Rameau n'eut pas besoin d'un long examen pour se convaincre que Gossec
ne lui avait pas trop vanté les capacités de son élève, et il annonça
alors à nos deux jeunes gens que, ce jour même, il allait mettre leurs
talents à l'épreuve. Gossec dirigerait l'orchestre, tandis que sa femme
accompagnerait au clavecin la partition de son opéra inédit _la
Guirlande_.
--Tenez, mes amis, leur dit-il, je vous donne une heure pour jeter un
coup d'oeil sur la partition, et quand vous en aurez pris une
connaissance suffisante, nous nous rendrons à la répétition.
C'est sur ces entrefaites qu'était venu l'exprès envoyé par M. de la
Popelinière, et Rameau, sûr de son affaire, avait répondu qu'on
l'attendît et qu'on prît patience.
Les deux jeunes artistes étaient occupés depuis près d'une heure à
étudier la partition qu'on leur avait soumise, lorsqu'ils furent
interrompus au milieu de leur travail par l'entrée du costumier et de la
tailleuse de l'Opéra, accompagnés de madame Rameau. Celle-ci eut
beaucoup de peine à faire comprendre aux deux jeunes mariés qu'il était
impossible qu'ils figurassent dans une grande assemblée avec leur
costume plus que mesquin et bourgeois: Gossec, surtout, prétendait qu'un
homme présenté et protégé par le grand Rameau, devait être accueilli
partout sans qu'on prît garde à la richesse de son habit. Madame Gossec
fut beaucoup plus facile à convaincre: l'idée de se voir pour la
première fois coiffée, poudrée et attifée en grande dame lui souriait
excessivement, et elle se prêta avec une bonne volonté infinie à toutes
les attitudes que lui fit prendre la tailleuse. Le chef costumier eut un
peu plus de peine avec le mari, qui, tout entier à l'étude de sa
partition, levait le bras ou la jambe machinalement, selon que le
demandait le costumier occupé à prendre mesure, mais ne répondait que
par monosyllabes ou par un: comme vous voudrez; ça m'est bien égal! à
toutes les questions qui lui étaient adressées sur le choix de l'étoffe
et de la couleur, et sur la coupe de l'habit ou de la veste. Le
costumier promit, ainsi que la tailleuse, que sa besogne serait prête à
l'heure voulue, et Rameau conduisit ses deux protégés à l'hôtel de la
Popelinière.
Il était alors près de midi. Les musiciens, qui attendaient depuis neuf
heures, étaient tous d'une humeur assez chagrinante, et la présence de
Rameau pouvait seule empêcher que leurs murmures ne traduisissent trop
hautement leur mécontentement. Il fut encore augmenté par la présence
des deux nouveaux venus. Il y avait, en effet, dans l'orchestre de vieux
musiciens dont la morgue et la susceptibilité devaient se mesurer à leur
peu de talent, et l'idée de se voir dirigés par un enfant de dix-huit
ans, entièrement inconnu, ne fit qu'encourager leurs mauvaises
dispositions. Gossec s'était placé au pupitre, et la répétition commença
au signal qu'il donna, sur l'invitation de Rameau; mais, dès les
premières mesures, les violons mirent une telle négligence dans leur
exécution, qu'ils manquèrent entièrement un trait qui n'était pas sans
quelque importance et quelque difficulté. Gossec fit immédiatement
recommencer le passage, et il ne fut pas mieux exécuté.
--Messieurs, dit-il alors aux musiciens, il est midi, et le concert
commence à six heures; il dépend de vous que la répétition soit terminée
dans une heure; mais comme je tiens avant tout à ce que l'exécution soit
excellente, je vous préviens que je ferai répéter jusqu'à ce que nous
arrivions à toute la perfection désirable, et c'est très-facile. Le
temps ne nous manquera pas, nous avons six heures devant nous.
