I
Dans un joli petit village situé sur la frontière de l'Autriche, à
quinze lieues de Vienne, vivait, il y a plus de cent ans, un pauvre
charron nommé Mathias Haydn. Ce brave homme n'était pas riche; mais ses
désirs étaient si bornés, qu'il se trouvait heureux du peu qu'il
possédait. Toute l'année il avait l'entretien des charrettes et grosses
voitures de ses voisins. Ces pauvres gens, aussi peu fortunés que lui,
le payaient bien rarement en espèces, mais ils fournissaient à ses
besoins par des dons en nature pour prix de son travail. Une seule fois
dans l'année, le père Haydn avait l'occasion de gagner quelques florins:
c'était lorsque le comte de Harrach, seigneur du village, s'apprêtait à
retourner à Vienne, à l'entrée de l'hiver; il faisait alors remettre en
état sa voiture de voyage, et le père Haydn n'était pas peu fier, quand
la berline du comte venait se poster devant sa modeste bicoque, qu'il
décorait alors du nom d'_atelier de charronnage_. Bien souvent il
cherchait avec peine, et sans pouvoir la découvrir, quelle était la
partie défectueuse de la voiture qui avait besoin de réparation. C'est
que le comte de Harrach connaissait la pauvreté de notre charron, et
que, lui devant protection comme à son vassal, il ne voulait pas
l'humilier et avait toujours l'air de lui donner comme prix de son
travail le secours annuel qui apportait un peu d'aisance dans le ménage.
Depuis quelques années le charron avait épousé une cuisinière du comte;
celle-ci avait quitté le service lors de son mariage, mais n'avait pas
oublié les bontés de son ancien maître.
Lorsque le père Mathias avait reçu de l'intendant la petite somme qu'il
croyait avoir gagnée, c'était grande fête dans la maison et je dirai
presque dans le village. Allons! nous voilà riches à présent; dimanche,
grand concert, s'écriait le père Mathias, et le premier prélèvement
qu'il faisait sur son pécule était pour aller à la ville voisine acheter
les cordes de harpe qui manquaient depuis quelque temps à son instrument
favori.
Nous autres Français, nous avons peine à nous imaginer un petit charron
d'un obscur village, cultivant l'instrument de Labarre et de Boscha;
pour qui connaît un peu les moeurs allemandes, cela n'a rien d'étonnant.
Le dimanche, après les offices, auxquels il avait assisté en sa qualité
de sacristain de la paroisse, le père Mathias s'asseyait devant sa
porte, et au grand contentement de ses voisins, il exécutait sur sa
harpe tous les morceaux qu'il savait, et dont le nombre était
malheureusement un peu restreint, parce qu'il n'avait guère le moyen
d'acheter de nouvelle musique. Il se serait même trouvé fort embarrassé
sans la complaisance d'un de ses cousins, Frank, maître d'école à
Naimbourg. Ce cousin lui prêtait quelques pièces de musique. Il se
hâtait de les copier, et les ajustait assez adroitement pour son
instrument. Sa femme avait une assez jolie voix; lui-même possédait une
voix de ténor agréable, et souvent ils exécutaient des mélodies
nationales, que leur instinct musical, si naturel aux gens de leur pays,
leur faisait sur-le-champ arranger à deux voix, avec une bonne
disposition d'harmonie. Il était bien rare qu'il ne se rencontrât pas,
dans la foule réunie pour les entendre, un amateur pour improviser une
basse sur ces deux parties, et le trio se trouvait au complet.
Un jour qu'ils s'occupaient ainsi de musique, notre charron vit avec
surprise son petit Joseph, à peine âgé de trois ans, venir gravement se
poster à côté de lui, armé de deux petits morceaux de bois ramassés
parmi les copeaux de son père, et que son imagination d'enfant lui
représentait comme une parfaite imitation d'un violon et de son archet.
Le père ne fit pas d'abord trop attention à cette singerie d'enfant;
mais à peine eut-il joué quelques mesures, qu'il ne put s'empêcher de
rire du sang-froid et de l'aplomb imperturbable du petit Joseph. En
effet, l'enfant, frottant avec la gravité d'un maître de chapelle, ses
deux planchettes l'une contre l'autre, comme s'il eût en réalité tenu un
instrument, indiquait parfaitement la mesure, de la tête et du pied. Il
n'en fallut pas davantage au père pour reconnaître les dispositions de
l'enfant pour la musique; et, de ce moment, il s'appliqua à cultiver ce
goût naturel. Les progrès du petit Joseph furent rapides: il n'y avait
pas de jeux ni d'amusements qui l'intéressassent autant que ses leçons
de musique; au bout d'une année, il lisait sa partie de chant à livre
ouvert; l'année suivante, son père lui avait acheté une petite harpe, et
le concert de famille s'était augmenté d'un nouvel exécutant, faisant sa
partie avec une précision et une régularité parfaites.
