéalité; c'est la raison, placée près de l'imagination, qui doit en
diriger les rayons et en réprimer les écarts.
Les ouvrages de ce maître pourront toujours servir de modèles, parce
que, composés dans un système exact et presque mathématique, exempt par
conséquent des formules affectées par la mode, ils subiront moins de
dépréciation que maints ouvrages, recommandables d'ailleurs à bien des
titres, mais dont les formes vieilliront d'autant plus vite qu'elles
auront été accueillies avec plus de faveur à leur apparition.
Comparez en effet les premières oeuvres de Mozart à celles de Cherubini,
composées à peu près à la même époque, car ils naquirent à quatre années
de distance l'un de l'autre, et vous serez surpris de voir combien
certains passages de Mozart vous paraîtront surannés, tandis que rien
n'accusera dans les ouvrages de Cherubini l'époque où ils ont été
écrits.
Il ne faut pas s'étonner si, avec cette rigidité de formes, Cherubini a
rarement obtenu des succès populaires; en fait de musique, de trop
grandes réussites vous escomptent souvent l'avenir, et la postérité sait
nous récompenser d'avoir refusé des concessions au goût du temps; il
faut un grand courage pour résister ainsi à des conditions de succès
souvent faciles, et il faut une grande foi dans son art, il faut
l'envisager de bien haut pour oser le cultiver pour lui-même et compter
ainsi sur l'avenir.
L'admiration doit être la récompense d'une telle abnégation: aussi celle
qu'excitent les ouvrages de Cherubini est-elle grande, est-elle un juste
hommage rendu à l'énergie de sa force de volonté dans le système qu'il a
constamment suivi.
Cherubini (Marie-Louis-Charles-Zenobi-Salvador) naquit à Florence le 8
septembre 1760.
Il commença dès l'âge de neuf ans à étudier la composition, et à peine
âgé de treize ans, il fit exécuter une messe et un intermède qui
révélèrent déjà ce qu'on pouvait attendre d'un talent si précoce.
Il continua jusqu'en 1778 à composer pour le théâtre et pour l'église
différents ouvrages qui furent accueillis avec la plus grande faveur.
Cependant le jeune auteur, avide de science, fut loin de se laisser
étourdir par ces succès obtenus dans sa ville natale; il sentait qu'il
avait encore à acquérir, et que l'étude lui devait de nouvelles
révélations; il alla à Bologne où résidait le célèbre Sarti, et se
refaisant écolier, il étudia pendant quatre ans sous cet illustre
maître.
C'est à cette étude qu'il dut sa science profonde du contre-point et la
pureté de style qui a été le cachet distinctif de son admirable talent.
Cherubini n'était pas riche, et il n'avait qu'une manière de payer les
excellentes leçons qu'il recevait: c'était de faire profiter son maître
de la science qu'il en acquérait.
Sarti était alors si à la mode en Italie, qu'il ne pouvait suffire aux
nombreuses compositions qu'on lui demandait; il fut trop heureux de
trouver dans son élève un aide digne de lui, et, profitant de cette
manière nouvelle de rémunérer ses leçons, il accepta, sans toutefois
l'avouer au public, la collaboration de Cherubini qui eut une bonne part
aux succès de l'_Achille in Sciro_, du _Giulio Sabino_ et du _Siroe_,
opéras qu'il fit représenter pendant le séjour que son élève fit près de
lui.
En 1784, Cherubini alla à Londres, où il fit jouer deux opéras: la
_Finta principessa_, et un _Giulio Sabino_ qui, cette fois, était
entièrement de lui.
Il alla ensuite à Paris, dans l'intention de s'y fixer.
Il fit néanmoins, en 1788, un court voyage dans cette Italie qu'il ne
devait plus revoir. Il fit représenter à Turin une _Iphigenia in
Aulide_; puis, de retour à Paris, il y fit jouer, au mois de décembre de
la même année, son _Demophon_, sur le théâtre de l'Opéra; c'est le
premier ouvrage qu'il ait donné en France: le succès ne répondit pas à
son attente.
