En effet, qui ne voit maintenant que nous jugeons verte l'ombre _b_

qui, en réalité, est grise, uniquement parce que nous nous figurons

la voir à travers la lumière rouge, puisque le rouge est la lumière

ambiante. Une fois que nous l'avons jugée verte, si nous plaçons

notre tube, il n'y a pour nous aucune raison de changer d'avis; et il

n'existe pas davantage de raison quand on supprime la vitre rouge,

puisque nous n'éprouvons aucun changement d'état. Mais la vitre rouge

étant supprimée et notre tube écarté, nous jugeons tout de suite que

la tache est grise, parce que nous croyons l'apercevoir à travers la

lumière blanche; et quand nous replaçons notre tube devant l'œil,

nous persistons à la juger grise, quelque changement que l'on fasse à

la lumière venant de l'ouverture R, parce que, encore une fois, nous

n'éprouvons aucune variation d'état de nature à modifier notre jugement.

Cette expérience si saisissante, on l'a variée de mille façons. En

voici une qui est à la portée de tout le monde. Qu'on prenne un

carré de papier rouge de la grandeur d'une feuille de papier de

poste ordinaire; qu'on pose par dessus une feuille de papier blanc

assez transparent pour laisser passer la couleur rouge à travers son

tissu--il faut que ce papier ait les dimensions du papier rouge et

qu'il le recouvre exactement. Qu'on introduise entre les deux feuilles

un morceau de papier gris de la grandeur d'un pain à cacheter; nous le

jugerons immédiatement vert; tandis que si nous le plaçons au dessus,

nous le verrons effectivement gris. On comprend sans peine la raison de

ces deux jugements en apparence contradictoires.

Le papier transparent, bien que blanc, nous fait l'effet d'être un

papier rouge, et, dès lors, le papier gris, que nous apercevons en

dessous, nous croyons le voir à travers du rouge, et nous en concluons

immédiatement qu'il doit être vert. Il n'en est plus de même quand

nous le voyons au dessus du papier transparent et nous n'avons pas de

raison de porter un jugement erroné. Chose remarquable et qui confirme

l'explication que nous venons de donner, c'est que, si pendant que le

papier gris est placé en dessous du papier transparent et jugé vert,

on place par dessus et qu'on tienne à la main un autre petit morceau

de papier gris exactement de la même nuance, l'illusion disparaît pour

reparaître aussitôt qu'on le lâche.

La sensation de couleur, qui est un jugement, peut donc être modifiée

par les jugements portés antérieurement. Le même rouge sera vu

différemment suivant la couleur qu'on aura regardée avant lui. Il

paraîtra gris si notre regard vient de tomber sur un rouge vif; rouge

très vif, au contraire, si l'œil s'est longtemps arrêté sur du vert.

C'est cet ensemble d'observations qui constitue l'art d'assortir les

couleurs que les femmes possèdent à un si haut degré.

Ce genre d'analyse s'applique à tous les ordres de sensation. En

musique, une note est juste ou fausse suivant celles qui la précèdent.

Le goût d'une chose est influencé par le goût des choses qu'on

a savourées auparavant. C'est un fait qui est parfaitement à la

connaissance des gourmets. Si l'on plonge une main dans l'eau chaude,

l'autre dans l'eau froide, puis qu'on les trempe toutes les deux dans

la même eau tiède, la première jugera que cette eau est froide, la

seconde qu'elle est chaude.

Il est donc maintenant prouvé, croyons-nous, que le jugement sur

la couleur repose, sans doute, sur une propriété spéciale de la

substance sensoriale optique, mais aussi sur des jugements antérieurs

inconscients, et qui sont devenus tels par un effet de l'habitude ou

parce qu'ils reposent sur l'instinct. Quant à ces deux facultés, nous

ne tarderons pas à les définir.

III. Analyse de la motilité. Origine des notions de distance, de

direction, de situation et de forme. Les jugements sur la position et

la forme des objets reposent aussi sur un raisonnement inconscient,

fondé lui-même sur l'habitude et l'instinct. L'œil, en tant qu'organe

du sens de l'étendue, ne doit être envisagé que comme appareil

musculaire.

