RAMEAU

La musique est un art si moderne, qu'un compositeur qui date d'un siècle

a déjà le droit d'être classé parmi les auteurs anciens: et cette

ancienneté est presque l'oubli; car les musiciens pratiques sont

tellement occupés de l'exercice de leur art, que bien rarement ils

poussent la curiosité et le désir des recherches jusqu'à aller

feuilleter les partitions délaissées d'auteurs même les plus célèbres,

se contentant de parler d'eux, sur la foi de leur renommée, et ne se

faisant une idée de leur style, de leur manière, de leur talent, que par

la lecture de quelques articles biographiques, souvent écrits légèrement

ou empruntés par fragments à des appréciations contemporaines souvent

sans grande valeur.

Il est peu d'hommes qui aient joui, pendant leur vie, d'une aussi grande

renommée que Rameau: ses écrits théoriques et scientifiques occupèrent

toute l'Europe, et si ses compositions théâtrales ne dépassèrent pas le

seuil de la France, du moins dut-il à la supériorité des danseurs

français de voir ses airs de danse transportés et applaudis sur tous les

théâtres de l'étranger. Ces airs de danse avaient, du reste, une valeur

réelle; c'est peut-être dans leur composition que Rameau sut imprimer le

plus hautement son cachet d'originalité et de puissance rhythmique, car,

dans la musique de chant, il était souvent gêné par l'exigence des

paroles françaises et l'inexpérience des poëtes ses collaborateurs.

Cette réunion si rare d'une égale renommée dans la théorie et la

pratique, suffirait pour assurer à Rameau une place à part dans

l'histoire de l'art, quand même il n'eût pas montré dans l'une et

l'autre la supériorité qu'on doit lui reconnaître. Mais quelle est la

vanité de la gloire des musiciens! Aujourd'hui que de meilleurs systèmes

ont prévalu, qui s'avisera jamais de lire les oeuvres didactiques de

Rameau? qui ira chercher, dans ses nombreux ouvrages de théâtre, les

mélodies qui en ont fait le succès? Rameau était un grand homme, vous

dira le premier musicien venu que vous interrogerez à son sujet: la

preuve en est dans son portrait qui est gravé sur la médaille d'or que

l'Institut décerne à ses lauréats: c'est l'auteur de _Castor et Pollux_

et l'inventeur de la basse fondamentale.--Voilà ce qu'on vous répondra.

Mais poussez vos investigations plus loin, demandez quelques détails sur

son style, sur sa manière d'écrire, sur ce qui différencie cette manière

de celle de ses prédécesseurs, on restera muet.

Et cependant, c'est une étude curieuse que celle de ces ouvrages qui

attestent le génie de leurs auteurs, luttant avec énergie contre une

impuissance causée par leurs mauvaises études, bravant les moyens

d'exécution bornée dont ils pouvaient disposer, et néanmoins excitant

l'enthousiasme de leurs contemporains. Quelle est donc la valeur de ces

jugements contemporains, lorsque l'on voit madame de Sévigné contester

la supériorité de Racine et prétendre que Lully était arrivé à l'apogée

de son art?

Cependant, quelle que puisse être la partialité enthousiaste des

contemporains, il est bon d'y avoir égard, pour ne pas être tenté de

tomber dans un dédain injuste envers les objets de leur admiration.

Nourris dans l'étude des chefs-d'oeuvre qui ont fait oublier les

productions qui les ont précédés, nous ne sommes que trop portés à

regarder en pitié des essais qui nous semblent puérils et dont chaque

trait était peut-être une révélation du génie: il faut nous tenir en

garde contre nos habitudes musicales, et nous rappeler que presque tout

ce qui devient lieu commun en musique, a d'abord été une nouveauté

heureusement trouvée, qui n'a dû sa vogue, et plus tard sa banalité et

son discrédit même, qu'à son succès et à sa propre valeur.

Les biographies de Rameau sont très-nombreuses: je n'aurai donc pas de

faits nouveaux à révéler sur cet homme célèbre; mais, ayant étudié ses

oeuvres pratiques avec beaucoup de soin et de patience, peut-être

serai-je assez heureux pour faire entrevoir quelques aperçus sur la

révolution musicale dont il donna le signal, autant toutefois qu'il est

possible de faire connaître les oeuvres d'un musicien, lorsque les

citations vous sont interdites et que la mémoire des lecteurs ne peut

venir à votre aide.

Jean-Philippe Rameau naquit à Dijon en 1683. Son père était professeur

de musique dans cette ville, et c'est de lui qu'il apprit les premiers

éléments de cet art. Il avait une aptitude si prononcée, qu'à l'âge de

sept ans il était déjà bon lecteur (chose fort rare à cette époque) et

improvisait avec facilité sur le clavecin. Cependant, son père ne le

destinait pas à suivre sa profession; c'était son frère Claude Rameau,

qui depuis fut un organiste de talent, mais rien de plus, sur qui le

père avait jeté les yeux pour le lancer dans la carrière des arts. Quant

à Philippe, des arrangements de famille avaient décidé qu'il entrerait

dans la magistrature. Aussi fut-il mis au collége des jésuites de Dijon.

Mais si Rameau devait être un jour un des hommes éminents de son siècle,

il débuta par être un des plus mauvais écoliers des bons pères. Tout

entier à son amour de la musique, son cahier et les marges de son

rudiment et de ses dictionnaires étaient surchargées de lignes

parallèles couvertes de blanches et de noires; ses devoirs étaient

constamment négligés; les punitions, loin de le corriger, ne faisaient

qu'exalter sa volonté de fer; bref, son indiscipline devint telle, que

les bons pères prièrent la famille de Rameau de les débarrasser de cet

élève impossible, et Philippe fut envoyé à ses parents sans avoir pu

achever sa quatrième, sachant fort peu de latin, encore moins de grec et

pas du tout de français. En revanche, son amour de la musique s'était

accru en proportion de l'aversion qu'il avait éprouvée pour les études

humanitaires, et à peine délivré du collége, il s'adonna avec plus

d'ardeur à son art favori, allant quêter chez quelques organistes de la

ville ce que l'on appelait déjà des leçons de composition, mais ce qui

n'était et ne pouvait être, de la part de tels professeurs, que quelques

notions d'harmonie bien imparfaites.

Cependant son ardeur pour la musique eut un temps d'arrêt: il avait

dix-sept ans, et une passion plus impérieuse lui fit négliger ses études

habituelles; une jeune veuve du voisinage vint occuper toutes ses

pensées, et pendant près d'une année la musique fut mise de côté; mais

si la jolie veuve se souciait peu que son jeune amant fût ou non habile

musicien, elle tenait à ce que les billets d'amour qu'on lui adressait

fussent ornés de moins de fautes d'orthographe possible: aussi fit-elle

rougir Rameau de son ignorance, et si le futur écrivain ne lui dut pas

d'acquérir un style bien pur, il lui eut au moins l'obligation de

pouvoir désormais exprimer ses idées dans un français suffisamment

correct.

