[7] SPENCER est donc dans l'erreur, ce nous semble, quand il croit

trouver dans des propriétés--un peu mystérieuses--du tissu de la

rétine, la cause de la vivacité des impressions visuelles et de la

facilité avec laquelle elles sont renouvelées par le souvenir. L'œil

se rappelle assez facilement les contours parce qu'il se meut avec une

précision obtenue de longue date. Mais nous croyons que les impressions

de l'ouïe sont encore bien autrement susceptibles d'être reproduites

avec vivacité et fidélité. Quelle différence entre la manière, toujours

plus ou moins confuse, dont on se représente un paysage ou les traits

d'une personne, et la netteté avec laquelle on se remémore les paroles,

le son de la voix, le chant! C'est qu'ici l'appareil reproducteur est

essentiellement le larynx, qui, dans l'acte du souvenir, refait, d'une

manière affaiblie à la vérité, tous les mouvements qui caractérisent

l'acte réel. (Cf. HERBERT SPENCER, _Principes de psychologie_, §§ 68,

97, 118; pages 171, 233, 264 de la traduction française.)

[8] Livre VII. «On eût dit, ajoute Marmontel, qu'il avait les yeux au

bout des doigts.»

* * * * *

IV

LA SENSATION

Il est jusqu'à présent établi que tout jugement conscient est la

conclusion d'une série de jugements enfouis dans l'inconscience, et

qu'ainsi, pour leur étude, le sens intime ne peut nous être d'aucun

secours. Les jugements inconscients appartiennent au passé de notre

individu, et comme ce passé se perd à son tour dans celui de l'espèce,

nous voilà conduit à rechercher les prémisses d'un jugement actuel dans

les actes intellectuels des premiers êtres sensibles. Or, l'on est

porté à croire, par une série d'inductions fondées sur la géologie,

que les premiers êtres apparus sur le globe étaient d'une simplicité

tout à fait élémentaire; et la paléontologie, dont les découvertes sont

confirmées par l'embryogénie, nous montre que les organes des sens

n'ont pas toujours été aussi perfectionnés qu'ils le sont maintenant.

Aujourd'hui encore, il y a des êtres sensibles, comme les monères,

sans aucune espèce d'organisation, et tout animal naît d'un œuf qui en

soi n'est guère plus compliqué qu'une monère. Le problème consisterait

à tirer d'une sensibilité rudimentaire et primitive les sensibilités

spécifiques, sensibilités pour la lumière, la pression, le son, la

chaleur, etc., qui n'en seraient ainsi que des modes.

Cette manière de concevoir les phénomènes psychiques est justifiée par

les idées que l'on a aujourd'hui sur les phénomènes physiques.

I. La sensibilité élémentaire et ses modes comparés au mouvement et

à ses transformations. La mesure des sensations. La loi de Weber:

tout accroissement de la sensation correspond à un accroissement

d'excitation constamment proportionnel à celle-ci. Critique de cette

loi. Les trois lois de la sensation. Déductions et conséquences.

Actuellement, en effet, la science tend à ramener tous les phénomènes

de la nature matérielle à des mouvements soit de transport dans

l'espace, soit moléculaires. Le mouvement est l'expression de la force;

quand la force n'engendre pas de transport visible, elle produit un

mouvement moléculaire. Ainsi, lorsqu'une force écartant une corde de

violon de sa position de repos, lui en a donné une autre où un obstacle

la maintient, cette force se traduit en mouvements moléculaires

vibratoires tant de la corde que de l'obstacle. Si l'on fait cesser

cet arrêt, ces mouvements moléculaires se transforment en mouvement

de transport, puis, la position de repos dépassée, ce mouvement

de transport se convertit à son tour graduellement en mouvements

moléculaires. Le mouvement de va-et-vient se continue jusqu'à ce qu'il

soit amorti par la résistance de l'air et des points d'attache et par

la roideur de la corde. Quant aux qualités des corps, on les attribue

au mouvement soit des molécules, soit des atomes qui les constituent.

