III

A côté de cette impulsion que Gossec venait de donner à la musique

instrumentale et religieuse, une grande révolution s'opérait dans la

musique dramatique. L'Opéra ne pouvait se débarrasser des langes dont

Lully l'avait entouré à sa naissance. L'essai fait de la musique

italienne, en 1750, n'avait provoqué qu'une guerre de plume et de

passions dont le résultat avait été le renvoi presque immédiat des

malheureux chanteurs italiens. J.-J. Rousseau avait donné son _Devin du

village_, dont le succès semblait pouvoir faire prédire que le règne de

la mélodie allait enfin arriver. Mais cet essai, quelque heureux qu'il

eût été, avait pour ainsi dire avorté, et n'avait pas eu d'imitateurs.

On en était bien vite revenu à la psalmodie de Lully et de ses

continuateurs. Rameau, qui avait failli un instant être détrôné, avait

repris tout son ascendant; et son répertoire, un moment exilé par

l'apparition des bouffonistes italiens, occupait de nouveau et presque

sans partage l'affiche de l'Académie royale de musique. Cependant la

révolution vainement tentée à ce théâtre devait s'opérer dans une autre

enceinte. A côté du public encroûté, de celui dont on ne peut vaincre

l'apathie et les habitudes routinières, il y a un autre public, un

public jeune et progressif dont rien ne peut arrêter l'élan, et qui

finit toujours par faire triompher son goût et ses sympathies. Ce

public, qu'avait un instant attiré, à l'Opéra, la représentation de la

_Serva Padrona_ et autres chefs-d'oeuvre de l'école italienne, désapprit

bien vite le chemin de ce théâtre lorsqu'il cessa de donner ces

ouvrages; mais il prit celui de la Comédie-Italienne, où on les

représentait traduits, et où Duni, Philidor, Monsigny, avaient déjà

tenté de prouver qu'on pouvait faire de jolie musique, quoique sur des

paroles françaises. Philidor avait fait représenter _Blaise le savetier_

en 1759, le _Soldat magicien_ en 1760, _le Maréchal ferrant_ en 1761; et

Monsigny avait préludé à ses chefs-d'oeuvre du _Déserteur_ et de _Félix_

par des ouvrages de moins grande valeur, mais qui annonçaient déjà tout

ce qu'on pouvait attendre de son génie; c'étaient: _On ne s'avise jamais

de tout_, 1761; _le Roi et le Fermier_, 1762, et _Rose et Colas_, en

1764. C'est dans cette même année que Gossec voulut s'essayer dans le

genre dramatique et qu'il donna à la Comédie-Italienne _le Faux Lord_

dont la musique fit le succès. En 1767, son petit opéra des _Pêcheurs_

réussit tellement, qu'il fut presque le seul qui occupa la scène pendant

le reste de l'année: il fut suivi l'année suivante du _Double

Déguisement_ et de _Toinon et Toinette_. Mais, en 1769, un colosse de

talent vint pour la première fois s'emparer d'une scène qu'il devait

illustrer et enrichir pendant plus de quarante ans, Grétry donna son

_Huron_, et Gossec comprit qu'avec un tel rival il n'y avait pas de

lutte possible. Il rentra dans son rôle de compositeur de musique

instrumentale, et fonda l'année suivante le célèbre concert des amateurs

dont l'orchestre était dirigé par le fameux chevalier de Saint-Georges.

Cet orchestre, créé par Gossec, fut le premier orchestre complet qu'on

eût possédé en France. Pour comprendre la valeur des innovations

apportées dans la composition de cet orchestre, il convient de jeter un

regard rétrospectif sur ce qu'étaient en France depuis un siècle les

réunions de musiciens qui figuraient soit dans les théâtres, soit dans

les concerts.