Le petit Joseph avait grandi; il avait huit ans, et son père n'ayant pas
cessé de le faire travailler la musique, son goût naturel pour cet art
était devenu une passion. Les exercices de son âge n'avaient nul attrait
pour lui; son cousin Frank lui avait fait cadeau d'un violon, et, sans
maître, l'enfant avait deviné le mécanisme de cet instrument, sur lequel
il jouait toutes sortes d'airs, improvisant souvent une partie en
tenues, pendant que sa voix se mêlait à celles de son père et de sa
mère.
Un dimanche, une chaise de poste s'arrête à l'entrée du village, un
étranger en descend; il demande un charron pour visiter sa voiture. On
le conduit à la demeure du père Mathias. C'était l'heure de l'office. Le
petit Joseph était seul à la maison. Il prie l'étranger d'attendre le
retour de son père qui ne peut tarder à rentrer, et la conversation
s'engage entre l'enfant et le voyageur. «A qui est cette harpe? dit avec
surprise ce dernier.
--C'est à papa, dit l'enfant.
--Et qu'en fait-il? reprend l'étranger.
--Comment! ce qu'il en fait? riposte l'enfant: de quel pays venez-vous
donc pour ignorer ce qu'on fait d'une harpe? Tenez, je vais vous le
montrer, moi. Et il va prendre sa petite harpe que son hôte n'avait pas
encore aperçue, et se met à lui jouer tout son répertoire.
--Mais, c'est très-bien, cela! lui dit l'étranger de plus en plus
surpris.
--Est-ce que tu sais aussi lire la musique? et, en disant ces mots, il
avait tiré un rouleau de papier réglé de sa poche.
--Qu'est-ce que c'est que cela? dit l'enfant. Oh! c'est une messe en
musique. Voyons, quelle partie voulez-vous que je vous chante?
--Oh! celle que tu voudras ou plutôt celle que tu seras en état de
déchiffrer.
--Je peux les déchiffrer toutes, et même les jouer sur mon violon,
tenez, écoutez plutôt.
--Et l'enfant exécute la partie de premier dessus sans faire une faute.
L'étranger l'attire entre ses genoux:
--Eh mais! lui dit-il, qui donc t'a montré tout cela?
--C'est papa.
--Ton père est donc musicien? il n'est donc pas charron?
--Pourquoi donc cela? répond l'enfant; est-ce qu'il n'est pas permis
d'être charron et musicien? mais moi je ne serai que musicien, je ne
veux pas être charron, cela fait perdre trop de temps.
--Veux-tu venir avec moi à Vienne? dit l'étranger, charmé de la vivacité
des reparties du petit Joseph.
--Non, répond l'enfant, papa ne pourrait plus me donner mes leçons de
musique.
--Oh! qu'à cela ne tienne, je t'emmènerai dans un endroit où tu feras de
la musique toute la journée; tu recevras des leçons de violon, de
clavecin, de chant, de latin, de tout ce que tu voudras. Tu auras une
belle robe rouge le dimanche, et tu chanteras à l'église de
Saint-Stéphan.
--Oh! alors, je veux bien, reprend l'enfant avec joie, partons à
l'instant.
--Un moment, dit l'étranger: il faut au moins que ton père consente à se
séparer de toi.--L'enfant rougit, il baisse la tête, ses yeux se
remplissent de larmes.
--Comment! dit-il en tremblant, est-ce que vous n'emmènerez pas non plus
papa et maman?
--Avec la meilleure volonté du monde, c'est impossible, répond
l'étranger en riant. Tu conçois bien, mon petit ami, que je ne peux pas
faire recevoir ton père et ta mère, à la maîtrise comme enfants de
choeur.
Le petit Joseph se met alors à fondre en pleurs; il ne peut se faire à
l'idée de se séparer de son père et de sa mère. Mais l'étranger le
rassure petit à petit, il lui fait entrevoir une si riante perspective,
un avenir si rempli de musique (et ce mot est l'équivalent de bonheur
pour l'enfant), que bientôt ses larmes cessent de couler, il ne rêve
plus qu'au plaisir du voyage, et il avait ses petites mains passées
autour du cou de l'étranger et l'embrassait tendrement, quand le père
Mathias rentre, accompagné de sa femme.
