II

Rameau n'eut pas besoin d'un long examen pour se convaincre que Gossec

ne lui avait pas trop vanté les capacités de son élève, et il annonça

alors à nos deux jeunes gens que, ce jour même, il allait mettre leurs

talents à l'épreuve. Gossec dirigerait l'orchestre, tandis que sa femme

accompagnerait au clavecin la partition de son opéra inédit _la

Guirlande_.

--Tenez, mes amis, leur dit-il, je vous donne une heure pour jeter un

coup d'oeil sur la partition, et quand vous en aurez pris une

connaissance suffisante, nous nous rendrons à la répétition.

C'est sur ces entrefaites qu'était venu l'exprès envoyé par M. de la

Popelinière, et Rameau, sûr de son affaire, avait répondu qu'on

l'attendît et qu'on prît patience.

Les deux jeunes artistes étaient occupés depuis près d'une heure à

étudier la partition qu'on leur avait soumise, lorsqu'ils furent

interrompus au milieu de leur travail par l'entrée du costumier et de la

tailleuse de l'Opéra, accompagnés de madame Rameau. Celle-ci eut

beaucoup de peine à faire comprendre aux deux jeunes mariés qu'il était

impossible qu'ils figurassent dans une grande assemblée avec leur

costume plus que mesquin et bourgeois: Gossec, surtout, prétendait qu'un

homme présenté et protégé par le grand Rameau, devait être accueilli

partout sans qu'on prît garde à la richesse de son habit. Madame Gossec

fut beaucoup plus facile à convaincre: l'idée de se voir pour la

première fois coiffée, poudrée et attifée en grande dame lui souriait

excessivement, et elle se prêta avec une bonne volonté infinie à toutes

les attitudes que lui fit prendre la tailleuse. Le chef costumier eut un

peu plus de peine avec le mari, qui, tout entier à l'étude de sa

partition, levait le bras ou la jambe machinalement, selon que le

demandait le costumier occupé à prendre mesure, mais ne répondait que

par monosyllabes ou par un: comme vous voudrez; ça m'est bien égal! à

toutes les questions qui lui étaient adressées sur le choix de l'étoffe

et de la couleur, et sur la coupe de l'habit ou de la veste. Le

costumier promit, ainsi que la tailleuse, que sa besogne serait prête à

l'heure voulue, et Rameau conduisit ses deux protégés à l'hôtel de la

Popelinière.

Il était alors près de midi. Les musiciens, qui attendaient depuis neuf

heures, étaient tous d'une humeur assez chagrinante, et la présence de

Rameau pouvait seule empêcher que leurs murmures ne traduisissent trop

hautement leur mécontentement. Il fut encore augmenté par la présence

des deux nouveaux venus. Il y avait, en effet, dans l'orchestre de vieux

musiciens dont la morgue et la susceptibilité devaient se mesurer à leur

peu de talent, et l'idée de se voir dirigés par un enfant de dix-huit

ans, entièrement inconnu, ne fit qu'encourager leurs mauvaises

dispositions. Gossec s'était placé au pupitre, et la répétition commença

au signal qu'il donna, sur l'invitation de Rameau; mais, dès les

premières mesures, les violons mirent une telle négligence dans leur

exécution, qu'ils manquèrent entièrement un trait qui n'était pas sans

quelque importance et quelque difficulté. Gossec fit immédiatement

recommencer le passage, et il ne fut pas mieux exécuté.

--Messieurs, dit-il alors aux musiciens, il est midi, et le concert

commence à six heures; il dépend de vous que la répétition soit terminée

dans une heure; mais comme je tiens avant tout à ce que l'exécution soit

excellente, je vous préviens que je ferai répéter jusqu'à ce que nous

arrivions à toute la perfection désirable, et c'est très-facile. Le

temps ne nous manquera pas, nous avons six heures devant nous.

