Huit années s'étaient écoulées. On était au mois d'octobre; neuf heures
du soir venaient de sonner; il faisait froid, un brouillard épais
couvrait toute la ville, et la cathédrale avait l'air d'être veuve de
ses grands clochers si élégants, perdus alors dans l'épaisseur de la
brume; chacun était rentré chez soi; on se réunissait autour des grands
poêles bien chauffés; des lumières apparaissaient aux fenêtres des
salles à manger, car c'était l'heure du souper, et l'on ne rencontrait
dans les rues que les crieurs de nuit: de demi-heure en demi-heure, ils
annonçaient, avec leurs voix rauques et lugubres, l'heure et le temps
qu'il faisait. Ceux qui étaient chaudement enfermés dans leurs maisons,
plaignaient les pauvres gardes-nuit, car eux seuls, probablement, dans
Vienne étaient obligés de parcourir les rues et d'affronter la bise; et
cependant, sous le porche de Saint-Stéphan, se tenait pelotonné dans un
coin obscur quelqu'un qui enviait encore leur sort. Depuis sept heures
il se tenait à la même place, plongé dans les plus sombres réflexions,
et à chaque crieur qui paraissait sur la place:
--Va, crie bien fort, oiseau de mauvais augure, disait-il; tu ne crains
pas de perdre ta voix, toi; tu n'as pas besoin de l'avoir claire et
argentine, tu n'as pas peur qu'on te renvoie sans pain, sans asile, avec
une méchante souquenille sur le dos, parce que tu ne pourras plus monter
jusqu'au _sol_. Quand tu auras fait ton sot métier toute la nuit, tu
rentreras tranquillement te coucher à l'heure où les autres se lèveront;
et moi, que ferai-je, que deviendrai-je alors? retourner chez mon père,
c'est trop loin, et puis, que lui dirai-je quand, après une si longue
absence, je reviendrai chez lui, sans état, sans moyen d'existence, car,
ici au moins pourrai-je à peu près gagner ma vie, en allant jouer dans
les orchestres, tandis que, dans un village, ce ne serait pas une
ressource. Si au moins j'avais un habit un peu décent et un instrument!
Mais rien, pas même un méchant violon et pas un kreutzer dans ma poche.
Que deviendrai-je demain?... ma foi, ce qu'il plaira à Dieu... J'ai
froid, je vais tâcher de dormir, je suis encore heureux d'être à peu
près à l'abri sous cette grande porte, dormons. C'est seulement dommage
de dormir sans avoir soupé, avec cela que je n'en ai point l'habitude;
mais il faudra bien que je m'y fasse. C'est dommage que j'aie aussi
celle de déjeuner et de dîner, car je veux être pendu si je sais comment
je m'y prendrai pour me défaire de ces mauvaises habitudes-là... Allons,
au petit bonheur!... Saint Joseph me viendra peut-être en aide; et, en
disant ces mots, le pauvre abandonné se pelotonna derrière une petite
colonnette, se faisant le plus petit possible, pour être un peu abrité,
par ce frêle rempart, contre le vent et la pluie qui soufflaient dans la
direction où il se trouvait.
--Il aurait probablement dormi jusqu'au jour, si son sommeil n'avait été
interrompu, d'une manière désagréable, par une lanterne qu'on lui
promenait sur le visage. Il entrouvrit à peine ses yeux et se hâta de
les refermer bien vite, aveuglés qu'ils étaient par l'éclat de la
lumière.
--Que faites-vous là, l'ami? lui disait-on.
--Eh! parbleu! vous le voyez bien, je dormais et j'ai fort envie de
continuer; ainsi bonsoir.
--Bonsoir, c'est bientôt dit; mais qui êtes-vous, où demeurez-vous?
--Si je demeurais quelque part, je vous prie de croire que j'y serais
plutôt à cette heure que sous le porche de Saint-Stéphan. Qui je suis?
cela ne sera pas long: on me nomme Joseph Haydn; ce matin encore j'étais
enfant de choeur de la cathédrale; à présent je ne suis rien du tout et
je ne sais pas encore ce que je serai demain.
--Ah çà! on vous a donc renvoyé de la maîtrise, et pour quel motif?
--Parce que je mue.
--Qu'est-ce que ça veut dire?
--Cela veut dire que j'ai perdu ma voix, parce que j'ai quinze ans et
qu'il en devait être ainsi; je n'ai pas d'asile, je ne connais presque
personne ici, et, pour ne pas importuner mes amis dont, au reste, je ne
connais pas la demeure, j'ai pris le parti de me coucher ici. Etes-vous
satisfait? Puis-je continuer mon somme maintenant?