--Un vieux musicien se leva alors de son siége, et, apostrophant le
jeune chef d'orchestre:
--Cela vous est bien facile à dire, monsieur dont je ne sais pas le nom,
mais ce trait est mal doigté et n'est pas faisable.
--Prêtez-moi votre violon, monsieur, répondit froidement Gossec, et,
saisissant l'instrument que le vieux musicien lui tendait d'assez
mauvaise grâce, il exécuta le trait avec un fini et une netteté
parfaite.
--Vous voyez, monsieur, ajouta-t-il, que cela est très-faisable; mais
peut-être n'aviez-vous pas trouvé la bonne position pour exécuter ce
passage. Voilà comme il faut s'y prendre, et il répéta de nouveau le
trait, en indiquant la position et le doigté.
A dater de ce moment, les exécutants comprirent qu'ils avaient affaire à
forte partie; ils redoublèrent de soins, de zèle et d'attention, et la
répétition marcha à ravir. Il y eut bien encore une tentative pour
tâter, comme on dit, le nouveau chef d'orchestre; elle vint d'un
flûtiste, qui rendait une phrase sans style et, sans grâce. Avant de la
faire recommencer, Gossec, s'adressant au flûtiste:
--Veuillez écouter comment cette phrase doit être rendue; Madame va vous
l'indiquer.
Puis il fit signe à sa femme, qui exécuta la phrase sur le clavecin avec
un goût et une grâce qui soulevèrent les applaudissements involontaires
des musiciens les plus récalcitrants.
A deux heures, la répétition était terminée. Les exécutants se
rapprochèrent alors de Gossec. En déposant son bâton de chef
d'orchestre, il avait quitté la sévérité et l'air de froideur dont il
avait cru de sa dignité d'emprunter les formes pour imposer davantage à
ceux qui n'étaient que ses subordonnés: ses fonctions remplies, il se
montra avec eux bon camarade, et reprit l'air de gaîté et de bonne
humeur qui lui était habituel; il sut, par quelques compliments adroits,
s'attirer ceux qui paraissaient le moins disposés à sympathiser avec
lui. Au bout de quelques minutes, des poignées de main étaient
échangées, les protestations de dévouement allaient leur train, et
Gossec ne comptait plus que des amis dans l'orchestre de M. de la
Popelinière. Pendant toute la répétition, Rameau s'était tenu à l'écart;
enfoncé dans un vaste fauteuil, il avait laissé le champ libre à son
jeune chef d'orchestre; heureux de se voir si bien compris, si
intelligemment interprété, il n'avait voulu affaiblir l'autorité du
nouveau venu par aucune observation; mais Gossec était à peine échappé
des mains de ses nouveaux amis, qu'il se sentit enlevé de terre, et
pressé entre les bras du célèbre musicien qui l'embrassait avec
effusion.
--Je vous ai promis une bonne nouvelle, lui dit Rameau: allons dîner, je
vous la dirai à table, et les deux jeunes gens l'accompagnèrent à sa
demeure.
Le couvert était mis, et, après les premiers moments de silence que
commande toujours la satisfaction de l'appétit:
--Voyons, dit Rameau, entamant la conversation, vous m'êtes recommandé
comme un homme de talent: j'aurais pu me défier de l'amitié de votre
maître, mais vous m'avez prouvé qu'il ne m'en n'a pas trop dit. Que
puis-je faire pour vous, maintenant? Quelles sont vos ressources à tous
deux, à Paris?
--Nos ressources ne sont pas bien grandes, dit Gossec; nous sommes
partis d'Anvers, possesseurs de cent écus que nous avions amassés à
grand'peine en donnant des leçons chacun de notre côté, ce sont nos
économies d'un an. Plus de moitié de cette somme est déjà dépensée;
mais, avec votre protection, les leçons ne peuvent nous manquer, et Dieu
et notre jeunesse aidant, j'espère bien que nous parviendrons à vivre à
Paris.