Vogel venait de mourir: chacun savait qu'il avait laissé achevé un opéra
de _Demophon_, dont l'ouverture avait été exécutée deux fois avec un
succès prodigieux au Concert-Olympique.
On comptait sur un ouvrage digne de l'ouverture qu'on avait tant
applaudie, et l'on se montra sévère pour une composition écrite sur le
même sujet.
Quelque temps après, on joua le _Demophon_ de Vogel, qui ne fut guère
plus heureux que celui de Cherubini: l'ouverture seule a survécu à
l'Opéra.
Les années suivantes, Cherubini se contenta de composer un grand nombre
de morceaux qui furent intercalés dans les opéras représentés par une
excellente troupe italienne, dont il surveillait les répétitions et les
représentations avec le plus grand soin.
Un opéra de _Koucourgi_, qu'il était sur le point de donner au théâtre
Feydeau, ne fut pas représenté à cause des troubles qui suivirent le 10
août.
Il avait donné au même théâtre, en 1791, une _Lodoiska_, dont le succès
fut éclipsé par celle de Kreutzer, représentée sur le théâtre de la
Comédie-Italienne. En 1794, il fit représenter _Élisa_, où l'on remarque
une si belle introduction; en 1797, _Médée_, ouvrage du style le plus
sévère, où madame Scio était admirable et où l'on trouve des beautés du
premier ordre; en 1798, _l'Hôtellerie portugaise_, dont il ne nous est
resté que l'ouverture, qui est un chef-d'oeuvre et un charmant trio.
C'est en 1800 qu'eut lieu la première représentation des _Deux
journées_, dont le succès fut colossal: cet ouvrage est trop bien connu
de tous les amateurs de musique pour qu'il soit nécessaire d'en citer un
seul morceau.
En 1803, on joua, à l'Opéra, _Anacréon chez lui_, qui renferme de
délicieuses choses; et au même théâtre, en 1804, le ballet d'_Achille à
Scyros_.
Les succès de Paris avaient retenti jusqu'en Allemagne, et Cherubini y
fut appelé en 1805.
Il fit représenter, au théâtre impérial de Vienne, _Faniska_, dont il
avait composé une partie de la musique avec des fragments de
_Koucourgi_, qu'il n'avait pu faire représenter.
En 1809, il fit jouer, au théâtre des Tuileries, un opéra de
_Pigmalione_; en 1810, le _Crescendo_, opéra en un acte, au théâtre
Feydeau; cet ouvrage n'eut point de succès: il en est pourtant resté un
air et un duo.
En 1813, les _Abencerrages_ furent représentés à l'Opéra; le succès en
fut interrompu par les nouvelles des désastres de Moscou.
Jusque là, malgré son immense réputation, Cherubini ne jouissait pas
d'une position brillante; il n'était pas bien vu de Napoléon, qui ne
pouvait pardonner à un Italien de ne pas faire de la musique purement
italienne, lui qui était fou de celle de Cimarosa.
Les honneurs et les sommes d'argent prodigués à Paisiello et à Paër
semblaient être un reproche indirect continuellement jeté à Cherubini,
qui ne voulait point plier son talent au goût du maître.
A l'exception des _Deux Journées_, les ouvrages de Cherubini étaient
beaucoup plus joués en Allemagne qu'en France; et quelque étendue que
fût la domination de Napoléon, son pouvoir n'allait pas jusqu'à faire
payer des droits d'auteur aux théâtres de Vienne et de Berlin.
Cherubini n'avait d'autres ressources que sa place d'inspecteur du
Conservatoire qu'il occupait depuis la création en 1795.
La gloire pouvait seule le consoler des rigueurs de la fortune.
La Restauration vint ouvrir une nouvelle voie à son admirable talent.
Nommé surintendant de la musique du roi, où il succéda à Martini, il put
se livrer exclusivement à un genre qu'il affectionnait, et où il s'était
déjà signalé par la publication de sa belle messe à trois voix, qui fut
suivie de son grand _Requiem_, de sa messe du sacre, et d'une foule
d'autres morceaux du même genre dont l'énumération serait trop longue.