Lully, en créant l'Opéra, n'avait trouvé en France aucun élément propre

à fonder grandement ce genre de spectacle: il avait fallu qu'il usât des

ressources très-minimes qu'il pouvait trouver dans les musiciens de

profession, dispersés sans aucun centre d'union et n'ayant aucune

habitude de la musique d'ensemble. Plus tard, il forma des élèves et

parvint à composer des orchestres dont la composition pourra sembler

assez singulière à nous autres habitués à un luxe instrumental bien

éloigné de ces germes primitifs. Voici comment était disposé l'orchestre

des opéras de Lully: les instruments à corde étaient divisés en cinq

parties, qui comprenaient les dessus de violon, les dessus de viole, les

violes, les basses et doubles basses de viole. Les violoncelles ne

furent introduits que plus tard, et la contre-basse ne fut admise en

France qu'en 1709, longtemps après la mort de Lully. Ce fut un nommé

Montéclair, fort habile compositeur, qui en joua pour la première fois

dans un opéra de sa composition, intitulé _Jephté_. L'effet de cet

instrument fut trouvé excellent, et Montéclair fut engagé à l'Opéra

comme contre-bassiste; mais, dans le commencement, il n'était tenu de

jouer qu'une fois par semaine, le samedi, qui était le grand jour de

l'Opéra, celui des meilleures représentations. On ne tarda pas à vouloir

rendre l'usage de la contre-basse journalier; puis une seule ne suffit

plus, on en prit deux, puis trois, puis quatre. Aujourd'hui, il y en a

huit à l'orchestre de l'Opéra.

Pour en revenir à l'orchestre de Lully, il faut faire la nomenclature

des instruments à vent. Ceux-ci étaient nombreux, mais avaient une

division tout autre que celle de nos jours. C'étaient d'abord les

flûtes, mais non pas la flûte traversière, la seule que l'on emploie

aujourd'hui, mais des flûtes à bec (dont nous est resté le flageolet),

et dont le moindre inconvénient était d'être presque constamment

fausses. Les flûtes formaient une famille complète: il y avait des

dessus, des ténors et des basses de flûtes. Il en était de même des

hautbois, dont la basse était le basson. En fait d'instruments de

cuivre, il y avait des trompettes à trous et des trompes de chasse, et,

en fait de percussion, les timbales et le tambourin pour les airs de

danse. Il y avait aussi un clavecin à l'orchestre pour accompagner le

récitatif; mais ce que l'on ignorait, c'était l'art de marier ces divers

instruments entre eux. Quand le compositeur voulait un _forte_, il

écrivait le mot _tous_, et alors le copiste faisait doubler les parties

d'instruments à cordes par les parties d'instruments à vent

correspondantes par leur registre. Dans certains passages, et ce n'était

guère que dans les ritournelles, le compositeur écrivait flûtes ou

hautbois, et ces instruments jouaient seuls, ce qui leur était d'autant

plus facile, que leur système était complet. Les bassons jouaient

presque toujours avec les basses et doubles basses de viole qui, montées

de beaucoup de cordes, avaient peu de sonorité. Mais l'idée n'était pas

venue de profiter de la différence des timbres des instruments et de

leur donner des parties spéciales pour les marier entre eux. Cependant,

l'orchestre de Lully excitait l'admiration de ses contemporains, et un

de ses panégyristes le loue d'avoir introduit tous les instruments

connus, même, ajoute-t-il, les _sifflets des chaudronniers_. J'ai

feuilleté toutes les partitions de Lully, sans y pouvoir trouver

l'indication de ces instruments, qui me sont complétement inconnus.

