Jusqu'à présent, nous n'avons considéré dans la nature que la force

abstraite et nous n'avons fait entrer en nulle ligne de compte les

mouvements variés sous la forme desquels elle peut se manifester. Or,

on conçoit qu'il peut naître chez l'animal autant d'organes qu'il y

a d'espèces de mouvements naturels. Ainsi, par exemple, du côté du

corps tourné vers la lumière, on admettra sans peine qu'il se forme un

organe spécialement sensible aux ondes lumineuses; et il se formera de

même des organes sensibles aux ondes sonores, aux vibrations chimiques

des atomes (odeurs et saveurs), aux rayons de chaleur, etc.; et de

ces organes, les uns deviendront permanents (œil, oreille, narines,

etc.), les autres resteront adventices (chaleur, pression, etc.).

Cette spécialisation des organes s'explique par les mêmes principes.

Pour fixer les idées, imaginons que nous assistions à la formation

d'un organe auditif et qu'une onde sonore dont les molécules exécutent

mille vibrations par seconde vienne frapper les molécules du corps.

De celles-ci, les unes ont, par supposition, un mouvement naturel de

1,000 à la seconde, les autres de 700, les autres de 950. Voici ce

qui se produira. L'onde ébranlera celles de la première espèce, ne

parviendra pas à ébranler les secondes et modifiera la constitution des

troisièmes. Elle n'ébranlera pas les secondes, non qu'elle soit sans

action sur elles, mais parce que le mouvement commencé sera à chaque

instant arrêté, comme quand un sonneur maladroit essaie de mettre une

cloche en branle. Et, quant aux molécules de la troisième espèce, elle

finira par leur imprimer un mouvement vibratoire égal au sien, parce

que leur mouvement qui, par nature, serait un peu en avance ou un peu

en retard, sera un peu arrêté ou accéléré par celui des particules

sonores. Les résistances vaincues sont en partie brisées, de sorte que

cette même onde se propagera de plus en plus facilement le long de

la ligne qu'elle aura choisie, et qu'à la fin, cette ligne elle-même

finira par prendre naturellement ce mouvement vibratoire dès que la

première molécule sera mise en branle.

C'est de cette façon que s'explique cette particularité dont sont doués

nos organes de sens, de nous fournir toujours la même sensation, quelle

que soit la cause qui les irrite.

Par ce qui précède on comprend aussi comment il se fait qu'il y ait

des lacunes dans notre sensibilité, c'est à dire que nous n'ayons

pas autant de sens qu'il y a de forces naturelles. Si, par exemple,

nous n'avons pas de sens magnétique, c'est que le mode vibratoire

des molécules d'un aimant ne rencontre pas dans notre organisme des

molécules dont le mouvement naturel soit susceptible de se modifier de

manière à se mettre à l'unisson avec l'aimant. Mais si nous n'avons

pas ce sens, il n'en faut pas conclure que nous sommes à l'abri des

influences magnétiques; seulement, nous les subissons sans pouvoir ni

les prévoir, ni les reconnaître, ni les éviter.

Ces considérations, en même temps que les lois de la sélection

naturelle en vertu desquelles le plus apte est appelé à survivre,

expliquent la position des organes de sens dans le corps, leur

accumulation vers la tête, l'aspect bilatéralement symétrique de la

plupart des animaux, et ce fait que les organes destinés surtout à

pressentir les chocs sont généralement placés à l'extrémité de bras,

d'antennes ou de pédoncules quelconques.

[1] Pour les mathématiciens, la loi de Weber se formule comme suit: La

sensation est proportionnelle au logarithme de l'excitation.

[2] Voir notre ouvrage intitulé: _Étude psychophysique. Recherches

théoriques et expérimentales sur la mesure des sensations._ Bruxelles,

Muquardt, 1873. (Extrait du t. XXIII des Mémoires de l'Académie de

Belgique.)

[3] Dans un mémoire présenté à l'Académie royale de Belgique en juin

1875, imprimé dans le tome XXVI du Recueil in-8°, et portant pour titre

_Théorie générale de la sensibilité_ (Bruxelles, Muquardt, 1876), nous

avons démontré toutes les propositions qu'ici et dans ce qui va suivre

nous nous contentons d'énoncer.

