I
Rien ne réussit comme un opéra qui a du succès. Cette phrase pourrait
être prise pour un aphorisme de M. de la Palisse, si elle n'était
expliquée.
Elle veut dire qu'un opéra pris dans les mêmes conditions de succès
qu'une tragédie, un drame, une comédie ou toute autre oeuvre dramatique
non lyrique, a une durée bien plus grande, parce qu'il possède en
lui-même des éléments, ceux de la musique, qui le font survivre au cours
ordinaire des représentations de toute pièce nouvelle.
Prenons pour exemple le premier chef-d'oeuvre musical venu, _Montano et
Stéphanie_, qui n'a pas été représenté à Paris depuis vingt-cinq ans
peut-être. Eh bien! le titre non-seulement en est connu de tous les
amateurs de théâtre, mais le succès des morceaux a survécu à la vogue de
la pièce. Il n'y a pas d'année où l'on n'entende dans les concerts, soit
la magnifique ouverture qui sert de début à l'ouvrage, soit le bel air
de Stéphanie: _Oui c'est demain que l'hyménée_, etc.; mais, par la
raison même de leur immense retentissement, de cette progression de
renommée qui n'a fait que grandir chaque jour leur réputation, on ignore
assez généralement la manière dont ces ouvrages ont fait leur première
apparition devant le public, l'accueil qu'ils en ont reçu, les
modifications qu'ils ont subies et le jugement qu'ils ont provoqué dans
la presse contemporaine.
Berton, l'auteur de _Montano_, était un compositeur célèbre et un homme
d'un esprit très-fin et très-distingué. Comme tous les musiciens qui
atteignent un âge très-avancé, il avait vu petit à petit disparaître ses
ouvrages du répertoire. Sa gloire n'était plus qu'un souvenir, il était
heureux de ces éloges que nous, ses confrères et ses amis, nous donnions
à ses opéras, que nous savions par coeur; mais il aurait préféré les
faire entendre à la génération actuelle qui ne les connaît que par
fragments. Berton était causeur, ce dont tous ses amis étaient
enchantés, et le plaisir était grand, lorsque, groupés autour du bon
vieillard, nous l'entendions nous raconter les beaux jours de sa
jeunesse, les souvenirs de Gluck, de Sacchini, son maître, de Grétry,
son protecteur, son ami et son émule, ses amours précoces avec la
célèbre cantatrice Maillard, son admission à l'orchestre de l'Opéra, à
la cour, au concert spirituel; puis, après ces premiers beaux jours, ses
luttes terribles avec la misère: pendant la première république, qui,
pour n'être ni démocratique ni sociale, n'en était pas plus clémente
pour les artistes; son courage, ses triomphes, enfin toutes les phases
de cette vie qui embrassait trois-quarts de siècle. Nous étions ravis de
cette spirituelle causerie, et n'eût été la crainte de fatiguer
l'aimable conteur, nous eussions tout oublié pour l'écouter: quand il
nous voyait ainsi sous le charme: Soyez tranquilles, nous disait-il,
rien de ce que je vais vous dire là ne sera perdu. Je m'occupe d'écrire
mes mémoires et rien n'y sera oublié.
Ces mémoires ont-ils jamais été complétés? Les fragments qui pouvaient
en exister, que sont-ils devenus? Nul ne le sait.
Un de nos amis, l'un des écrivains les plus distingués de la presse
musicale, Edouard Monnais, en a eu un chapitre entre les mains, du
vivant de Berton. Ce chapitre était relatif à _Montano et Stéphanie_.
Edouard Monnais s'en est servi pour faire un charmant article, intitulé:
_Histoire d'un chef-d'oeuvre_. Cet article fut inséré, il y a dix ou
douze ans, dans la _Gazette musicale_: il contenait plusieurs extraits
du chapitre des mémoires de Berton. Cette espèce de spécimen donnait
envie de connaître le reste de l'ouvrage.
Il faut malheureusement renoncer à cet espoir; après la mort de Berton,
on a vainement cherché dans ses papiers pour trouver ces précieux
mémoires, que personne n'avait jamais vus, mais que l'auteur citait sans
cesse. Peut-être n'ont-ils jamais été rédigés, et n'ont-ils existé en
totalité que dans la tête du célèbre compositeur. Son imagination
ardente, même à soixante-quinze ans, lui faisait quelquefois regarder
comme des réalités des projets auxquels il ne cessait de penser, mais
qu'il ne mettait jamais à fin, précisément parce que cela était pour lui
d'une exécution trop facile.