--Vous continuerez votre somme si vous voulez, mais pas ici.
--Et où donc?
--A la maison des crieurs où vous allez nous suivre, et demain nous vous
conduirons chez les personnes dont vous pourrez vous recommander, pour
voir si vous nous avez dit vrai.
--Soit, marchons.
--Et Joseph se mit à suivre les crieurs, qui le menèrent à leur lieu de
rendez-vous, bien chauffé, mal éclairé, mais où l'on pouvait au moins se
reposer un peu plus à l'aise que sur les dalles de Saint-Stéphan. Notre
jeune homme fut enchanté du changement de chambre à coucher, et, sans
plus s'inquiéter du lendemain, se mit à profiter du bon feu et du
logement que sa bonne étoile venait de lui procurer. Mais, dès que le
jour vint, les questions recommencèrent, et comme il ne put nommer,
parmi les personnes de la ville que quelques musiciens qu'il avait
rencontrés dans les concerts où il allait chanter, sans pouvoir indiquer
leur logis, on le reconduisit chez maître Reutter, qui devait au moins
répondre de lui. Il était à moitié chemin, escorté par deux gardes de
nuit qui ne le quittaient pas d'une semelle, lorsqu'il aperçut un visage
de connaissance: c'était un musicien rentrant chez lui, sa boîte à
violon à la main, et venant sans doute de quelque noce où il avait
dirigé l'orchestre. Il reconnut notre jeune homme.
--Eh! mon pauvre Joseph; où donc allez-vous en si singulière compagnie?
--Ma foi, répondit Haydn, je sais bien où je vais maintenant, mais je ne
sais pas où j'irai dans une heure, car on me conduit chez maître
Reutter; il m'a mis à la porte hier au soir, et comme je ne le crois pas
disposé à me reprendre à présent, il faudra que ces messieurs aient
encore la complaisance de m'accompagner demain matin chez lui,
puisqu'ils tiennent absolument à me procurer un logement de jour; celui
qu'ils m'ont offert cette nuit me convient tellement sous tous les
rapports, qu'il est très-probable que j'irai m'y installer à la nuit
tombante.
--Ah çà! mais c'est une plaisanterie, reprit le musicien; comment! vous
ne savez où aller?
--Non, sur mon honneur.
--Eh bien! il faut venir chez moi, nous logerons ensemble.
--Mais vous me connaissez à peine; je ne sais même pas votre nom.
--Que vous ignoriez mon nom, cela ne m'étonne nullement; je suis un
pauvre diable de musicien, et je gagne à peu près ma vie. Vous, je vous
connais fort bien; vous êtes artiste, nous sommes frères, presque aussi
riches l'un que l'autre; mais vous avez du talent, vous ferez peut-être
votre chemin; ne serez-vous pas heureux alors de m'obliger?
--Oh! certes, de grand coeur.
--Eh bien! donc, chacun son tour. C'est moi qui commence. Messieurs,
continua-t-il, en s'adressant aux deux crieurs de nuit, je me nomme
Spangler, voici mon adresse, et je réponds de monsieur, qui va loger
avec moi. Voilà, je crois, votre mission accomplie; merci de
l'hospitalité que vous lui avez donnée, et à laquelle il n'aurait pas eu
besoin de recourir, si je l'avais rencontré plus tôt. Au revoir!
Et nos deux amis, se tenant bras dessus bras dessous, arrivèrent bientôt
à leur demeure commune. C'est un peu haut, dit Spangler; mais cela a son
avantage: une fois arrivé, on ne redescend plus que quand on y est tout
à fait obligé, et cela vous fait travailler, en vous forçant de rester
plus souvent à la maison. Et puis les importuns ne viennent pas vous
déranger; ils ne se hasardent pas à monter, sans s'être d'abord informés
en bas si vous y êtes, et vous pouvez, en toute sûreté, vous déclarer
absent tant que vous le jugez convenable. Quand vous chanteriez à
tue-tête, et quand vous feriez résonner l'instrument le plus puissant,
il y a une telle distance des étages inférieurs à notre petit paradis,
qu'il n'y a nul danger que le bruit que vous feriez vienne trahir votre
présence. On était enfin arrivé à ce que Spangler appelait son petit
paradis.
C'était un grenier à peine meublé d'un lit, de quelques chaises, d'une
table et d'un vieux clavecin.