* * * * *

V

L'EFFORT

L'animal a maintenant des sensations différant qualitativement et

quantitativement, mais nous n'avons pas encore traité en détail de ses

perceptions. Nous savons seulement que ses perceptions lui viennent par

l'intermédiaire du sentiment de la motilité.

I. Le jugement primitif. La matière et l'esprit. Notion du mouvement

et notions dérivées. Rôle de l'organe adventice ou permanent dans

l'acquisition de ces notions.

Pour aborder ce sujet, reprenons l'hypothèse d'un animal tout

élémentaire, et dans l'univers ne considérons qu'un corpuscule

matériel. Imaginons, pour fixer les idées, que ce corpuscule agisse

par contact sur l'animal en un point déterminé de son corps. Ce point

touché est un organe adventice de pression, et l'animal y ressent une

pression différenciée des autres pressions qu'il subit. L'animal n'a

pourtant pas pour cela de sensation, car si la pression dure depuis un

certain temps, l'animal s'y est accommodé et il s'identifie avec le

corpuscule. Mais comme il est doué de mouvement, il vient à le presser

davantage (la supposition inverse, qu'il le presserait moins, comporte

la même analyse); il sent cette fois-ci une pression, et il sait en

même temps que sa sensation est venue à la suite de son effort. Mais le

corpuscule, de son côté, s'est mis en mouvement; mouvement qui est la

résultante tant de sa propre figuration que de l'énergie de l'animal et

de la nature des obstacles qu'il rencontrera sur sa route. Admettons

qu'il vienne à se détacher. L'animal va éprouver une diminution de

pression à laquelle il ne pouvait pas s'attendre. Au premier instant

donc, il a ressenti une pression, voulue à certains égards; mais au

second instant, il ressent une diminution de pression qui n'est pas

un effet de sa volonté. Admettons que, par un nouvel effort voulu,

il rejoigne le corpuscule et rétablisse l'égalité de pression, il

s'apercevra que cette égalité a été obtenue par lui, mais qu'elle est

venue à la suite d'une diminution qu'il n'avait pas voulue. C'est la

comparaison entre les effets voulus et les mêmes effets non voulus qui

lui donne l'idée de l'extérieur. Il arrive de cette façon à reconnaître

qu'il y a en dehors de lui des causes semblables à lui, mais qui, à

certains égards, sont indépendantes de lui. C'est le premier jugement:

_il y a quelque chose en dehors de moi._

Mais ce jugement lui-même, on le sent, est une conclusion raisonnée.

Pour le porter, il faut, en effet, que l'être sensible ait compris que

cette résistance, cet arrêt dans son mouvement n'était pas voulu, ce

qui suppose qu'il sait ce que c'est qu'un mouvement voulu; et, d'un

autre côté, il ne peut comprendre ce que c'est que la volonté s'il

n'a éprouvé des sensations involontaires. Pour être averti de son

existence, il faut qu'il éprouve un changement d'état et, pour juger

qu'il y a changement d'état, il faut que son état antérieur lui soit

connu. Nous tournons donc dans un cercle vicieux; c'est à dire que nous

ne pouvons comprendre comment se forme le premier jugement. Dès que

nous avons ce premier jugement, nous nous rendons fort bien compte de

la formation du second; mais l'origine du premier nous échappe tout à

fait.

Comme le jugement primitif implique volonté, conscience, raisonnement,

intelligence, nous voilà amené à dire de ces facultés ce que nous avons

dit de la sensibilité: que nous ne pouvons les faire naître d'autre

chose, quelles sont irréductibles, créées ou éternelles au même titre

que la matière et le mouvement[1].

L'animal s'est donc reconnu comme force, en même temps qu'il admet

qu'il y a en dehors de lui quelque chose capable de résister à sa

force, de contrecarrer sa volonté. Cette chose, c'est, pour lui comme

pour nous, _la matière_. La matière, c'est le nom commun que nous

donnons à toutes les forces qui arrêtent la volonté; c'est ce qui est

opposé au moi conscient, au moi _esprit_.