--Papa! papa! s'écria le petit Joseph en l'apercevant, je t'en prie,
laisse-moi aller à Vienne; voilà un monsieur qui va m'emmener avec
lui.--Le père ne comprend rien à cette exclamation, mais l'étranger se
lève:
--Monsieur, dit-il au charron, je me nomme Reutter, je suis maître de
chapelle de l'église de Saint-Stéphan de Vienne; le hasard m'a fait
connaître les brillantes dispositions de votre petit bonhomme. Si vous y
consentez, je le fais admettre à la maîtrise où il recevra une bonne
éducation, et en particulier je mettrai tous mes soins à lui donner un
talent distingué.
Une pareille proposition ne pouvait qu'être agréable au père Mathias. Il
voyait avec chagrin venir le moment où il serait forcé de faire
apprendre un métier à son fils, n'ayant pas les moyens de lui donner de
l'instruction; il remercia l'étranger et consentit à tout. Mais en se
retournant, il vit sa femme qui pleurait à l'annonce du départ de son
fils bien-aimé.
--Eh quoi! ma bonne Marie, lui dit-il avec un ton de doux reproche,
es-tu donc si peu raisonnable de t'affliger de ce qui doit faire le
bonheur de notre pauvre petit Joseph? Qu'est-ce qu'il deviendra, s'il
reste avec nous? Un pauvre charron comme son père, et peut-être, après
moi, le sacristain de la paroisse, tandis qu'avec les leçons qu'il va
recevoir, il peut être un jour un artiste habile, la gloire de son pays,
la consolation de nos vieux jours. Allons, un peu de courage, ma bonne
Marie. D'ailleurs, ajouta-t-il en jetant un regard sur la taille
arrondie de sa femme, nous ne resterons pas longtemps seuls, notre
famille va bientôt s'augmenter, et tous nos enfants ne pourront pas
toujours rester avec nous; et si c'est pour leur bien, il vaut mieux
nous en séparer de bonne heure.
Tout cela était certes fort raisonnable; mais on raisonne rarement avec
son coeur et surtout avec un coeur de mère. Marie finit cependant par
céder, et quelque douloureuse que cette séparation fût pour elle, elle y
consentit dans l'intérêt de son enfant. Elle obtint pourtant que
l'étranger ne partirait que le lendemain. Le soir, le concert de famille
eut lieu comme à l'ordinaire, moins la gaîté qui y présidait d'habitude.
La présence de l'étranger avait électrisé le petit Joseph: il joua du
violon, de la harpe; et il chanta mieux qu'il n'avait jamais fait.
Reutter paraissait enchanté de son nouvel élève; le père Mathias rêvait
le plus bel avenir pour son fils; mais la pauvre mère ne pouvait
entendre sans une douleur secrète cette voix si jeune, si tendre, qui ne
se marierait plus à la sienne, et des pleurs inondaient son visage et
contrastaient singulièrement avec la figure joyeuse et naïve du petit
Joseph. Il ne voyait plus en ce moment que le bonheur de pouvoir se
donner tout entier à l'étude de la musique. Ah! c'est que les enfants ne
peuvent jamais autant aimer leurs parents qu'ils en sont aimés!
Cependant, le lendemain, au moment du départ, bien des larmes furent
versées de part et d'autre. La voiture roulait depuis un quart d'heure,
que Marie était encore agenouillée dans un coin de sa chambre, appelant
les bénédictions du Ciel sur le pauvre petit voyageur. Le père Mathias
avait aussi le coeur bien gros. Machinalement il s'était mis à
l'ouvrage, et il essayait de chanter pour ne pas laisser voir son
chagrin; mais, malgré lui, toutes les mélodies qui lui venaient étaient
graves et tristes, et cependant la voiture roulait toujours, et le petit
Joseph, séduit par la variété des objets qui s'offraient à sa vue pour
la première fois, était redevenu gai et insouciant, comme on l'est à son
âge. Il chantait aussi; mais les airs qu'il choisissait étaient tous
gais et vifs. C'est tout simple: le temps était magnifique, la campagne
riante, le soleil splendide; Joseph avait à peine neuf ans; il roulait
dans une bonne voiture; il marchait vers l'inconnu: à son âge, il n'en
faut pas tant pour être parfaitement heureux. A peine aurait-il songé à
ceux qu'il quittait, si un cahot, en le jetant sur son voisin, ne lui
eût fait sentir quelque chose de dur dans sa veste; il porta vivement la
main à sa poche, et en retira un petit papier où était cette
suscription: _A mon Joseph bien-aimé_. Il renfermait six florins.