--Cela n'est pas beau, dit-il à son nouvel hôte; mais ici nous pourrons
encore n'être pas trop malheureux; nous nous confierons nos peines,
c'est déjà un soulagement; puis, nous ferons de la musique ensemble, et
c'est une consolation. Et, pour commencer, vous allez me raconter
pourquoi et comment ce vieux coquin de Reutter vous a si inhumainement
renvoyé de la maîtrise.
--Ah! ce ne sera pas bien long, répondit Joseph. Depuis deux ans,
j'étais très-mal avec lui, et il y a peut-être un peu de la faute de mon
père, qui n'a jamais voulu consentir à ce que désirait Reutter. Notre
maître de chapelle voulait, disait-il, assurer ma fortune et mon avenir;
c'est une affaire que je n'ai jamais très-bien comprise, et que vous
m'expliquerez peut-être, car vous devez avoir plus d'expérience que moi.
Vous vous rappelez sans doute quelle belle voix de soprano j'avais, et
l'effet que je produisais lorsque, le dimanche, j'avais quelque solo à
chanter. Un jour que j'avais été encore mieux inspiré que de coutume, et
que l'on avait paru très-satisfait de moi, Reutter me fit monter dans sa
chambre, après l'office.
--Mon enfant, me dit-il, car, dans ce temps-là, j'étais son Benjamin, et
il avait toutes sortes de bontés pour moi, mon enfant, tu as une belle
voix, tu ne chantes pas mal, et si cela pouvait durer toujours ainsi, tu
serais trop heureux. Malheureusement, dans quelques années, tout cela va
changer; tu vas devenir un homme, tu auras de la barbe et tu ne pourras
plus chanter sur la clef d'_ut_ première ligne.
Je ne comprenais pas quel rapport il pouvait y avoir entre la barbe et
la clef d'_ut_ première ligne; je le laissai continuer.
--Il y aurait bien un moyen de te conserver ta belle voix claire, mais
il faut un grand courage pour cela.
--Qu'est-ce donc? interrompis-je.
--Peu de chose, je te le dirai plus tard, mais cela ne peut avoir lieu
que loin d'ici, en Italie. Je t'y enverrais à mes frais, à mes frais,
entends-tu? et, au bout de deux ans, tu reviendrais ici avec la plus
belle voix du monde.
--Mais s'il ne s'agit que d'aller en Italie pour y acquérir une belle
voix, il ne faut pas un grand courage pour cela, et je suis tout prêt à
partir!
--Il ne s'agit pas seulement d'aller en Italie. Là on trouve des hommes
fort habiles, nous n'en avons malheureusement pas dans notre Allemagne
qui, au moyen de certains secrets, savent conserver la voix et empêcher
la barbe de pousser. Je ne peux pas trop t'expliquer quels moyens ils
emploient pour cela, parce que je n'en ai jamais essayé par moi-même;
mais j'ai vu dans ma jeunesse plusieurs chanteurs qui avaient passé par
là, et ils paraissaient fort bien portants et très-contents de leur
sort. A ton retour d'Italie, tu m'appartiendras pendant dix ans,
c'est-à-dire que, pendant dix ans, je te ferai une pension qui ne sera
pas de moins de 800 florins, et je pourrai, en revanche, te céder aux
directeurs et aux maîtres de chapelle qui voudront profiter de ton
talent.
--Vous jugez que je fus enchanté d'une telle proposition; je sautai au
cou de Reutter en le remerciant du bon conseil qu'il me donnait et de
l'appui qu'il m'offrait pour m'aider à devenir un grand chanteur sur la
clef d'_ut_ première ligne: il fut convenu que je partirais dans quinze
jours, et il me recommanda de ne confier notre secret à qui que ce fût.
Mais voyez quelle démangeaison de parler me prit: c'était aux approches
de la Saint-Matthieu, et je ne manquais jamais à cette époque d'écrire à
mon digne père, à l'occasion de sa fête. Ne m'avisai-je pas, dans ma
lettre, de lui dire que dans deux ans j'aurais un revenu de 800 florins,
que rien n'était plus facile à gagner, qu'il ne s'agissait que d'aller
en Italie, où l'on empêcherait ma barbe de pousser, etc.; enfin, je lui
racontai tout. Deux jours après, qui vois-je arriver à la maîtrise? Mon
père, qui demande sur-le-champ à parler à Reutter. Ils restèrent
enfermés une grande heure ensemble, et, quand mon père sortit, il avait
l'air fort animé, et Reutter tout confus. Mon père me pressa tendrement
dans ses bras.
