trouver dans des propriétés--un peu mystérieuses--du tissu de la
rétine, la cause de la vivacité des impressions visuelles et de la
facilité avec laquelle elles sont renouvelées par le souvenir. L'œil
se rappelle assez facilement les contours parce qu'il se meut avec une
précision obtenue de longue date. Mais nous croyons que les impressions
de l'ouïe sont encore bien autrement susceptibles d'être reproduites
avec vivacité et fidélité. Quelle différence entre la manière, toujours
plus ou moins confuse, dont on se représente un paysage ou les traits
d'une personne, et la netteté avec laquelle on se remémore les paroles,
le son de la voix, le chant! C'est qu'ici l'appareil reproducteur est
essentiellement le larynx, qui, dans l'acte du souvenir, refait, d'une
manière affaiblie à la vérité, tous les mouvements qui caractérisent
l'acte réel. (Cf. HERBERT SPENCER, _Principes de psychologie_, §§ 68,
97, 118; pages 171, 233, 264 de la traduction française.)
[8] Livre VII. «On eût dit, ajoute Marmontel, qu'il avait les yeux au
bout des doigts.»
* * * * *
IV
LA SENSATION
Il est jusqu'à présent établi que tout jugement conscient est la
conclusion d'une série de jugements enfouis dans l'inconscience, et
qu'ainsi, pour leur étude, le sens intime ne peut nous être d'aucun
secours. Les jugements inconscients appartiennent au passé de notre
individu, et comme ce passé se perd à son tour dans celui de l'espèce,
nous voilà conduit à rechercher les prémisses d'un jugement actuel dans
les actes intellectuels des premiers êtres sensibles. Or, l'on est
porté à croire, par une série d'inductions fondées sur la géologie,
que les premiers êtres apparus sur le globe étaient d'une simplicité
tout à fait élémentaire; et la paléontologie, dont les découvertes sont
confirmées par l'embryogénie, nous montre que les organes des sens
n'ont pas toujours été aussi perfectionnés qu'ils le sont maintenant.
Aujourd'hui encore, il y a des êtres sensibles, comme les monères,
sans aucune espèce d'organisation, et tout animal naît d'un œuf qui en
soi n'est guère plus compliqué qu'une monère. Le problème consisterait
à tirer d'une sensibilité rudimentaire et primitive les sensibilités
spécifiques, sensibilités pour la lumière, la pression, le son, la
chaleur, etc., qui n'en seraient ainsi que des modes.
Cette manière de concevoir les phénomènes psychiques est justifiée par
les idées que l'on a aujourd'hui sur les phénomènes physiques.
I. La sensibilité élémentaire et ses modes comparés au mouvement et
à ses transformations. La mesure des sensations. La loi de Weber:
tout accroissement de la sensation correspond à un accroissement
d'excitation constamment proportionnel à celle-ci. Critique de cette
loi. Les trois lois de la sensation. Déductions et conséquences.
Actuellement, en effet, la science tend à ramener tous les phénomènes
de la nature matérielle à des mouvements soit de transport dans
l'espace, soit moléculaires. Le mouvement est l'expression de la force;
quand la force n'engendre pas de transport visible, elle produit un
mouvement moléculaire. Ainsi, lorsqu'une force écartant une corde de
violon de sa position de repos, lui en a donné une autre où un obstacle
la maintient, cette force se traduit en mouvements moléculaires
vibratoires tant de la corde que de l'obstacle. Si l'on fait cesser
cet arrêt, ces mouvements moléculaires se transforment en mouvement
de transport, puis, la position de repos dépassée, ce mouvement
de transport se convertit à son tour graduellement en mouvements
moléculaires. Le mouvement de va-et-vient se continue jusqu'à ce qu'il
soit amorti par la résistance de l'air et des points d'attache et par
la roideur de la corde. Quant aux qualités des corps, on les attribue
au mouvement soit des molécules, soit des atomes qui les constituent.