C'étaient toutes les économies de la pauvre mère; cette année, elle
devait se priver de bien des choses; mais la pauvre femme connaissait
peu le prix de l'argent, et ce qu'elle regardait comme un trésor, par la
peine qu'elle avait à l'amasser, elle croyait que ce serait un
commencement de fortune pour son fils. L'enfant pensa comme elle: cette
somme, qui se monte à peu près à 15 fr. de notre monnaie, lui parut
énorme; il ignorait quel sacrifice sa mère faisait en la lui donnant, et
sa joie fut encore plus vive en se voyant à la tête de ses six florins
avec un avenir aussi beau que celui qu'il rêvait. Le mouvement uniforme
de la voiture, auquel il n'était pas accoutumé, ne tarda pas à lui
procurer un doux sommeil, et je laisse à penser si ses songes furent
agréables.
Le compagnon de voyage du petit Joseph était enchanté de son
acquisition; il fallait qu'il se recrutât de jolies voix, pour
l'exécution de ses messes, qui avait lieu tous les dimanches dans la
cathédrale de Vienne. Il était rare qu'il rencontrât des sujets aussi
distingués que celui qu'il venait de découvrir, et puis, l'ardeur de
l'enfant pour ses études musicales lui faisait espérer qu'il pourrait un
jour en faire un chanteur habile dont le talent lui profiterait; il
suivait en cela l'usage de quelques maîtres qui formaient _gratuitement_
des élèves: ceux-ci abandonnaient ensuite en paiement à leurs
professeurs le bénéfice qu'ils tiraient de leur talent pendant les
premières années de son exploitation. Cet usage existe encore en
Angleterre, où l'on achète l'éducation musicale au prix d'une ou de
plusieurs années de son temps, quand on n'a pas le moyen de payer
autrement. Mais le petit Joseph ne pouvait pas se douter de ce calcul:
il prenait pour de la bienveillance et de l'affection, ce qui n'était
qu'un intérêt bien raisonné, et Reutter lui apparaissait comme une
providence, comme un second père. Heureux âge, où l'on ne suppose que
des passions généreuses, parce qu'on juge les autres d'après soi, et
qu'on n'éprouve que de nobles sentiments!
Tant que roula la voiture, rien n'interrompit le sommeil de notre petit
Joseph. Ce ne fut que lorsqu'elle s'arrêta devant la vénérable
cathédrale de Vienne, que son compagnon de route jugea à propos de le
réveiller.
--Allons, mon petit ami, nous voici arrivés, il faut descendre.
--L'enfant ne se le fit pas dire deux fois; en deux sauts, il fut en bas
de la chaise de poste, et quoiqu'il fît déjà presque nuit, il put
admirer les tours gigantesques de la merveilleuse église.
--Comment! s'écria-t-il, c'est là que nous allons demeurer; oh!
dépêchons-nous d'entrer; que cela doit être beau dedans! Reutter le prit
par la main; ils firent le tour de l'église, puis trouvèrent enfin une
petite porte. Une vieille femme avait l'air de les y attendre.
--Tenez, Marthe, dit Reutter en entrant, voilà un nouveau pensionnaire
que je vous amène, allez le conduire près de ses camarades, et
préparez-lui une chambre. L'enfant se vit bientôt introduit dans une
salle basse, où se tenaient une douzaine de bambins; en l'absence du
maître, ils s'en donnaient à coeur joie et paraissaient fort en train de
se divertir. L'arrivée de Marthe et du nouveau venu interrompit leurs
jeux.
«Ah çà! dit la vieille, j'espère que tout ce bruit va finir, maître
Reutter est de retour, et voilà un camarade qu'il vous amène;
maintenant, songez à vous tenir un peu tranquilles.»