--Mon bon Joseph, me dit-il, les larmes aux yeux, tu as bien fait de te
confier à moi. Au nom de ce que tu as de plus cher, au nom de ta mère,
je te défends de consentir à aucune proposition qui pourrait t'être
faite, sans m'en prévenir et me demander mon consentement.
Entendez-vous, Monsieur? dit-il rudement à Reutter, j'aimerais mieux
qu'il ne fût toute sa vie qu'un pauvre charron comme moi que de jamais
permettre... car enfin, un charron, c'est un homme, au lieu que...
Et le reste fut tellement grommelé entre ses dents, que je ne pus
entendre la fin de ses paroles qui me semblent encore incompréhensibles;
car, je vous demande un peu, quel bien cela pouvait-il faire à mon père,
que j'eusse de la barbe ou non? Mais je devais respecter sa volonté, et
je me soumis à ses ordres. A peine fut-il parti, que Reutter, se
tournant vers moi, me jeta un regard de pitié.
--Monsieur Joseph, vous êtes un sot, me dit-il, et un jour viendra où
vous vous repentirez amèrement de votre niaiserie.
A dater de ce moment, sa manière d'être changea entièrement avec moi: je
n'étais plus son élève favori; quoi que je fisse pour ne pas lui
déplaire, je ne parvenais jamais à le contenter; à peine daignait-il me
donner leçon, et, sans la complaisance de mes camarades qui me faisaient
un peu travailler, je serais resté bien en arrière d'eux.
Quand je vis que je ne pouvais pas devenir un chanteur, je pensai à une
autre profession, et je me mis à étudier la composition. J'avais
découvert dans la bibliothèque de maître Reutter un traité de
contre-point de Fux. Je me mis avec ardeur à travailler sur ce livre que
j'avais d'abord peine à comprendre; mais, petit à petit, mon
intelligence s'est développée, et j'ai essayé d'écrire quelques morceaux
que je n'ai jamais osé montrer à maître Reutter; mais je les ai
quelquefois essayés avec mes camarades, et je vous assure que cela n'est
pas trop mal; je vous les montrerai un de ces jours.
Cependant, il y a six mois, j'éprouvai plus de peine à chanter, ma voix
s'enroua tout d'un coup, il me fut bientôt impossible d'atteindre les
notes un peu élevées, et petit à petit je les perdis toutes. Je n'étais
plus bon à rien. Hier, Reutter vint à moi, vers le soir:
--Ce que je vous avais prédit est arrivé, me dit-il, votre belle voix
est partie; maintenant, allez où bon vous semblera, j'ai fait pour vous
tout ce que je pouvais faire.
Et, en disant ces mots, il m'avait conduit vers la porte de la rue, où
il me poussait par les épaules.
--Mais que voulez-vous que je devienne? lui disais-je en pleurant.
--Tout ce que vous voudrez, me répondit-il; il fallait m'écouter
autrefois; à présent vous auriez 800 florins chaque année. Bonne chance!
Et la porte se referma sur moi. Il était nuit, je n'avais pas soupé,
j'avais froid, ce que j'avais de mieux à faire était de dormir. Vous
savez la fin de mon histoire, qui, grâce à vous, ne s'est pas dénouée
d'une manière trop défavorable.
Eh bien! qu'en dites-vous?
--Je pense, dit Spangler, que votre père a bien fait, que Reutter est un
misérable, et que vous vous applaudirez un jour de n'avoir pas cédé à
ses perfides conseils; maintenant, causons d'affaires: il faut tâcher de
vous créer des ressources; vous ferez comme moi, vous viendrez dans tous
les orchestres où l'on m'appellera, c'est un florin que cela rapporte
chaque fois, et j'ai de ces occasions-là au moins cinq ou six fois par
mois; mes bénéfices seront les mêmes, et j'espère ne pas doubler ma
dépense; ainsi, vous voyez que c'est encore moi qui serai votre obligé.
Par exemple, nous n'aurons qu'un lit: il est un peu dur et un peu
étroit; mais on s'y accoutume bien vite. Je donne aussi quelques leçons;
pendant que je serai en ville, vous pourrez étudier et travailler tout à
votre aise, et quand nous nous trouverons tous deux au logis, eh bien!
nous ferons de la musique ensemble, nous essaierons vos compositions;
mais, je vous en préviens, mon pauvre ami, il ne faut pas fonder trop
d'espérance de fortune là-dessus; vous gagnerez plus facilement de
l'argent en exécutant la musique des autres qu'en en composant
vous-même; mais rien ne vous empêchera de barbouiller du papier pour
votre amusement et même pour le nôtre. Voyons, avez-vous là quelqu'un de
vos essais? Puisque nous n'avons rien de mieux à faire, faites-moi donc
entendre quelque chose de vous.
