Enfin, elle doit faire appel à l'expérience, n'énoncer des lois, ne

remonter aux causes qu'à bon escient; elle se tient, par conséquent,

en garde contre la spéculation, l'intuition ou la dialectique, tous

procédés qui consistent à substituer le rêve à la réalité, un système

idéologique basé sur des vues _a priori_ à l'enchaînement des choses

résultant de forces naturelles.

Mais si elle est persuadée que ni la physiologie, ni les psychologies

des écoles, ni la spéculation, n'attaquent pas _directement_ la

question, elle ne repousse cependant pas systématiquement les services

_indirects_ que ces sciences peuvent lui rendre. Elle accueille les

lumières de quelque part qu'elles viennent.

[1] Il règne, en général, beaucoup d'arbitraire et de confusion dans

les dénominations des systèmes, et il serait vraiment désirable

que l'on réformât, sous ce rapport, le langage philosophique.

Voici un exemple de terminologie qu'on pourrait adopter, sous

réserve, naturellement, de désignations plus justes. Les systèmes

philosophiques qui conduisent à la négation de l'un des deux

principes appartiendraient au _monisme_, les autres au _dualisme_

ou à l'_unicisme_ (panthéisme sous toutes ses formes). Le monisme

se diviserait en deux classes: les systèmes _matérialistes_ qui,

n'admettant que la matière ou lui attribuant un rôle prépondérant,

expliquent tout par elle (en faisant de l'esprit une _tabula rasa_)--et

les systèmes _spiritualistes_, qui n'admettent que l'esprit, ou lui

donnent une importance considérable (en regardant la matière comme

_inerte_). Ceux qui mettent à peu près sur la même ligne l'esprit

et le corps pourraient porter le nom d'_harmonistes_. Au point de

vue de l'origine de nos connaissances, ceux qui soutiennent qu'elles

nous viennent des choses s'appelleraient _réalistes_, et ceux qui

pensent que nous les tirons de nous-mêmes (idées innées) seraient dits

_idéalistes_; ceux qui admettent pour nos idées une double origine

seraient appelés _synthétistes_. Enfin, au point de vue de la méthode,

il y aurait des _empiristes_, se contentant de l'observation, soit

externe, soit interne; des _spéculatifs_, s'adressant uniquement à la

raison, à l'intuition intellectuelle (Fichte, Schelling, Hegel, etc.);

des _dialectistes_, classant les faits fournis par l'observation,

remontant à des faits plus généraux, puis aux principes et aux causes

(la plupart des psychologistes français du commencement du siècle,

ainsi que Socrate, Platon, Aristote lui-même). Actuellement, on appelle

_spiritualisme_ la doctrine qui admet l'existence de l'esprit; mais

il n'existe pas de nom pour désigner celle qui nie l'existence des

corps. Et puis, au fond, qui nie l'existence de l'esprit? Ce n'est ni

Aristote, ni Locke, ni Condillac, ni d'Holbach, ni Vogt, ni Büchner. Si

donc, on veut des noms génériques, il faut avant tout s'entendre sur

leur signification.

[2] Cette conséquence est rigoureuse, et l'idéalisme de Hegel l'a

amenée autant comme contenue dans le système que comme effet de

réaction. Il y a des savants, parmi les plus illustres, qui soutiennent

que le corps de l'homme et celui des animaux sont des appareils de

physique et de chimie, mais que notre âme libre habite dans notre

corps, sans être soumise aux lois qui le régissent. Ils croient par

cette hypothèse sauvegarder le principe spiritualiste. Erreur! Les

malades dans le délire, les insensés, les idiots ont-ils cette âme

libre? Oui, disent-ils, mais elle ne peut se manifester, parce que les

organes sont dans un état morbide ou imparfait. Soit; mais alors, qui

me répond que les animaux n'ont pas, eux aussi, une âme raisonnable,

et que, s'ils ne font pas acte de raison, c'est parce que leurs

organes imparfaits s'y opposent? Et de là, à faire de l'âme un produit

de l'organisme, il n'y a qu'un pas, si même il est besoin d'un pas:

question de mots.