Le père de Rameau, qui avait consenti à laisser son fils suivre sa

vocation, fut pour le moins aussi alarmé de le voir négliger la musique

pour le français, qu'il l'avait été quelques années auparavant de lui

voir sacrifier le latin et le grec à la musique. Il pensa qu'un voyage

en Italie étoufferait le germe amoureux de sa dangereuse passion et le

ramènerait au culte de l'art qu'il négligeait. Philippe Rameau partit

pour l'Italie, mais il n'alla que jusqu'à Milan; et quoique ce pays pût

alors mériter à juste titre le nom de patrie des arts et surtout de la

musique, Rameau en fut si peu impressionné qu'il n'y fit qu'un

très-court séjour, et rien ne prouve, dans les oeuvres qu'il a publiées

depuis, qu'il ait tiré le moindre profit de ce qu'il put y entendre. Il

n'y a jamais la moindre trace de style italien dans ses ouvrages: tout

ce qu'il n'a pas inventé procède de la manière de Lully et des

compositeurs qui séparèrent leurs deux époques.

A Milan, Rameau fit la connaissance d'un directeur qui recrutait des

musiciens pour composer un orchestre destiné à desservir quelques villes

du midi de la France, où il comptait faire une tournée. Il s'engagea

comme premier violon, et c'est en cette qualité qu'il visita Marseille,

Nîmes, Montpellier, etc. Mais le violon ne lui servait qu'à le faire

vivre: l'orgue, cet instrument des compositeurs, était sa passion, et

partout où il trouvait l'occasion de le toucher, il excitait

l'admiration. Après quelques années de cette vie errante, sur laquelle

on manque de détails précis, Rameau retourna à Dijon, aussi pauvre

d'argent que de gloire, mais riche d'espérance et plein de foi en

lui-même. Aussi refusa-t-il courageusement l'orgue de la Sainte-Chapelle

qu'on lui offrait dans sa ville natale, et se décida-t-il à tenter le

voyage de Paris. Il y arriva en 1717, inconnu, âgé déjà de trente-quatre

ans, mais plein d'audace et d'énergie.

Un des premiers artistes qu'il entendit dans cette ville fut le célèbre

organiste Marchand. A cette époque, le sceptre de la musique

instrumentale appartenait aux organistes. Les leçons particulières de

clavecin leur procuraient un bénéfice considérable, indépendamment de

leurs appointements d'organistes. Ceux qui jouissaient de quelque

renommée cumulaient les orgues de plusieurs églises ou communautés; ils

se faisaient remplacer par des commis les jours ordinaires, et

s'arrangeaient pour jouer un morceau ou deux dans chacune des églises où

ils étaient titulaires, les jours de grande solennité. Marchand était

l'organiste à la mode, il ne pouvait suffire à ses nombreuses leçons: on

prétend qu'il gagnait jusqu'à 10 louis par jour, somme énorme pour le

temps; mais ce qui n'est pas moins extraordinaire, c'est que cet homme,

si occupé, trouvait moyen de dépenser encore plus d'argent qu'il n'en

gagnait.

Rameau alla se loger près de l'église des Grands-Cordeliers, où Marchand

attirait la foule chaque fois qu'il se faisait entendre. Bientôt il se

fit présenter au célèbre organiste: celui-ci accueillit à merveille

l'artiste provincial et pensa même pouvoir l'employer comme commis à ses

orgues des Jésuites et des Pères de la Merci. Mais un jour, ayant été,

par curiosité, entendre celui qu'il avait pris pour suppléant, il fut

tellement surpris de la supériorité de son jeu, qu'il comprit qu'il

aurait en lui un rival trop redoutable, et dès lors il employa plus

d'acharnement à le desservir qu'il n'avait mis de facilité à

l'accueillir. Une place d'organiste était devenue vacante à l'église de

Saint-Paul; un concours fut ouvert: malheureusement Marchand fut

institué juge de ce concours, et Rameau, qui concourait avec Daquin, se

vit préférer ce dernier.

On comprend que ce n'est que par induction que nous pouvons aujourd'hui

apprécier l'injustice de ce jugement. Mais il suffit de comparer les

excellentes pièces de clavecin de Rameau aux très-faibles productions du

même genre de Daquin, pour ne pas douter de l'iniquité de cette

décision.

Rameau désolé, se voyant à bout de ressources à Paris, fut obligé

d'accepter la place d'organiste de Saint-Etienne, à Lille. Mais à peine

arrivé dans cette ville, il reçut de son frère Claude Rameau l'offre de

lui succéder à l'orgue de la cathédrale de Clermont en Auvergne.

Philippe Rameau n'hésita pas, et il souscrivit un engagement de

plusieurs années avec l'évêque et les chanoines de Clermont. Dans cette

ville éloignée du centre des arts, il employa quatre années à composer

son premier traité d'harmonie et un grand nombre de cantates, de motets

et de pièces d'orgue et de clavecin. Si, en général, il est avantageux

de se tenir toujours au courant des productions musicales nouvelles,

pour ne pas se laisser dépasser, il est aussi de puissants génies à qui

la solitude et l'absence d'audition de toute espèce de musique

permettent de donner un essor plus vif à leur imagination, en les

préservant de toute imitation involontaire. C'est ce qui arriva pour

Rameau: les premières pièces qu'il publia plus tard ont un cachet

d'indépendance et d'originalité, dû peut-être à l'isolement où il se

trouvait lorsqu'il les composa.

Riche de ses productions et surtout de son ouvrage théorique, qu'il

espérait devoir faire une grande sensation, il jugea que le moment était

venu de retourner à Paris, et de publier ses ouvrages nouveaux. Mais

l'évêque et ses chanoines tenaient à leur organiste; un contrat le liait

encore avec eux pour plusieurs années et son congé lui fut refusé.

Rameau ne se tint pas pour battu, mais il usa de ruse. Dès le lendemain

du jour où il subit le refus de son congé, il engagea la bataille contre

les oreilles des chanoines. Aux mélodies nobles et élégantes qu'il avait

l'habitude d'exécuter sur l'orgue, il substitua les successions

d'accords les plus déchirantes, les combinaisons de jeux les plus

bizarres et les plus grotesques; les chanoines soutinrent l'assaut avec

courage, mais leur ennemi ne se lassa pas. On était aux approches d'une

grande fête, la dignité du service divin pouvait souffrir de la

continuation de cette cacophonie obstinée: le chapitre céda,

l'engagement fut résilié, et Rameau obtint de jouer une dernière fois le

jour de son départ, c'était celui de la grande fête qui devait attirer

un nombreux auditoire: mais, cette fois, son but était atteint, il

n'avait plus de motifs pour se montrer autre que lui-même, et il joua

avec tant de charme et de supériorité que les chanoines comprirent, à

leur grand regret, qu'ils ne remplaceraient jamais celui qui voulait se

séparer d'eux.