C'est la nature particulière du mouvement moléculaire qui fait qu'un
corps est solide, liquide ou gazeux, sonore ou lumineux, et c'est du
mouvement des atomes que dérivent ses propriétés chimiques.
Sans doute, on ne peut guère actuellement soupçonner à quelle
différence dans les mouvements constitutifs est due, par exemple, la
différence de l'or et de l'argent; mais l'idée que c'est dans ces
mouvements qu'il faut la chercher n'en est pas moins universellement
admise.
Le mouvement moléculaire ou atomique est interne. Il diffère du
mouvement visible ou du transport dans l'espace, en ce qu'il ne fait
pas sortir le corps du lieu qu'il occupe. L'exemple de la corde de
violon peut nous donner une idée de cette différence. Chaque partie
de la corde change de place et manifeste un mouvement sensible. La
corde, elle, ne se transporte pas dans l'espace; elle reste attachée
au violon; elle oscille seulement autour d'une position moyenne. C'est
sous cette dernière forme qu'on doit se représenter le mouvement
moléculaire ou atomique.
Si cette conception moderne est vraie, il en résulte que l'univers
matériel apparaîtrait à notre intelligence, supposé qu'elle fût
parfaite, comme composé de groupes différents d'atomes, groupes mobiles
dans l'espace, pendant que tous les atomes oscillent autour dun centre
d'équilibre. Elle n'y verrait pas d'autre variété que celle dépendant
de la vitesse et de la direction des groupes, de la rapidité et du sens
de la vibration des atomes.
Mais il y a plus. La science actuelle, depuis la découverte de
l'équivalent mécanique de la chaleur et du principe de la conservation
de la force, regarde avec raison le mouvement de transport et le
mouvement moléculaire comme pouvant se transformer l'un dans l'autre,
et nos muscles, ainsi que nos machines à vapeur, ne sont pas autre
chose que des appareils appropriés à opérer cette transformation.
De là, une conséquence importante: c'est que, idéalement, les
phénomènes les plus divers en apparence, comme la chaleur, la lumière,
le bruit, que l'admiration qu'on éprouve devant un beau tableau de
Rubens ou le plaisir que nous procure un opéra de Rossini, sont dus à
des causes extérieures réductibles l'une à l'autre et, par conséquent,
au fond, identiques. Elles se ramènent, en effet, toutes au mouvement
et leurs différences tiennent à la diversité des appareils sensoriels
qui les perçoivent.
Une semblable réduction est-elle possible pour les phénomènes de la
sensibilité? Essayons d'y arriver. Il nous faut pour cela étudier la
sensation, abstraction faite de sa qualité, et rechercher d'après
quelles lois elle croît ou elle diminue, sous l'influence de
l'excitation.
Nous savons que, dans ce but, nous devons dresser une double échelle:
d'un côté, on doit inscrire les intensités successives de la cause
physique que l'on fait croître ou décroître uniformément; de l'autre,
les grandeurs respectives du phénomène psychique de la sensation qui
y correspond. Mais pour cela, il faut mesurer la sensation, arriver
à la représenter en nombres, à pouvoir dire que telle sensation est
le double ou la moitié de telle autre. Le sens intime nous apprend
seulement si elle est égale, plus forte ou plus faible, mais ne nous
fait pas connaître exactement le degré. C'est là une grande difficulté,
qu'on est parvenu heureusement à tourner et à vaincre.
La question de la mesure des sensations avait déjà été en quelque
sorte entrevue par des savants du siècle dernier ou du commencement
de ce siècle; mais ce fut un Allemand, Weber, qui, par des recherches
étendues, prépara un travail d'ensemble et qui formula le premier une
loi à laquelle Fechner a donné le nom de son inventeur. Enfin, c'est
à Fechner que revient la gloire d'avoir coordonné les travaux de ses
devanciers et de ses contemporains, et de les avoir complétés par ses
propres découvertes.