--Un vieux musicien se leva alors de son siége, et, apostrophant le

jeune chef d'orchestre:

--Cela vous est bien facile à dire, monsieur dont je ne sais pas le nom,

mais ce trait est mal doigté et n'est pas faisable.

--Prêtez-moi votre violon, monsieur, répondit froidement Gossec, et,

saisissant l'instrument que le vieux musicien lui tendait d'assez

mauvaise grâce, il exécuta le trait avec un fini et une netteté

parfaite.

--Vous voyez, monsieur, ajouta-t-il, que cela est très-faisable; mais

peut-être n'aviez-vous pas trouvé la bonne position pour exécuter ce

passage. Voilà comme il faut s'y prendre, et il répéta de nouveau le

trait, en indiquant la position et le doigté.

A dater de ce moment, les exécutants comprirent qu'ils avaient affaire à

forte partie; ils redoublèrent de soins, de zèle et d'attention, et la

répétition marcha à ravir. Il y eut bien encore une tentative pour

tâter, comme on dit, le nouveau chef d'orchestre; elle vint d'un

flûtiste, qui rendait une phrase sans style et, sans grâce. Avant de la

faire recommencer, Gossec, s'adressant au flûtiste:

--Veuillez écouter comment cette phrase doit être rendue; Madame va vous

l'indiquer.

Puis il fit signe à sa femme, qui exécuta la phrase sur le clavecin avec

un goût et une grâce qui soulevèrent les applaudissements involontaires

des musiciens les plus récalcitrants.

A deux heures, la répétition était terminée. Les exécutants se

rapprochèrent alors de Gossec. En déposant son bâton de chef

d'orchestre, il avait quitté la sévérité et l'air de froideur dont il

avait cru de sa dignité d'emprunter les formes pour imposer davantage à

ceux qui n'étaient que ses subordonnés: ses fonctions remplies, il se

montra avec eux bon camarade, et reprit l'air de gaîté et de bonne

humeur qui lui était habituel; il sut, par quelques compliments adroits,

s'attirer ceux qui paraissaient le moins disposés à sympathiser avec

lui. Au bout de quelques minutes, des poignées de main étaient

échangées, les protestations de dévouement allaient leur train, et

Gossec ne comptait plus que des amis dans l'orchestre de M. de la

Popelinière. Pendant toute la répétition, Rameau s'était tenu à l'écart;

enfoncé dans un vaste fauteuil, il avait laissé le champ libre à son

jeune chef d'orchestre; heureux de se voir si bien compris, si

intelligemment interprété, il n'avait voulu affaiblir l'autorité du

nouveau venu par aucune observation; mais Gossec était à peine échappé

des mains de ses nouveaux amis, qu'il se sentit enlevé de terre, et

pressé entre les bras du célèbre musicien qui l'embrassait avec

effusion.

--Je vous ai promis une bonne nouvelle, lui dit Rameau: allons dîner, je

vous la dirai à table, et les deux jeunes gens l'accompagnèrent à sa

demeure.

Le couvert était mis, et, après les premiers moments de silence que

commande toujours la satisfaction de l'appétit:

--Voyons, dit Rameau, entamant la conversation, vous m'êtes recommandé

comme un homme de talent: j'aurais pu me défier de l'amitié de votre

maître, mais vous m'avez prouvé qu'il ne m'en n'a pas trop dit. Que

puis-je faire pour vous, maintenant? Quelles sont vos ressources à tous

deux, à Paris?

--Nos ressources ne sont pas bien grandes, dit Gossec; nous sommes

partis d'Anvers, possesseurs de cent écus que nous avions amassés à

grand'peine en donnant des leçons chacun de notre côté, ce sont nos

économies d'un an. Plus de moitié de cette somme est déjà dépensée;

mais, avec votre protection, les leçons ne peuvent nous manquer, et Dieu

et notre jeunesse aidant, j'espère bien que nous parviendrons à vivre à

Paris.