A peine arrivé à Paris, Rameau y publia les morceaux qu'il avait

composés dans la retraite: ils obtinrent un brillant succès et lui

valurent des admirateurs, des élèves et la place d'organiste de l'église

de Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie. Il publia l'année suivante son

_Traité d'harmonie_. Cet ouvrage, qui s'éloignait complétement de la

routine généralement suivie, lui valut plus de critiques que d'éloges,

mais ne contribua pas peu à le faire connaître comme musicien sérieux et

important.

Cependant un homme comme Rameau ne pouvait se contenter de la

publication de quelques petites pièces vocales et instrumentales, déjà

il rêvait le théâtre. Alors, non plus qu'aujourd'hui, il n'était facile

d'arriver à l'Opéra. Piron, compatriote de Rameau, lui conseilla de

s'essayer dans quelques airs de danse et morceaux de chants qu'on

intercalerait dans les pièces de l'Opéra-Comique de la foire. Rameau

composa donc de la musique pour plusieurs pièces de Piron: j'ignore si

cette musique a jamais été gravée, mais je n'en ai jamais vu aucune

trace à la Bibliothèque nationale ni à celle du Conservatoire.

Cependant ces essais de musique pratique ne faisaient pas négliger à

Rameau ses études didactiques. Il publia en 1726 son _Système de musique

théorique_, où il développait sa méthode de la basse fondamentale dont

le germe existait déjà dans son _Traité d'harmonie_, puis en 1732 sa

_Dissertation sur les différentes méthodes d'accompagnement par le

clavecin et l'orgue_. Ces trois ouvrages l'avaient posé comme un habile

théoricien, il était cité comme un des meilleurs organistes, ses

compositions instrumentales avaient de grands succès, et pourtant il ne

pouvait arriver au théâtre, objet de ses désirs, et bientôt il allait

entrer dans sa cinquantième année.

La maison de M. de la Popelinière était, à cette époque, le rendez-vous

des gens de lettres et de tous les artistes. Le financier, amateur des

arts, ne pouvait manquer de protéger Rameau; celui-ci fut bientôt admis

dans son intimité. M. de la Popelinière entretenait un orchestre à son

service: les compositeurs trouvaient un grand avantage à faire essayer

par cet orchestre les ouvrages qu'ils destinaient à la publicité; pour

les habitués de ces concerts, c'était toujours une bonne fortune d'avoir

la primeur de ces nouveautés; chacun, en un mot, gagnait à cette

intelligente prodigalité du fermier général. Nous n'avons plus de

fermiers généraux, mais nous avons eu des entrepreneurs, et nous avons

encore des banquiers millionnaires. L'idée ne vient pas à un seul de

protéger les arts d'une manière si intelligente et si efficace: leur

protection se borne à louer, de temps en temps, une loge au théâtre, ou

à prendre quelques billets au concert d'un pauvre artiste, qui souvent a

payé d'avance cette mesquine libéralité, en jouant pour rien dans les

salons du prétendu protecteur.

Voltaire, à qui Rameau avait été recommandé, écrivit pour lui les

paroles d'un opéra de _Samson_, et Rameau se mit au travail avec ardeur;

sa partition terminée, il ne put parvenir à faire représenter son

ouvrage à l'Opéra, des scrupules religieux firent repousser ce sujet

biblique. Voltaire se plaint avec amertume de cette rigueur dans sa

_Correspondance_, d'autant qu'à la même époque on représentait à la

Comédie-Italienne une arlequinade bâtie sur le même sujet, ce qui peut

sembler extraordinaire.

La partition de _Samson_ a été perdue, mais on prétend que Rameau

replaça quelques-uns des morceaux qu'il avait composés pour cet ouvrage

dans _Dardanus_ et _Zoroastre_, opéras qu'il fit représenter plus tard.

Peut-être, après la défense de jouer _Samson_, Rameau se fût-il

découragé complétement, sans le puissant appui de M. de la Popelinière.

La première condition, pour faire un opéra, est de s'en procurer le

poëme (ce que nous appelons aujourd'hui le livret); M. de la Popelinière

le lui fit avoir. Sur ses instances, l'abbé Pellegrin consentit à en

donner un, mais non sans avoir pris ses précautions.

C'était un singulier homme que cet abbé Pellegrin: il avait dû à la

protection de madame de Maintenon, à qui il avait présenté un livre de

cantiques de sa composition, de pouvoir se fixer à Paris; mais depuis

près de cinquante ans qu'il l'habitait, ce séjour ne lui avait guère été

profitable. Le pauvre abbé avait essayé de tout: il avait fait d'abord

des poésies spirituelles,--je veux dire sacrées;--c'étaient des paroles

de sainteté parodiées sur des airs d'opéras; cela se chantait dans les

couvents où l'on élevait les jeunes filles, et les premiers recueils

eurent assez de vogue. L'abbé Pellegrin, pour continuer à exploiter

cette mine, publia: _L'Imitation de Jésus-Christ, mise en cantiques sur

des airs d'opéras et de vaudevilles choisis et notés_; il fit ensuite

une traduction des Odes d'Horace en vers français; mais voyant que tout

cela ne lui rapportait plus assez, il se décida enfin à travailler pour

le théâtre, et donna successivement une comédie, une tragédie, et

quelques opéras; ses droits d'auteurs (ils étaient bien minimes alors)

et le prix de ses messes lui procuraient à peine de quoi vivre, et l'on

avait fait sur lui cette épigramme célèbre:

Le matin catholique et le soir idolâtre,

Il dîne de l'autel et soupe du théâtre.

Hélas! le pauvre abbé ne dînait pas tous les jours, et pourtant son

revenu devait encore décroître. Un ou deux succès au théâtre suffirent

pour donner à son nom un retentissement qui devait lui être fatal. Le

cardinal de Noailles l'interdit à jamais de ses fonctions sacerdotales

et l'abbé n'ayant plus de ménagements à garder, joignit à ses travaux

pour la Comédie-Française et pour l'Opéra, ceux plus expéditifs et plus

lucratifs de la Comédie Italienne et des théâtres forains. Malgré cela,

il ne put jamais parvenir à vaincre la misère: il est vrai qu'il était

très-bon, et que presque tout ce qu'il gagnait était employé à soutenir

une famille nombreuse et encore moins fortunée que lui.