Passons maintenant à l'analyse de la manière dont se forment en

nous les idées qui se rapportent aux propriétés du mouvement et de

l'étendue, et, pour le moment, attachons-nous aux plus complexes

d'entre elles: la grandeur et la forme.

Il semble aussi, à première vue, que la connaissance de la grandeur

et surtout de la forme des objets nous est fournie directement et

immédiatement par les sens; que si nous jugeons d'une figure qu'elle

est carrée, c'est parce qu'elle l'est en effet. Cependant, il suffit

d'un peu de réflexion pour voir qu'il n'en est pas toujours ainsi.

Dans un tableau, nous reconnaîtrons une table carrée là où le peintre

a dessiné un quadrilatère très souvent irrégulier. Le tableau ne nous

fait illusion que parce qu'il reproduit fidèlement l'effet que les

objets font sur nos sens.

On va voir que le jugement sur la forme découle, comme les autres,

d'une série indéfinie de jugements antérieurs, la plupart inconscients,

et qu'il se fonde en dernière analyse sur la motilité, c'est à dire sur

la faculté de se mouvoir, tout en ayant le sentiment de l'effort que

l'on déploie pour effectuer le mouvement.

Cette proposition pourrait à première vue se passer de démonstration,

si nous parlions à des aveugles, dont la main seule dirige le sens

musculaire; mais elle est moins évidente pour des clairvoyants, qui

croient naturellement que l'œil immobile leur fait connaître les

figures et autres propriétés de l'espace.

Or, l'œil, dans ce cas, n'agit que comme directeur du sens musculaire,

de la même façon qu'agit le nez du chien, qui lui permet de suivre

la piste du gibier, de la même façon que le bâton de l'aveugle, qui

l'avertit des obstacles qui se trouvent sur sa route.

L'œil, on le sait, est un globe qui tourne autour de son centre. Il

est mû par quatre muscles (nous ne faisons pas mention des muscles

obliques pour ne pas compliquer la démonstration) placés en haut et en

bas, à droite et à gauche, et appelés supérieur, inférieur, interne et

externe, l'interne étant le muscle placé du côté du nez, l'externe, le

muscle opposé. Le fond de l'œil est tapissé par une membrane sensible à

la lumière, nommée la rétine, et un point de cette membrane, la tache

jaune, est tout particulièrement doué à cet égard d'une sensibilité

extrême. C'est proprement la tache jaune qui est l'organe dirigeant,

en ce sens que nous amenons sur elle l'image du point lumineux que

nous voulons fixer. On peut donc momentanément ne considérer qu'elle.

Notre œil peut ainsi s'assimiler à l'œil placé au bout des cornes du

colimaçon et que l'animal dirige vers les points lumineux de l'espace.

Il n'est plus nécessaire maintenant de tenir compte de la faculté

qu'a l'œil de percevoir les couleurs. Cette propriété est devenue

indifférente; il suffit qu'il distingue la lumière.

Commençons par la notion de distance, ou celle de longueur qui

s'identifie avec elle. L'œil, comme les bras ou les jambes, l'apprécie

d'après l'effort qu'il doit faire pour la parcourir; s'il s'agit de

l'appréciation de l'éloignement par la vue au moyen des deux yeux,

d'après l'effort de convergence des deux yeux vers le point fixé;

pour l'appréciation par un œil, d'après l'effort dit d'accommodation.

Donc toute cause qui tend à augmenter l'effort doit faire paraître

la distance plus longue, et c'est ce que nous pouvons vérifier tous

les jours, pour les jambes, du moins. En dehors de tout autre moyen

de contrôle, la fatigue, la paralysie, la vieillesse augmentent les

distances; la dernière lieue d'une journée de marche paraît plus

longue que la première. En est-il de même pour l'œil? On a fait des

expériences délicates qui mettent ce point hors de doute. Si l'on

essaie de diviser une droite horizontale perpendiculaire aux rayons

visuels en deux parties égales, on placera en moyenne le point de

division au milieu. Nous disons _en moyenne_, car si l'on répète

plusieurs fois l'opération, les erreurs se trouveront tantôt à droite,

tantôt à gauche, de manière à se compenser et à s'annuler.