C'est la nature particulière du mouvement moléculaire qui fait qu'un

corps est solide, liquide ou gazeux, sonore ou lumineux, et c'est du

mouvement des atomes que dérivent ses propriétés chimiques.

Sans doute, on ne peut guère actuellement soupçonner à quelle

différence dans les mouvements constitutifs est due, par exemple, la

différence de l'or et de l'argent; mais l'idée que c'est dans ces

mouvements qu'il faut la chercher n'en est pas moins universellement

admise.

Le mouvement moléculaire ou atomique est interne. Il diffère du

mouvement visible ou du transport dans l'espace, en ce qu'il ne fait

pas sortir le corps du lieu qu'il occupe. L'exemple de la corde de

violon peut nous donner une idée de cette différence. Chaque partie

de la corde change de place et manifeste un mouvement sensible. La

corde, elle, ne se transporte pas dans l'espace; elle reste attachée

au violon; elle oscille seulement autour d'une position moyenne. C'est

sous cette dernière forme qu'on doit se représenter le mouvement

moléculaire ou atomique.

Si cette conception moderne est vraie, il en résulte que l'univers

matériel apparaîtrait à notre intelligence, supposé qu'elle fût

parfaite, comme composé de groupes différents d'atomes, groupes mobiles

dans l'espace, pendant que tous les atomes oscillent autour dun centre

d'équilibre. Elle n'y verrait pas d'autre variété que celle dépendant

de la vitesse et de la direction des groupes, de la rapidité et du sens

de la vibration des atomes.

Mais il y a plus. La science actuelle, depuis la découverte de

l'équivalent mécanique de la chaleur et du principe de la conservation

de la force, regarde avec raison le mouvement de transport et le

mouvement moléculaire comme pouvant se transformer l'un dans l'autre,

et nos muscles, ainsi que nos machines à vapeur, ne sont pas autre

chose que des appareils appropriés à opérer cette transformation.

De là, une conséquence importante: c'est que, idéalement, les

phénomènes les plus divers en apparence, comme la chaleur, la lumière,

le bruit, que l'admiration qu'on éprouve devant un beau tableau de

Rubens ou le plaisir que nous procure un opéra de Rossini, sont dus à

des causes extérieures réductibles l'une à l'autre et, par conséquent,

au fond, identiques. Elles se ramènent, en effet, toutes au mouvement

et leurs différences tiennent à la diversité des appareils sensoriels

qui les perçoivent.

Une semblable réduction est-elle possible pour les phénomènes de la

sensibilité? Essayons d'y arriver. Il nous faut pour cela étudier la

sensation, abstraction faite de sa qualité, et rechercher d'après

quelles lois elle croît ou elle diminue, sous l'influence de

l'excitation.

Nous savons que, dans ce but, nous devons dresser une double échelle:

d'un côté, on doit inscrire les intensités successives de la cause

physique que l'on fait croître ou décroître uniformément; de l'autre,

les grandeurs respectives du phénomène psychique de la sensation qui

y correspond. Mais pour cela, il faut mesurer la sensation, arriver

à la représenter en nombres, à pouvoir dire que telle sensation est

le double ou la moitié de telle autre. Le sens intime nous apprend

seulement si elle est égale, plus forte ou plus faible, mais ne nous

fait pas connaître exactement le degré. C'est là une grande difficulté,

qu'on est parvenu heureusement à tourner et à vaincre.

La question de la mesure des sensations avait déjà été en quelque

sorte entrevue par des savants du siècle dernier ou du commencement

de ce siècle; mais ce fut un Allemand, Weber, qui, par des recherches

étendues, prépara un travail d'ensemble et qui formula le premier une

loi à laquelle Fechner a donné le nom de son inventeur. Enfin, c'est

à Fechner que revient la gloire d'avoir coordonné les travaux de ses

devanciers et de ses contemporains, et de les avoir complétés par ses

propres découvertes.