Lorsque Rameau donna son premier opéra, _Hippolyte et Aricie_ (1733),

l'instrumentation avait fait de grands progrès: la flûte traversière,

qu'on appelait alors flûte allemande, avait remplacé la flûte à bec; les

hautbois s'étaient perfectionnés, se jouaient avec des anches plus

fines, et avaient acquis plus de douceur et de moelleux. Rameau, qui

inventa beaucoup, fit de grandes innovations dans la disposition des

parties; il fit concerter les instruments à vent avec les instruments à

corde, et tira de grandes ressources de cette combinaison. La

clarinette, inventée en 1690, ne fut employée en France qu'en 1745, et

ce fut par Rameau, dans son opéra _le Temple de la Gloire_; mais elle ne

fit partie de l'orchestre qu'accidentellement, et dans l'ouverture,

comme instrument curieux et de luxe. La clarinette n'avait pas encore

conquis son droit de cité à l'orchestre. La Comédie-Italienne n'en

possédait pas encore en 1780, Grétry l'avait cependant employée dans

_Zémire et Azor_; mais seulement dans le trio de la glace et comme

instrument inusité et dont l'effet devait être magique. La clarinette, à

l'époque où elle fut introduite en France, n'était d'ailleurs pas

l'instrument aux sons doux et mélancoliques que nous entendons

aujourd'hui, tout au contraire, son effet était strident et éclatant, le

nom qu'elle en reçut en est la preuve: _clarinetto_ est le diminutif de

_clarino_, clairon, trompette; effectivement, les premiers compositeurs

qui l'employèrent, ne s'en servirent que pour doubler à l'octave les

fanfares de cors et de trompettes, et cet usage se perpétua môme lorsque

l'instrument fut pour ainsi dire transformé, et Haydn et même Mozart

manquent rarement de doubler les appels de cors et de trompettes avec la

clarinette. Le cor d'harmonie parut presque à la même époque, et fit

proscrire de l'orchestre les trompes de chasse, dont les virtuoses

n'allèrent plus s'exercer qu'au chenil ou au cabaret.

On peut se figurer, d'après l'exposé qui précède, l'impression que

produisit l'audition de la 21e symphonie en _ré_ de Gossec, dont la

partition offre la réunion de deux parties de violons d'altos, de

violoncelles, de contre-basses, d'une flûte, de deux hautbois, de deux

clarinettes, de deux bassons, de deux cors, de deux trompettes et

timbales. C'est à peu de chose près la disposition adoptée aujourd'hui.

L'effet en fut immense, et l'auteur continua à écrire les ouvrages qu'il

composa depuis, dans ce système, entre autres sa symphonie intitulée _la

Chasse_, qui passa pour l'expression la plus vraie de la scène qu'elle

avait l'intention de décrire, jusqu'à ce que l'ouverture du _Jeune

Henri_ de Méhul, à qui du reste elle avait servi de modèle, vint lui

enlever la palme qui jusque là lui avait été uniquement réservée.

L'entreprise du concert spirituel était devenue vacante en 1773, Gossec

s'associa avec Gaviniès et Leduc et obtint cette direction. Le concert

spirituel ne pouvait manquer de prospérer entre ses mains, et cet

établissement lui dut une vogue d'autant plus grande, qu'il s'augmentait

sans cesse par de nouvelles compositions; on remarque entre autres

l'oratorio de la Nativité où l'on applaudit avec enthousiasme un choeur

d'anges que le musicien avait eu l'idée de faire chanter en dehors de la

salle de concert et sous la voûte même de l'édifice.

Cependant si Gossec avait renoncé à la Comédie-Italienne, trouvant la

rivalité de Grétry trop dangereuse, l'Académie royale de Musique ne lui

offrait pas un semblable péril. Un seul compositeur, depuis Rameau,

avait obtenu un succès décidé à ce théâtre, c'était Philidor avec son

_Ernelinde_; mais ce compositeur semblait ne prendre son art que comme

un délassement; ce qui était sérieux et important pour lui, c'étaient

les échecs, et ce n'est que dans les moments perdus que lui laissait son

jeu favori, et pour se reposer des fatigues que lui causaient les

combinaisons de l'échiquier, qu'il consentait à s'occuper de ses opéras.

Le talent très-réel de Philidor ne présentait donc pas d'obstacles

sérieux et Gossec était presque sûr d'occuper seul la place après le

succès mérité de son grand opéra de _Sabinus_, en 1773, lorsqu'un rival

non moins redoutable que ne l'avait été Grétry, vint conquérir la

position que Gossec pouvait un instant se flatter d'avoir emportée.

_Sabinus_, joué en 1773, avait été suivi d'_Alexis et Daphné_ en 1775,

et ce fut au mois d'avril 1776 qu'eut lieu la première représentation

d'_Iphigénie en Aulide_, qui ouvrait cette série de chefs-d'oeuvre dont

Gluck allait enrichir la France. Disons à la louange de Gossec qu'il fut

non-seulement des premiers à reconnaître toute la supériorité de Gluck,

mais encore qu'il fut un des plus ardents et des plus chauds partisans

de ce grand homme, en l'aidant de tout son pouvoir et de toute son

expérience des choses et des hommes du pays pour l'exécution de ses

ouvrages. Aussi Gluck, qui appréciait le mérite et le talent de Gossec,

lui voua-t-il une amitié dont la reconnaissance devait avoir une grande

part. Gossec donna encore un ou deux ouvrages à l'Opéra, mais il

continua à obtenir des succès plus éclatants dans la musique

instrumentale et religieuse. Un impromptu lui valut surtout un triomphe

remarquable.