L'abbé Pellegrin avait près de 70 ans, quand M. de la Popelinière

sollicita de lui la faveur d'un poëme d'opéra pour son protégé. Le

protégé pouvait passer pour un jeune compositeur, puisqu'il n'avait

encore rien fait représenter au théâtre, et n'en atteignait pas moins la

cinquantaine. Sa réputation de grand organiste, de savant théoricien,

n'inspiraient pas au poëte une confiance absolue; aussi exigea-t-il que

le musicien lui fît un billet de 600 livres pour le garantir des chances

d'une chute probable.

Rameau signa le billet et se mit à l'oeuvre sur-le-champ. Le poëme de

l'abbé était intitulé _Hippolyte et Aricie_; les personnages, moins

Théramène, sont les mêmes que ceux de la tragédie de Phèdre, mais

l'action est différente; la mort d'Hippolyte n'en est pas le dénouement.

Tout l'appareil mythologique, de rigueur alors à l'Opéra, y est déployé

avec une assez grande habileté. Jupiter descend sur la terre, Diane en

fait autant, puis Thésée visite les enfers, y cause avec Pluton et avec

les trois Parques, etc.; puis il y a des choeurs, des chasseurs, des

matelots; tout cela était très-musical et devait offrir de grandes

ressources au compositeur.

Il y eut chez M. de la Popelinière une espèce de répétition, ou plutôt

d'audition préalable de l'opéra. Rameau avait habilement choisi les

morceaux les moins difficiles d'exécution, et ceux qu'il croyait être le

plus susceptibles de produire de l'effet en dehors de la scène. Son

attente ne fut pas trompée, le succès fut immense, et, au milieu de

l'enthousiasme général, on ne fut pas peu surpris de voir un petit

vieillard, assez mal vêtu, s'élancer vers le musicien qui dominait de sa

haute stature tous ceux qui s'empressaient autour de lui pour le

féliciter: «Monsieur, dit le pauvre poëte au compositeur, quand on fait

de si belle musique on n'a pas besoin de donner de garanties; voici

votre billet: si l'ouvrage ne réussit pas, ce sera ma faute et non la

vôtre.» Et devant tout le monde il déchira l'obligation de six cents

livres. De la part de tout autre, cet hommage au génie de Rameau n'eut

été qu'un procédé de bon goût; de la part de Pellegrin, si pauvre et si

dénué de ressources, c'était une abnégation admirable.

Dès le lendemain l'ouvrage fut mis en répétition, mais c'est là que

devaient commencer les douleurs de l'artiste.

Parmi les continuateurs de Lully, il y eut des hommes de talent, mais il

n'y avait pas eu un génie créateur. Tous avaient suivi, presque pas à

pas, les traces du grand musicien que l'on regardait alors comme un

modèle qui ne devait jamais être surpassé: Campra, Colasse, Desmarets,

de Blâmont, Mouret lui-même, quoiqu'il eût une plus grande fraîcheur

d'idées que ses confrères, écrivaient pour les voix et disposaient les

instruments exactement comme l'avait fait Lully quarante ans avant eux.

C'était la même coupe pour les ouvertures, les récits, les scènes et les

airs de danse. Les mélodies différaient, mais les habitudes de

modulation, d'harmonie et d'accompagnements étaient les mêmes.

Rameau vint changer presque tout. Son récitatif était moins simple et

plus surchargé de dissonances, ses airs étaient plus accusés, ses

rhythmes variés et presque tous nouveaux. Aux mouvements presque

toujours lents, il en substituait de vifs et d'animés, et ce qui

étonnait surtout, c'était la nouveauté et l'imprévu de la modulation, la

force de l'harmonie et les combinaisons de l'instrumentation. Chez

Lully, comme chez ses successeurs, presque toute la partition était

écrite pour les instruments à cordes et à cinq parties: les instruments

à vent n'apparaissaient que pour doubler les instruments à cordes dans

les tutti, et pour jouer seuls et divisés en famille de flûtes ou de

hautbois, dans des ritournelles de quelques mesures seulement. Rameau

abandonnant ce système, faisait faire des rentrées aux flûtes, aux

hautbois, aux bassons, sans interrompre le jeu de la symphonie, donnant

à chaque instrument une partie indépendante et distincte, assignant à

chacun un rôle différent, faisant en un mot l'essai de ce qui s'est

constamment pratiqué depuis. Avait-il étudié ce procédé en Italie,

l'avait-il deviné? Ce serait un point à éclaircir. Comme ce n'est que

dans quelques morceaux de l'opéra qu'il en use et que dans certains

autres il conserve l'ancienne méthode, on peut se demander si ces

tâtonnements étaient dictés par la timidité de l'essai d'une chose

absolument nouvelle ou par la crainte que devait lui inspirer

l'inhabileté des exécutants. Je pencherais plutôt pour ce dernier motif,

car il est à remarquer que les innovations ne se font jour que petit à

petit dans cette partition d'_Hippolyte et Aricie_. L'ouverture est

entièrement calquée sur le modèle de celles de Lully, presque tout le

prologue est aussi dans cette manière. Ce n'est qu'à la dernière scène

qu'on remarque une gavotte chantée, _A l'Amour rendons les armes_, d'un

rhythme vif, carré et précis et portant le cachet d'un style entièrement

nouveau pour l'époque. Le premier acte n'offre pas non plus de grandes

innovations, si ce n'est dans l'harmonie qui est plus riche et plus

variée. Mais le deuxième acte, celui de l'enfer, est tout une révolution

musicale. Un air de basse chanté par Thésée avec accompagnement en

dessins d'arpèges dans les violons, signale une coupe toute nouvelle.

