remonter aux causes qu'à bon escient; elle se tient, par conséquent,
en garde contre la spéculation, l'intuition ou la dialectique, tous
procédés qui consistent à substituer le rêve à la réalité, un système
idéologique basé sur des vues _a priori_ à l'enchaînement des choses
résultant de forces naturelles.
Mais si elle est persuadée que ni la physiologie, ni les psychologies
des écoles, ni la spéculation, n'attaquent pas _directement_ la
question, elle ne repousse cependant pas systématiquement les services
_indirects_ que ces sciences peuvent lui rendre. Elle accueille les
lumières de quelque part qu'elles viennent.
[1] Il règne, en général, beaucoup d'arbitraire et de confusion dans
les dénominations des systèmes, et il serait vraiment désirable
que l'on réformât, sous ce rapport, le langage philosophique.
Voici un exemple de terminologie qu'on pourrait adopter, sous
réserve, naturellement, de désignations plus justes. Les systèmes
philosophiques qui conduisent à la négation de l'un des deux
principes appartiendraient au _monisme_, les autres au _dualisme_
ou à l'_unicisme_ (panthéisme sous toutes ses formes). Le monisme
se diviserait en deux classes: les systèmes _matérialistes_ qui,
n'admettant que la matière ou lui attribuant un rôle prépondérant,
expliquent tout par elle (en faisant de l'esprit une _tabula rasa_)--et
les systèmes _spiritualistes_, qui n'admettent que l'esprit, ou lui
donnent une importance considérable (en regardant la matière comme
_inerte_). Ceux qui mettent à peu près sur la même ligne l'esprit
et le corps pourraient porter le nom d'_harmonistes_. Au point de
vue de l'origine de nos connaissances, ceux qui soutiennent qu'elles
nous viennent des choses s'appelleraient _réalistes_, et ceux qui
pensent que nous les tirons de nous-mêmes (idées innées) seraient dits
_idéalistes_; ceux qui admettent pour nos idées une double origine
seraient appelés _synthétistes_. Enfin, au point de vue de la méthode,
il y aurait des _empiristes_, se contentant de l'observation, soit
externe, soit interne; des _spéculatifs_, s'adressant uniquement à la
raison, à l'intuition intellectuelle (Fichte, Schelling, Hegel, etc.);
des _dialectistes_, classant les faits fournis par l'observation,
remontant à des faits plus généraux, puis aux principes et aux causes
(la plupart des psychologistes français du commencement du siècle,
ainsi que Socrate, Platon, Aristote lui-même). Actuellement, on appelle
_spiritualisme_ la doctrine qui admet l'existence de l'esprit; mais
il n'existe pas de nom pour désigner celle qui nie l'existence des
corps. Et puis, au fond, qui nie l'existence de l'esprit? Ce n'est ni
Aristote, ni Locke, ni Condillac, ni d'Holbach, ni Vogt, ni Büchner. Si
donc, on veut des noms génériques, il faut avant tout s'entendre sur
leur signification.
[2] Cette conséquence est rigoureuse, et l'idéalisme de Hegel l'a
amenée autant comme contenue dans le système que comme effet de
réaction. Il y a des savants, parmi les plus illustres, qui soutiennent
que le corps de l'homme et celui des animaux sont des appareils de
physique et de chimie, mais que notre âme libre habite dans notre
corps, sans être soumise aux lois qui le régissent. Ils croient par
cette hypothèse sauvegarder le principe spiritualiste. Erreur! Les
malades dans le délire, les insensés, les idiots ont-ils cette âme
libre? Oui, disent-ils, mais elle ne peut se manifester, parce que les
organes sont dans un état morbide ou imparfait. Soit; mais alors, qui
me répond que les animaux n'ont pas, eux aussi, une âme raisonnable,
et que, s'ils ne font pas acte de raison, c'est parce que leurs
organes imparfaits s'y opposent? Et de là, à faire de l'âme un produit
de l'organisme, il n'y a qu'un pas, si même il est besoin d'un pas:
question de mots.
[3] On peut rapprocher ce raisonnement de ce que nous disons à propos
du principe de contradiction, p. 185 et suiv. de notre _Essai de
logique scientifique_. Nous y établissons que _tout jugement qui se
nie lui-même est nécessairement faux_, et nous y faisons remarquer
qu'il existe un grand nombre de pareils jugements acceptés cependant
comme des espèces d'axiomes, par exemple: _Pas de théorie, rien que
des faits!--Il ne faut avoir d'opinion arrêtée sur rien.--La vérité
est relative aux temps et aux lieux.--Toute connaissance objective
est impossible,_--c'est à dire, les propositions fondamentales des
positivistes, des sceptiques, des éclectiques, des idéalistes. On peut
donc y ajouter la formule du matérialisme.