L'Institut lui avait ouvert ses portes; la Légion-d'Honneur le comptait
parmi ses membres; il fut décoré de l'ordre de Saint-Michel; justice
enfin lui était rendue.
En 1821, dans une pièce de circonstance, composée en collaboration avec
Boïeldieu, Berton et Kreutzer, Cherubini fit un choeur délicieux: _Dors,
noble Enfant_, lequel a survécu à la circonstance qui le fit naître, la
naissance du duc de Bordeaux.
En 1822, il fut nommé directeur du Conservatoire, fonctions qu'il a
remplies jusqu'au 3 février dernier. La révolution de juillet, en
supprimant la chapelle du roi, priva Cherubini de sa place de
surintendant, et porta un coup funeste à l'art, en détruisant une école
modèle d'exécution et de composition pour la musique religieuse.
Cherubini tenta encore deux fois la carrière théâtrale.
En 1831, il composa, dans _la marquise de Brinvilliers_, une
introduction remarquable par une vigueur et une verve toute juvéniles.
Enfin, en 1833, il fit représenter, à l'Opéra, _Ali-Baba_, ouvrage en
quatre actes, où il replaça quelques morceaux de _Koucourgi_, qu'il
n'avait point utilisés dans _Faniska_.
On remarqua dans cet opéra un admirable trio de dormeurs, et plusieurs
autres morceaux d'un grand mérite qui ne purent triompher de la froideur
du poëme. Cherubini avait alors 74 ans.
Quand même cet ouvrage n'eût pas eu tout le mérite qu'il renfermait,
peut-être le public eût-il dû se montrer moins sévère; mais il y a
longtemps qu'on a dit pour la première fois cette grande vérité: «Ingrat
public!»
L'Allemagne vengea Cherubini de la froideur de la France. _Ali-Baba_ eut
un grand succès, et il est encore au répertoire de plusieurs grandes
villes d'Outre-Rhin.
En 1835, quelques difficultés s'élevèrent à la mort de Boïeldieu pour
l'exécution du grand _Requiem_ de Cherubini, où se trouvent des voix de
femmes que l'autorité ecclésiastique ne veut pas admettre dans les
églises.
Cherubini entreprit alors de composer un nouveau _Requiem_ pour voix
d'hommes et il le publia en 1836; il était alors âgé de 76 ans. Ce fut
son dernier ouvrage. Quoique inférieure au premier _Requiem_, cette
composition renferme des parties extrêmement remarquables. Cette messe a
déjà été exécutée plusieurs fois--elle vient de l'être pour les
funérailles de l'auteur.--Dans cette notice nous n'avons pu qu'indiquer
les titres des ouvrages de Cherubini, sans que l'espace nous permît une
appréciation raisonnée de son double talent de compositeur dramatique et
religieux; qu'il nous soit permis seulement, sans nous étendre
davantage, de rappeler ses titres à la reconnaissance publique comme
professeur de composition, dont il n'a cessé de donner des leçons depuis
1795 jusqu'en 1822, où ses fonctions de directeur durent le faire
renoncer au professorat.
Parmi ses élèves, contentons-nous de citer Boïeldieu, Auber, Carafa,
Halevy, Leborne, Batton, Zimmermann[3] et Kuhn. De tels noms sont un
trop grand éloge, pour que nous nous attachions un moment de plus à
relever ses titres comme professeur.
[3] M. Zimmermann, quoique plus connu comme professeur de piano, est
un de nos plus habiles contrapuntistes.
Enfin, un mois à peine avant sa mort, le gouvernement, voulant honorer
cet illustre maître, l'avait nommé commandeur de la Légion-d'Honneur,
distinction d'autant plus flatteuse, qu'elle était accordée pour la
première fois à un musicien.
Comme homme, Cherubini a été diversement, et peut-être plus d'une fois
injustement apprécié.
Extrêmement nerveux, brusque, irritable, d'une indépendance absolue, ses
premiers mouvements paraissaient presque toujours défavorables.