Gossec était de moeurs charmantes; malgré son grand talent, il ne

comptait presque que des amis, et chacun s'empressait de le fêter. Un M.

de Lasalle, secrétaire de l'Opéra, avait une petite maison de campagne à

Chenevières, village situé près de Sceaux. Gossec y allait souvent le

dimanche, la plupart des artistes de l'Opéra s'y réunirent, et c'étaient

de petites fêtes de famille. Un beau jour d'été, c'était la fête du

village, et Gossec, parti de grand matin de Paris, venait d'arriver avec

trois chanteurs de l'Opéra, Lays, Chéron et Rousseau. En entrant dans le

salon de M. de Lasalle, ils le trouvèrent en conférence avec le curé du

lieu; ils allaient se retirer par discrétion, quand M. de Lasalle

insista pour qu'ils entrassent.

--Venez donc, mes amis, leur dit-il, vous m'êtes indispensables, et

peut-être allez-vous m'aider à tirer d'embarras ce pauvre curé qui ne

sait où donner de la tête.

--Qu'y a-t-il donc? dirent ensemble les trois arrivants.

--Il y a, messieurs, dit le pauvre curé, qu'on m'avait promis de

Notre-Dame de m'envoyer des chanteurs pour exécuter une messe en

musique; que, depuis un mois, je l'ai annoncée au prône et fait

tambouriner dans tous les châteaux et villages environnants, et que nous

allons avoir une assemblée superbe. Eh bien! voyez mon malheur: je viens

de recevoir une lettre qui m'annonce que Monseigneur ne veut pas

permettre aux chanteurs de la cathédrale de venir chanter ici. Vous

voyez que je suis un homme perdu; tout le beau monde que j'attendais va

s'en retourner, sans vouloir même entrer dans l'église, quand on saura

que la messe en musique n'a pas lieu; et les mauvaises nouvelles

s'apprennent bien vite! Je vais perdre la magnifique quête sur laquelle

je comptais, et je n'ai de ces occasions-là qu'une fois par an.

--Mon Dieu, oui, ajouta M. de Lasalle; et notre brave curé vient me

demander si je ne pourrais pas expédier à Paris, pour faire venir

quelques sujets de l'Opéra; mais puisque vous voilà tous portés, ne

pouvez-vous pas satisfaire à son désir?

--Comment! dit le curé, ces Messieurs sont de l'Opéra?

--Certainement, dit M. de Lasalle, et je vous présente MM. Lays, Chéron

et Rousseau, trois de nos célébrités.

--Oh! je connais très-bien ces Messieurs, dit le curé, j'en ai

très-souvent entendu parler.

--Et où donc? dit Chéron.

--A confesse, repartit le curé. Allons, Messieurs, une bonne action;

édifiez aujourd'hui ceux qui, hier peut-être, risquaient de se damner

pour vous entendre.

--Je ne demande pas mieux, dit Lays, je veux bien chanter, mais je ne

sais rien par coeur.

--Ni moi, dit Chéron.

--Ni moi, dit Rousseau.

--Eh bien! reprit Lays, n'avons-nous pas notre affaire sous la main? Que

Gossec nous compose quelque chose, et nous le chanterons tous trois.

--Composer quoi? dit Gossec en une heure, sans accompagnements!

--Ah! monsieur Gossec, dit le curé, vous avez fait de si grandes et de

si belles choses! il ne doit pas vous être difficile de faire une bonne

action, et c'est ce que je réclame de vous.

--Allons, dit Gossec, donnez-moi une feuille de papier réglé, et

laissez-moi seul un quart d'heure.