Trois méthodes ont été employées par ces savants pour arriver à la
mesure des sensations. Comme le but de ce travail n'est pas d'entrer
dans le détail de ces investigations, nous nous contenterons de donner
un exemple de l'emploi de la première méthode.
Soient A et B deux poids à comparer. La différence entre eux peut être
assez faible pour qu'on ne la perçoive pas et qu'on les juge égaux. Par
contre, si cette différence est considérable, elle n'échappera pas au
sentiment. Si donc on fait croître la différence d'abord presque nulle
des poids A et B, en augmentant, par exemple, le poids B, il arrivera
un moment où, d'imperceptible qu'elle était, la différence deviendra
perceptible. A ce moment, on peut dire que la sensation de poids a crû
d'une certaine quantité, qui, dans le cas présent, est la quantité la
plus petite possible qui soit appréciable. Si maintenant je compare le
poids B ainsi obtenu avec un poids C, que l'on va faire croître de la
même façon jusqu'au moment où je juge que C est plus lourd que B, on
pourra dire que la sensation de poids a crû chez moi d'une nouvelle
quantité égale à la première, puisque c'est encore la plus petite
quantité possible qui s'ajoute à la sensation. On conçoit sans peine
qu'on puisse ainsi, d'un côté, obtenir une série de poids A, B, C, D,
qui nous procurent, de l'autre côté, des sensations différant d'une
même quantité appréciable.
On peut appliquer cette même méthode à la sensation de lumière. Qu'on
imagine une série de bandes parallèles de même épaisseur et teintées
par différents tons de gris, allant du plus foncé au plus clair et
choisis de telle façon que les contrastes sensibles entre deux teintes
voisines soient partout jugés égaux; on pourra dire que la sensation de
lumière croît de l'une à l'autre de quantités équivalentes.
Ce procédé, comme on le voit, est applicable aux sensations de son, de
chaleur, de pression. Il n'est pas irréprochable au point de vue de
l'exactitude; mais les deux autres méthodes viennent le corriger dans
ce qu'il peut présenter de défectueux. Nous ne les exposons pas, parce
que, pour les bien saisir, il faut être initié aux mathématiques.
Ces trois méthodes conduisent à des résultats sensiblement concordants,
d'où ressort une loi d'une exactitude suffisante entre certaines
limites et qui porte le nom de _loi de Weber_. En voici la formule:
Tout accroissement constant de la sensation correspond à un
accroissement d'excitation constamment proportionnel à celle-ci.
Ainsi l'expérience nous apprend que la différence de deux poids n'est
perceptible que si l'un dépasse l'autre de 1/17. Ce qui veut dire que
je m'apercevrai de la différence d'un gramme, si je compare des poids
de 17 et de 18 grammes; d'un hectogramme, si je comparé des poids de
17 et de 18 hectogrammes; d'un kilogramme, si je compare des poids de
17 et de 18 kilogrammes. Mais je ne m'apercevrai pas d'une différence
d'un gramme ajouté à un poids d'un hectogramme, et la différence d'un
hectogramme, parfaitement saisissable sur des poids d'environ 17
hectogrammes, cesse de l'être pour des poids de plusieurs kilogrammes.
Pour qu'une lumière donnée subisse un accroissement perceptible, il
faut que cet accroissement soit du 1/100.
Le son doit croître par tiers, ainsi que la pression, la température.
La loi de Weber peut encore s'exprimer comme suit:
Pour que la sensation croisse en progression arithmétique, il faut que
l'excitation croisse suivant une progression géométrique.
On sait qu'une progression arithmétique est une série de termes
différant tous de la même quantité; et que, dans une progression
géométrique, un terme quelconque est égal au terme précédent multiplié
par le même nombre.
Ainsi, pour que la sensation croisse comme les termes de la progression
arithmétique 1, 2, 3, 4 ..., il faut que l'excitation croisse soit
comme 1, 2, 4, 8 ..., soit comme 1, 3, 9, 27 ..., soit selon toute
autre progression géométrique[1].
Cette loi de Weber est conforme à des faits pour ainsi dire habituels.