--Des leçons, des leçons, dit Rameau, c'est fort bien, mais avant tout

il faut un fixe qui vous mette d'abord à l'abri du besoin, et puis vous

voulez composer, vous faire un nom: le pourrez-vous, quand tout votre

temps sera absorbé par vos écoliers? J'ai fait ce métier pendant trente

ans, et, pendant trente ans, il m'a empêché de parvenir. Il a fallu

qu'un protecteur généreux, celui à qui je vous présenterai ce soir, vînt

à mon aide et eût confiance en moi, pour que je pusse sortir, non de mon

obscurité, j'avais déjà conquis quelque célébrité par mes ouvrages

théoriques, mais pour que je pusse mettre en lumière ce que j'avais reçu

de Dieu. Tout cela m'est venu un peu tard; mais je n'ai pas le droit de

me plaindre, bien au contraire. Cependant, ce que j'ai souffert et les

luttes qu'il m'a fallu soutenir, je peux vous les éviter, et, dès à

présent, une position établie et presque indépendante peut vous être

offerte. Voulez-vous devenir chef d'orchestre des concerts de M. de la

Popelinière? Vous devrez, une fois par semaine, diriger un concert à son

hôtel, et, le dimanche, dans la belle saison, faire exécuter des messes

et des motets dans la chapelle de son château de Passy. Pour cela, vous

aurez 1,800 livres par an.

--Ah! ma femme! s'écria Gossec, et, au lieu de remercier Rameau, il se

jette au cou de sa femme, qu'il embrasse avec transport.

La petite femme, toute rouge et toute honteuse, se retira vivement.

--Y penses-tu, mon ami, s'écria-t-elle, devant Monsieur, que tu ne

songes même pas à remercier?

--Madame a raison, dit Rameau, c'est moi que vous auriez dû embrasser;

mais je vous en dispense bien volontiers, car j'espère que votre femme

sera plus juste et plus reconnaissante que vous quand elle aura appris

qu'elle recevra de son côté 1,200 livres par an pour être claveciniste

aux concerts de Paris, et organiste à la chapelle de Passy.

Cette fois il fallut que Rameau reçût bon gré, mal gré, les

embrassements des deux jeunes gens, ivres de bonheur et de joie.

Le dîner se termina au milieu de ces doux épanchements. A quatre heures

le costumier, la tailleuse et la coiffeuse furent exacts au rendez-vous.

Les deux costumes étaient au grand complet, et, dans leur nouvelle

toilette, nos deux jeunes gens étaient charmants. Le costumier n'aurait

pas eu le temps de confectionner en si peu de temps des costumes

complets, mais le magasin de l'Opéra était venu à son aide. Il n'y avait

eu qu'à ajuster à la taille exiguë de Gossec, un habillement qui sentait

un peu son berger Trumeau, mais qui n'était nullement ridicule, grâce à

la jeunesse et à la bonne mine de celui qui le portait. Rameau avait

revêtu le costume sévère qui lui était habituel: c'était un habit de

velours épinglé d'une couleur tirant sur le brun, avec de brillants

boutons d'acier; une veste blanche sur laquelle ressortait le grand

cordon noir de Saint-Michel dont il était décoré, une culotte de soie

noire avec les bas pareils, et des souliers avec des boucles en or. A

cinq heures et demie, une des voitures de M. de la Popelinière vint les

prendre et les conduisit à l'hôtel, où déjà une grande partie de la

société était rassemblée.

Les hôtels des financiers étaient, à cette époque, le rendez-vous des

plaisirs par excellence; les gens de lettres et les artistes en étaient

les commensaux habituels, et l'élite de la noblesse s'y donnait

rendez-vous. La supériorité de ces réunions sur celles des salons

exclusivement aristocratiques, tenait à ce que les grands seigneurs y

étaient admis moins à cause de leur rang qu'en raison de leur mérite

personnel ou de leur goût prononcé pour les arts. La démarcation entre

les hommes d'intelligence et ceux qui n'avaient d'autres titres que ceux

de la naissance, était tellement acceptée, que ces derniers ne

craignaient jamais de compromettre, par la familiarité, une dignité que

personne ne songeait à contester. Les rapports des grands seigneurs avec

les artistes étaient mille fois plus agréables qu'ils n'ont été depuis,

lorsque les artistes se sont trouvés en contact avec des gens craignant

toujours qu'on ne reconnût pas la supériorité de leur position s'ils ne

la faisaient pas sentir par leur attitude et la distance qu'ils

traçaient d'eux-mêmes entre eux et ceux qu'ils regardaient comme leurs

inférieurs.