--Des leçons, des leçons, dit Rameau, c'est fort bien, mais avant tout
il faut un fixe qui vous mette d'abord à l'abri du besoin, et puis vous
voulez composer, vous faire un nom: le pourrez-vous, quand tout votre
temps sera absorbé par vos écoliers? J'ai fait ce métier pendant trente
ans, et, pendant trente ans, il m'a empêché de parvenir. Il a fallu
qu'un protecteur généreux, celui à qui je vous présenterai ce soir, vînt
à mon aide et eût confiance en moi, pour que je pusse sortir, non de mon
obscurité, j'avais déjà conquis quelque célébrité par mes ouvrages
théoriques, mais pour que je pusse mettre en lumière ce que j'avais reçu
de Dieu. Tout cela m'est venu un peu tard; mais je n'ai pas le droit de
me plaindre, bien au contraire. Cependant, ce que j'ai souffert et les
luttes qu'il m'a fallu soutenir, je peux vous les éviter, et, dès à
présent, une position établie et presque indépendante peut vous être
offerte. Voulez-vous devenir chef d'orchestre des concerts de M. de la
Popelinière? Vous devrez, une fois par semaine, diriger un concert à son
hôtel, et, le dimanche, dans la belle saison, faire exécuter des messes
et des motets dans la chapelle de son château de Passy. Pour cela, vous
aurez 1,800 livres par an.
--Ah! ma femme! s'écria Gossec, et, au lieu de remercier Rameau, il se
jette au cou de sa femme, qu'il embrasse avec transport.
La petite femme, toute rouge et toute honteuse, se retira vivement.
--Y penses-tu, mon ami, s'écria-t-elle, devant Monsieur, que tu ne
songes même pas à remercier?
--Madame a raison, dit Rameau, c'est moi que vous auriez dû embrasser;
mais je vous en dispense bien volontiers, car j'espère que votre femme
sera plus juste et plus reconnaissante que vous quand elle aura appris
qu'elle recevra de son côté 1,200 livres par an pour être claveciniste
aux concerts de Paris, et organiste à la chapelle de Passy.
Cette fois il fallut que Rameau reçût bon gré, mal gré, les
embrassements des deux jeunes gens, ivres de bonheur et de joie.
Le dîner se termina au milieu de ces doux épanchements. A quatre heures
le costumier, la tailleuse et la coiffeuse furent exacts au rendez-vous.
Les deux costumes étaient au grand complet, et, dans leur nouvelle
toilette, nos deux jeunes gens étaient charmants. Le costumier n'aurait
pas eu le temps de confectionner en si peu de temps des costumes
complets, mais le magasin de l'Opéra était venu à son aide. Il n'y avait
eu qu'à ajuster à la taille exiguë de Gossec, un habillement qui sentait
un peu son berger Trumeau, mais qui n'était nullement ridicule, grâce à
la jeunesse et à la bonne mine de celui qui le portait. Rameau avait
revêtu le costume sévère qui lui était habituel: c'était un habit de
velours épinglé d'une couleur tirant sur le brun, avec de brillants
boutons d'acier; une veste blanche sur laquelle ressortait le grand
cordon noir de Saint-Michel dont il était décoré, une culotte de soie
noire avec les bas pareils, et des souliers avec des boucles en or. A
cinq heures et demie, une des voitures de M. de la Popelinière vint les
prendre et les conduisit à l'hôtel, où déjà une grande partie de la
société était rassemblée.