La lumière d'une bougie, brillante dans l'obscurité, est faible au
jour, nulle en plein soleil. Le rayonnement de cet astre éteint les
étoiles; celui de la lune n'éteint que les moins éclatantes. On
distingue difficilement du dehors ce qui se passe dans un appartement,
parce que la lumière de l'intérieur est très faible par rapport à celle
de l'extérieur. Le tic-tac de la pendule s'entendra parfaitement dans
le silence de la nuit et sera étouffé par les bruits de la journée. On
se trompera de quelques millimètres, si l'on essaie de tracer à l'œil
une ligne d'un décimètre, et de quelques centimètres, si la ligne doit
être d'un mètre.
Enfin, cette loi se trouve confirmée par une loi musicale très
anciennement connue; elle est précisément de même nature: Le ton croît
d'une octave si le nombre des vibrations est doublé; de deux octaves,
si ce nombre est quadruplé; de trois octaves, s'il est octuplé, et
ainsi de suite.
Cependant, cette loi de Weber, dans les limites les plus favorables,
n'est qu'approximative, ainsi que l'ont démontré des expériences
délicates que nous avons faites[2]; elle est tout à fait insuffisante
en dehors de ces limites, c'est à dire quand l'excitation est très
faible ou très forte. Prise à la lettre, elle est sujette à des
critiques de toute espèce qui ne permettent en aucune façon d'y voir
l'expression de la vérité absolue.
Si la loi de Weber était absolument vraie, on pourrait dire que la
lecture d'un écrit, par exemple, devrait être également facile, à
quelque lumière qu'elle se fasse. Sans doute, entre certaines limites,
très éloignées d'ailleurs, on peut lire distinctement; mais tout le
monde sait que la lumière peut être assez faible pour que la lecture
devienne pénible et même impossible; et, d'un autre côté, on peut
supposer une clarté assez forte pour que le lecteur soit ébloui et
devienne incapable de rien déchiffrer.
Weber, dans sa formule, ne tient non plus aucun compte de l'état de
l'organe. Or, c'est un fait bien connu encore, que si, en plein jour,
on entre dans une cave, on commence par ne rien voir; puis, peu à peu
on s'accoutume si bien à l'obscurité que tous les objets y deviennent
distincts. L'expérience inverse est tout aussi concluante. Sortez de
la cave, et la lumière d'une simple bougie vous éblouira au premier
instant, de manière à paralyser complètement votre œil, et peu à peu
l'éblouissement disparaîtra.
Une autre remarque fondamentale, c'est que toute excitation trop forte
a pour effet de diminuer le caractère propre de la sensation en lui
donnant le caractère plus général du malaise ou de la douleur. Le trop
grand chaud n'est plus perçu comme chaleur, mais comme douleur. Il en
est de même du trop grand froid, d'une pression trop considérable,
d'un bruit trop intense, d'une lumière trop éclatante. La langue
goûtera l'acidité du vitriol fortement étendu d'eau; elle ne goûtera
pas celle du vitriol pur, parce que l'impression qu'elle en recevrait
ressemblerait à celle qu'éprouve la main soumise à la même action.
C'est que l'organe s'épuise vite sous des actions si puissantes et
devient bientôt incapable de remplir ses fonctions.
La sensation présente donc trois caractères. En premier lieu, elle
va en s'affaiblissant dès l'instant où elle apparaît; en second
lieu, pour croître, elle doit être provoquée par des excitations de
plus en plus fortes; en troisième lieu, à mesure qu'elle croît, elle
s'altère sensiblement et se transforme en malaise, puis en douleur, et
l'excitation peut même amener la désorganisation, la destruction de la
sensibilité.
De ces trois lois, la première, comme il a été dit, est confirmée
par des faits d'observation journalière. Entrez dans un bain ou trop
chaud ou trop froid, la première sensation que vous éprouverez sera
très vive, et elle diminuera bientôt. L'expérience n'en a pas encore
déterminé la formule, mais il est à présumer que cet affaiblissement
suit une marche progressive, analogue à la manière dont un corps chaud
placé dans un milieu plus froid perd son calorique: cette perte est
d'autant plus sensible que la différence de sa température avec celle
des milieux est plus grande.