Puis les récitatifs de Pluton, les airs des furies, les choeurs de

démons et enfin l'admirable trio des Parques prouvent toute la puissance

du génie de Rameau. Ce trio, disposé pour trois voix d'hommes, est

malheureusement devenu inexécutable. La partie supérieure est écrite

pour la haute-contre et s'élève souvent dans les régions de _sol_, _la_,

_si_, _ut_, _ré_. Cette voix n'existe plus, on n'arrivait à ces notes

que par une émission blanche et nasale, proscrite depuis longtemps de

tout système de chant raisonnable. En transposant le morceau, la partie

inférieure arriverait à des notes impossibles, il faut donc se contenter

de lire ce morceau, d'en exécuter les accompagnements et de se figurer

l'effet des voix par l'imagination. Néanmoins, malgré l'imperfection

d'un tel mode d'exécution, on sera frappé de la grandeur et de la

noblesse de la ritournelle en sol mineur, exécutée par les violons, et

qui devient ensuite l'accompagnement du début du trio: _Quelle soudaine

horreur ton destin nous inspire_. Le récitatif de Pluton qui précède ce

trio, _Vous qui de l'avenir percez la nuit profonde_, porte aussi un

cachet de grandiose et de sombre majesté, digne de rivaliser avec les

plus belles inspirations des maîtres de toutes les époques.--Le passage

enharmonique qui accompagne les paroles, _Où vas-tu, malheureux_, était

alors d'une hardiesse dont on se fera peut-être une idée, en apprenant

que la première fois qu'on voulut l'essayer à l'orchestre de l'Opéra,

les musiciens, après plus d'une heure d'efforts infructueux, durent

renoncer à l'exécution, et comme Rameau insistait, le chef d'orchestre

jeta son bâton sur le théâtre, déclarant qu'il ne se chargeait pas de

diriger cette musique impossible. Rameau se leva lentement, et ramenant

avec son pied le bâton jusqu'au pupitre du chef d'orchestre: «Monsieur,

lui dit-il, n'oubliez pas qu'ici vous n'êtes que le maçon et que je suis

l'architecte; c'est à moi de commander; que l'on recommence.» Et l'on

recommença, mais l'exécution ne fut guère plus heureuse, et il est à

croire qu'aucun contemporain de Rameau n'a jamais entendu cette belle

transition exécutée d'une manière satisfaisante, car vingt-cinq ans plus

tard J.-J. Rousseau écrivait que les passages enharmoniques étaient

impossibles au théâtre, et que les essais qu'on en avait faits n'avaient

jamais produit que d'affreuses cacophonies.

On peut penser que l'opinion des exécutants ne devait guère être

favorable à une musique tellement au-dessus de leurs forces; aussi,

malgré la beauté des choeurs et des autres parties de l'ouvrage,

_Hippolyte et Aricie_ n'obtint qu'un médiocre succès.

Quelques connaisseurs reconnurent cependant la supériorité de Rameau.

Disons à la gloire d'un grand musicien de l'époque, de Campra, le plus

habile des compositeurs depuis Lully, qu'à cette première

représentation, comme quelques musiciens dénigraient hautement l'oeuvre

et l'auteur: «Ne vous y trompez pas, leur dit Campra, il y a plus de

musique dans cet opéra que dans tous les nôtres, et cet homme-là nous

éclipsera tous.»

La prédiction devait s'accomplir; mais l'opinion publique avait besoin

de s'éclairer. Rameau fut si découragé de son insuccès, qu'il prit la

résolution de renoncer au théâtre. «J'avais cru que mon goût plairait au

public, disait-il, je vois que j'étais dans l'erreur, il est inutile de

persévérer.» Fort heureusement on parvint à lui rendre le courage, et il

entreprit une oeuvre nouvelle; celle-ci était d'un genre tout différent.

C'était un ballet intitulé _les Indes galantes_.

Ce que l'on appelait alors un ballet ne ressemblait nullement au genre

d'ouvrage que nous nommons ainsi de nos jours. C'était un opéra où la

danse tenait une assez grande place, mais où elle n'était jamais amenée

que par une succession de scènes chantées. La danse existait déjà, mais

non la pantomime. Ce ne fut guère que quarante ans plus tard que Noverre

inventa ou introduisit en France le ballet pantomime.

En général, dans les ballets du temps de Rameau, comme _les Indes

galantes_, _les Eléments_, _les Grâces_, etc., chaque acte formait une

action séparée, mais la réunion de tous les actes se rapportait au titre

générique.

Ce que l'on avait surtout reproché à Rameau, c'était la sévérité, la

bizarrerie, l'excès d'originalité, l'abus des dissonances et des

modulations. Il espérait prouver, dans un sujet gracieux, que son talent

savait se plier à tous les genres. On lui avait fait un crime d'avoir

voulu faire autrement que Lully; aussi eut-il grand soin, dans son

nouvel ouvrage, d'écrire dans le style de ce maître ce que l'on appelait

les _scènes_, c'est-à-dire la partie déclamée.

Mais il arriva le contraire de ce qu'il avait prévu: le public trouva

très-monotones ces scènes où il s'était efforcé de se conformer à la

manière de Lully, et il applaudit avec transport les morceaux où il

s'était laissé aller à son inspiration. Ce fait nous est confirmé par la

préface dont Rameau fit précéder la publication de sa nouvelle

partition: «Le public ayant paru moins satisfait des scènes des _Indes

galantes_ que du reste de l'ouvrage, je n'ai pas cru devoir appeler de

son jugement; et c'est pour cette raison que je ne lui présente ici que

des symphonies entremêlées des airs chantants, ariettes, récitatifs

mesurés, duos, trios, quatuors et choeurs, tant du prologue que des

trois premières entrées, qui font en tout quatre-vingts morceaux

détachés, dont j'ai formé quatre grands concerts en différents tons: les

symphonies y sont même ordonnées en pièces de clavecin, et les agréments

y sont conformes à ceux de mes autres pièces de clavecin, sans que cela

puisse empêcher de les jouer sur d'autres instruments, puisqu'il n'y a

qu'à prendre toujours les plus hautes notes pour les dessus, et les plus

basses pour la basse. Ce qui s'y trouvera trop haut pour le

_violoncello_ pourra y être porté une octave plus bas. Comme on n'a

point encore entendu la nouvelle entrée des _sauvages_, que j'ajoute ici

aux trois premières, je me suis hasardé de la donner complète. Heureux

si le succès répond à mes soins! Toujours occupé de la belle déclamation

et du beau tour de chant qui règnent dans le récitatif du GRAND LULLY,

je tâche de l'imiter, non en copiste servile, mais en prenant, comme

lui, la belle et simple nature pour modèle.»

On voit, par cette péroraison, que Rameau voulait fermer la bouche à ses

antagonistes, et cet hommage publiquement rendu à Lully lui valut

beaucoup de partisans. Les airs chantés, et surtout ceux consacrés à la

danse, dans ce nouvel ouvrage, avaient eu beaucoup de succès: ce succès

augmenta, lorsque l'on y ajouta la quatrième entrée, celle des

_sauvages_.

Dans un de ses recueils pour clavecin, Rameau avait publié une pièce

intitulée _les Sauvages_. Elle avait été très-remarquée et méritait de

l'être. Il eut l'idée de l'intercaler dans cet acte et d'en faire

l'accompagnement du duo: _Forêts paisibles_. Le duo fit de l'effet au

théâtre; mais en fin de compte, les parties vocales n'étaient que

l'accompagnement; le véritable chant était celui de l'orchestre

exécutant l'air, et cette mélodie, devenue populaire, est connue de tout

le monde. Ce qu'il y a de singulier, c'est que son caractère est âpre,

rude et vigoureusement indiqué par les notes pointées, qui lui donnent

une vigueur et une énergie très prononcées. Dans l'accompagnement du

duo, en raison du sens des paroles, elle devrait prendre, au contraire,

un sentiment de placidité qui semble être l'opposé de sa conception

première. Dalayrac a intercalé ce thème dans l'opéra d'_Azemia_; mais

lui aussi l'a employé comme accompagnement d'une prière des sauvages au

lever du soleil, par conséquent, dans un sentiment calme; tandis qu'il

aurait dû présider à quelque action énergique, et être placé comme le

bel air des Scythes, par exemple, dans l'_Iphigénie en Tauride_ de

Gluck.