Les hôtels des financiers étaient, à cette époque, le rendez-vous des
plaisirs par excellence; les gens de lettres et les artistes en étaient
les commensaux habituels, et l'élite de la noblesse s'y donnait
rendez-vous. La supériorité de ces réunions sur celles des salons
exclusivement aristocratiques, tenait à ce que les grands seigneurs y
étaient admis moins à cause de leur rang qu'en raison de leur mérite
personnel ou de leur goût prononcé pour les arts. La démarcation entre
les hommes d'intelligence et ceux qui n'avaient d'autres titres que ceux
de la naissance, était tellement acceptée, que ces derniers ne
craignaient jamais de compromettre, par la familiarité, une dignité que
personne ne songeait à contester. Les rapports des grands seigneurs avec
les artistes étaient mille fois plus agréables qu'ils n'ont été depuis,
lorsque les artistes se sont trouvés en contact avec des gens craignant
toujours qu'on ne reconnût pas la supériorité de leur position s'ils ne
la faisaient pas sentir par leur attitude et la distance qu'ils
traçaient d'eux-mêmes entre eux et ceux qu'ils regardaient comme leurs
inférieurs.
Après le concert qui réussit autant qu'on pouvait l'espérer, et dans
l'intervalle qui sépara la musique du souper, Rameau présenta Gossec et
sa femme à M. de la Popelinière. Celui-ci confirma gracieusement la
nomination que Rameau avait annoncée. Puis la pauvre petite femme se
trouvant fort gênée de sa personne au milieu de tout ce monde si
brillant qui la regardait avec une curiosité assez embarrassante, Rameau
la prit par la main et s'approchant d'un personnage décoré comme lui de
l'ordre de Saint-Michel:
--Mon cher ami, lui dit-il, voulez-vous me permettre de présenter à
votre femme cette jeune personne qui ne connaît ici que moi et son mari?
C'est une artiste fort distinguée que madame Vanloo sera enchantée de
connaître, et pour qui je réclame sa protection.
Carle Vanloo s'empressa de conduire la jeune femme auprès de madame
Vanloo.
Madame Vanloo était une fort belle personne. Vanloo l'avait épousée en
Italie. Fille d'un musicien célèbre de ce pays, elle avait elle-même un
grand talent comme cantatrice, et, quoique le goût italien fût loin
d'être généralement adopté en France, elle était cependant l'idole et la
merveille des salons où elle consentait à se faire entendre. Carle
Vanloo avait alors quarante-six ans: il était fou de sa femme, beaucoup
plus jeune que lui. Il avait reçu fort peu d'éducation, et savait à
peine lire et écrire: mais il avait beaucoup d'esprit naturel; la
fréquentation du grand monde lui avait donné une aisance qui masquait
tous les désavantages qui pouvaient résulter de son manque
d'instruction; son talent d'ailleurs lui donnait une supériorité qui eût
pu lui servir d'excuse, s'il en eût eu besoin, et son mérite personnel
et le talent de sa femme attiraient chez lui la meilleure société.
C'était donc une précieuse connaissance pour madame Gossec que celle de
madame Vanloo, et les deux jeunes femmes trouvèrent dans la conformité
de leur goût pour l'art où elles excellaient, des motifs suffisants pour
jeter les bases d'une liaison qui prit bientôt les proportions d'une
amitié véritable.
Gossec avait entrepris une conversation avec un monsieur plus âgé que
lui d'une dizaine d'années et avec qui il sympathisa sur-le-champ. On
causa musique et littérature; c'était alors le fond habituel de la
conversation. Gossec voulait toujours parler poésie et l'inconnu ne
cessait de parler musique. Il paraissait grand partisan de la musique
italienne, et Gossec, tout en reconnaissant les beautés de cette école,
défendait les musiciens français et déclamait surtout avec fureur contre
Rousseau qui, après avoir prétendu qu'on ne pouvait faire de bonne
musique sur des paroles françaises, s'était donné un éclatant démenti en
publiant son _Devin du village_, dont le succès avait eu tant de
retentissement. Tout en déclamant contre Rousseau, Gossec prononça avec
admiration le nom de Voltaire.
--J'ai eu bien du bonheur, ajouta-t-il; à peine arrivé à Paris, j'ai
obtenu la protection du plus grand musicien français qui existe. Il ne
me manque plus que de connaître le plus grand poëte et le plus grand
philosophe.
--Peut-être un jour, lui dit son interlocuteur, pourrai-je vous procurer
cette satisfaction.