La nouvelle du retour de maître Reutter rembrunit un instant ces petites
figures espiègles; mais toute l'attention ne tarda pas à se tourner vers
le pauvre Joseph; il était resté debout au milieu de la chambre, assez
embarrassé de sa personne. Il examine d'abord le local: ce n'était pas
brillant. Rien sur les murs, que quelques teintes verdâtres produites
par l'humidité, et des noms et des dates inscrits au crayon, à l'encre,
au charbon, à la pointe du couteau, de toutes les manières enfin,
suivant l'usage éternel de tous les écoliers, et malgré le fameux
précepte: _Nomina stultorum semper parietibus insunt_. Mais comme,
suivant un autre adage, _numerus stultorum est infinitus_, cela ne peut
empêcher que les murs des colléges, pensions et autres prisons destinés
à l'éducation de la jeunesse ne soient toujours décorés des noms de ceux
qui les habitent. Quelques bancs de bois, un vieux clavecin et un énorme
pupitre sur lequel on voyait deux antiphonaires ouverts pour une leçon
de plain-chant, formaient tout l'ameublement de cette pièce, à peine
éclairée par une lampe de cuivre jadis dorée, mais probablement mise à
la réforme depuis longtemps comme indigne de figurer dans le sanctuaire.
L'obscurité était donc presque complète, et de plus il régnait dans la
chambre cette odeur humide et indéfinissable qu'on ne trouve que dans
les églises et dans les bâtiments qui en dépendent. L'aspect de ce
séjour aurait peut-être un peu désenchanté notre nouvel enfant de
choeur, si ses camarades lui avaient laissé le temps de s'abandonner à
ses réflexions.
--Comment te nommes-tu, toi? lui dit l'un d'eux.
--Joseph, répondit notre héros, enchanté de cette familiarité, qui le
mettait à l'aise, et vous?
--Moi, je me nomme Max; mais il ne faut pas dire: Et vous! entre
camarades, il faut tout de suite se tutoyer. Voyons, es-tu un bon
enfant? à quoi sais-tu jouer?
--Moi, reprit Joseph, je jouerai à tout ce que vous voudrez, et si cela
vous fait plaisir, je vous jouerai de la harpe ou du violon, ou je
chanterai quelque chose avec vous.»
Un éclat de rire universel accueillit la proposition du pauvre Joseph.
--Est-il bête! se disaient ses camarades; on lui parle de s'amuser, et
il vous répond qu'il veut faire de la musique.
--Mais, Joseph, lui dit Max, tu n'y penses pas de nous parler de
chanter; nous ne faisons que cela du matin au soir!
--Et cela vous ennuie? repartit vivement Joseph.
--Je crois bien, on nous y oblige! et à peine avons-nous une ou deux
heures dans toute la journée pour nous divertir un peu.
--Oh! je ne suis pas comme vous, moi: mon plus grand divertissement sera
de faire de la musique.
Un murmure de mécontentement accueillit cette réflexion... Ce sera un
_capon_, se disait-on à l'oreille... Du tout, reprit Max, c'est un
_chaud_, et voilà tout; mais ça lui passera bien vite. Marthe vint de
nouveau interrompre la discussion. Elle apportait à chacun un morceau de
pain et une pomme; le panier était vide quand vint le tour de Joseph;
mais elle le prit par la main.
--Maître Reutter va vous faire souper avec lui, mon petit ami; ne vous y
accoutumez pas, c'est bon pour aujourd'hui, mais demain vous partagerez
le repas de ces Messieurs.
Et ces messieurs, tout en rongeant leur pomme, suivaient d'un oeil
d'envie le nouvel arrivé, car il allait faire un repas un peu plus
substantiel que le leur.
Joseph se trouva bientôt tête-à-tête avec Reutter. Le local était un peu
plus gai: d'abord on y voyait à peu près clair, et puis un bon feu
brûlait dans le poêle, les murs étaient garnis de tablettes couvertes de
livres et de partitions; dans un coin de la chambre était un petit
buffet d'orgues, non loin de là un clavecin et plusieurs autres
instruments. La vue de ces richesses musicales aurait suffi pour
enchanter Joseph; mais il faut avouer, à la honte de son coeur et à la
louange de son appétit, que son attention fut d'abord absorbée par une
petite table où il n'y avait que deux couverts; mais elle était
abondamment servie, et, sur le signe que lui fit Reutter, il s'y
installa sur-le-champ.
Le pauvre enfant n'avait jamais bu de vin: il en goûta un peu; il ne
cessa de parler musique pendant tout le souper, et, quand il sortit de
table, il se croyait le mortel le plus fortuné qui existât au monde. En
se couchant, cependant, il sentit bien qu'il lui manquait quelque chose:
c'était le baiser de sa mère, qui lui servait de bénédiction chaque
soir: un tendre regret faillit lui faire verser des larmes; mais il
songea à la joie qu'elle devait avoir de le savoir heureux, et il
s'endormit en pensant à elle et en remerciant Dieu de tout ce qui lui
arrivait; car, je le vois bien, se disait-il, c'est ici que je vais
trouver le bonheur; il ne peut être autre part.