Supposons que sur la moitié de gauche de cette ligne on marque de

distance en distance quelques points et qu'on fasse ensuite répéter

l'expérience[2], le point de division sera en moyenne vers la gauche.

D'où provient donc que maintenant la portion de gauche lui paraît aussi

longue que la portion de droite, bien qu'elle soit plus petite? Cela

provient évidemment des points que l'on a marqués sur cette partie et

qui ont eu pour effet d'interrompre l'œil dans sa marche et d'augmenter

sa fatigue. C'est comme le piéton qui voyage avec un ami qui l'arrête à

chaque pas pour lui communiquer une observation.

Quant à la cause de ce surcroît de fatigue, elle est toute mécanique.

Il y a force perdue pour le mouvement[3] chaque fois qu'un corps

passe du repos au mouvement, ou réciproquement, ou même quand il y a

simplement changement de vitesse. C'est ainsi qu'un cheval doit faire

plus d'effort pour mettre en branle une lourde charrette que pour la

traîner dès qu'elle est en marche. Il suit de là que l'effort que doit

faire l'œil pour mesurer une ligne se compose de plusieurs efforts

consécutifs: le premier pour se mettre en mouvement, le second pour

parcourir cette ligne, le troisième pour s'arrêter. Le premier et le

dernier interviennent dans la mesure de toute ligne, quelle qu'en soit

la longueur. Et, par suite, si l'on compare deux lignes de grandeurs

différentes, la plus petite sera comparativement plus augmentée que la

plus grande. Supposons, par exemple, que cet effort perdu corresponde

à une longueur d'un millimètre; une ligne d'un centimètre sera vue

comme si elle avait onze millimètres, et une ligne de deux centimètres,

double, par conséquent, paraîtra comme une ligne de vingt et un

millimètres, ce qui n'est pas le double de onze millimètres.

De même, si l'on divise une ligne verticale, on placera en général le

point de division trop haut. Cela provient de ce que le muscle qui

tire l'œil en haut pour lui faire apprécier la moitié supérieure, est

plus faible que celui qui l'abaisse pour lui faire apprécier la moitié

inférieure. La même expérience peut subir une petite modification qui

la rend saisissante. Si l'on examine un 8 imprimé, ou une S, un Z, un

X, on trouvera la partie supérieure un peu plus petite que la partie

inférieure. Cela existe en fait. Mais si l'on retourne le chiffre ou la

lettre, on trouvera que cette différence est énorme. Dans la position

ordinaire, la différence réelle est amoindrie, elle est agrandie, au

contraire, quand le chiffre ou la lettre est renversé. La notion que

nous avons de la grandeur respective des deux parties du 8 ne dépend

donc pas uniquement de leur rapport réel, mais encore de nos organes.

Il suit de là que si l'on est borgne ou si l'on ferme volontairement un

œil, on divisera inexactement, en dehors de tout exercice préalable,

une ligne horizontale, à moins d'avoir le muscle qui tire l'œil en

dehors exactement de la même force que celui qui tire l'œil en dedans.

Si le muscle externe d'un œil vient à être atteint de paralysie, le

malade pendant quelque temps verra les objets plus éloignés de cet œil

qu'ils ne le seront en réalité. Peu à peu cependant il s'habituera

à juger plus sainement de la position des objets. Guérissez-le, il

éprouvera encore le même inconvénient, mais en sens contraire.

On commettrait des erreurs semblables, si l'on avait à diviser une

ligne placée dans la direction de l'axe optique; on placerait le point

de division beaucoup trop près de l'œil.

On pourrait multiplier ces exemples, mais nous passons immédiatement à

la notion de direction.

On voit sans peine comment nous avons la notion de haut et de bas, de

droite et de gauche. Pour suivre un point qui se meut de bas en haut,

nous devons faire tourner l'œil sur lui-même en le tirant par le muscle

supérieur. Si le point se meut de haut en bas, l'œil sera tiré par le

muscle inférieur. Pour apprécier la direction d'un point qui se meut

vers la droite, on tire l'œil droit avec le muscle externe, l'œil

gauche avec le muscle interne, et l'inverse a lieu quand le point se

dirige vers la gauche.