Après le concert qui réussit autant qu'on pouvait l'espérer, et dans

l'intervalle qui sépara la musique du souper, Rameau présenta Gossec et

sa femme à M. de la Popelinière. Celui-ci confirma gracieusement la

nomination que Rameau avait annoncée. Puis la pauvre petite femme se

trouvant fort gênée de sa personne au milieu de tout ce monde si

brillant qui la regardait avec une curiosité assez embarrassante, Rameau

la prit par la main et s'approchant d'un personnage décoré comme lui de

l'ordre de Saint-Michel:

--Mon cher ami, lui dit-il, voulez-vous me permettre de présenter à

votre femme cette jeune personne qui ne connaît ici que moi et son mari?

C'est une artiste fort distinguée que madame Vanloo sera enchantée de

connaître, et pour qui je réclame sa protection.

Carle Vanloo s'empressa de conduire la jeune femme auprès de madame

Vanloo.

Madame Vanloo était une fort belle personne. Vanloo l'avait épousée en

Italie. Fille d'un musicien célèbre de ce pays, elle avait elle-même un

grand talent comme cantatrice, et, quoique le goût italien fût loin

d'être généralement adopté en France, elle était cependant l'idole et la

merveille des salons où elle consentait à se faire entendre. Carle

Vanloo avait alors quarante-six ans: il était fou de sa femme, beaucoup

plus jeune que lui. Il avait reçu fort peu d'éducation, et savait à

peine lire et écrire: mais il avait beaucoup d'esprit naturel; la

fréquentation du grand monde lui avait donné une aisance qui masquait

tous les désavantages qui pouvaient résulter de son manque

d'instruction; son talent d'ailleurs lui donnait une supériorité qui eût

pu lui servir d'excuse, s'il en eût eu besoin, et son mérite personnel

et le talent de sa femme attiraient chez lui la meilleure société.

C'était donc une précieuse connaissance pour madame Gossec que celle de

madame Vanloo, et les deux jeunes femmes trouvèrent dans la conformité

de leur goût pour l'art où elles excellaient, des motifs suffisants pour

jeter les bases d'une liaison qui prit bientôt les proportions d'une

amitié véritable.

Gossec avait entrepris une conversation avec un monsieur plus âgé que

lui d'une dizaine d'années et avec qui il sympathisa sur-le-champ. On

causa musique et littérature; c'était alors le fond habituel de la

conversation. Gossec voulait toujours parler poésie et l'inconnu ne

cessait de parler musique. Il paraissait grand partisan de la musique

italienne, et Gossec, tout en reconnaissant les beautés de cette école,

défendait les musiciens français et déclamait surtout avec fureur contre

Rousseau qui, après avoir prétendu qu'on ne pouvait faire de bonne

musique sur des paroles françaises, s'était donné un éclatant démenti en

publiant son _Devin du village_, dont le succès avait eu tant de

retentissement. Tout en déclamant contre Rousseau, Gossec prononça avec

admiration le nom de Voltaire.

--J'ai eu bien du bonheur, ajouta-t-il; à peine arrivé à Paris, j'ai

obtenu la protection du plus grand musicien français qui existe. Il ne

me manque plus que de connaître le plus grand poëte et le plus grand

philosophe.

--Peut-être un jour, lui dit son interlocuteur, pourrai-je vous procurer

cette satisfaction.