--Vous connaissez M. de Voltaire?
--Certainement. J'ai même reçu une lettre de lui ce matin.
--Voulez-vous la voir?»
Gossec saisit la lettre avec empressement et lut sur la suscription: «_A
Monsieur de Marmontel._»
Marmontel était un des jeunes gens que Voltaire affectionnait le plus. A
peine âgé de trente ans, il avait déjà obtenu les succès littéraires les
plus éclatants. Après avoir trois fois remporté le prix aux Jeux Floraux
de Toulouse, il s'était présenté au concours de poésie de l'Académie
Française en 1746. Voici la proposition qui faisait le sujet du
concours: «_La gloire de Louis XIV, perpétuée dans son successeur._»
Marmontel fut couronné, et ne fut pas moins heureux au concours en 1747.
Le sujet était à peu près le même: «_La clémence de Louis XIV est une
des vertus de son successeur._» On voit qu'à cette époque l'Académie ne
tenait pas à introduire une grande variété dans ses sujets de concours.
L'année suivante, en 1748, Marmontel avait donné sa tragédie de _Denys
le tyran_ et avait obtenu l'honneur d'être rappelé sur la scène,
triomphe qui n'avait encore été donné qu'une seule fois, à Voltaire,
après sa tragédie de _Mérope_. Au souper, qui fut des plus gais et des
plus animés, Gossec se plaça à côté de Marmontel, et c'est de ce jour
que se formèrent entre eux les liens d'une amitié que la mort seule put
rompre.
En rentrant à leur modeste logement, nos deux jeunes gens crurent avoir
fait un rêve. Pauvres, inconnus à Paris, sans appui, sans protecteur,
ils s'étaient levés le matin, n'ayant devant eux qu'un avenir des plus
incertains; le soir ils se voyaient lancés dans le monde le plus
brillant, ayant leur existence assurée et occupant une position que,
dans leurs rêves même, ils auraient à peine osé ambitionner.
--Eh bien! ma petite femme, s'écria Gossec en rentrant, que dis-tu de
tout ce qui nous arrive?
--Je dis que Dieu est bien bon: mais il nous devait cela, nous nous
aimons tant!
Dès le lendemain, Gossec, qui avait pris au sérieux ses nouvelles
fonctions, voulut se mettre au courant du répertoire des concerts qu'il
était appelé à diriger. Ce répertoire n'était pas bien étendu: il se
bornait à quelques pièces de clavecin dont les meilleures étaient celles
de Couperin et de Rameau, de quelques sonates de violon et, comme
musique d'orchestre, aux ouvertures des opéras de Lully et de Rameau et
surtout aux airs de danse de ce dernier. Il faut convenir qu'ils étaient
charmants, et leur vogue était telle, qu'ils étaient exécutés dans tous
les pays de l'Europe, même dans ceux où se manifestait la plus vive
répulsion pour la musique française. En Italie, pendant près d'un
siècle, les compositeurs n'écrivirent point de symphonies pour précéder
leurs opéras. Les ouvertures de Lully et de Rameau étaient généralement
reconnues des modèles dans ce genre, qu'on ne devait même pas tenter
d'imiter. Gossec comprit que, quelque jolis que soient des airs de
danse, quelque intérêt que puissent offrir les morceaux fugués que l'on
appelait ouvertures, il y avait un rôle plus important à faire jouer à
l'orchestre; il voulut créer et créa la musique de concert. C'est en
1754, après trois années d'essais et d'études, qu'il fit entendre sa
première symphonie. Par un singulier hasard, dans cette même année où il
croyait inventer ce genre, Haydn écrivait sa première symphonie, qui fut
suivie de tant d'autres. Mais ce n'est que vingt ans plus tard que ces
chefs-d'oeuvre immortels furent connus en France et, dans cette période,
Gossec régna sans partage, et le titre de roi de la symphonie lui fut
décerné sans contestation. Les succès que Gossec obtint dans la
symphonie n'eurent pas d'abord tout l'éclat que méritait la valeur de
ses compositions. L'auditoire habituel des concerts de M. de la
Popelinière était trop accoutumé aux formes surannées des morceaux avec
lesquels on le berçait depuis si longtemps, pour se laisser séduire par
des innovations aussi hardies que celles de Gossec. Il fallut que ses
symphonies fussent exécutées à plusieurs reprises au concert spirituel
qui se donnait aux Tuileries, aux époques consacrées par la religion, où
les théâtres étaient fermés, pour conquérir toute la faveur du public.