Poussons plus loin notre hypothèse. Imaginons que le corpuscule se

meuve de lui-même, que ce soit comme une proie vivante et que l'animal

le poursuive. Il est inutile, pensons-nous, de faire remarquer qu'on

peut renverser les termes de la supposition, et que le raisonnement

reste le même. Pour le suivre, l'animal doit maintenir l'égalité de

la pression, et pour cela il doit à chaque instant faire de nouveaux

efforts; ces efforts sont voulus, mais ils sont _commandés_ par autre

chose; il sent qu'il _se meut_, mais il se dit que le corps se meut

de même. Il acquiert de cette façon la notion du _mouvement continu_,

et le mouvement n'est pour lui que la manifestation sensible du

déploiement de sa force.

La notion du mouvement résulte donc d'une suite de comparaisons entre

des sentiments d'efforts et des sensations de pressions voulus sous un

certain rapport, non voulus sous un autre rapport. Et l'on remarquera à

ce sujet que cette comparaison n'est possible que grâce à l'opposition

toujours actuelle entre l'état sensible de l'organe adventice et l'état

sensible du reste de la périphérie, le premier état se rapportant au

présent, le second au passé. Tels sont les jugements subséquents.

Nous avons supposé que le corpuscule agissait par contact; le

raisonnement eût été identique si nous avions supposé qu'il agissait

à distance. Qu'il soit un point lumineux ou sonore, une substance

odorante, un foyer de chaleur, du moment qu'il détermine la formation

d'un organe, l'animal pourra à son gré augmenter ou diminuer la

sensation qu'il éprouve ou se donner pour tâche de la maintenir égale.

Dans ce dernier cas, si le corpuscule est mobile, l'animal devra le

suivre, et son mouvement sera voulu dans son principe, mais non voulu

quant à la direction.

Une fois que l'animal a la notion du mouvement, il a par là même,

d'une façon plus ou moins obscure, les autres notions cinématiques. La

_durée_, c'est le mouvement abstrait; le _temps_, un mouvement uniforme

pris pour unité; la _vitesse_, le rapport du mouvement au temps. La

_distance_ est appréciée par la quantité d'effort nécessaire pour la

parcourir; la _direction_, par la position du point affecté par l'objet

relativement au corps de l'animal (voir plus loin). La _situation_ ou

le _lieu_ est le produit de la combinaison des notions de distance et

de direction; l'_espace_, c'est la synthèse des lieux possibles. Enfin,

la _forme_ est une synthèse de distances et de directions[2].

Savoir où est un objet, c'est savoir quel mouvement il faut faire

pour en recevoir telle ou telle sensation. Il ne s'agit pas ici, bien

entendu, de la position dans le sens mathématique du mot. On est censé

connaître le lieu d'une chose quand on sait comment il faudrait se

mouvoir pour s'en rapprocher, s'en éloigner ou s'en garer. Peu importe

d'ailleurs que cette chose existe ou n'existe pas (lumière réfléchie),

ou qu'elle apparaisse là où elle n'est pas (lumière réfractée).

Cette connaissance ne pourrait se produire sans la formation de

l'organe adventice. Si, quand le vent souffle, nous éprouvions un

effet général, c'est le hasard seul qui pourrait nous en préserver.

Mais comme le vent donne lieu à la formation d'un organe adventice du

côté où il souffle, nous devinons d'où il vient et nous pouvons ou

lui tourner le dos, ou interposer entre lui et nous des obstacles qui

l'arrêtent.

L'organe adventice produit donc chez l'animal une _orientation

adventice_. A son défaut, il serait déconcerté et ne pourrait suivre

l'objet; avec son aide, il peut _s'orienter_. L'organe le _dirige_,

c'est un pilote qui le guide, qui lui fait éviter les écueils et le

conduit au port. Son rôle terminé, l'organe, s'il est adventice,

disparaît, et l'expérience momentanément acquise est perdue pour

l'avenir. S'il est permanent, l'orientation de l'animal est permanente,

il possède un _axe naturel_, passant, par exemple, par l'organe et le

centre de gravité. Dès lors, il possède, à titre perpétuel, une règle

et un compas pour apprécier la position et la forme des objets, il

peut acquérir une expérience qui lui reste, et il est _perfectible_

en ce sens qu'il peut de plus en plus vite former son jugement sur la

position des corps ou sur la route qu'ils suivent.

Appelons _directeur_ l'organe de sens qui guide la motilité. Le

jugement sur la forme et la position des objets est d'autant plus exact

que, d'un côté, cet organe est plus précis et que, de l'autre côté,

nous savons mieux apprécier les différences d'effort.