[3] On peut rapprocher ce raisonnement de ce que nous disons à propos

du principe de contradiction, p. 185 et suiv. de notre _Essai de

logique scientifique_. Nous y établissons que _tout jugement qui se

nie lui-même est nécessairement faux_, et nous y faisons remarquer

qu'il existe un grand nombre de pareils jugements acceptés cependant

comme des espèces d'axiomes, par exemple: _Pas de théorie, rien que

des faits!--Il ne faut avoir d'opinion arrêtée sur rien.--La vérité

est relative aux temps et aux lieux.--Toute connaissance objective

est impossible,_--c'est à dire, les propositions fondamentales des

positivistes, des sceptiques, des éclectiques, des idéalistes. On peut

donc y ajouter la formule du matérialisme.

* * * * *

III

DE L'ORIGINE DES JUGEMENTS CONSCIENTS

Dans les pages précédentes, nous croyons avoir dégagé la méthode

à suivre pour procéder à la recherche des lois et des causes des

phénomènes internes. Pour cela nous devons remonter à la source de ces

phénomènes en pénétrant le plus profondément que nous pourrons dans le

domaine de l'inconscience, compléter et contrôler les faits que nous

recueillerons sur la route, en recourant dans ce but à une production

artificielle de phénomènes psychiques, enfin, nous aider, autant que

possible, de la mesure et du calcul.

Nous allons essayer de donner une idée seulement de la manière dont

on peut remplir ce programme. Il est impossible, en effet, de faire

connaître dans un simple résumé tous les résultats des travaux

considérables entrepris dans cette direction par d'illustres savants

tels que les Weber, les Fechner, les Helmholtz. Nous n'aurons pas non

plus la prétention de présenter ces résultats comme incontestables,

mais, nous les appuierons sur des preuves expérimentales. Pour les

repousser, il faudra donc aussi des arguments de même nature et non des

phrases métaphysiques, si spécieuses, d'ailleurs, qu'elles puissent

être.

I. Décomposition des jugements conscients. La plupart des jugements

conscients sont des synthèses de jugements antérieurs et, en dernière

analyse, d'un certain nombre de jugements qui semblent primitifs,

parce que la conscience ne pénètre pas au delà. Attributs esthétiques,

attributs cinématiques.

Si nous ne voulons pas nous égarer dans la recherche de l'origine des

phénomènes psychiques et notamment de la pensée, nous ne devons certes

pas, ainsi que nous l'avons déjà dit, commencer par les idées qui se

présentent les dernières dans l'ordre du développement intellectuel.

Le meilleur sujet d'observation est donc l'enfant, arrivé cependant

à l'âge où il est déjà en état de se rendre compte de ses jugements

et de ses raisonnements; car toute pensée, comme on le verra de mieux

en mieux, à mesure que nous avancerons dans notre étude, est une

affirmation, un jugement plus ou moins implicite. Cherchons donc à

analyser les actes de sa jeune intelligence.

Dans une de nos promenades, nous rencontrons un paon. L'enfant n'en a

pas encore vu. Le bel oiseau! s'écrie-t-il. Voilà une exclamation qui

implique ce jugement: _ce que je vois est un oiseau._

Mais ce jugement, en apparence instantané, n'est pas primitif. Pour

nous en assurer, il suffit de le faire s'expliquer.--Comment sais-tu

que c'est un animal, que ce n'est pas une plante ou une pierre?--Parce

qu'il se meut, parce qu'il est sensible[1].--D'où juges-tu qu'il

se meut?--_Parce que je le vois bien._--Pourquoi dis-tu qu'il est

sensible?--Parce qu'il tourne ses yeux vers nous, qu'il nous écoute

quand nous parlons; puis, parce qu'il mange.--D'où sais-tu qu'il tourne

ses yeux vers nous?--_Je le vois bien._--Mais est-ce nécessairement un

oiseau? n'est-ce pas un quadrupède, un poisson?--Non, parce que je vois

qu'il a deux pattes, qu'il a des plumes, des ailes, un bec.--Est-ce une

poule?--Non, parce qu'il est vert et bleu, et que les poules ne sont ni

vertes, ni bleues; parce qu'il a un cri différent de celui de la poule,

etc.--Qu'en sais-tu?--_Parce que je le vois, parce que je l'entends._

D'après cette analyse, nous pouvons nous convaincre que le jugement:

_le paon est un oiseau_, est une synthèse, une conclusion, parfaitement

consciente, d'un nombre notable de jugements antérieurs,--que ceux-ci,

à leur tour, ont été raisonnés plus ou moins rapidement et qu'ils

reposent, en définitive, sur des jugements en apparence primitifs.