Trois méthodes ont été employées par ces savants pour arriver à la

mesure des sensations. Comme le but de ce travail n'est pas d'entrer

dans le détail de ces investigations, nous nous contenterons de donner

un exemple de l'emploi de la première méthode.

Soient A et B deux poids à comparer. La différence entre eux peut être

assez faible pour qu'on ne la perçoive pas et qu'on les juge égaux. Par

contre, si cette différence est considérable, elle n'échappera pas au

sentiment. Si donc on fait croître la différence d'abord presque nulle

des poids A et B, en augmentant, par exemple, le poids B, il arrivera

un moment où, d'imperceptible qu'elle était, la différence deviendra

perceptible. A ce moment, on peut dire que la sensation de poids a crû

d'une certaine quantité, qui, dans le cas présent, est la quantité la

plus petite possible qui soit appréciable. Si maintenant je compare le

poids B ainsi obtenu avec un poids C, que l'on va faire croître de la

même façon jusqu'au moment où je juge que C est plus lourd que B, on

pourra dire que la sensation de poids a crû chez moi d'une nouvelle

quantité égale à la première, puisque c'est encore la plus petite

quantité possible qui s'ajoute à la sensation. On conçoit sans peine

qu'on puisse ainsi, d'un côté, obtenir une série de poids A, B, C, D,

qui nous procurent, de l'autre côté, des sensations différant d'une

même quantité appréciable.

On peut appliquer cette même méthode à la sensation de lumière. Qu'on

imagine une série de bandes parallèles de même épaisseur et teintées

par différents tons de gris, allant du plus foncé au plus clair et

choisis de telle façon que les contrastes sensibles entre deux teintes

voisines soient partout jugés égaux; on pourra dire que la sensation de

lumière croît de l'une à l'autre de quantités équivalentes.

Ce procédé, comme on le voit, est applicable aux sensations de son, de

chaleur, de pression. Il n'est pas irréprochable au point de vue de

l'exactitude; mais les deux autres méthodes viennent le corriger dans

ce qu'il peut présenter de défectueux. Nous ne les exposons pas, parce

que, pour les bien saisir, il faut être initié aux mathématiques.

Ces trois méthodes conduisent à des résultats sensiblement concordants,

d'où ressort une loi d'une exactitude suffisante entre certaines

limites et qui porte le nom de _loi de Weber_. En voici la formule:

Tout accroissement constant de la sensation correspond à un

accroissement d'excitation constamment proportionnel à celle-ci.

Ainsi l'expérience nous apprend que la différence de deux poids n'est

perceptible que si l'un dépasse l'autre de 1/17. Ce qui veut dire que

je m'apercevrai de la différence d'un gramme, si je compare des poids

de 17 et de 18 grammes; d'un hectogramme, si je comparé des poids de

17 et de 18 hectogrammes; d'un kilogramme, si je compare des poids de

17 et de 18 kilogrammes. Mais je ne m'apercevrai pas d'une différence

d'un gramme ajouté à un poids d'un hectogramme, et la différence d'un

hectogramme, parfaitement saisissable sur des poids d'environ 17

hectogrammes, cesse de l'être pour des poids de plusieurs kilogrammes.

Pour qu'une lumière donnée subisse un accroissement perceptible, il

faut que cet accroissement soit du 1/100.

Le son doit croître par tiers, ainsi que la pression, la température.

La loi de Weber peut encore s'exprimer comme suit:

Pour que la sensation croisse en progression arithmétique, il faut que

l'excitation croisse suivant une progression géométrique.

On sait qu'une progression arithmétique est une série de termes

différant tous de la même quantité; et que, dans une progression

géométrique, un terme quelconque est égal au terme précédent multiplié

par le même nombre.

Ainsi, pour que la sensation croisse comme les termes de la progression

arithmétique 1, 2, 3, 4 ..., il faut que l'excitation croisse soit

comme 1, 2, 4, 8 ..., soit comme 1, 3, 9, 27 ..., soit selon toute

autre progression géométrique[1].

Cette loi de Weber est conforme à des faits pour ainsi dire habituels.