--Vous connaissez M. de Voltaire?

--Certainement. J'ai même reçu une lettre de lui ce matin.

--Voulez-vous la voir?»

Gossec saisit la lettre avec empressement et lut sur la suscription: «_A

Monsieur de Marmontel._»

Marmontel était un des jeunes gens que Voltaire affectionnait le plus. A

peine âgé de trente ans, il avait déjà obtenu les succès littéraires les

plus éclatants. Après avoir trois fois remporté le prix aux Jeux Floraux

de Toulouse, il s'était présenté au concours de poésie de l'Académie

Française en 1746. Voici la proposition qui faisait le sujet du

concours: «_La gloire de Louis XIV, perpétuée dans son successeur._»

Marmontel fut couronné, et ne fut pas moins heureux au concours en 1747.

Le sujet était à peu près le même: «_La clémence de Louis XIV est une

des vertus de son successeur._» On voit qu'à cette époque l'Académie ne

tenait pas à introduire une grande variété dans ses sujets de concours.

L'année suivante, en 1748, Marmontel avait donné sa tragédie de _Denys

le tyran_ et avait obtenu l'honneur d'être rappelé sur la scène,

triomphe qui n'avait encore été donné qu'une seule fois, à Voltaire,

après sa tragédie de _Mérope_. Au souper, qui fut des plus gais et des

plus animés, Gossec se plaça à côté de Marmontel, et c'est de ce jour

que se formèrent entre eux les liens d'une amitié que la mort seule put

rompre.

En rentrant à leur modeste logement, nos deux jeunes gens crurent avoir

fait un rêve. Pauvres, inconnus à Paris, sans appui, sans protecteur,

ils s'étaient levés le matin, n'ayant devant eux qu'un avenir des plus

incertains; le soir ils se voyaient lancés dans le monde le plus

brillant, ayant leur existence assurée et occupant une position que,

dans leurs rêves même, ils auraient à peine osé ambitionner.

--Eh bien! ma petite femme, s'écria Gossec en rentrant, que dis-tu de

tout ce qui nous arrive?

--Je dis que Dieu est bien bon: mais il nous devait cela, nous nous

aimons tant!

Dès le lendemain, Gossec, qui avait pris au sérieux ses nouvelles

fonctions, voulut se mettre au courant du répertoire des concerts qu'il

était appelé à diriger. Ce répertoire n'était pas bien étendu: il se

bornait à quelques pièces de clavecin dont les meilleures étaient celles

de Couperin et de Rameau, de quelques sonates de violon et, comme

musique d'orchestre, aux ouvertures des opéras de Lully et de Rameau et

surtout aux airs de danse de ce dernier. Il faut convenir qu'ils étaient

charmants, et leur vogue était telle, qu'ils étaient exécutés dans tous

les pays de l'Europe, même dans ceux où se manifestait la plus vive

répulsion pour la musique française. En Italie, pendant près d'un

siècle, les compositeurs n'écrivirent point de symphonies pour précéder

leurs opéras. Les ouvertures de Lully et de Rameau étaient généralement

reconnues des modèles dans ce genre, qu'on ne devait même pas tenter

d'imiter. Gossec comprit que, quelque jolis que soient des airs de

danse, quelque intérêt que puissent offrir les morceaux fugués que l'on

appelait ouvertures, il y avait un rôle plus important à faire jouer à

l'orchestre; il voulut créer et créa la musique de concert. C'est en

1754, après trois années d'essais et d'études, qu'il fit entendre sa

première symphonie. Par un singulier hasard, dans cette même année où il

croyait inventer ce genre, Haydn écrivait sa première symphonie, qui fut

suivie de tant d'autres. Mais ce n'est que vingt ans plus tard que ces

chefs-d'oeuvre immortels furent connus en France et, dans cette période,

Gossec régna sans partage, et le titre de roi de la symphonie lui fut

décerné sans contestation. Les succès que Gossec obtint dans la

symphonie n'eurent pas d'abord tout l'éclat que méritait la valeur de

ses compositions. L'auditoire habituel des concerts de M. de la

Popelinière était trop accoutumé aux formes surannées des morceaux avec

lesquels on le berçait depuis si longtemps, pour se laisser séduire par

des innovations aussi hardies que celles de Gossec. Il fallut que ses

symphonies fussent exécutées à plusieurs reprises au concert spirituel

qui se donnait aux Tuileries, aux époques consacrées par la religion, où

les théâtres étaient fermés, pour conquérir toute la faveur du public.