Je veux aujourd'hui vous raconter cette histoire de _Montano et
Stéphanie_, racontée par Berton lui-même. Mais avant d'en venir au
chef-d'oeuvre, il sera peut-être bon d'en faire connaître l'auteur par
quelques aperçus biographiques que je promets de faire aussi courts que
je pourrai.
Berton appartenait à une famille de musiciens dont le nom n'avait pas
été sans éclat. Son père, Montan Berton, était un compositeur de mérite.
Il avait d'abord débuté à l'Opéra comme basse-taille en 1744; mais il
renonça, au bout de peu d'années, à la profession de chanteur; il se
fixa à Bordeaux, où il était à la fois chef d'orchestre du grand
théâtre, organiste dans deux églises et directeur du concert. C'est dans
cette période de sa carrière qu'il débuta comme compositeur, en écrivant
pour le théâtre de cette ville, où, de tout temps, la danse a été en
grande vogue, des airs de ballet qui furent très-appréciés. La place de
second chef d'orchestre étant devenue vacante à l'Opéra de Paris en
1755, Berton l'emporta au concours; quelques années après, il devint
titulaire, puis directeur de ce spectacle, et c'est sous son
administration que Gluck et Piccini vinrent donner leurs chefs-d'oeuvre
et opérer la grande révolution musicale qui changea tout le système
lyrique en France.
Berton fut un chef d'orchestre éminent, et cette qualité était encore
plus précieuse qu'aujourd'hui à une époque où la plupart des
symphonistes n'avaient qu'un mérite très-contestable. «Il fut le
premier, dit M. Fétis dans son excellente biographie, qui donna
l'impulsion vers un meilleur système d'exécution, et son talent fut d'un
grand secours au génie de Gluck, pour opérer dans l'orchestre des
réformes devenues indispensables.»
Berton père se distingua aussi comme compositeur; ses ouvrages, ayant
précédé l'apparition des ouvrages de Gluck, n'ont eu qu'une courte
durée. Mais en sa qualité de directeur de l'Opéra, il aida de son talent
les auteurs qui travaillaient pour son théâtre; c'est ainsi qu'il
composa tous les divertissements du petit opéra de _Cythère assiégée_,
de Gluck; qu'il ajouta des morceaux à l'opéra de _Castor et Pollux_, de
Rameau, entre autres la fameuse chacone, connue sous le nom de _Chacone
de Berton_.
En 1780, on fit une reprise de _Castor et Pollux_, réorchestré par
Francoeur. On voit que ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on s'est avisé de
rajeunir par l'instrumentation des ouvrages dont les formes ont vieilli.
On ne jouait plus d'ouvrages de l'ancien répertoire français, la
tradition s'en perdait chaque jour, et, tout directeur qu'il était,
Berton crut devoir lui-même conduire l'orchestre. Il le fit avec tant de
soin et d'ardeur, qu'il rentra chez lui, épuisé de fatigue. Une fièvre
inflammatoire se déclara: il y succomba le septième jour.
Berton père avait de belles pensions, comme ancien chef d'orchestre,
comme directeur en exercice, comme chef d'orchestre de la chapelle du
roi et comme violoncelle de la chambre. Mais toutes ces pensions
s'éteignaient avec lui, et il laissait une veuve et un fils âgé de
treize ans.
Ce fils était notre Berton, l'auteur de _Montano et Stéphanie_. Il
paraît qu'à cet âge et malgré un nez monstrueux, nez qui aurait été
disproportionné chez un homme de sept pieds, tandis que celui qui en
était orné en avait à peine cinq; malgré, dis-je, cette superfétation
nasale, le jeune Berton était un charmant enfant. Sa position et celle
de sa mère intéressèrent en leur faveur: la veuve obtint une pension de
3,000 fr. et le fils une de 1,500. De plus, il fut admis sur-le-champ
comme surnuméraire parmi les violons de l'orchestre. Ce ne fut qu'un an
après qu'il fut reçu comme titulaire.
Dans la dynastie des Berton, on naissait musicien. Le jeune Berton
n'avait pas à apprendre la musique, il n'avait qu'à se souvenir. A six
ans, il lisait toute musique à livre ouvert. Son père cependant ne
s'occupait guère de l'éducation musicale de son fils, persuadé que cela
devait venir tout seul. Effectivement, le petit Henri avait trouvé un
violon et il en avait joué; il avait vu un clavecin, il avait posé les
mains sur le clavier, et des accords s'étaient soudainement enchaînés
sous ses doigts. Mais ces accords avaient une succession, une variété
dont le secret restait un mystère impénétrable pour le jeune musicien.