Si nous voulons déterminer la direction du vent, nous pouvons tourner

la tête vers le point de l'horizon d'où il semble venir, et par la

position que nous devons prendre nous trouvons le lieu d'origine. Mais

cette détermination est assez vague, parce que l'organe par lequel

nous nous mettons en rapport avec le vent, à savoir la peau du visage,

occupe une grande étendue sans présenter des parties plus restreintes

et notablement plus sensibles. Nous serons mieux servis par la main,

qui, se trouvant au bout du bras, peut se placer plus nettement encore

dans la direction vraie. Tout le monde sait enfin que si l'on expose

à l'air un doigt humecté, l'évaporation précisera davantage encore

le point d'origine. Mais à coup sûr, si nous étions insensibles au

mouvement de l'air sur toute la surface du corps et que nous eussions

un organe mobile en forme de tube, dont le fond serait seul sensible au

vent, nous déterminerions la direction d'autant plus exactement que le

tube serait plus long et plus étroit.

Ce que nous disons de la direction peut se dire des distances ou

grandeurs. Il est clair que les notions de l'animal à cet égard seront

plus ou moins nettes suivant ses aptitudes à apprécier et à comparer

les efforts qu'il fait en les parcourant.

Nous nous rendons, en effet, d'autant mieux compte de la forme dun

objet que nous en suivons les contours avec un instrument plus exact;

par exemple avec le corps en marchant, ou avec la main, ou avec l'œil

qui, à tous égards, peut être assimilé à ce tube dont nous parlions

tantôt. Car on conçoit sans peine qu'il n'est pas nécessaire que

l'animal entier se meuve, du moment qu'il a la faculté de mouvoir

volontairement son organe autour de lui-même. L'organe fait l'office de

la main que l'aveugle immobile promène sur le contour des objets qu'il

tâte. Les différents replis de la peau, les bras, les tentacules, les

antennes, les oreilles, le nez, l'œil, peuvent servir tour à tour de

sens directeur. La peau de la chauve-souris, le nez du chien, l'oreille

du chat sont pour ces animaux ce qu'est la main pour l'aveugle, l'œil

pour l'oiseau. Et le bras que projette la monère n'est qu'un tentacule

adventice qui sert à diriger ses mouvements et à la renseigner sur les

objets de l'espace qu'elle occupe.

L'animal a maintenant, d'une manière plus ou moins confuse, la notion

de l'existence du corpuscule et de ses évolutions dans l'espace.

Telle est en germe la notion de l'univers: multipliez les corpuscules,

multipliez les sens, l'objet d'un côté sera d'autant plus vaste,

l'expérience de l'autre d'autant plus complète et plus rapide.

II. L'effort et la résistance. La répétition de l'acte le rend de plus

en plus facile. Le mouvement volontaire, habituel, instinctif, réflexe.

Intelligence et automatisme.

Dans ce qui précède nous avons fait jouer le principal rôle au

sentiment de l'effort. Ce sentiment naît à la suite des résistances

qui s'opposent au mouvement voulu. L'animal, par exemple, veut fuir

ou poursuivre un objet, mais le mouvement ne suit pas immédiatement

sa volonté; il doit pour cela déployer un effort et vaincre certaines

résistances qui proviennent d'un arrangement des molécules peu

favorable au mouvement. Le mouvement cependant finit par se propager

suivant la ligne des molécules dont la vibration naturelle présente

avec lui le moins de divergence, et, en se propageant, il diminue

encore cette divergence. De là résulte que le même mouvement, quand

il est voulu une seconde fois, éprouve moins de résistance; et, à la

longue, à force de répétitions, il finit par se faire avec le plus

petit effort possible, avec un effort tellement faible qu'il n'est plus

senti.

Comment l'enfant apprend-il à lire? Il doit d'abord se pénétrer de la

forme des lettres. Dans les premiers temps, il confond les _a_ et les

_o_, les _n_ et les _u_, les _b_, les _d_, les _p_ et les _q_; il doit

se livrer à beaucoup de comparaisons pour reconnaître leurs caractères

distinctifs; chaque fois qu'il porte un jugement, qu'il dit d'un _a_

que c'est un _a_ et d'un _o_ que c'est un _o_, il a dû se raisonner à

lui-même le pourquoi de ce jugement. Mais par l'exercice, ce jugement

devient de plus en plus rapide, de manière que, ce premier pas fait,

on peut procéder avec lui à l'étude des syllabes. Il faut maintenant

qu'il apprenne à distinguer _na_ de _an_, _ou_ de _uo_, _ie_ de _ei_;

nouvelles comparaisons, nouveaux raisonnements, nouveaux exercices;

puis, ces difficultés sont à leur tour surmontées. On aborde alors la

connaissance des mots, puis des phrases. Que de temps, que d'efforts,

que d'études sont nécessaires avant qu'il en arrive à lire couramment!