L'enfant a reconnu au mouvement que le paon est un animal; à sa forme,

que c'était un oiseau; à sa forme encore et, en outre, à sa couleur,

à son cri, que ce n'était ni une poule, ni un canard, ni aucun oiseau

à lui connu. Si on lui avait présenté d'autres objets, des fleurs

ou des fruits, il aurait fait intervenir l'odeur, le goût, puis, la

température, la compressibilité, etc. Mais si nous demandons à l'enfant

pourquoi il dit d'un objet qu'il se meut ou qu'il est vert, il sera

parfaitement hors d'état de donner une réponse qui signifie autre chose

que ceci: parce qu'il se meut, parce qu'il est vert.

Il a répondu, autant qu'il l'a pu, aux _pourquoi_; il a trouvé dans sa

conscience les _parce que_ qu'on lui demandait; mais on finira toujours

par lui poser des _pourquoi_ dont il ne pourra donner les _parce que_.

En d'autres termes, on arrive à des jugements élémentaires qui, dans

la conscience, servent de bases à d'autres jugements subséquents, mais

qui semblent ne pas avoir de raison eux-mêmes. Ils forment la limite du

domaine de notre conscience actuelle.

Mais, évidemment, on ne doit pas s'arrêter là. Quand je dis d'un objet

qu'il est vert, j'entends par là qu'il n'est ni bleu, ni rouge, ni

jaune; il y a des raisons qui m'ont fait lui attribuer cette couleur

et non une autre. Le bleu, le rouge, le vert ont pour moi certains

caractères qui me déterminent, d'un côté, à ranger ces attributs parmi

les couleurs, et, d'un autre côté, à les distinguer l'un de l'autre.

Mais ne me demandez pas en quoi le vert ressemble au rouge, ni en

quoi il ne lui ressemble pas. Je ne saurais vous répondre. Je ne vous

satisferai pas davantage si vous voulez savoir de moi en quoi une

couleur, diffère d'un son ou d'une odeur.

Ce sont ces jugements élémentaires que le psychophysicien doit

spécialement étudier; c'est à eux qu'il doit s'adresser pour obtenir

quelques renseignements sur la nature de la pensée. Il ne parviendra

peut-être pas complètement à élucider l'origine de ces jugements; mais

il sait à l'avance que, s'il n'y réussit pas, il n'expliquera pas

davantage les autres jugements que tout être sensible ou raisonnable

peut former. En effet, s'il ne m'apprend pas comment j'ai la notion

du mouvement, de la forme, des couleurs, des odeurs, des sons, il

sera bien plus impuissant à me dire comment je possède les notions

abstraites ou morales, puisqu'elles m'ont apparu après les premières.

Il sait encore que s'il rend compte de l'existence en moi de ces

idées élémentaires, il aura posé un premier jalon, il aura jeté les

fondements de la science.

Les jugements élémentaires portent sur les qualités des objets. Ces

qualités sont de deux espèces: les unes apparaissent comme appartenant

nécessairement à tout objet, quelle que soit d'ailleurs la manière

dont il affecte notre sensibilité; telles sont la mobilité, la

durée, l'étendue, la forme; les autres sont ondoyantes et dépendent

essentiellement de notre manière de sentir; tels sont le goût, l'odeur,

la couleur, la température, la sonorité. Le nombre des premières est

déterminé en soi; celui des secondes, en nous, car à chaque sens

correspond une qualité sensible. Une fleur n'a de couleur que pour

l'être doué du sens des couleurs, et elle n'a d'odeur que pour l'être

doué d'odorat. Appelons _esthétiques_ les attributs relatifs à notre

constitution sensible, pour les distinguer de ces attributs inhérents

à tout objet et indépendants de notre sensibilité, et auxquels nous

donnerons le nom de _cinématiques_, parce qu'ils dérivent tous du

mouvement, comme on le verra ensuite, et que nous en acquérons la

notion grâce au sentiment de la motilité....

Maintenant il s'agit de procéder à l'analyse des jugements esthétiques

et des jugements cinématiques, de tâcher d'en poursuivre la formation

jusque dans l'inconscience.