Les Indes galantes avaient prouvé toute la flexibilité du talent de

Rameau; ce ballet avait été représenté en 1735, deux ans après

_Hippolyte et Aricie_. Il fallut encore deux années de repos, ou plutôt

de travail, avant que Rameau fît représenter un nouvel ouvrage. Mais cet

opéra devait être son chef-d'oeuvre: c'était _Castor et Pollux_, joué

pour la première fois en 1747.

Jusque là, malgré la représentation des deux ouvrages précédents, le

talent dramatique de Rameau avait pu, sinon être contesté, du moins mis

en discussion. Le succès de _Castor et Pollux_ ferma la bouche à ses

détracteurs, et de ses partisans fit des fanatiques. Il faut dire aussi

que, de tous les ouvrages de Rameau (et ils sont nombreux), c'est le

seul où le sujet et les paroles soient à la hauteur de la musique.

C'était un véritable chef-d'oeuvre comme pièce, d'après la poétique et

les exigences du genre de l'opéra, tel qu'on l'entendait alors. Les

passions humaines y étaient habilement mises en jeu; l'amour, l'amitié

poussés à l'héroïsme; la valeur, le désespoir, la joie s'y déployaient

tour à tour; l'élément mythologique de rigueur venait prêter toute sa

pompe au spectacle; d'une fête on passait à un combat, du combat à une

cérémonie funèbre; puis, des Champs-Elysées on allait aux Enfers, et on

ne retournait sur la terre que pour se reposer de tant d'émotions par le

déploiement des sentiments les plus doux, les plus nobles et les plus

généreux. Le cadre offert au musicien était immense, mais celui-ci

l'avait rempli avec une merveilleuse variété de tons et de couleurs.

On remarque, au premier et au second acte, deux airs de bravoure pour

haute-contre, qui donnent l'idée la plus grotesque du goût de chant qui

régnait alors: mais, malgré la forme surannée des agréments, on ne peut

s'empêcher de reconnaître qu'il y a dans ces morceaux une excellente

coupe, et la preuve de leur supériorité est l'adoption générale qu'en

firent tous les compositeurs pendant plus de soixante ans: les grands

airs à roulades de Grétry et de ses contemporains sont exactement coupés

comme ceux de _Castor et Pollux_, et ne sont guère moins ridicules sous

le rapport vocal; seulement, ils sont imités, et les premiers étaient

inventés.

Dès le début du second acte, le génie de Rameau se révèle dans toute sa

puissance; le choeur, _Que tout gémisse!_ est d'une couleur et d'une

expression admirables. Cette gamme en demi-tons exécutée à trois

parties, en imitations, est du meilleur effet, et produit l'harmonie la

plus riche et la plus pittoresque; les voix ne font entendre que

quelques notes entrecoupées pendant que se poursuit le dessin

d'orchestre. Certes, cette analyse incomplète ne peut donner l'idée

d'une chose bien neuve; mais tout cela était tenté pour la première

fois; et, d'ailleurs, il règne dans cet admirable morceau un sentiment

de grandeur et de tristesse qu'on peut comprendre en l'écoutant ou en le

lisant, nais qu'il serait impossible de faire apprécier autrement que

par la citation même de ce choeur.

Le morceau qui s'enchaîne à ce chef-d'oeuvre est un autre chef-d'oeuvre;

c'est le fameux air: _Tristes apprêts, pâles flambeaux_. Le choeur, _Que

tout gémisse!_ est en _fa_ mineur; l'air qui suit immédiatement est en

_mi_ bémol: ces deux tons si éloignés sont reliés ensemble par trois

notes des basses à l'unisson _fa_, _la_ bémol, _mi_ bémol; puis arrive

la ritournelle de l'air en _mi_ bémol. Je suis obligé de revenir sans

cesse sur cette impuissance des mots à peindre les sons, et sur la

crainte de rester inintelligible. Il est certain qu'on ne peut guère se

douter, en lisant ce que je viens d'écrire, qu'il y ait un trait de

génie dans la simplicité de cette transition. Elle était pourtant d'un

effet si prodigieux, que, pendant plus d'un demi-siècle, les musiciens

ne cessaient de citer le _fa_, _la_, _mi_ de Rameau comme l'exemple de

la plus grande hardiesse de modulation qu'on pût jamais tenter.

L'air: _Tristes apprêts_ est peu mélodique; mais il offre le type de la

plus noble déclamation, et je n'en sache pas de plus beau dans tout le

répertoire des grands musiciens qui ont adopté cette école de

déclamation, sans en excepter Gluck lui-même.

Dans l'acte de l'Enfer se trouve le choeur _Brisons tous nos fers_, dont

le rhythme syllabique est si puissamment accentué. C'était encore une

invention de Rameau. Avant lui, tous les choeurs de démons qu'on avait

faits n'avaient guère d'autre expression que celle de gens en colère; la

couleur infernale, si je puis m'exprimer ainsi, leur manquait

complétement. Rameau sut l'imprimer à ses compositions; et il n'a pas

fallu moins que les admirables choeurs de démons du second acte de

l'_Orphée_ de Gluck pour faire oublier ceux du quatrième acte de _Castor

et Pollux_.

Mouret, l'un des plus charmants compositeurs de l'époque transitoire de

Lully à Rameau, celui que ses contemporains avaient surnommé le musicien

des Grâces, perdit la raison peu de temps après l'apparition de _Castor

et Pollux_. On fut obligé de l'enfermer à Charenton, et dans ses accès

de fureur il ne cessait de chanter le fameux choeur: _Brisons tous nos

fers_. On a même prétendu que Mouret devint fou d'enthousiasme ou de

jalousie après l'audition de ce chef-d'oeuvre, mais rien ne me semble

devoir confirmer cette assertion. Il y a une telle distance de Mouret à

Rameau, que l'idée de jalousie me semble impossible, et à quelque degré

que pût être porté l'enthousiasme dans la tête avignonnaise de Mouret,

il n'est guère probable qu'il l'eût été au point de la lui faire perdre

entièrement. Mouret avait près de cinquante-cinq ans lorsqu'il perdit

successivement les places de directeur du Concert spirituel, de

compositeur de la Comédie italienne et de directeur de la musique de la

duchesse du Maine. Les émoluments de ces trois places composaient tout

son revenu, et l'on doit supposer que la privation de toutes ces

ressources fut la principale cause de l'aliénation mentale qui, l'année

suivante, le conduisit au tombeau.