La seconde loi est amplement déterminée par l'expérience entre des
limites suffisamment étendues; elle est conforme à celle qui exprime le
travail nécessaire pour diminuer par la pression le volume d'un gaz. On
conçoit même sans l'aide du calcul que la réduction progressive de ce
volume exige des quantités de travail de plus en plus considérables; en
d'autres termes, qu'il soit plus difficile, par exemple, de lui faire,
par la compression, perdre un litre quand il n'en a plus que deux, que
quand il en a encore dix.
Enfin, de la troisième loi, confirmée par l'observation, vérifiée, mais
imparfaitement, par l'expérience, il ressort que l'organisme peut être
assimilé à une corde élastique qui vibre naturellement autour d'une
position d'équilibre, qui peut être écartée plus ou moins de cette
position et qui se rompt si l'écart est trop considérable.
Si ces analogies sont exactes--et rien n'empêche actuellement de le
croire--on peut en conclure que la sensation est produite par une
différence d'équilibre entre la force propre à l'organisme et la force
du milieu ambiant; qu'elle est proportionnelle au travail que produit
la chute d'une force sur l'autre, et que, par cette chute, l'organisme
est éloigné ou rapproché de sa position d'équilibre, ce qui, dans le
premier cas, cause peine, et dans le second cas, plaisir.
Un exemple mettra le lecteur en état de comprendre cette explication.
On a chaud ou l'on a froid quand la température de la peau est
inférieure ou supérieure à celle du milieu ambiant; voilà la rupture
d'équilibre. Si elle est inférieure, il y a chute de chaleur sur le
corps; si elle est supérieure, la chute se fait du corps sur le milieu
ambiant. L'impression est le travail de cette chute, tout à fait
semblable au travail d'une machine à vapeur. Enfin, le chaud ou le
froid nous seront agréables si le résultat de cet échange réciproque de
température nous rapproche de la température normale habituelle; ils
seront désagréables dans la supposition contraire[3].
La sensation n'est donc que le fait psychique interne correspondant
au fait physique externe de l'impression. Mais le parallélisme exclut
l'identité. C'est à dire que nous ne concevons pas le passage de
l'insensible au sensible; nous ne concevons pas de premier terme à
l'insensibilité. C'est ainsi que nous ne pouvons concevoir la création
de la matière, ni la création du mouvement. Notre esprit ne peut se
représenter un état initial de l'univers que comme contenant déjà en
lui-même la matière, le mouvement et la sensibilité. Un philosophe a
dit: Donnez-moi de la matière et du mouvement et je créerai le monde!
Le monde physique, oui; mais le monde psychique, non! Pour cela, il lui
faudrait la matière sensible.
II. L'organisme homogène. L'organe de sens adventice. L'organe de sens
permanent. L'organisme complexe. Spécificité des organes de sens.
L'être sensible le plus élémentaire qui se puisse concevoir peut être
comparé à une sphère dont les parois, de texture homogène, renferment
une substance élastique qui les tend. Le degré de tension intérieure
y est en proportion de la pression extérieure. Supposez cette sphère
sensible, elle ressentira les changements du dehors sous la forme d'une
augmentation ou d'une diminution de tension, comme malaise ou comme
bien-être, suivant que la variation l'éloignera ou la rapprochera de
son état normal. D'ailleurs, tant que les modifications du milieu où
elle se trouve placée ont lieu uniformément autour d'elle, sa forme
sphérique ne sera pas altérée; elle n'éprouvera pas de sensation
proprement dite, car elle ne ressent que son état _présent_, et non pas
le _changement_. A proprement parler, cette sphère n'est pas encore un
animal, elle n'est pas organisée; mais il faut peu de chose pour quelle
le devienne.