Il alla trouver un des collègues de son père, Rey, alors chef
d'orchestre de l'Opéra; Rey lui montra tout ce qu'il savait, et ce
n'était pas long, c'était le système d'harmonie d'après le principe de
la basse fondamentale de Rameau, le seul alors connu en France.
Voilà toutes les études scientifiques que fit Berton. Malheureusement,
et malgré son admirable instinct musical, l'insuffisance de ses études
premières s'est fait sentir dans tous ses ouvrages, et les meilleurs,
s'ils peuvent être offerts comme des modèles de conception et
d'imagination, sont déparés par des négligences qu'on ne peut expliquer
qu'en se rappelant les faits qui précèdent.
Pendant tout le temps qu'il fut attaché à l'orchestre de l'Opéra, Berton
fit sa véritable éducation musicale, non par des travaux dont il n'avait
pas l'idée, mais par l'étude et l'audition des oeuvres dont il était un
des interprètes.
Rey était loin d'avoir deviné le germe de talent qu'on n'aurait
cependant pas dû méconnaître chez le jeune élève, et Berton, découragé,
serait peut-être resté toute sa vie un médiocre violon d'orchestre, si
le meilleur de tous les maîtres n'était venu lui indiquer la voie qu'il
devait suivre si glorieusement.
Berton avait quinze ans: relégué dans son petit coin d'orchestre, il ne
s'occupait guère de ce qui se passait sur le théâtre; il se contentait
d'écouter, il ne regardait jamais.
Un jour, on jouait _le Devin du Village_; l'ouverture était terminée, et
l'on venait de finir la ritournelle du premier air; une voix suave,
pleine et sonore, fit entendre les premières mesures sous lesquelles
sont placées les paroles: _J'ai perdu tout ce que j'aime_. Cet air,
Berton l'avait entendu cent fois, il lui sembla qu'on le lui chantait
pour la première. Jusqu'à ce jour, les sons n'avaient été que jusqu'à
son oreille; c'en était fait, ceux-là avaient été jusqu'à son coeur.
Lorsque l'air fut terminé, un musicien se tenait debout au milieu de
l'orchestre, et malgré les signes d'impatience du chef, ne bougeait non
plus qu'un terme, les yeux fixés sur une grande et belle fille que l'on
couvrait d'applaudissements auxquels elle répondait par le plus gracieux
sourire, montrant autant de grâce et d'aisance dans son maintien qu'elle
avait déployé de charme dans son chant. Le musicien indocile à la
discipline de l'orchestre, c'était Henri Berton; animé d'un sentiment
inconnu, de nouvelles sensations se révélaient à lui. Jusque là, il
n'avait aimé que la musique; dès ce moment, il l'aimait encore, que
dis-je? il l'aimait encore plus; mais une seule musique le touchait, le
faisait trembler et frissonner, c'était celle chantée par la belle jeune
fille dont il ne pouvait détourner les yeux. Le reste de l'opéra, les
autres airs, tout lui semblait vague et confus.
A peine _le Devin du Village_ fut-il terminé, qu'il courut sur le
théâtre pour voir de près _la Colette_ qu'il avait tant admirée de sa
place: elle était déjà remontée dans sa loge. Mais qui était-elle? Il
s'informe, il demande. Comment ne la connaissez-vous pas? lui répond-on,
c'est la petite Maillard, cette petite fille de l'école de danse qui a
eu tant de succès il y a quatre ans à l'Opéra-Comique du bois de
Boulogne. Votre père l'a entendue chanter par hasard, il y a deux ans,
peu de jours avant sa mort; il lui a fait quitter la danse et l'a fait
entrer à l'école de chant de l'Opéra; il a parbleu bien fait, car ce
sera un jour le plus grand talent lyrique que nous ayons jamais
possédé.--Quel bonheur! cette réponse ouvrait la voie au jeune amoureux;
il connaissait déjà celle qu'il aimait, ou du moins il ne serait pas
tout à fait inconnu pour elle; il oserait se présenter.
Effectivement, il se rendit sur-le-champ à la loge de la débutante. Le
succès fait naître les adorateurs, et la loge était déjà encombrée de
brillants seigneurs qui venaient papillonner autour de la nouvelle
déesse. Berton put se glisser inaperçu au milieu de cette foule dorée.
Nul ne fit attention à lui. Placé dans le fond de la loge, il pouvait
contempler tout à son aise, dans la glace devant laquelle elle se
décoiffait en lui tournant le dos, celle qui venait de lui procurer une
si vive émotion. Il n'entendait pas un mot de ce qui se disait, ne
voyait rien de ce qui se passait autour de lui et serait resté longtemps
absorbé dans cette contemplation admirative, si un nouveau personnage
n'était venu mettre fin à cette scène muette.