La lumière d'une bougie, brillante dans l'obscurité, est faible au

jour, nulle en plein soleil. Le rayonnement de cet astre éteint les

étoiles; celui de la lune n'éteint que les moins éclatantes. On

distingue difficilement du dehors ce qui se passe dans un appartement,

parce que la lumière de l'intérieur est très faible par rapport à celle

de l'extérieur. Le tic-tac de la pendule s'entendra parfaitement dans

le silence de la nuit et sera étouffé par les bruits de la journée. On

se trompera de quelques millimètres, si l'on essaie de tracer à l'œil

une ligne d'un décimètre, et de quelques centimètres, si la ligne doit

être d'un mètre.

Enfin, cette loi se trouve confirmée par une loi musicale très

anciennement connue; elle est précisément de même nature: Le ton croît

d'une octave si le nombre des vibrations est doublé; de deux octaves,

si ce nombre est quadruplé; de trois octaves, s'il est octuplé, et

ainsi de suite.

Cependant, cette loi de Weber, dans les limites les plus favorables,

n'est qu'approximative, ainsi que l'ont démontré des expériences

délicates que nous avons faites[2]; elle est tout à fait insuffisante

en dehors de ces limites, c'est à dire quand l'excitation est très

faible ou très forte. Prise à la lettre, elle est sujette à des

critiques de toute espèce qui ne permettent en aucune façon d'y voir

l'expression de la vérité absolue.

Si la loi de Weber était absolument vraie, on pourrait dire que la

lecture d'un écrit, par exemple, devrait être également facile, à

quelque lumière qu'elle se fasse. Sans doute, entre certaines limites,

très éloignées d'ailleurs, on peut lire distinctement; mais tout le

monde sait que la lumière peut être assez faible pour que la lecture

devienne pénible et même impossible; et, d'un autre côté, on peut

supposer une clarté assez forte pour que le lecteur soit ébloui et

devienne incapable de rien déchiffrer.

Weber, dans sa formule, ne tient non plus aucun compte de l'état de

l'organe. Or, c'est un fait bien connu encore, que si, en plein jour,

on entre dans une cave, on commence par ne rien voir; puis, peu à peu

on s'accoutume si bien à l'obscurité que tous les objets y deviennent

distincts. L'expérience inverse est tout aussi concluante. Sortez de

la cave, et la lumière d'une simple bougie vous éblouira au premier

instant, de manière à paralyser complètement votre œil, et peu à peu

l'éblouissement disparaîtra.

Une autre remarque fondamentale, c'est que toute excitation trop forte

a pour effet de diminuer le caractère propre de la sensation en lui

donnant le caractère plus général du malaise ou de la douleur. Le trop

grand chaud n'est plus perçu comme chaleur, mais comme douleur. Il en

est de même du trop grand froid, d'une pression trop considérable,

d'un bruit trop intense, d'une lumière trop éclatante. La langue

goûtera l'acidité du vitriol fortement étendu d'eau; elle ne goûtera

pas celle du vitriol pur, parce que l'impression qu'elle en recevrait

ressemblerait à celle qu'éprouve la main soumise à la même action.

C'est que l'organe s'épuise vite sous des actions si puissantes et

devient bientôt incapable de remplir ses fonctions.

La sensation présente donc trois caractères. En premier lieu, elle

va en s'affaiblissant dès l'instant où elle apparaît; en second

lieu, pour croître, elle doit être provoquée par des excitations de

plus en plus fortes; en troisième lieu, à mesure qu'elle croît, elle

s'altère sensiblement et se transforme en malaise, puis en douleur, et

l'excitation peut même amener la désorganisation, la destruction de la

sensibilité.

De ces trois lois, la première, comme il a été dit, est confirmée

par des faits d'observation journalière. Entrez dans un bain ou trop

chaud ou trop froid, la première sensation que vous éprouverez sera

très vive, et elle diminuera bientôt. L'expérience n'en a pas encore

déterminé la formule, mais il est à présumer que cet affaiblissement

suit une marche progressive, analogue à la manière dont un corps chaud

placé dans un milieu plus froid perd son calorique: cette perte est

d'autant plus sensible que la différence de sa température avec celle

des milieux est plus grande.