Cependant Rameau devenait vieux et n'écrivait plus. M. de la Popelinière
était un fanatique partisan de Rameau. Quand le maître cessa de
produire, le protecteur cessa ses bienfaits, et congédia cet orchestre
qu'il entretenait depuis plus de vingt-cinq ans, dès que celui pour
lequel il l'avait créé, ne put plus l'alimenter avec ses compositions.
Heureusement pour Gossec, sa réputation avait grandi, et à peine
était-il remercié par M. de la Popelinière qu'il fut agréé par le prince
de Conti comme directeur de sa musique, avec des avantages pécuniaires
supérieurs à ceux qu'il venait de perdre. Il mit à profit les loisirs
que lui donnait son nouvel emploi et publia en 1759 ses premiers
quatuors: c'était encore un genre inconnu en France, et dont il put
revendiquer la création. Le succès de ces quatuors fut tel, qu'en deux
ans l'édition en fut contrefaite simultanément à Liége, à Amsterdam et à
Manheim.
L'histoire des musiciens n'offre, en général, d'intérêt que lorsqu'elle
traite de leurs premières années et de leur début. Rien n'est plus
curieux que la diversité des moyens employés pour franchir cette immense
barrière qui sépare leur obscurité primitive de la célébrité qu'ils
finissent par acquérir. Mais, une fois ce premier obstacle surmonté, le
but est presque atteint, et toutes les carrières des artistes se
ressemblent; leur histoire est tout entière dans le catalogue de leurs
ouvrages. La vie de Gossec n'offre plus d'intérêt que par la
multiplicité et la diversité de ses travaux: ce n'est donc pour ainsi
dire qu'à leur nomenclature que se bornera désormais mon récit.
Déjà Gossec avait créé en France la musique instrumentale; il lui
appartenait de faire faire un pas immense à la musique religieuse. Les
ouvrages de Lalande, de Campra, de Mondonville, de Bernier et de
quelques autres moins célèbres, étaient seuls exécutés dans les
nombreuses églises et communautés qui entretenaient des corps de
musiciens et de chanteurs; les maîtres de chapelle étaient, à la vérité,
compositeurs et ne manquaient pas de faire exécuter leurs propres
oeuvres dans les maîtrises qu'ils dirigeaient, mais ces ouvrages ne
sortaient presque jamais de l'enceinte pour laquelle ils avaient été
écrits, et on attendait encore une grande oeuvre qui réunît toutes les
qualités qu'on peut désirer dans ce genre de composition. Les
compositeurs que j'ai déjà nommés n'avaient écrit que des motets qui
s'exécutaient aux messes basses de Versailles, et de là passaient au
concert spirituel et dans quelques cathédrales où on les adoptait, mais
on ne pouvait pas citer une messe complète d'un maître célèbre. En 1760,
Gossec fit exécuter à Saint-Roch sa fameuse Messe des Morts: ce fut une
révolution. L'ouvrage fut gravé et resta l'unique type de ce genre,
jusqu'à ce qu'on connût en France, trente ans plus tard, le _Requiem_ de
Mozart. Je crois que c'est aux obsèques de Grétry, en 1813, que fut
exécutée pour la dernière fois la messe de Gossec, dans cette même
église de Saint-Roch, où elle avait été entendue pour la première fois,
quarante-trois ans auparavant.