Par parenthèse, comme l'œil tourne autour de son centre il résulte de

là que la tache jaune est animée d'un mouvement opposé à celui de la

pupille; et cette considération réduit à néant toutes les difficultés

que l'on trouve dans le fait que l'image peinte sur la rétine est

renversée, c'est à dire que dans l'image, par exemple, d'un jardin

public, tous les promeneurs marchent comme les antipodes, la tête en

bas. L'esprit n'a, en aucune façon, connaissance de l'image peinte sur

la rétine.

Quant à la direction en avant ou en arrière, nous l'apprécions par les

variations de l'effort que nous devons faire pour diriger nos deux

yeux vers le point de l'espace que nous considérons, et dans la vision

monoculaire, par la variation de l'effort dit d'accommodation.

Toute direction intermédiaire entre ces directions cardinales exige une

combinaison d'actions des différents muscles de l'œil. Et la notion

correspondante suit le sentiment de la variété des efforts.

La notion de la situation dans l'espace implique celles de distance et

de direction.

La notion de forme implique aussi celles de distance et de direction,

et, en outre, celle de variation de direction, ou d'angle.

L'angle est, en effet, la différence de deux directions[4].

Comment apprécierons-nous cette différence? Par l'effort qu'il faut

faire pour passer de l'une à l'autre. Ici, comme pour les distances,

cet effort se compose d'un effort variable proportionnellement à la

grandeur de l'angle et d'un effort fixe nécessaire pour le passage du

repos au mouvement et du mouvement au repos. Il suit de là que deux

angles égaux, dont l'un est divisé par des droites en plusieurs angles

plus petits, paraîtront inégaux. Et c'est ce qui a lieu en effet,

l'angle divisé est jugé plus grand. Une autre conséquence, c'est que

l'angle obtus paraîtra comparativement moins ouvert que l'angle aigu;

ou encore que deux angles dans le rapport réel de 50 à 100 sont vus

dans le rapport apparent, par exemple, de 51 à 101. C'est ce que prouve

la figure ci-jointe, où le prolongement de la ligne A B semble être

en E, tandis qu'il est en D, exactement comme si l'angle ABC s'était

rétréci ou l'angle BCD agrandi. En fait, ils apparaissent agrandis tous

les deux de la même quantité, mais cela suffit pour produire l'écart.

[Illustration]

Voici une autre illusion frappante reposant sur la même cause.

[Illustration]

En dépit de l'apparence, les droites AB et CD de la figure ci-dessus

sont parallèles, et ce sont les lignes obliques qui leur donnent l'air

de converger vers la droite. Le jugement que nous portons sur le

parallélisme ou l'obliquité n'est donc pas le résultat du parallélisme

ou de l'obliquité réelle; il n'est pas non plus le résultat de la forme

de l'image tracée sur la rétine, puisque les lignes AB, CD étaient

jugées parallèles avant le tracé des obliques et que ce tracé n'a

modifié en rien l'image des droites sur la rétine.

Ce phénomène, comme on peut le démontrer d'un grand nombre de façons

diverses, provient de ce que notre œil agrandit en somme les angles

aigus; et cet agrandissement comparatif des angles aigus formés par

les parallèles AB et CD et les obliques fait en apparence converger

celles-là vers la droite.

Cette propriété reconnue, on peut créer à volonté des illusions

d'optique. On peut donner à une ligne droite les apparences d'une ligne

brisée, d'une ligne courbe ou sinueuse, on peut dévier des verticales,

en un mot, faire porter sur la forme des jugements erronés. Ces

jugements, qui seuls apparaissent à la conscience et semblent être des

affirmations directes des sens, sont, comme on le voit, des conclusions

fondées sur certains états internes et sur d'autres jugements

antérieurs. Ainsi, reprenons l'exemple de nos parallèles qui paraissent

converger vers la droite. Nous affirmons de deux droites qu'elles sont

parallèles lorsqu'elles présentent certains caractères qui sollicitent

nos sens d'une certaine façon; nous jugeons qu'elles sont convergentes

quand elles présentent d'autres caractères. Or, si je vois converger

deux droites qui pourtant en fait sont parallèles, et si cette vue

s'impose à moi, c'est que je reconnais en elles les caractères de la

convergence; ces caractères sont donc en moi, sont subjectifs; et d'où

proviennent-ils? Encore une fois de l'habitude ou de l'instinct. J'ai

exercé mes sens à juger du parallélisme ou de la convergence de deux

lignes, malgré les lois de la perspective qui en altèrent la direction.