II. Analyse de la sensibilité. Analyse de la sensation de couleur. Les

jugements sur les qualités sensibles des objets ne sont pas primitifs:

ils reposent sur un raisonnement dont on n'a pas conscience et dont les

prémisses se trouvent en grande partie dans l'habitude et l'instinct.

Nous commencerons par les jugements esthétiques. Nous allons rechercher

d'où dépend le jugement que nous portons sur les phénomènes de

lumière, de son, etc., jugement renfermé dans la sensation et qui peut

s'exprimer par les mots: _je vois, j'entends_, etc. Nous démontrerons

qu'il n'est pas primitif, bien qu'il apparaisse à la conscience comme

tel. Naturellement, on ne peut ici passer en revue toutes les espèces

de sensations et les soumettre à l'analyse. La démonstration portera

uniquement sur les sensations de couleur qui possèdent d'ailleurs au

plus haut degré les caractères du primitif apparent: Nous espérons

montrer que ce jugement: _je vois du vert_, est la conclusion d'une

série indéfinie de jugements antérieurs ensevelis dans l'inconscience.

Le lecteur admettra facilement que toute autre sensation est

susceptible d'une décomposition analogue. Du reste, nous le croyons du

moins, la science n'est encore parvenue à analyser suffisamment que les

sensations sonores et lumineuses; le goût et l'odorat surtout n'ont

pas, que nous sachions, été l'objet de recherches approfondies. Mais

les résultats obtenus en optique et en acoustique psychologiques font

assez pressentir la nature de ceux qui restent à obtenir.

La question à résoudre se pose en ces termes: A quoi reconnais-je le

vert, et pourquoi est-ce que je ne le confonds pas avec le rouge? Je

pourrais de même me demander: A quoi reconnais-je l'odeur de la rose,

et pourquoi est-ce que je ne la confonds pas avec celle de la violette?

Qu'est-ce qui me fait distinguer le son de la trompette de celui de

la flûte? Il semble, en effet, que ce jugement: _je vois le vert_,

comme ceux-ci: _je sens l'odeur de la rose_ et _j'entends le son de la

trompette_, est immédiat, primitif.

Tout d'abord, prémunissons le lecteur contre une méprise possible. Il

ne faut pas qu'on s'imagine avoir résolu la difficulté en répondant

que le vert a une longueur d'ondulation plus petite que le rouge;

pas plus que, pour employer un exemple familier à la généralité des

lecteurs, on ne donnerait une réponse satisfaisante à la question:

_A quoi distinguons-nous une note de sa quinte ou de son octave?_ en

disant que la quinte, l'octave, renferme une demi-fois, une fois autant

de vibrations dans le même temps. En effet, il ne s'agit pas ici d'une

analyse physique, mais d'une analyse psychologique. Que l'octave ait

deux fois plus de vibrations que le ton fondamental, je n'y contredis

pas, mais mon âme n'en sait rien; elle juge le ton fondamental distinct

de l'octave et de la quinte, sans qu'elle ait le moins du monde

besoin de savoir que le son est produit par les vibrations d'un corps

élastique et que le nombre de ces vibrations en détermine la qualité.

D'ailleurs, quel rapport y a-t-il entre les vibrations et l'audition,

entre les vibrations et la vision? C'est là précisément ce qu'il

faudrait dire; et répondre comme on serait tenté de le faire, c'est

préjuger la question, c'est tomber dans le même vice de raisonnement

que celui que nous avons signalé à propos des rapports du cerveau et de

la pensée: Quelle relation, disions-nous, existe-t-il entre une pensée

et la décomposition chimique d'une certaine quantité de substance

nerveuse?

Mais du moins, dira-t-on encore, la sensation correspond toujours à une

impression organique. C'est une erreur.

Voici une expérience qui prouve péremptoirement que la sensation de

couleur peut reposer uniquement sur un acte de la pensée.

Représentez-vous une chambre obscure dans le volet de laquelle sont

pratiquées deux ouvertures; l'une d'elles, B, laisse pénétrer la

lumière blanche, l'autre, R, grâce à une vitre colorée, ne laisse

pénétrer que la lumière rouge. L'intérieur de la chambre, et notamment

la paroi opposée que nous supposons être blanche, sont donc éclairés

par un mélange de lumière blanche et de lumière rouge, c'est à dire, en

somme, par de la lumière rouge un peu affaiblie. Imaginez qu'on place

un corps opaque C, un bâton par exemple, sur le passage des rayons

lumineux. Deux ombres, _b_ et _r_, seront projetées sur la paroi.