Cependant Rameau devenait vieux et n'écrivait plus. M. de la Popelinière

était un fanatique partisan de Rameau. Quand le maître cessa de

produire, le protecteur cessa ses bienfaits, et congédia cet orchestre

qu'il entretenait depuis plus de vingt-cinq ans, dès que celui pour

lequel il l'avait créé, ne put plus l'alimenter avec ses compositions.

Heureusement pour Gossec, sa réputation avait grandi, et à peine

était-il remercié par M. de la Popelinière qu'il fut agréé par le prince

de Conti comme directeur de sa musique, avec des avantages pécuniaires

supérieurs à ceux qu'il venait de perdre. Il mit à profit les loisirs

que lui donnait son nouvel emploi et publia en 1759 ses premiers

quatuors: c'était encore un genre inconnu en France, et dont il put

revendiquer la création. Le succès de ces quatuors fut tel, qu'en deux

ans l'édition en fut contrefaite simultanément à Liége, à Amsterdam et à

Manheim.

L'histoire des musiciens n'offre, en général, d'intérêt que lorsqu'elle

traite de leurs premières années et de leur début. Rien n'est plus

curieux que la diversité des moyens employés pour franchir cette immense

barrière qui sépare leur obscurité primitive de la célébrité qu'ils

finissent par acquérir. Mais, une fois ce premier obstacle surmonté, le

but est presque atteint, et toutes les carrières des artistes se

ressemblent; leur histoire est tout entière dans le catalogue de leurs

ouvrages. La vie de Gossec n'offre plus d'intérêt que par la

multiplicité et la diversité de ses travaux: ce n'est donc pour ainsi

dire qu'à leur nomenclature que se bornera désormais mon récit.

Déjà Gossec avait créé en France la musique instrumentale; il lui

appartenait de faire faire un pas immense à la musique religieuse. Les

ouvrages de Lalande, de Campra, de Mondonville, de Bernier et de

quelques autres moins célèbres, étaient seuls exécutés dans les

nombreuses églises et communautés qui entretenaient des corps de

musiciens et de chanteurs; les maîtres de chapelle étaient, à la vérité,

compositeurs et ne manquaient pas de faire exécuter leurs propres

oeuvres dans les maîtrises qu'ils dirigeaient, mais ces ouvrages ne

sortaient presque jamais de l'enceinte pour laquelle ils avaient été

écrits, et on attendait encore une grande oeuvre qui réunît toutes les

qualités qu'on peut désirer dans ce genre de composition. Les

compositeurs que j'ai déjà nommés n'avaient écrit que des motets qui

s'exécutaient aux messes basses de Versailles, et de là passaient au

concert spirituel et dans quelques cathédrales où on les adoptait, mais

on ne pouvait pas citer une messe complète d'un maître célèbre. En 1760,

Gossec fit exécuter à Saint-Roch sa fameuse Messe des Morts: ce fut une

révolution. L'ouvrage fut gravé et resta l'unique type de ce genre,

jusqu'à ce qu'on connût en France, trente ans plus tard, le _Requiem_ de

Mozart. Je crois que c'est aux obsèques de Grétry, en 1813, que fut

exécutée pour la dernière fois la messe de Gossec, dans cette même

église de Saint-Roch, où elle avait été entendue pour la première fois,

quarante-trois ans auparavant.

Derniers souvenirs d'un musicien · 第 19 / 33 题