Haydn tira un manuscrit de son petit paquet!
--Tenez, dit-il à son nouvel ami, voici une sonate de clavecin et
violon. C'est une des premières choses que j'aie écrites, voulez-vous
que nous la voyions ensemble?
--Volontiers, répondit Spangler; et il alla tirer son violon de son
étui.
Tout en accordant son instrument, il réfléchissait à la difficulté qu'il
allait trouver à héberger son commensal. Pour ne pas l'humilier, il lui
avait tout peint en beau; mais il y avait une grande différence de la
réalité aux espérances qu'il lui avait fait concevoir. Il était fort
douteux qu'on admît Haydn dans les orchestres où l'on demandait
Spangler, et il n'y avait pas à songer à lui procurer des leçons,
inconnu comme il l'était; et d'ailleurs, quand même il en aurait trouvé,
il lui aurait fallu des habits pour se présenter, et il était encore
plus difficile de trouver un tailleur pour faire crédit, que des élèves
pour prendre des leçons. Malgré ces réflexions peu rassurantes, le bon
Spangler s'applaudissait de ce qu'il avait fait: il avait tiré de peine
un artiste, un confrère, et il trouvait la récompense de sa bonne action
en elle-même.
Le violon accordé, nos deux artistes commencèrent la sonate. Spangler
n'était pas un musicien de premier ordre; cependant il avait assez de
sentiment de son art pour n'être pas insensible à ses beautés, et, dès
les premières mesures, il fut surpris de la clarté, de la régularité du
plan, de la fraîcheur d'idées et de la nouveauté de la musique qu'il
exécutait. L'andante lui révéla encore d'autres beautés, et à la fin du
rondo final il était transporté de plaisir et d'admiration.
--Ah çà! mon cher maître, dit-il à Haydn, je vous dois une réparation:
j'ai parlé un peu cavalièrement de votre musique avant de la connaître;
mais, maintenant, je dois changer de ton. Mais c'est que c'est
très-bien, très-original! Je ne sais pas du tout ce que valent les
manuscrits, n'étant en rapport avec aucun marchand de musique; mais je
suis à présent convaincu que vous pourrez très-bien tirer parti de votre
talent de compositeur.
Haydn fut enchanté de ces éloges, non par amour-propre, mais parce
qu'ils lui faisaient concevoir l'espérance de ne pas être longtemps à la
charge de son ami. A dater de ce moment, les efforts furent employés en
commun à vaincre la misère. Un secours efficace leur fut encore donné
par un voisin, un brave perruquier, nommé Keller. Cet honnête artisan
avait souvent entendu chanter Haydn à Saint-Stéphan, alors qu'il
possédait encore sa belle voix de soprano, et il s'était pris
d'enthousiasme pour le jeune virtuose: le récit de ses malheurs ne fit
qu'augmenter l'intérêt qu'il lui portait. Spangler était dehors presque
toute la journée, occupé à donner des leçons ou à des répétitions pour
ses bals ou ses concerts; pendant ce temps, Joseph restait seul, cloué
devant son clavecin, jouant et rejouant sans cesse les six premières
sonates d'Emmanuel Bach qui lui étaient tombées sous la main, et pour
lesquelles il conçut et conserva toujours une admiration profonde. Il
composait aussi, écrivant toutes les idées qui bouillonnaient dans sa
tête. Keller venait souvent l'écouter; il admirait tant de talent et de
courage, et déplorait une telle misère. Haydn ne comprenait pas qu'on
s'apitoyât sur sa position.
Assis à mon clavecin rongé par les vers, dit-il plus tard, je n'enviais
pas le sort des monarques. Cependant la misère augmentait chaque jour:
les dépenses de Spangler avaient été doublées, et ses revenus étaient
restés les mêmes. C'est au bon Keller que nos deux amis durent de voir
améliorer un peu leur existence. Il n'y a pas de protection à dédaigner,
et celle d'un perruquier peut être très-efficace. Keller avait toutes
les vertus de sa profession, aussi ne manquait-il pas de causer et de
causer longuement avec ses pratiques: il parla tant et tant de son jeune
protégé, qu'il finit par intéresser quelques personnes à son sort. Grâce
à lui et à ses bavardages, Haydn obtint une place de premier violon à
l'orchestre du couvent des révérends pères de la Miséricorde; puis, de
temps en temps, et aux grandes fêtes, il obtenait un congé et allait
jouer l'orgue dans la chapelle du comte de Hangwitz; pendant la semaine
il donnait quelques leçons de clavecin et de chant, toujours obtenues
par l'importunité ou à la recommandation de Keller.