L'ombre _b_ ne recevra aucun rayon rouge; elle sera uniquement éclairée

par la lumière blanche émanée de l'ouverture B; elle sera donc, en

réalité, blanche ou plutôt grise--car nous appelons gris un blanc moins

clair. De son côté, l'ombre _r_ ne sera aucunement éclairée par la

lumière blanche; mais, en revanche, elle le sera par la lumière rouge

émanant de l'ouverture R. Et, en effet, elle vous paraîtra d'un rouge

vif. Mais la paroi vous semblera d'un rouge très pâle, et l'ombre _b_,

vous la jugerez d'un vert intense.

[Illustration]

Cette apparence ne repose sur aucune raison physique ou physiologique;

car la partie de la rétine sur laquelle tombe l'image de l'ombre _b_

n'est objectivement ni subjectivement affectée en vert.

Cependant, vous soupçonnez sans peine que c'est à la présence de la

vitre rouge placée en R qu'est due cette illusion. En effet, si nous

ôtons cette vitre, bien que l'ombre _b_ continue à recevoir exactement

la même lumière qu'auparavant, tant en qualité qu'en quantité, elle

vous apparaîtra grise; et si nous substituons à la vitre rouge une

vitre verte, elle vous apparaîtra rouge.

Vous pourrez donc, avec raison d'ailleurs, soupçonner que c'est dans la

couleur de la lumière répandue dans la chambre que réside la cause de

l'erreur. Poussons l'expérience plus loin. Rétablissons les choses dans

leur état primitif, et considérez l'ombre _b_, que vous voyez verte, à

travers un tube étroit qui vous permette de voir l'ombre sans en voir

les bords. Elle persiste à vous paraître verte. Supprimons la vitre

rouge, pendant que vous continuez à regarder l'ombre à travers le tube,

vous la voyez toujours verte. Remplaçons la vitre rouge par une vitre

verte, bleue, jaune, de n'importe quelle couleur, l'ombre ne change pas

d'aspect.

Faisons l'expérience en sens inverse. Supprimons le verre coloré et

écartez le tube de votre œil. Vous le savez, l'ombre vous apparaîtra

grise, comme elle l'est en effet. Reprenez votre tube et considérez

de nouveau l'ombre, vous la jugerez grise. Pendant que vous êtes

dans cette position, nous replaçons la vitre rouge, puis nous lui en

substituons une verte, une bleue, une jaune; votre jugement ne varie

pas: l'ombre est grise.

Combinons les deux expériences; et cette ombre _b_, qui en fait est

grise, passera coup sur coup par toutes les couleurs, sans que l'on

puisse assigner aucune cause physique ou physiologique au phénomène.

Remettons encore une fois tout dans son premier état: la vitre rouge

est placée à l'ouverture R, l'ombre _b_ est jugée verte.

Vous mettez ensuite le tube à l'œil de manière à ne voir que l'ombre.

Vous savez que celle-ci vous apparaît du même vert. Enlevons la vitre

rouge; votre jugement ne varie pas. Mais supprimez votre tube ou, ce

qui revient au même, écartez-le légèrement de sa position première,

de manière à voir un des bords de l'ombre, celle-ci vous apparaîtra

immédiatement grise. Reprenez le tube de manière à ne voir que l'ombre.

Vous vous attendez à revoir celle-ci verte. Pas le moins du monde; vous

la voyez grise. Nous allons replacer la vitre rouge. Cette fois-ci,

vous en êtes certain, vous reverrez votre ombre verte. Erreur! vous la

voyez encore grise. Mais si vous écartez de nouveau le tube de manière

à voir un bord de l'ombre, la couleur verte reparaît. Si vous remettez

ensuite le tube dans sa première position, vous la verrez verte comme

auparavant, et nous pourrons recommencer le cercle de nos expériences.

Si l'on varie la couleur de la vitre placée à l'ouverture R, on pourra,

en procédant de la même façon, faire passer l'ombre _b_ par toutes les

couleurs du spectre, en écartant ou en redisposant le tube au moment

voulu.

Cette expérience ne laisse pas de place au doute. Les erreurs résident

uniquement dans le jugement. Or, le jugement, dans ce cas, est

immédiat, ou du moins est tel aux yeux du sens intime; et vous avez

beau savoir que l'ombre est grise, que vous devriez la voir grise,

vous la verrez immanquablement verte ou grise, suivant la phase de

l'expérience dans laquelle vous vous trouverez.