Il y parvient cependant et, à la fin, il saisit immédiatement le sens

d'une phrase par la simple inspection du texte, comme certains joueurs

font d'un coup d'œil l'addition de cinq ou six dés de dominos étalés

devant eux. Arrivé à ce point, il n'a plus même conscience des actes

préliminaires par lesquels il doit passer pour avoir l'intelligence de

la phrase. Il ne s'aperçoit plus qu'il épelle, qu'il juge de la forme

des lettres et de leur position respective dans les syllabes, etc.; il

lui semble qu'il comprend d'emblée ce qu'il lit. Et comment apprend-il

à tracer les lettres avec sa plume, à les assembler pour en former

des mots, à soigner l'orthographe? Tous les premiers mouvements sont

voulus, sont faits avec pleine conscience,--il est inutile que nous

refassions notre analyse--et à la fin, il en arrivera à écrire sous la

dictée, sans même faire attention aux paroles qu'on prononce. La main

obéira d'elle-même au son qui frappera l'oreille.

L'exercice porte ici sur le sens musculaire. L'enfant n'a pas procédé

autrement pour apprendre à marcher: tous ses pas ont d'abord été

voulus, avant d'être naturels; c'est ainsi qu'il apprend à voir ou

plutôt à regarder, qu'il apprend à entendre, à odorer, à goûter.

Dans ces perfectionnements successifs du mouvement, on peut distinguer

quatre moments principaux reliés entre eux par un très grand nombre de

moments intermédiaires: le mouvement _volontaire, habituel, instinctif,

réflexe_ ou _automatique_.

On peut dire, d'une manière générale, que le mouvement est volontaire

_quand on sait comment et pourquoi on le fait;_ qu'il est habituel

quand on le fait _sans savoir comment;_ instinctif quand on le fait

_sans savoir pourquoi;_ réflexe quand on le fait _sans le savoir._

L'habitude s'acquiert par l'_exercice_, et elle modifie l'organisme

jusque dans les ovules et les spermatozoïdes. La modification des

parents se retrouve donc à un degré plus ou moins marqué chez

les descendants, sous forme d'_aptitude_ ou de _besoin_ d'abord,

d_'instinct_ ensuite.

Enfin, l'instinct lui-même finit par se transformer en _automatisme_

lorsque les mouvements se produisent à la suite d'une impression non

sentie. Ils s'exécutent alors sans connaissance, mais la connaissance

a présidé à leur naissance. Telle est l'explication de l'admirable

finalité des mouvements réflexes, de leur appropriation au but.

Si l'on extirpe d'une manière convenable les hémisphères cérébraux de

la grenouille, elle ne voit plus rien, n'entend plus rien, ne cherche

plus sa nourriture. Mais si on la jette à l'eau, elle nage; si on lui

met de la nourriture dans la bouche, elle l'avale; si on l'excite, elle

sautera en évitant les obstacles auxquels elle pourrait se heurter.

Coupez la grenouille en deux et laissez tomber une goutte d'acide sur

l'une de ses pattes postérieures, l'autre patte cherchera à l'enlever.

L'homme, dans certains états pathologiques, peut présenter des

phénomènes identiques[3].

Ce sont les mouvements réflexes qui faisaient dire à Descartes que les

animaux sont des automates, et qui ont fait dire à Huxley que «ce sont

des _machines, mais des machines conscientes_[4]».