L'ambassadeur de la république de Venise à Vienne avait une maîtresse
qui raffolait de musique; le vieux maître de chapelle Porpora était
commensal de l'ambassadeur et avait trouvé une espèce de retraite dans
son hôtel. Haydn fut introduit auprès de la belle Wilhelmine, la
maîtresse de l'ambassadeur, en qualité de claveciniste accompagnateur.
Elle proposa au jeune musicien de la suivre aux bains de Manensdorf où
elle allait passer quelque temps. Haydn accepta avec d'autant plus
d'empressement, que Porpora était du voyage, et qu'il brûlait du désir
de recevoir quelques leçons de cet homme célèbre qui avait été l'heureux
rival de Haendel.
Porpora était un vieillard quinteux et morose, peu bienveillant de sa
nature; il ne se souciait guère de perdre son temps à donner des leçons
qu'on ne lui paierait qu'en reconnaissance. Haydn parvint cependant à en
obtenir quelques bons conseils; mais que ne dut-il pas faire pour
captiver les bonnes grâces du professeur récalcitrant! Levé avant le
jour, il brossait soigneusement ses habits, nettoyait ses souliers,
préparait sa perruque et se regardait comme très-heureux lorsque ses
soins journaliers n'étaient pas accueillis par quelque bourrade. A la
fin, cependant, tant de persévérance et d'abnégation, et peut-être aussi
ses rares dispositions musicales, finirent par triompher de la
résistance de Porpora; touché des soins et des attentions respectueuses
de ce domestique volontaire, il consentit à lui donner quelques leçons.
Haydn en profita si bien, qu'à son retour à Vienne, l'ambassadeur,
étonné de ses progrès en l'entendant accompagner sa maîtresse chantant
une des cantates si difficiles de Porpora, fit à notre jeune homme une
pension de six sequins par mois.
Haydn fut alors le plus heureux des hommes: il put largement acquitter
sa part des dépenses de la communauté, et n'en mit que plus d'ardeur à
rechercher en ville des leçons dont le produit augmentât le bien-être de
leur ménage d'artistes. Il ne cessait de composer des morceaux qu'il
faisait jouer à ses élèves; mais il y attachait si peu d'importance,
qu'il les leur laissait et ne s'en occupait plus, une fois qu'ils
étaient composés. Quelques-uns de ces morceaux furent entendus par des
appréciateurs dignes de les comprendre; plusieurs furent gravés sans le
consentement et à l'insu d'Haydn, qui ne se doutait même pas qu'il pût
tirer le moindre profit de son talent de compositeur, et sa réputation
commençait déjà à se répandre à Vienne et chez les éditeurs sans que,
dans son adorable naïveté, il se crût autre chose qu'un pauvre musicien
gagnant péniblement sa vie à donner des leçons et à jouer dans quelques
orchestres.
Un jour, il fut appelé pour accorder un clavecin chez la comtesse de
Thun. Il fut introduit, par un laquais, dans un splendide salon et
laissé seul devant un superbe clavecin pour s'y acquitter de sa besogne.
Quand le clavecin fut accordé, Haydn compara ce magnifique instrument à
la chétive épinette sur laquelle il travaillait si assidûment. Ce
n'étaient pas les riches peintures dont était orné le clavecin et sa
forme élégante qui le séduisaient; c'étaient ses trois claviers, ses
jeux de toute espèce, le son superbe de l'instrument et le parti qu'on
en pouvait tirer, qui excitaient son envie. Que les gens riches sont
heureux, se disait-il, d'avoir des appartements assez grands pour y
loger de si beaux et si vastes instruments! Pour une fois au moins et
pour quelques minutes, je veux jouir de leur bonheur, et puisque j'ai
accordé ce clavecin, j'ai bien le droit de l'essayer et de m'en servir
pendant quelques instants. Il se mit alors à improviser; la supériorité
de l'instrument excitait son génie, il s'abandonna à toute la verve de
ses idées. Depuis une heure, perdu dans un autre monde, celui des poëtes
et des musiciens, il se laissait aller à toutes les rêveries de son
génie et aurait sans doute encore continué longtemps, si, en levant les
yeux par hasard, il n'eût distingué devant lui une jeune et belle femme
pensive, et cependant émue par ces accords merveilleux; elle l'écoutait
depuis longtemps sans qu'il se fût même aperçu de sa présence. Il se
hâta de quitter le clavecin, tout confus d'avoir un témoin de
l'indiscrétion qu'il s'était permise.