Le morceau le plus saillant de la scène des Champs-Elysées est le

charmant air: _Dans ces doux asiles_. Depuis quelques années, ce morceau

est exécuté, aux concerts du Conservatoire, sous le titre de: _Choeur de

Castor et Pollux_, et il y produit un effet immense. Dans l'intérêt de

la vérité et pour éviter des recherches inutiles à ceux qui voudraient

rencontrer ce prétendu choeur dans la partition de _Castor et Pollux_,

je dois raconter par quelle transformation cet air est devenu un choeur.

Je demande pardon à mes lecteurs d'être obligé de me mettre en jeu, mais

il me serait difficile de faire autrement, puisque je suis l'_arrangeur_

de ce morceau.

Auber se trouvant un soir chez moi, il y a sept ou huit ans, me citait

la merveilleuse facilité de Scribe à parodier des paroles sur des

mélodies que lui fournissent les compositeurs. Savez-vous, me dit-il,

que c'est un grand avantage que nous avons sur les musiciens qui nous

ont précédés? Eux, étaient obligés d'astreindre leur génie à traduire en

musique des vers sans rhythme et mal coupés, tandis que nous, lorsqu'il

nous arrive de trouver un chant qui puisse s'adapter à la situation,

nous avons sur-le-champ notre poëte pour y ajuster des paroles qui

suivent tous les caprices de notre coupe et de notre mesure.

--Croyez-vous donc, lui répondis-je, que ce soit une chose si nouvelle?

Il y a plus de cent cinquante ans que les musiciens en agissent ainsi

avec leurs librettistes, et Lully faisait parodier par Quinault des

paroles sur tous ceux de ses airs de danse qui lui semblaient

susceptibles d'être chantés.

--Etes-vous bien sûr de ce que vous dites-là? N'est-il pas plus probable

que Lully prenait la mélodie de ses airs chantés pour en faire le thème

de ses airs de danse?!

--Je ne le crois pas, mais s'il m'est impossible de vous prouver que

j'ai raison, pour ce qui concerne Lully et Quinault, j'ai une autorité

irrécusable pour Rameau. Voici un air charmant publié par lui en 1727

dans ses airs de clavecin, et que je retrouve en 1735, intercalé comme

air de danse et comme air chanté dans _Castor et Pollux_. Et je me mis à

lui jouer d'abord la mélodie de Rameau, puis à lui chanter avec les

paroles parodiées par Gentil Bernard:

Dans ces doux asiles,

Par nous soyez couronnés,

Venez;

Aux plaisirs tranquilles,

Ces lieux charmants sont destinés.

Ce fleuve enchanté,

L'heureux Léthé,

Coule ici parmi les fleurs;

On n'y voit ni douleurs,

Ni soucis, ni langueurs,

Ni pleurs.

L'oubli n'emporte avec lui

Que les soucis et l'ennui:

Le Dieu nous laisse,

Sans cesse,

Le souvenir

Du plaisir.

Quand bien même, ajoutai-je, la date de la mélodie ne ferait pas foi,

l'irrégularité de mesure, et cette succession de neuf vers masculins

prouveraient que la nécessité du rhythme musical a seule pu déterminer

le poëte à adopter cette coupe bizarre. Vous voyez bien que ni vous ni

moi n'avons été les premiers à user de la complaisante facilité de notre

poëte.

--Mais Auber avait déjà oublié le motif de notre discussion, il était

tout entier au charme du morceau que je venais de lui faire entendre, et

il me pria de le lui répéter. Ah! s'écria-t-il, je connais quelqu'un qui

serait bien heureux d'entendre cette mélodie.

--Eh! qui donc?

--Parbleu, c'est le roi. Il raffole de vieille musique, et, à vrai dire,

je crois qu'il n'aime que celle-là, et que ce n'est que par pure bonté

et par politesse qu'il veut bien quelquefois me complimenter sur la

mienne. Vous-même l'avez éprouvé, car ce qu'il apprécie le plus de tout

ce que vous avez fait, ce sont vos arrangements de _Richard_ et du

_Déserteur_ qu'il vous avait demandés.

--Eh bien! quelle difficulté y a-t-il à ce que j'arrange la musique de

Rameau comme j'ai arrangé celle de Grétry et de Monsigny?

--Vraiment, vous m'arrangeriez cela pour mes concerts de la cour?

--Mais bien certainement.

--Et huit jours après je portais à Auber le choeur: _Brisons nos fers_,

et l'air: _Dans ces doux asiles_, arrangés pour les voix et pour

l'orchestre. Cela fut exécuté la semaine suivante chez Louis-Philippe,

et,--je dois le dire,--à sa grande satisfaction.

Après 1848, M. Girard, qui avait été chef d'orchestre des concerts du

roi et qui l'était et l'est encore de la société des concerts, eut

l'idée d'y faire exécuter le morceau que j'avais arrangé. Mais il en

supprima la première partie, celle qui se composait du choeur: _Brisons

tous nos fers_, et ne conserva que l'air: _Dans ces doux asiles_. Dans

la partition de Rameau, ce menuet était d'abord exécuté par l'orchestre,

puis chanté par une voix seule: ce que j'ai ajouté est la reprise en

choeur. L'orchestration n'est pas celle de Rameau, c'est celle que j'ai

calquée sur la réduction au clavecin de la partition gravée, mais

l'harmonie très-élégante de cette orchestration, ainsi que celle du

choeur, est bien celle indiquée par la réduction.

Je n'analyserai pas ce délicieux morceau que tous les amateurs ont

entendu et applaudi aux concerts du Conservatoire, mais je dois dire

qu'il n'est pas le seul de l'oeuvre de Rameau qui soit digne de la

réhabilitation que j'ai été assez heureux pour lui procurer, et que plus

d'une mélodie de cet homme célèbre peut prouver combien son génie se

produisait sous les aspects les plus variés. Je ne poursuivrai pas plus

loin l'examen des opéras de Rameau: cette tâche est trop ingrate.

D'ailleurs ces appréciations sont sans intérêt pour ceux qui ne

connaissent pas ces ouvrages et complétement inutiles pour le petit

nombre de ceux qui ont eu la patiente curiosité de les compulser. Je me

contenterai de compléter la liste de ses productions dramatiques.