Je me suis créé à cet égard certaines règles; j'ai appris à reconnaître

la réalité d'après les caractères subjectifs de mes sensations. Lorsque

ces caractères se présentent à moi, et quelle que soit la cause qui les

produise, qu'elle soit ordinaire ou extraordinaire, mon jugement est

commandé par l'habitude acquise[5].

Le jugement que je porte est donc la conclusion d'un raisonnement

inductif inconscient qu'on pourrait énoncer comme suit: jusqu'à

présent, quand j'ai éprouvé telles sensations musculaires en

considérant des lignes droites, j'ai trouvé qu'elles étaient

convergentes; comme j'éprouve ces mêmes sensations musculaires, les

lignes présentes sont convergentes. Cela est si vrai que, si nous

plaçons la figure devant l'œil, à peu près suivant l'axe visuel, de

manière à voir fuir les parallèles, le parallélisme reparaît, bien

que, en fait, l'image peinte sur la rétine soit maintenant celle de

lignes convergentes. Dans cette position, l'effet des hachures est

affaibli et elles se réduisent à une ombre; il ne reste que les lignes

non altérées, et rien ne nous empêche dès lors d'en apprécier le

parallélisme[6].

C'est de cette façon qu'on s'explique que nous ayons appris à juger

de la forme des objets, malgré les illusions de la perspective; un

étang circulaire devrait nous paraître ovale; et pourtant notre esprit

s'habitue si bien à redresser l'affirmation de nos sens que, même dans

un tableau, dans un dessin, nous voyons bien un cercle là où il n'y a

qu'un ovale de tracé.

De même nous jugeons de la grandeur d'un objet d'après la distance

où nous croyons qu'il est placé. C'est ainsi que chacun se fait une

idée différente des dimensions de la lune. Pour les uns, elle est de

la grandeur d'une table; pour d'autres, d'une assiette; pour d'autres

encore, d'une soucoupe, suivant qu'on se la figure plus ou moins

éloignée de nous. Regardée à travers un tube, elle paraît tout au plus

avoir le diamètre d'une pièce de cinq francs. A l'inverse, une mouche

nous fait quelquefois l'effet d'un énorme oiseau volant dans les airs.

Nous ne nous faisons aucune idée de la grandeur du cadran d'une

cathédrale ou du coq qui surmonte un clocher, de l'élévation d'une

montagne et, en général, des objets qui sont en dehors du cercle de

notre expérience journalière.

En revanche, quand nous connaissons les proportions d'un objet,

nous sommes trompés, pour ainsi dire, en sens contraire. Ainsi,

nous sommes familiarisés avec la taille ordinaire de l'homme; de là

il suit qu'un homme qui nous apparaît au loin dans la plaine ou au

sommet d'un clocher ou d'une colline, n'est pas soumis aux règles de

la perspective; nous le voyons tel qu'il est. Par contre, les statues

colossales, placées à hauteur convenable, nous paraissent de grandeur

naturelle. Il en est de même des personnages des tableaux peints, par

exemple, au plafond des églises, bien que leurs dimensions soient

parfois considérables.

On me dira peut-être que tous ces mouvements de l'œil, on ne les sent

pas, qu'on juge de la forme des objets sans les faire mouvoir, que le

jugement est instantané.

Sans doute. Voici l'explication de ce fait.

La rétine est une surface sensible à la lumière, mais elle ne l'est

pas également dans toute son étendue. Cette sensibilité s'affaiblit

en rayonnant à partir de la tache jaune. Primitivement, l'œil, pour

juger d'un contour, promène la tache jaune sur tous ses points.