Il revenait facilement à sa nature qui était excellente, et qu'il
s'efforçait de déguiser sous les dehors les moins flatteurs.
Aussi, malgré l'inégalité de son humeur (d'aucuns prétendaient qu'il
avait l'humeur très-égale, parce qu'il était toujours en colère),
était-il adoré de ceux qui l'entouraient. La vénération que lui
portaient ses élèves tenait du fanatisme. MM. Halevy et Batton lui ont
prodigué à ses derniers moments des soins vraiment filiaux. Boïeldieu ne
parlait jamais de lui qu'avec respect et attendrissement, et Cherubini
rendait à ses élèves toute l'affection qu'ils avaient pour lui.
Il y en avait un surtout, Halevy, qu'il considérait comme un de ses
enfants; il n'y a pas un mois encore que, me parlant de cet élève chéri,
il mettait tant d'onction à me peindre l'amour qu'il lui portait, que
j'en fus attendri jusqu'aux larmes.
Les sensations qu'on éprouvait en approchant de Cherubini étaient si
étranges, qu'on aurait peine à les définir, et encore plus à les
comprendre.
La vénération que l'on avait pour son grand âge et son beau talent était
tout d'un coup altérée par le ridicule qui naissait de minuties
auxquelles il s'attachait avec une persévérante opiniâtreté.
Puis au bout de quelques instants, comme s'il eût compris que c'était
trop longtemps faire le méchant en pure perte, sa figure se déridait, ce
sourire si fin et si spirituel qu'il avait quand il le voulait, venait
animer cette belle tête de vieillard, la bonne nature reprenait le
dessus, ses défauts d'enfant gâté disparaissaient petit à petit, il
devenait bon homme malgré lui; son coeur s'ouvrait au vôtre, et alors
vous ne pouviez plus lui résister; vous le quittiez charmé, et vous
étiez tout surpris d'avoir éprouvé pour cet homme extraordinaire, et en
si peu de temps, des sentiments si divers, et d'avoir ressenti tour à
tour de l'admiration, de la répulsion, de l'entraînement; d'avoir vu en
un mot votre nature se modeler si facilement sur la sienne, et de
n'avoir pu, presque malgré lui, vous empêcher de l'aimer.
Hélas! de tout cela, il ne reste plus qu'une gloire et qu'un nom, que
deux familles désolées, celle que les liens du sang attachaient à lui,
et celle plus nombreuse qu'enchaînaient l'amitié et la reconnaissance.
Mais ce nom vivra immortel, cette gloire ne périra pas: car, quand bien
même Cherubini n'eût pas été un grand compositeur, quel maître put se
vanter jamais d'avoir fait de tels élèves? L'excellence de sa méthode
est encore mieux constatée par la diversité de talent des compositeurs
qui ont reçu de ses leçons, il leur laissait toute leur individualité;
mais ce qu'il leur donnait à tous, c'était une pureté dont il leur
fournissait le modèle dans ses ouvrages, et c'est encore un bonheur de
voir un reflet de son talent dans les chefs-d'oeuvre de ses élèves.
N'est-il pas admirable de penser que c'est à lui que nous devons la
clarté et la belle ordonnance que nous admirons dans les derniers
ouvrages de Boïeldieu, l'élégance et le bon goût de ceux d'Auber, le
style nerveux et la savante manière de ceux d'Halevy, et que chacun de
ces maîtres a pu, en puisant à la même source, conserver le cachet
d'originalité qui distingue son genre respectif.
Oui, nous le répétons, de tous les titres de gloire de Cherubini, il en
est un que l'on ne saurait trop proclamer: _il fut le maître de
Boïeldieu, d'Auber, de Carafa et d'Halevy._
Et si un nom modeste osait se placer à côté de ces noms si brillants,
j'essaierais timidement d'y glisser le mien, comme ayant reçu des leçons
du premier de ces élèves cités, et ayant aussi profité, quoique de
seconde main, de ses excellentes leçons. Je serais ainsi le moins digne,
mais non certainement le moins reconnaissant.