--Qui êtes-vous, mon ami? lui dit la dame d'une voix douce et
rassurante.
--L'accordeur qu'on a fait appeler, et, ayant terminé de mettre cet
instrument en état, j'ai voulu l'essayer et je me suis oublié.
Pardonnez-moi, madame.
--Vous êtes tout pardonné, interrompit la jeune femme sans le laisser
achever, c'est moi, au contraire, qui suis coupable de vous avoir
empêché d'achever le morceau que vous exécutiez: il est bien beau,
voudriez-vous me le redire?...
--Mon Dieu, madame, je vous en jouerai un autre si vous le désirez, mais
il me serait impossible de vous répéter celui-là.
--Impossible? et pourquoi?
--Parce qu'il n'existe pas: en essayant ce clavecin, je laissais courir
mes doigts au hasard; la beauté de l'instrument m'a peut-être mieux
inspiré qu'à l'ordinaire, et ce que vous voulez bien appeler un morceau,
n'était qu'une improvisation sans importance.
--Une improvisation?... de vous?
--Certainement de moi, madame; puisque j'improvisais, il fallait bien
que ce fût de moi.
Haydn n'était pas encore assez au fait du monde pour savoir que
lorsqu'il échappe une sottise à quelqu'un dont on dépend, ou dont on a
besoin, il faut avoir garde de la relever. La belle dame ne pouvait
cependant croire que le petit jeune homme assez mal tourné qu'elle avait
devant les yeux fût l'auteur de la belle musique qui l'avait frappée.
--Comment vous nomme-t-on donc, monsieur l'improvisateur? lui dit-elle.
--Joseph Haydn.
--Haydn! seriez-vous le fils ou le parent de ce musicien mystérieux que
personne ne connaît et dont plusieurs morceaux ont déjà tant de vogue?
--Je ne sais, madame, s'il est un musicien de mon nom que l'on admire et
que l'on ne connaisse pas: quant à moi, mon père est charron et
sacristain au petit village d'Harrach, et, pour mon compte, je suis
très-connu de plusieurs personnes de Vienne: vous pouvez vous informer
de moi auprès de M. Spangler et de M. Keller.
--Je n'ai pas l'honneur de connaître ces deux messieurs; pourriez-vous
me dire qui ils sont?
--Tous deux sont mes meilleurs amis: le premier est un fort bon musicien
avec qui je demeure et dont je partage la bonne et la mauvaise fortune;
le second est un perruquier qui demeure dans ma maison et qui a beaucoup
de goût; car je lui joue toute la musique que je compose, et il en est
quelquefois très-satisfait.
--C'est inconcevable! se dit la dame... Ah! une dernière épreuve peut me
donner le mot de cette énigme, et, saisissant un morceau de musique
parmi ceux rangés dans un casier placé sous le clavecin, elle le plaça
sur le pupitre. Jouez-moi cela, monsieur, dit-elle en ouvrant le morceau
de musique à la première page.
Haydn y eut à peine jeté un coup d'oeil, qu'il s'écrie:
Mais c'est une de mes sonates, et gravée encore! ah! quel plaisir! quel
honneur! ah! madame, donnez-moi ce morceau, je vous en prie. Ma musique
gravée, publiée!
--Un instant, dit la dame, puisque ce morceau est de vous, vous n'aurez
sans doute pas besoin de la musique devant vos yeux pour l'exécuter;
quand vous me l'aurez fait entendre sans regarder la musique, je vous
donnerai le cahier, je vous le promets. Voyons, commencez.
Et elle avait retiré la sonate du pupitre et suivait des yeux sur le
cahier qu'elle tenait à la main. Haydn s'était mis au clavecin, et il
exécuta la sonate d'un bout à l'autre; mais, électrisé par l'espèce de
défi porté à son honneur par celle qui semblait douter qu'il fût bien
l'auteur de son propre ouvrage, il ajouta quelques traits plus
difficiles et plus brillants que ceux qu'il avait écrits, et se surpassa
dans l'exécution de son morceau.
La comtesse de Thun, car c'était elle que le son du clavecin avait
attirée du fond de ses appartements dans le salon, la comtesse voulut
connaître par quelle circonstance un compositeur d'un tel mérite en
était réduit à faire le métier d'accordeur. Haydn fut obligé de raconter
toute son histoire, sans en omettre aucun détail.