Pendant qu'il est attaché sur un point, le reste du contour affecte

diversement d'autres parties de la rétine et, par expérience, l'œil

sait quels mouvements il devrait faire pour amener successivement

sur la tache jaune les autres points de la figure; et en conséquence

il peut se dispenser d'exécuter ces mouvements. Je sais aujourd'hui,

sans que j'aie besoin pour cela de recourir à l'expérience, comment je

devrais m'y prendre pour toucher du doigt un lieu déterminé. Je saisis

immédiatement la distance de deux pointes de compas qu'on appuierait

sur la paume de ma main. Il en est de même pour l'œil. La rétine permet

donc d'avoir d'emblée la connaissance du contour et de la surface,

tandis que, réduite à la tache jaune, elle nous mettrait seulement en

état d'acquérir successivement cette même connaissance, à la façon de

la main de l'aveugle se promenant sur les objets[7].

C'est la faculté de diriger volontairement et en le sachant la force

dont nous disposons, c'est le sentiment de la motilité, en un mot, qui

nous met en état de connaître l'existence des objets extérieurs et

leurs formes.

Ce sens agit avec d'autant plus de perfection qu'il a à ses ordres un

instrument plus précis. De longues tiges, antennes ou bras, terminées

par des points sensibles bien déterminés et mus par des muscles

délicats, sont à cet égard d'excellents organes. Nos mains remplissent

ces conditions. On sait quelle rare perfection atteint le sens, dit

improprement, du toucher, ou plutôt le sens musculaire chez les

aveugles nés. Les clairvoyants peuvent avec un peu d'exercice acquérir

une délicatesse aussi grande. Marmontel, dans ses Mémoires, parle d'un

certain Hubert, qui, les mains derrière le dos, avec du papier et des

ciseaux, découpait le portrait des personnes présentes, dans n'importe

quelle attitude[8].

Mais, quelque habiles que soient nos mains, elles ne peuvent se

comparer à l'œil. Les mains, en effet, ne peuvent juger des grandeurs

ou des contours que par contact, l'œil les juge à distance. Il suit

les formes des objets avec une précision admirable, grâce à la

sensibilité variée des points de la rétine autour de la tache jaune, et

il est servi par des muscles symétriques et délicats qui transmettent

immédiatement et nettement à l'âme les moindres sinuosités des

surfaces. Il faut donc distinguer les propriétés optiques de l'œil de

ses propriétés musculaires. Comme instrument d'optique, il nous fournit

les notions de lumière et de couleur; comme instrument du sens de la

motilité, il nous fournit la notion de forme, et, sous ce rapport, sa

mobilité et la sensibilité particulière de la tache jaune sont ses

qualités essentielles; peu importe la forme de l'image qui se peint sur

la rétine et les couleurs qu'elle reflète.

[1] Inutile de faire remarquer que l'enfant se servira plutôt du terme

vivant, le mot _sensible_ lui étant inconnu. Mais pour lui _vie_ est

synonyme de _sensibilité_; et, au fond, n'est-ce pas la même chose?

[2] Il est de toute nécessité, quand on fait cette expérience, que

l'expérimentateur ne soit pas prévenu de ce qui va se produire.

[3] Cette force perdue pour le mouvement produit un changement d'état

du mobile.

[4] Ainsi, un triangle est connu quand on connaît la longueur de ses

côtés et leurs directions.

[5] On sait que dans les monuments grecs, il y a fort peu de lignes

exactement droites, verticales ou parallèles. Ainsi, les colonnes

angulaires d'un temple convergent vers un point idéal situé dans le

ciel. C'est que l'architecte a senti qu'il devait agrandir l'angle

obtus formé par elles et les obliques du fronton.

[6] Ceux qui voudraient avoir plus de détails sur ce sujet peuvent

lire, dans les _Bulletins de l'Académie royale de Belgique_, 2e série,

t. XIX, n° 2, et t. XX, n° 6, les deux notes que nous y avons insérées

sur _certaines illusions d'optique_.

La psychologie comme science naturelle, son présent et son avenir Application de la méthode expérimentale aux phénomènes de l'âme · 第 5 / 8 段