La seconde loi est amplement déterminée par l'expérience entre des

limites suffisamment étendues; elle est conforme à celle qui exprime le

travail nécessaire pour diminuer par la pression le volume d'un gaz. On

conçoit même sans l'aide du calcul que la réduction progressive de ce

volume exige des quantités de travail de plus en plus considérables; en

d'autres termes, qu'il soit plus difficile, par exemple, de lui faire,

par la compression, perdre un litre quand il n'en a plus que deux, que

quand il en a encore dix.

Enfin, de la troisième loi, confirmée par l'observation, vérifiée, mais

imparfaitement, par l'expérience, il ressort que l'organisme peut être

assimilé à une corde élastique qui vibre naturellement autour d'une

position d'équilibre, qui peut être écartée plus ou moins de cette

position et qui se rompt si l'écart est trop considérable.

Si ces analogies sont exactes--et rien n'empêche actuellement de le

croire--on peut en conclure que la sensation est produite par une

différence d'équilibre entre la force propre à l'organisme et la force

du milieu ambiant; qu'elle est proportionnelle au travail que produit

la chute d'une force sur l'autre, et que, par cette chute, l'organisme

est éloigné ou rapproché de sa position d'équilibre, ce qui, dans le

premier cas, cause peine, et dans le second cas, plaisir.

Un exemple mettra le lecteur en état de comprendre cette explication.

On a chaud ou l'on a froid quand la température de la peau est

inférieure ou supérieure à celle du milieu ambiant; voilà la rupture

d'équilibre. Si elle est inférieure, il y a chute de chaleur sur le

corps; si elle est supérieure, la chute se fait du corps sur le milieu

ambiant. L'impression est le travail de cette chute, tout à fait

semblable au travail d'une machine à vapeur. Enfin, le chaud ou le

froid nous seront agréables si le résultat de cet échange réciproque de

température nous rapproche de la température normale habituelle; ils

seront désagréables dans la supposition contraire[3].

La sensation n'est donc que le fait psychique interne correspondant

au fait physique externe de l'impression. Mais le parallélisme exclut

l'identité. C'est à dire que nous ne concevons pas le passage de

l'insensible au sensible; nous ne concevons pas de premier terme à

l'insensibilité. C'est ainsi que nous ne pouvons concevoir la création

de la matière, ni la création du mouvement. Notre esprit ne peut se

représenter un état initial de l'univers que comme contenant déjà en

lui-même la matière, le mouvement et la sensibilité. Un philosophe a

dit: Donnez-moi de la matière et du mouvement et je créerai le monde!

Le monde physique, oui; mais le monde psychique, non! Pour cela, il lui

faudrait la matière sensible.

II. L'organisme homogène. L'organe de sens adventice. L'organe de sens

permanent. L'organisme complexe. Spécificité des organes de sens.

L'être sensible le plus élémentaire qui se puisse concevoir peut être

comparé à une sphère dont les parois, de texture homogène, renferment

une substance élastique qui les tend. Le degré de tension intérieure

y est en proportion de la pression extérieure. Supposez cette sphère

sensible, elle ressentira les changements du dehors sous la forme d'une

augmentation ou d'une diminution de tension, comme malaise ou comme

bien-être, suivant que la variation l'éloignera ou la rapprochera de

son état normal. D'ailleurs, tant que les modifications du milieu où

elle se trouve placée ont lieu uniformément autour d'elle, sa forme

sphérique ne sera pas altérée; elle n'éprouvera pas de sensation

proprement dite, car elle ne ressent que son état _présent_, et non pas

le _changement_. A proprement parler, cette sphère n'est pas encore un

animal, elle n'est pas organisée; mais il faut peu de chose pour quelle

le devienne.