--Bravo! s'écrie Lays; pendant ce temps-là, nous allons déjeuner pour

prendre des forces et nous mettre en voix. Vous, curé, allez annoncer

qu'il n'y a rien de changé, si ce n'est le nom des exécutants, et qu'au

lieu des chanteurs de Notre-Dame, vous aurez les acteurs de l'Opéra. Si

le diable y gagne quelque chose, votre quête n'y perdra rien.

Le curé se retire enchanté; nos trois amis déjeunent, Gossec écrit de

verve son _O Salutaris_. Les trois chanteurs le répètent la bouche

pleine; puis, quelques instants après, le chantent à l'église de

Chenevières, en excitant l'admiration de tout l'auditoire. L'anecdote se

répand, et il faut que, le dimanche suivant, le morceau soit exécuté par

les mêmes chanteurs au concert spirituel. Son succès est immense, et cet

_O Salutaris_ improvisé est resté un chef-d'oeuvre.

En 1784, Gossec sentit la nécessité pour le théâtre de fonder une école

où pussent se former les sujets qu'on avait tant de peine à trouver, à

une époque où il n'y avait aucun enseignement public organisé pour la

musique. Il conçut le plan d'une école de chant: le baron de Breteuil

non-seulement s'associa à son idée, mais encore lui fournit les moyens

de l'exécuter. Cette école renfermait le germe de ce que devait être

plus tard le Conservatoire, et n'eût sans doute pas manqué de prendre un

grand développement si les graves événements de 1789 n'étaient venus

interrompre tous les travaux, et n'eussent forcé les auteurs à renoncer

à leur entreprise. Gossec avait cinquante-six ans lorsqu'éclata la

Révolution. Un homme de moins d'énergie aurait pu se laisser décourager

en voyant sa carrière brisée, ses habitudes interrompues, tout son

entourage dispersé. Gossec, dont l'esprit était aussi vif et aussi jeune

que s'il eût eu trente ans de moins, avait adopté avec ferveur les

principes libéraux de 89; ce qui, du reste, était l'opinion de l'immense

majorité; il n'y eut que les excès même de cette révolution qui purent

la faire haïr par ceux qui l'avaient accueillie avec le plus de

transport.

Gossec se trouva associé à toutes les fêtes nationales de l'époque; il

composa une quantité innombrable de chants patriotiques. J'ai déjà

raconté comment il composa l'_Hymne à l'Etre suprême_; on lui dut encore

la musique composée pour les apothéoses de Voltaire et de J.-J.

Rousseau, et la marche funèbre pour les obsèques de Mirabeau. C'est la

première fois qu'on employa le tam-tam, dont un seul existait alors en

France et peut-être en Europe. On ne peut exprimer l'effet que produisit

l'introduction de cet instrument, dont on n'avait pu se faire aucune

idée. Chaque fois que, pendant la marche qu'exécutaient les instruments

à vent, venaient à tinter les sons lugubres et prolongés du funèbre

tam-tam, c'étaient, de la part des auditeurs qui se pressaient sur les

pas du cortége, des cris de terreur et d'effroi. Cette marche funèbre

fut encore exécutée sous l'Empire aux obsèques du duc de Montebello.

Gossec écrivit aussi pendant la Révolution deux pièces de circonstance

pour l'Opéra: _le Camp de Grandpré_ et _le Siége de Toulon_. Il avait

été nommé directeur, conjointement avec Sarrette, de l'école municipale

de musique qui précéda la fondation du Conservatoire. Mais à peine

fut-il créé, que Gossec en fut nommé un des cinq inspecteurs, et tout

son temps et tous ses soins furent consacrés à la prospérité du nouvel

établissement.

Jusqu'à cette époque, l'étude de la composition avait été d'autant plus

défectueuse, que la théorie n'en avait jamais été expliquée d'une

manière nette et précise. Les Allemands et les Italiens avaient un

système d'harmonie régulier, mais qui n'était formulé dans aucune

méthode, ni dans aucun ouvrage spécial; les éléments en étaient épars

dans divers auteurs, et l'école était en quelque sorte de tradition. En

France, c'était bien pis, la théorie était fausse: elle était basée sur

le système ingénieux, mais erroné, de Rameau, celui de la basse

fondamentale. Les musiciens l'avaient généralement adoptée et les

erreurs s'en propageaient depuis plus de quarante ans sans qu'aucun de

ceux qui la reconnaissaient songeassent à les redresser. L'enseignement

de la composition avait donc lieu au Conservatoire d'après les principes

entièrement opposés: ainsi Cherubini et Langlé enseignaient d'après la

méthode italienne, tandis que Méhul et Eler avaient adopté les principes

de l'école allemande, et, de leur côté, Gossec et Lesueur professaient

dans les errements de la méthode française.