Rey, le chef d'orchestre, venait d'entrer dans la loge, et perçant, sans
façon, le groupe de jeunes seigneurs qui entourait la toilette de
mademoiselle Maillard, il était allé droit à elle, et, la saisissant
dans ses bras, il l'embrassa tendrement.
--Bien! très-bien! ma chère enfant, lui dit-il; voilà un début tel que
nous en avons vu bien peu à l'Opéra. Laissez-moi vous féliciter pour
vous d'abord et pour la mémoire de mon pauvre et excellent ami Berton,
dont votre succès est l'ouvrage, et qui vous a léguée à nous comme une
dernière preuve de son tact exquis et de son appréciation si vraie du
beau et du noble dans les arts.
--Oh! merci, merci, répondit mademoiselle Maillard avec sa voix
enchanteresse; vous me rappelez ce que l'enivrement du succès allait
peut-être me faire oublier. Oui, c'est à Berton que je dois tout, mais,
hélas! il ne pourra pas jouir de son ouvrage, et jamais il ne saura
toute ma reconnaissance.
En ce moment, un bruit sourd se fait entendre dans un coin de la loge.
Chacun se retourne vers l'endroit d'où le bruit est venu, et l'on
aperçoit, gisant à terre, un pauvre jeune homme à la figure pâle et
décomposée.
--Mais, s'écrie Rey, c'est le petit Berton; il était donc ici? Comment
se fait-il? Oh! mon Dieu! c'est ce que nous avons dit de son père qui
l'aura ému si fortement. Vite, courons chercher un médecin.
En un clin d'oeil la loge fut vide, il n'y restait que mademoiselle
Maillard, soutenant entre ses bras le pauvre enfant qui n'avait pu
résister à tant d'émotions. Mademoiselle Maillard retrouvait dans ses
traits enfantins ceux de son bienfaiteur, de celui dont tout à l'heure
elle bénissait la mémoire, et ses yeux étaient mouillés de douces
larmes, quand le pauvre Henri rouvrit les siens.
En se voyant seul avec mademoiselle Maillard, en rencontrant son regard
doucement attaché sur le sien, en se trouvant presque entouré de ses
bras, il se crut le jouet d'un songe et ne put lui dire que ces mots qui
étaient toute sa vie:
--Oh! mon Dieu, que je vous aime!
--Mais il a le délire, s'écria mademoiselle Maillard effrayée et n'osant
pourtant le quitter, et le médecin qui n'arrive pas!
--Non, mademoiselle, lui répondit tranquillement Berton, je ne suis pas
fou et je n'ai pas le délire. Tout à l'heure, j'étais là dans votre loge
à vous admirer sans être vu, et il est probable que vous ne vous seriez
pas aperçue de ma présence; mais vous avez prononcé le nom de mon père,
pauvre père que j'aimais tant! alors j'ai cru le voir paraître au milieu
de nous, et puis je ne sais plus ce qui s'est passé; mais je l'ai vu là,
entre nous deux, il semblait nous rapprocher en se tenant au milieu de
nous deux, et puis tout a disparu, je me suis réveillé, je vous ai vue
près de moi, vos yeux dans les miens, et je n'ai pu m'empêcher de vous
dire ce que j'ai ressenti dès que je vous ai vue: Mon Dieu, que je vous
aime!
Si Berton avait quinze ans, mademoiselle Maillard en avait seize, et
tout ce qu'avait d'inintelligible la tirade qu'il venait de lui débiter,
elle le comprit parfaitement.
Quand le médecin arriva, il trouva le pouls du jeune homme fort agité;
mais il ne remarqua aucun symptôme alarmant. Il est probable que le
pouls de mademoiselle Maillard ne lui eût pas paru plus tranquille s'il
l'eût consulté; mais tel n'était pas le but de sa visite. Rey voulait
reconduire Henri Berton chez lui; mais le jeune homme déclara qu'il se
trouvait on ne peut mieux, et que, loin de vouloir être reconduit, il
allait offrir son bras à mademoiselle Maillard, qui ne put refuser, et,
à dater de ce jour-là, elle eut chaque soir le même cavalier pour
retourner chez elle.
Le récit de cette passion si imprévue, si romanesque, paraîtra sans
doute ridicule à quelques lecteurs. Que ceux-là oublient qu'ils ont
quarante ans, qu'ils tâchent de se rappeler qu'ils en ont eu quinze, et
peut-être ce qu'ils auront pris pour une folie ne leur paraîtra plus
qu'un souvenir.