Après _Castor et Pollux_, il fit successivement représenter: les

_Talents lyriques_, 1739; _Dardanus_, 1739; les _Fêtes de Polymnie_,

1745; les intermèdes de la _Princesse de Navarre_, comédie, 1745; le

_Temple de la gloire_, 1745. C'est dans cet ouvrage que la clarinette

fut employée pour la première fois au théâtre. L'ouverture est fort

originale et est censée représenter l'effet d'un feu d'artifice. Les

_Fêtes de l'Hymen et de l'Amour_, 1747; _Zaïs_, 1748; _Pygmalion_, 1748;

_Naïs_, 1749; _Platée_, 1749; _Zoroastre_, 1749; _Acante et Céphise_,

1751; la _Guirlande_, 1751; _Daphnis et Eglé_, 1753; _Lysis et Délie_,

1753; la _Naissance d'Osiris_, 1754; _Anacréon_, 1754; _Zéphyr_, _Nélée

et Myrtis_, _Io_, le _Retour d'Astrée_, 1757; les _Méprises de l'Amour_,

1752; les _Sybarites_, 1760. Parmi ces ouvrages, quelques-uns ne sont

que des sortes de divertissements en un acte; plusieurs renferment de

charmants détails; mais on ne peut guère compter comme oeuvres sérieuses

que _Dardanus_ et _Zoroastre_.

Cette multiplicité de petits ouvrages dénotent que l'opéra français

était alors à son déclin. _La guerre des Bouffons_, en 1745;

l'apparition du _Devin du Village_, presque à la même époque, avaient

porté un coup mortel aux grands opéras, qu'on commençait à avoir le

courage d'avouer très-ennuyeux. De là cette suite de petits opéras

ballets en un acte, qui avaient au moins l'avantage d'ennuyer moins

longtemps. Cependant, après _la guerre des Bouffons_, on fit (en 1750)

une reprise de _Castor et Pollux_ qui eut un succès immense.

Rameau mourut en 1764. Il était alors âgé de quatre-vingt-un ans. Ses

derniers ouvrages n'avaient eu que de médiocres succès, et il ne

travaillait plus qu'à contrecoeur. Il était comblé d'honneurs et dans un

état de fortune très-honorable, à laquelle n'avait sans doute pas peu

contribué la parcimonie que lui ont reprochée tous ses contemporains. Il

mourut, croyant, comme Lully, laisser après lui des ouvrages immortels;

et cependant ses opéras lui survécurent moins que ceux de Lully

n'avaient survécu à leur auteur. Les opéras de Lully se jouèrent, en

effet, quatre-vingts ans après sa mort, tandis que ceux de Rameau furent

complétement abandonnés, dès que les oeuvres de Gluck eurent anéanti à

jamais les opéras français antérieurs, au système desquels ils

appartenaient cependant par plus d'un point.

Je n'ai point tenté d'apprécier Rameau comme théoricien; cela m'eût

entraîné à des considérations beaucoup trop spéciales, et qui

sortiraient tout à fait du cadre que je me suis tracé.

Comme compositeur, Rameau fut certainement un très-grand homme, d'un

génie inventif et novateur; mais seulement au point de vue de l'art

français. Il ne pourrait être comparé aux compositeurs célèbres italiens

ou allemands de son époque. Mais l'ignorance musicale était si grande en

France, que les oeuvres, les noms même de ces grands musiciens étaient

complétement ignorés. Il faut donc considérer Rameau comme ayant presque

tout tiré de son propre fonds, et ne le comparer qu'aux compositeurs

français qui l'avaient précédé ou à ceux qui vivaient à son époque. Sous

ce point de vue, sa supériorité est immense: coupe de morceaux,

disposition de parties, agencement des scènes, style dramatique, couleur

locale, orchestration, combinaisons d'harmonie et de modulations,

rhythmes mélodiques, tout diffère chez lui de ce qu'ont fait ses

prédécesseurs.

Lully a écrit, on peut le dire, le même opéra en quinze ou vingt opéras

différents; c'est toujours le même système depuis le premier jusqu'au

dernier, tandis qu'il y a une variété extrême dans les ouvrages de

Rameau, un grand effort d'user de moyens nouveaux et une grande

recherche de la différence de style.

Nous ne connaissons que fort peu son instrumentation, ses partitions

n'ayant été publiées que réduites. Il existe, au contraire, l'édition

_princeps_ imprimée des principaux ouvrages de Lully, contenant son

instrumentation pour instruments à cordes, à cinq parties, assez

correctement écrites, avec l'indication des endroits où apparaissaient

exceptionnellement les instruments à vent. Une autre édition moins rare

des opéras de Lully, et faite après sa mort, est gravée, et ne contient

que la basse chiffrée, et quelques rentrées d'instruments.

La bibliothèque du Conservatoire possède une partition manuscrite de

_Castor et Pollux_, mais ce n'est pas l'instrumentation primitive de

Rameau, c'est un arrangement fait avec addition de cors et clarinettes,

instruments qui n'étaient pas encore connus à l'époque où fut composé

cet opéra. Cet arrangement avait été fait par Rebel et Francoeur pour

une des dernières reprises que l'on fit du chef-d'oeuvre de Rameau.

Cependant, ce qui doit rester de l'instrumentation de l'auteur peut être

l'objet d'une étude assez curieuse, c'est un fouillis de parties

surchargées d'ornements et de petites notes dont l'exécution devait être

fort difficile et produire un assez triste effet; le travail paraît en

avoir été pénible et l'ensemble manque de clarté et d'unité. On conçoit

bien plus l'effet de l'instrumentation de Lully, qui semble beaucoup

mieux ordonnée.

Vers le commencement de ce siècle on donna à l'Opéra quelques

représentations de _Castor et Pollux_ dont Candeille avait refait la

musique, mais il avait conservé le choeur: _Que tout gémisse_, l'air:

_Tristes apprêts_; le choeur: _Brisons tous nos fers_, et quelques airs

de danse dont faisait sans doute partie le menuet: _Dans ces doux

asiles_. Bien en avait pris à Candeille de conserver ces morceaux, car

ce furent les seuls qui produisirent de l'effet et valurent quelques

représentations à cette reprise, qui fut et sera sans doute la dernière

de ce chef-d'oeuvre, réduit à l'état d'ornement de bibliothèque et

d'objet d'étude et de curiosité.

Il est cruel, en terminant une si longue notice, d'être obligé de

prévoir le jugement de ses lecteurs, et de s'avouer à soi-même qu'on n'a

fait qu'une chose incomplète. Je me vois pourtant réduit à cette

extrémité; je sens combien peu je suis parvenu à faire partager mon

admiration pour les belles choses que renferment les opéras de Rameau,

et à faire comprendre les défauts qui tenaient à son éducation et à son

époque. Ayant déjà, et à plusieurs reprises, invoqué comme excuse la

difficulté de prouver sans pouvoir citer, il ne me reste plus qu'à

solliciter l'indulgence des lecteurs dont j'ai, sans doute, fatigué la

patience.

Derniers souvenirs d'un musicien · 第 10 / 33 题