Sarrette, directeur du Conservatoire, n'était pas musicien; mais il

était excellent logicien, ce qui valait excessivement mieux dans le cas

dont il s'agissait. Il comprit qu'il ne pouvait y avoir d'enseignement,

s'il n'y avait unité dans l'adoption d'un corps de doctrine. Mais qui se

chargerait de le formuler? Gossec avait eu pour élève un jeune musicien

d'un esprit fin, réfléchi et un peu froid, mais rempli de sagacité et de

netteté; ce jeune homme, après avoir appris de son maître une théorie,

dont il fut loin d'être satisfait, avait voulu étudier le système

allemand et le système italien: il résolut de coordonner les principes

des trois écoles dans un ouvrage qui en réunît tous les bons éléments,

et il parvint à composer un traité d'harmonie qui, en admettant la

théorie des accords, non plus d'après leur origine algébrique, ainsi que

l'avait fait Rameau, mais d'après leur essence rationnelle et musicale,

parvenait à concilier les idées les plus opposées en démontrant de la

manière la plus claire et la plus facile à comprendre les principes d'un

art dont la connaissance avait jusque là paru d'autant plus difficile,

que ceux qui étaient chargés de l'enseigner se trouvaient dans

l'impossibilité d'en expliquer les éléments.

Sarrette avait, ainsi que je l'ai dit, convoqué une espèce de congrès de

compositeurs et de théoriciens. Depuis six mois, on s'assemblait; on

discutait toujours, on disputait quelquefois; mais rien n'avançait, et

peut-être aurait-il fallu désespérer de la solution de cette question

capitale, lorsque le jeune homme dont j'ai parlé fut trouver Sarrette et

lui présenta son ouvrage. Sarrette connaissait déjà Catel, car c'était

lui, par quelques compositions estimées, mais il ne pouvait l'apprécier

comme théoricien; il l'invita à venir soumettre sa méthode à cette

assemblée de compositeurs qui ne pouvaient s'entendre. Ces messieurs

étaient partagés en trois camps bien distincts. Cherubini et Langlé

représentaient l'école italienne; l'école allemande offrait comme

combattants, Méhul, Rigel père, Martini et Eler, tandis que l'école

française avait pour champions Gossec, Lesueur, Rey et Rodolphe. Catel

se présenta modestement devant cet aréopage pour lui soumettre son

travail. Il en fit précéder la lecture d'une allocution où il faisait

preuve d'esprit et de modestie, en affirmant que, loin de vouloir

renverser ou élever une école plus qu'une autre, il n'avait eu pour but

que de profiter des excellents principes qu'il avait découverts dans

chacune d'elles et de les réunir en un seul faisceau. Cet exorde avait

favorablement disposé l'auditoire. La lecture de l'ouvrage acheva

l'oeuvre si bien commencée. A peine la théorie, déduite dans les

premières pages, fut-elle expliquée, que les bravos et les très-bien!

interrompaient à chaque instant le lecteur de la part des Allemands et

des Italiens. Cependant les Français ne disaient mot. Quand la lecture

fut terminée, les Italiens et les Allemands se levèrent et dirent: Voilà

ce que nous pensions, ce que nous voulions et que nous ne pouvions

formuler: toute notre doctrine est là, c'est celle de la raison et de la

vérité. Et vous, messieurs? dit Catel enchanté, en se tournant vers les

partisans de l'école française. Mon enfant, lui dit Gossec en lui

tendant les bras, voilà plus de quarante ans que je marche dans les

ténèbres; tu viens d'ouvrir mes yeux à la lumière. Viens embrasser ton

maître, qui désormais va se faire ton élève. Catel se jeta au cou de

l'excellent vieillard. La cause était gagnée. Ainsi qu'il l'avait

promis, Gossec étudia la méthode de son élève et la fit servir de base à

son enseignement.