--Monsieur Haydn, lui dit alors la comtesse, vous allez emporter cette
sonate gravée que vous avez paru désirer; mais, en échange, il faut que
vous contentiez un caprice de femme, qui vient de me venir à l'instant.
Je désire que vous composiez, pour moi, une sonate dont je vous prie de
m'apporter le manuscrit dès que vous l'aurez terminée, et je vous
demande la permission de vous la payer d'avance; et elle remit à Haydn
une somme de vingt-cinq ducats. Pour lui, c'était la fortune. La
fortune, effectivement, changea subitement pour lui. Grâce à la
protection de la comtesse, il fut présenté aux premiers personnages de
l'Empire, et, quelques années après, il entra au service du prince
Esterhazy, où il passa la plus grande partie de sa vie. Son premier soin
fut de faire admettre Spangler au nombre des musiciens de Son Altesse.
Mais il avait encore une autre dette à acquitter, celle qu'il avait
contractée envers Keller. Il la paya du bonheur de toute sa vie. Il crut
de son devoir d'épouser la fille du perruquier. Il la connaissait à
peine, et il n'avait pas d'amour pour elle. Cette union fut malheureuse,
et eût empoisonné toute son existence, s'il ne se fût séparé de sa
femme, à laquelle il assura une existence honorable.
Ici doit se terminer cette esquisse des premières années d'Haydn;
constamment employé au service du prince Esterhazy, il ne cessa de
composer pour lui, et l'histoire d'Haydn est tout entière dans l'immense
catalogue de ses travaux. Il fit un voyage en Angleterre dans les
dernières années de sa vie; avec l'argent qu'il y gagna, il s'acheta une
petite maison dans un faubourg de Vienne et y termina ses jours.
Quoique j'aie entrepris aujourd'hui de ne parler que de l'enfance et de
la jeunesse d'Haydn, je ne puis résister au désir de retracer les
circonstances qui accompagnèrent ses derniers instants.
En 1808, ses facultés commencèrent à baisser et les habitants de Vienne
voulurent au moins lui rendre un dernier hommage de son vivant. On
organisa une splendide exécution de _la Création_, un de ses derniers
chefs-d'oeuvre. Cent soixante musiciens, ayant Salieri à leur tête,
furent convoqués chez le prince de Lobkowitz; toute la noblesse de
Vienne assistait à cette solennité; l'illustre vieillard fut apporté
dans un fauteuil, des fanfares annoncèrent son entrée dans la salle; la
princesse Esterhazy était allée au-devant de lui et l'introduisit au
milieu de l'aristocratique assemblée, où on lui prodigua toutes les
marques de respect et d'admiration. Les applaudissements se
renouvelaient à la fin de chaque morceau. Emu par toutes ces marques de
sympathie, Haydn ne put résister à son émotion; un médecin placé près de
lui fit observer que ses jambes n'étaient pas assez couvertes: en un
instant un monceau d'écharpes, de châles et de cachemires vint
s'accumuler aux pieds du vieillard, mais il fit signe qu'il n'aurait pas
la force de rester plus longtemps. On l'enleva sur son fauteuil; au
moment de sortir de la salle, il fit arrêter les porteurs, il fit une
légère inclination vers l'assemblée, puis, étendant les mains vers
l'orchestre, il sembla bénir ses frères, ses enfants, les dignes
interprètes de son génie, les nobles instruments de sa gloire.
Au commencement de 1809 ses forces s'affaiblirent de plus en plus.
L'armée française approchait de Vienne, le pauvre vieillard eut encore
la force de se lever: il fallut qu'on le mît devant son piano, et, là,
d'une voix tremblante et cassée, il se mit à chanter l'hymne:
_Dieu! sauvez l'empereur François!_
Le 10 mai, l'armée française était à une demi-lieue du petit jardin
d'Haydn. Quinze cents coups de canon ébranlèrent les airs dans cette
journée, quatre obus vinrent tomber près de sa maison. Ses domestiques,
effrayés, se pressaient autour de lui; il ne parlait plus; seulement sa
voix chevrotante articulait encore:
_Dieu! sauvez l'empereur François!_
A peine entré à Vienne, Napoléon envoya chez l'illustre vieillard; mais
il fut insensible à tant d'honneur. La veille de sa mort il se fit
encore porter à son piano, et chanta trois fois avec ferveur:
_Dieu! sauvez l'empereur François._
Le 31 mai s'éteignit un des plus grands génies dont l'art musical puisse
se glorifier!