Admettons, en effet, que le milieu ne change pas également partout

autour de la sphère, mais commence par changer en un endroit

circonscrit en dehors de celle-ci. Pour se représenter la chose, on

peut imaginer que le changement provienne d'un foyer de chaleur, par

exemple. La sphère va s'échauffer du côté tourné vers le foyer. Pendant

quelques instants, c'est de ce côté seulement que se fera la rupture

d'équilibre, que la tension se fera sentir. Ce côté sera, pendant ces

instants, un _organe_, mais un organe _adventice_ et _instantané_

de sensation. Les parois de la sphère n'auront plus partout la même

composition et, comme la modification affectera, suivant les cas,

tantôt un point, tantôt un autre, on peut dire que cette sphère sera un

champ perpétuel d'organes instantanés de sensations.

A partir de ce moment, la sphère est organisée, elle est un animal dans

le sens propre de ce mot.

En effet, à partir de ce moment, il y a en elle différenciation; car

dans l'organe elle sent le présent, tandis que dans le reste de son

corps elle continue à sentir le passé. Elle peut donc apprécier le

_changement_, puisque le changement fait pour ainsi dire deux parts

de son individu; et comme tous les instants de la durée vont, par la

formation successive d'organes adventices, se relier l'un à l'autre,

l'animal sera doué d'une _individualité psychique permanente_.

L'organe ainsi formé aidera, en outre, l'animal à _se conserver;_

car la tension ou le relâchement _local et circonscrit_ de l'organe

l'avertira, avant qu'il éprouve l'effet _général_, si le changement

qui se produit lui procurera peine ou plaisir. Enfin, il lui servira

d'_instrument temporaire d'expérience_, puisqu'il pourra, par son

moyen, explorer le milieu où il se trouve et s'arrêter à temps devant

le danger.

L'enveloppe de l'animal a donc en un de ses points subi un changement

momentané et plus ou moins profond. Si le milieu reprend son état

primitif, ce point tendra à revenir, lui aussi, à sa forme première.

Mais, en général, on peut affirmer qu'il lui restera une trace

ineffaçable, si faible qu'elle soit, de l'action qu'il a subie. Si,

par exemple, il est pour une seconde fois soumis à la même action, il

reprendra plus facilement son rôle d'organe adventice. En effet, le

changement extérieur, quand il a affecté cette partie de l'enveloppe,

y a rencontré certaines résistances et il les a vaincues; par là,

les forces qui unissaient entre elles les molécules de cette partie

ont été, sinon détruites, tout au moins affaiblies; et si ce même

changement se reproduit souvent sur ce même endroit, celui-ci finira

par acquérir une aptitude spéciale à se mettre rapidement à l'unisson

avec l'extérieur. C'est ainsi que le contact souvent répété d'un

aimant finit par aimanter un barreau d'acier, parce que les molécules

de celui-ci, souvent dérangées, finissent par rester dans la position

qu'on leur fait prendre.

Si donc, pour une raison ou pour une autre, un endroit de l'être

sensible est exposé à subir, de préférence à tout autre, une action

spéciale de la part de l'extérieur, il devient de plus en plus apte

à répondre à cette action, et l'organe _adventice_ se transforme en

organe _permanent_.

L'organe permanent jouit de toutes les propriétés de l'organe

adventice, mais il en possède qui lui appartiennent à lui seul. Son

rôle terminé, l'organe adventice disparaît et cède sa place à un autre;

mais l'organe permanent joue constamment le rôle d'avertisseur, les

expériences passées font son éducation, de manière qu'il devient le

lien de l'association des expériences, l'origine du perfectionnement

intellectuel de l'animal, la source première de l'évolution de

l'espèce. L'organe adventice est une sentinelle qui sait crier: _Qui

vive!_ quand quelqu'un passe à la portée de ses regards; l'organe

permanent est un éclaireur qui bat le terrain pour s'assurer de la

présence d'un butin ou d'une proie et vient rendre compte à son chef du

résultat de ses investigations.

La psychologie comme science naturelle, son présent et son avenir Application de la méthode expérimentale aux phénomènes de l'âme · 第 6 / 8 段