Dès l'origine de l'Institut, il en avait été nommé membre, et décoré de

la Légion-d'Honneur presque à la fondation de cet ordre. Sa glorieuse

vieillesse fut consacrée à l'enseignement, et, outre Catel, on doit

citer parmi ses principaux élèves, Dourlen, Gosse et Panseron. En 1814,

à la Restauration, le Conservatoire fut momentanément supprimé, et son

fondateur, Sarrette, condamné à la retraite. Quand on rouvrit le

Conservatoire sous un autre titre et avec une nouvelle organisation,

Gossec ne voulut pas reprendre ses fonctions, moins peut-être à cause de

son grand âge, que dans le désir de partager volontairement la disgrâce

de son vieil ami Sarrette, son compagnon de gloire et d'affection.

Gossec avait alors quatre-vingt-un ans, l'heure du repos devait avoir

sonné pour lui; mais il conserva tout son amour pour l'art musical, et

ne cessa de s'y intéresser. Il suivait avec assiduité les séances de

l'Institut, et y lut encore quelques rapports remarquables. Il demeurait

place des Italiens, et, chaque soir, sa bonne (depuis bien longtemps il

était devenu veuf, et n'avait d'autre compagnie que sa conductrice), sa

bonne, dis-je, le conduisait au théâtre Feydeau, où il allait occuper la

dernière place du balcon, à gauche du spectateur. Les habitués lui

conservaient religieusement sa place, qu'on ne louait jamais. Si, par

hasard, elle était occupée par un étranger ou un provincial ignorant de

ses habitudes, il le touchait légèrement du bout de sa canne: Otez-vous

de là, disait-il, je suis Gossec, et c'est ma place. Il n'y a pas un

seul exemple de résistance devant ce nom célèbre; tous s'inclinaient

devant cette double royauté de l'âge et du talent.

Pourtant, petit à petit, ses facultés s'affaiblissaient; en 1823, son

esprit, autrefois si vif et si pénétrant, était tellement baissé, qu'il

reconnaissait à peine ses plus anciens et ses meilleurs amis. Sarrette

veillait toujours sur lui; il pensa que le séjour de la campagne ne

pourrait que lui être favorable; la vie intellectuelle était éteinte

chez lui, Paris ne pouvait lui offrir ni plaisir ni attraits. Il n'avait

point de famille, on le confia entièrement à la bonne qui était

accoutumée de le servir depuis de longues années: cette femme était

mariée, et son mari et elle se retirèrent à Passy avec le pauvre

vieillard; toute sa fortune consistait en sa retraite du Conservatoire,

son traitement de l'Institut et celui de la Légion-d'Honneur. Toutes ses

ressources mouraient avec lui; il était donc de l'intérêt de ses

serviteurs de prolonger une existence à laquelle ils devraient un

bien-être inespéré, car tout le revenu de Gossec leur était abandonné,

et ses besoins n'exigeaient guère que les dépenses de la moitié de la

somme annuelle. Ses derniers jours furent donc heureux et tranquilles,

si l'on peut dire que le bonheur existe encore avec cette vie presque

végétative. Il avait conservé beaucoup de force physique et faisait

d'assez longues promenades dans le bois de Boulogne. Quand il arrivait

au Ranelagh:

--Ah! ah! disait-il en apercevant le bâtiment, voilà l'Opéra-Comique,

n'est-ce pas?

Sa conductrice se gardait de le contrarier, et disait comme lui.

--Eh bien! entrons-y!

--Non pas, répliquait-elle; vous oubliez que c'est aujourd'hui Pâques,

et que l'on ne joue pas; nous reviendrons demain. Le lendemain on lui

disait que c'était Noël ou toute autre fête, et chaque jour il se

retirait en se faisant une joie du plaisir qu'il goûterait le lendemain.

C'est ainsi qu'il vécut d'illusions jusqu'à son dernier jour. N'avais-je

pas raison de dire qu'il fut heureux jusqu'à la fin? Il s'éteignit au

commencement de 1829; il avait atteint sa quatre-vingt-seizième année.