C'est l'habitude ou l'instinct, suivant les cas, qui fait que nous nous

représentons comme douées d'existence matérielle les figures reflétées

dans un miroir; c'est une habitude plus profonde et plus invétérée

qui nous fait attribuer un corps aux images de nos rêves ou de notre

délire. L'habitude nous explique un grand nombre d'illusions comme

celles dont nous nous sommes occupé. C'est par l'habitude enfin, par

un exercice répété, que nous dressons les animaux à notre usage. Le

premier chien à qui on a appris à arrêter le gibier a dû comprendre que

c'était un moyen de s'attirer les caresses et les bons soins de son

maître; sa volonté consciente a été primitivement nécessaire pour cet

acte. Peu à peu, l'acte est devenu habituel. Puis l'habitude, transmise

aux descendants, a donné la race des chiens d'arrêt qui aujourd'hui

restent immobiles devant le gibier, sans savoir pourquoi.

Si le poulet, à peine sorti de l'œuf, se précipite sur le grain

qu'on lui jette, si le veau ou le chevreau, immédiatement après leur

naissance, savent se conduire dans leur étable, si l'oiseau construit

son nid avec un art admirable, n'en doutez pas, chacun des détails

de ces actes ont été autrefois voulus, exécutés avec conscience

successivement et progressivement par leurs ancêtres.

Comme on le voit, l'explication que nous donnons de la transformation

du mouvement voulu en mouvement réflexe est fondé sur les mêmes

principes que celle de la formation des organes adventices, permanents,

puis spécifiques.

A mesure que l'effort est moindre, le sentiment de l'effort, qui n'est

autre que la _conscience_, est moins prononcé. L'état de conscience

passe insensiblement à l'état d'inconscience. La conscience accompagne

toujours la volonté, elle n'accompagne jamais la réflexivité.

L'explication donnée ici des phénomènes psychiques est l'inverse

de celle que l'on soutient ordinairement. On dit généralement que

l'intelligence passe de l'état d'inconscience à celui de conscience.

Nous pensons le contraire. Tous nos actes intellectuels ont commencé

par être conscients, sinon en nous, du moins en nos ancêtres. Le

domaine de l'inconscience a été formé par les dépôts des âges passés,

par l'accumulation des traces _fixées_ des impressions reçues, et il

a son expression physique variable dans le _caractère spécifique_ de

l'individu, caractère obtenu par une action lente et qui peut être

également détruit à la longue. La vie consciente de l'individu favorise

ses progrès personnels dont quelques uns passeront à sa descendance

sous forme d'aptitudes d'abord, d'instinct ensuite et, en dernier

lieu, de connexions réflexes. L'intelligence progresse donc vers

l'instinct et l'automatisme. L'intelligence consciente est l'ébauche

embryonnaire d'une faculté dont l'instinct constitue une forme plus

élevée et l'automatisme l'expression parfaite. Cette proposition peut

paraître paradoxale. Mais, en fait, l'ouvrier obligé de réfléchir

continuellement à la manière dont il doit manier son outil et au but

de chacun de ses mouvements, n'est-il pas au dessous de celui qui,

maître de sa main et de son art, exécute son travail machinalement

et peut, tout en travaillant, chanter, causer ou penser à son aise?

L'intelligence aboutit donc à sa négation, à l'automatisme qui n'en

est, pour ainsi dire, que la cristallisation. N'oublions pas toutefois

que l'instinct et l'automatisme sont imperfectibles par cela même

qu'ils sont parfaits ou à peu près, tandis que l'intelligence est

l'instrument indispensable des progrès, tant de l'individu que de

l'espèce.

[1] La même conclusion est formulée par J. Tyndall, dans un article

serré et profond sur le _Matérialisme et ses adversaires en

Angleterre_, publié dans la _Fortnightly Review_, et reproduit par la

_Revue scientifique_ du 6 novembre 1875.

[2] Dans notre _Essai de logique scientifique_, nous avons justifié la

plupart de ces définitions, p. 271 sqq.

[3] On peut lire, dans la _Revue scientifique_ du 24 octobre 1874, p.

389, le cas d'un soldat français atteint, à Bazeilles, d'une balle à

la tête, et qui présente périodiquement des phénomènes de réflexivité

vraiment merveilleux. Si Huxley ne les admettait pas comme vrais, nous

aurions nous-même de la peine à y croire.

[4] _Revue scientifique_, loc. cit., p. 391.

* * * * *

VI

CONCLUSION

I. Rapports de la conscience et de l'inconscience. L'homme et l'animal.

Le langage et le sentiment religieux. Le transformisme.

La psychologie comme science naturelle, son présent et son avenir Application de la méthode expérimentale aux phénomènes de l'âme · 第 7 / 8 段