La cause de l'erreur n'étant ni physique, ni physiologique, est donc

psychologique et gît dans l'inconscience. Nous allons la dégager.

On sait que l'on nomme complémentaires deux couleurs qui, par leur

réunion, produisent le blanc. Ainsi, le rouge et le vert sont

complémentaires, de même que le jaune et l'indigo, le bleu et l'orange,

etc.

Il résulte de là que si l'on fait passer de la lumière blanche à

travers une vitre rouge, celle-ci, ne laissant traverser que les rayons

rouges, arrête les rayons verts.

Quand nous disons que la vitre rouge ne laisse passer que les rayons

rouges, nous allons trop loin. En réalité, une certaine quantité, plus

ou moins considérable, de lumière blanche, traverse aussi la vitre, de

sorte que le rouge que nous voyons est, au fond, un mélange de lumière

blanche et de lumière rouge.

Supposons pour un instant cependant que cette vitre ne laisse passer

que les rayons rouges. Supposons aussi que nous regardions à travers

ce verre une feuille de papier blanc, sur laquelle on a placé un pain

à cacheter vert; et, enfin, admettons que ce pain à cacheter soit d'un

vert absolu, d'un vert ne contenant aucune autre couleur. Comme les

rayons verts ne peuvent traverser la vitre rouge, il est clair que nous

verrons à travers celui-ci un papier rouge, sur lequel se trouve collé

un pain à cacheter noir.

Mais il n'y a pas dans la nature de vert absolu; en réalité, tous

les verts sont mélangés, entre autres, de couleur blanche; et, comme

notre vitre rouge, nous l'avons dit, laisse aussi passer de la couleur

blanche, notre papier nous devrait faire l'effet d'un papier rouge sur

lequel se trouverait placé un pain à cacheter gris.

Il n'en est pourtant pas ainsi; nous jugerons le papier comme plus ou

moins blanc et le pain à cacheter comme plus ou moins vert. D'où cela

provient-il? De l'exercice auquel nous avons soumis nos sens.

Nous l'avons dit précédemment, tous nos sens sont dirigés vers

la connaissance de l'extérieur, et nullement vers celle de leurs

modifications subjectives. Car, dans la lutte pour l'existence, c'est

de cette connaissance plus ou moins parfaite que dépendent nos plus

ou moins grands avantages. Or, un de nos moyens de connaissance à

l'égard des objets, c'est leur couleur. Nous nous sommes donc exercés

à reconnaître les couleurs à travers les modifications de la lumière

ambiante. Celle-ci est extrêmement variable, suivant l'aspect et la

disposition des nuages, l'état de l'atmosphère, la couleur des objets

qui réfléchissent ou réfractent la lumière solaire, enfin, pour mille

raisons. Nous savons, par exemple, que la lumière du soleil levant

est rose, que celle du soleil couchant est rouge; que, par un temps

d'orage, elle prend une teinte sinistre toute particulière. Ces

variations, nous nous sommes habitués à en faire abstraction. Nous

dégageons la lumière réfractée de la couleur particulière du milieu

réfringent. De même, nous reconnaissons la couleur réfléchie des

objets en faisant abstraction de la couleur propre de la substance

réfléchissante. Ainsi, nous reconnaîtrons les différentes couleurs

d'une tasse en porcelaine dans son image réfléchie par une table

d'acajou poli.

De là, nous avons fini par savoir juger du vert à travers le rouge.

Physiquement parlant, le vert vu à travers du rouge doit paraître

grisâtre; mais notre jugement redresse cet effet; comme nous voyons

que le gris qui frappe notre œil est perçu à travers le rouge, nous en

_concluons_ que ce gris provient nécessairement du vert, car le vert

seul est vu gris à travers le rouge. C'est pour cela que nous voyons ce

pain à cacheter non gris, mais vert.

Ici, comme on le voit, l'exercice, l'habitude a _rectifié_ l'impression

faite sur nos sens. Mais dans l'expérience que nous avons instituée,

cette même habitude engendre l'erreur.

La psychologie comme science naturelle, son présent et son avenir Application de la méthode expérimentale aux phénomènes de l'âme · 第 4 / 8 段