La carrière de Gossec offre une particularité bien remarquable dans

l'histoire de l'art. Le hasard voulut qu'il précédât toujours dans la

carrière quelque homme de génie qui venait s'emparer de la place qu'il

avait conquise, sans que ses travaux, à lui Gossec, eussent cependant

ouvert la voie à son successeur. Une fatalité singulière lui suscitait

des rivaux inconnus de tous les coins de l'Europe. Il débuta par des

symphonies et des quatuors qui devaient au moins lui assurer la

suprématie dans ce genre de composition et c'est quand sa célébrité

paraît le mieux assurée qu'apparaissent en France les oeuvres d'Haydn.

Il composa une messe des morts qui passe pour le chef-d'oeuvre de

l'époque; mais elle disparaît dans l'oubli dès qu'on connaît celle de

Mozart. Grétry et Gluck viennent à point nommé l'arrêter dans la

carrière où il les précède. Il fonde la première école de chant qui ait

existé en France; à peine a-t-il commencé son édifice, que la Révolution

vient le renverser et bâtit sur ses ruines le Conservatoire, dont

l'établissement a tant d'éclat, qu'il fait oublier jusqu'à l'existence

de la modeste école qui l'a précédé. Il ne lui reste plus qu'un titre

incontesté, celui de théoricien; et c'est son propre élève qui vient lui

enlever cette dernière couronne. Eh bien! le plus bel éloge de Gossec

est donc l'ignorance où il resta constamment de cette espèce d'injustice

du sort. Non-seulement il l'ignora, mais on peut dire qu'il la seconda,

par l'appui bienveillant qu'il donna toujours aux rivaux qui devaient le

détrôner: c'est lui qui aida Gluck à accomplir la révolution qui devait

anéantir à jamais le système musical dans lequel il avait écrit ses

ouvrages; il fut le premier à propager et à faire connaître les oeuvres

d'Haydn, qui condamnaient les siennes à un oubli éternel. C'est que

Gossec avait cette qualité si rare chez les artistes, d'aimer l'art pour

lui-même, en faisant abstraction complète de sa personne et de ses

oeuvres: il était du petit nombre de ceux qui se réjouissent du succès

d'un autre artiste, de ceux enfin qui ne voient que des confrères et

jamais de rivaux dans leurs émules. Gossec ne fut peut-être pas un génie

du premier ordre, mais il eut un immense talent; on le reconnaîtra sans

peine en réfléchissant à l'imperfection de son éducation première, alors

qu'il n'y avait pas d'enseignement organisé pour la musique, et que le

peu de principes qu'on inculquait aux élèves reposaient sur des bases si

fausses, qu'il ne fallait pas moins de peine pour les oublier dans la

pratique, qu'il n'avait fallu de temps pour les apprendre dans la

théorie. Les compositions de Gossec purent lutter sans trop de

désavantage avec les oeuvres jeunes et vivaces de Méhul et de Cherubini:

quelle somme de volonté et de talent ne lui avait-il pas fallu déployer

pour arriver à ce résultat, lui qui n'avait eu aucun modèle, puisque,

ces modèles, il les avait devancés par ses propres ouvrages!

Aujourd'hui, il ne reste rien pour le public des oeuvres de Gossec, mais

ils vivent tout entier dans l'histoire de l'art où leur auteur doit

occuper une belle place par la multiplicité et la variété de ses

travaux. Ce qui vit encore, c'est le souvenir de sa bonté et de son

noble caractère, souvenir qui ne peut s'éteindre dans le coeur de ceux

qui l'ont connu. Trop jeune pour avoir pu l'apprécier à l'époque où il

jouissait de toutes ses facultés, je ne me souviens que confusément de

ses traits et de sa tournure; mais ce que je me rappelle parfaitement,

c'est le respect dont on l'entourait, la vénération qu'excitaient son

nom et sa personne, et ces souvenirs de mon enfance suffiront peut-être

pour faire excuser la longueur de ce récit. Pouvais-je, cependant,

m'étendre moins sur le compte de cet homme célèbre, et négliger les

détails de la longue et honorable carrière de ce compositeur, qui eut la

chance singulière d'entendre, à Paris, les dernières exécutions des

opéras de Lully et d'assister aux premiers triomphes de Rossini?

Derniers souvenirs d'un musicien · 第 20 / 33 题