Admettons, en effet, que le milieu ne change pas également partout
autour de la sphère, mais commence par changer en un endroit
circonscrit en dehors de celle-ci. Pour se représenter la chose, on
peut imaginer que le changement provienne d'un foyer de chaleur, par
exemple. La sphère va s'échauffer du côté tourné vers le foyer. Pendant
quelques instants, c'est de ce côté seulement que se fera la rupture
d'équilibre, que la tension se fera sentir. Ce côté sera, pendant ces
instants, un _organe_, mais un organe _adventice_ et _instantané_
de sensation. Les parois de la sphère n'auront plus partout la même
composition et, comme la modification affectera, suivant les cas,
tantôt un point, tantôt un autre, on peut dire que cette sphère sera un
champ perpétuel d'organes instantanés de sensations.
A partir de ce moment, la sphère est organisée, elle est un animal dans
le sens propre de ce mot.
En effet, à partir de ce moment, il y a en elle différenciation; car
dans l'organe elle sent le présent, tandis que dans le reste de son
corps elle continue à sentir le passé. Elle peut donc apprécier le
_changement_, puisque le changement fait pour ainsi dire deux parts
de son individu; et comme tous les instants de la durée vont, par la
formation successive d'organes adventices, se relier l'un à l'autre,
l'animal sera doué d'une _individualité psychique permanente_.
L'organe ainsi formé aidera, en outre, l'animal à _se conserver;_
car la tension ou le relâchement _local et circonscrit_ de l'organe
l'avertira, avant qu'il éprouve l'effet _général_, si le changement
qui se produit lui procurera peine ou plaisir. Enfin, il lui servira
d'_instrument temporaire d'expérience_, puisqu'il pourra, par son
moyen, explorer le milieu où il se trouve et s'arrêter à temps devant
le danger.
L'enveloppe de l'animal a donc en un de ses points subi un changement
momentané et plus ou moins profond. Si le milieu reprend son état
primitif, ce point tendra à revenir, lui aussi, à sa forme première.
Mais, en général, on peut affirmer qu'il lui restera une trace
ineffaçable, si faible qu'elle soit, de l'action qu'il a subie. Si,
par exemple, il est pour une seconde fois soumis à la même action, il
reprendra plus facilement son rôle d'organe adventice. En effet, le
changement extérieur, quand il a affecté cette partie de l'enveloppe,
y a rencontré certaines résistances et il les a vaincues; par là,
les forces qui unissaient entre elles les molécules de cette partie
ont été, sinon détruites, tout au moins affaiblies; et si ce même
changement se reproduit souvent sur ce même endroit, celui-ci finira
par acquérir une aptitude spéciale à se mettre rapidement à l'unisson
avec l'extérieur. C'est ainsi que le contact souvent répété d'un
aimant finit par aimanter un barreau d'acier, parce que les molécules
de celui-ci, souvent dérangées, finissent par rester dans la position
qu'on leur fait prendre.
Si donc, pour une raison ou pour une autre, un endroit de l'être
sensible est exposé à subir, de préférence à tout autre, une action
spéciale de la part de l'extérieur, il devient de plus en plus apte
à répondre à cette action, et l'organe _adventice_ se transforme en
organe _permanent_.
L'organe permanent jouit de toutes les propriétés de l'organe
adventice, mais il en possède qui lui appartiennent à lui seul. Son
rôle terminé, l'organe adventice disparaît et cède sa place à un autre;
mais l'organe permanent joue constamment le rôle d'avertisseur, les
expériences passées font son éducation, de manière qu'il devient le
lien de l'association des expériences, l'origine du perfectionnement
intellectuel de l'animal, la source première de l'évolution de
l'espèce. L'organe adventice est une sentinelle qui sait crier: _Qui
vive!_ quand quelqu'un passe à la portée de ses regards; l'organe
permanent est un éclaireur qui bat le terrain pour s'assurer de la
présence d'un butin ou d'une proie et vient rendre compte à son chef du
résultat de ses investigations.