* * * * *
III
DE L'ORIGINE DES JUGEMENTS CONSCIENTS
Dans les pages précédentes, nous croyons avoir dégagé la méthode
à suivre pour procéder à la recherche des lois et des causes des
phénomènes internes. Pour cela nous devons remonter à la source de ces
phénomènes en pénétrant le plus profondément que nous pourrons dans le
domaine de l'inconscience, compléter et contrôler les faits que nous
recueillerons sur la route, en recourant dans ce but à une production
artificielle de phénomènes psychiques, enfin, nous aider, autant que
possible, de la mesure et du calcul.
Nous allons essayer de donner une idée seulement de la manière dont
on peut remplir ce programme. Il est impossible, en effet, de faire
connaître dans un simple résumé tous les résultats des travaux
considérables entrepris dans cette direction par d'illustres savants
tels que les Weber, les Fechner, les Helmholtz. Nous n'aurons pas non
plus la prétention de présenter ces résultats comme incontestables,
mais, nous les appuierons sur des preuves expérimentales. Pour les
repousser, il faudra donc aussi des arguments de même nature et non des
phrases métaphysiques, si spécieuses, d'ailleurs, qu'elles puissent
être.
I. Décomposition des jugements conscients. La plupart des jugements
conscients sont des synthèses de jugements antérieurs et, en dernière
analyse, d'un certain nombre de jugements qui semblent primitifs,
parce que la conscience ne pénètre pas au delà. Attributs esthétiques,
attributs cinématiques.
Si nous ne voulons pas nous égarer dans la recherche de l'origine des
phénomènes psychiques et notamment de la pensée, nous ne devons certes
pas, ainsi que nous l'avons déjà dit, commencer par les idées qui se
présentent les dernières dans l'ordre du développement intellectuel.
Le meilleur sujet d'observation est donc l'enfant, arrivé cependant
à l'âge où il est déjà en état de se rendre compte de ses jugements
et de ses raisonnements; car toute pensée, comme on le verra de mieux
en mieux, à mesure que nous avancerons dans notre étude, est une
affirmation, un jugement plus ou moins implicite. Cherchons donc à
analyser les actes de sa jeune intelligence.
Dans une de nos promenades, nous rencontrons un paon. L'enfant n'en a
pas encore vu. Le bel oiseau! s'écrie-t-il. Voilà une exclamation qui
implique ce jugement: _ce que je vois est un oiseau._
Mais ce jugement, en apparence instantané, n'est pas primitif. Pour
nous en assurer, il suffit de le faire s'expliquer.--Comment sais-tu
que c'est un animal, que ce n'est pas une plante ou une pierre?--Parce
qu'il se meut, parce qu'il est sensible[1].--D'où juges-tu qu'il
se meut?--_Parce que je le vois bien._--Pourquoi dis-tu qu'il est
sensible?--Parce qu'il tourne ses yeux vers nous, qu'il nous écoute
quand nous parlons; puis, parce qu'il mange.--D'où sais-tu qu'il tourne
ses yeux vers nous?--_Je le vois bien._--Mais est-ce nécessairement un
oiseau? n'est-ce pas un quadrupède, un poisson?--Non, parce que je vois
qu'il a deux pattes, qu'il a des plumes, des ailes, un bec.--Est-ce une
poule?--Non, parce qu'il est vert et bleu, et que les poules ne sont ni
vertes, ni bleues; parce qu'il a un cri différent de celui de la poule,
etc.--Qu'en sais-tu?--_Parce que je le vois, parce que je l'entends._
D'après cette analyse, nous pouvons nous convaincre que le jugement:
_le paon est un oiseau_, est une synthèse, une conclusion, parfaitement
consciente, d'un nombre notable de jugements antérieurs,--que ceux-ci,
à leur tour, ont été raisonnés plus ou moins rapidement et qu'ils
reposent, en définitive, sur des jugements en apparence primitifs.
L'enfant a reconnu au mouvement que le paon est un animal; à sa forme,
que c'était un oiseau; à sa forme encore et, en outre, à sa couleur,
à son cri, que ce n'était ni une poule, ni un canard, ni aucun oiseau
à lui connu. Si on lui avait présenté d'autres objets, des fleurs
ou des fruits, il aurait fait intervenir l'odeur, le goût, puis, la
température, la compressibilité, etc. Mais si nous demandons à l'enfant
pourquoi il dit d'un objet qu'il se meut ou qu'il est vert, il sera
parfaitement hors d'état de donner une réponse qui signifie autre chose
que ceci: parce qu'il se meut, parce qu'il est vert.
Il a répondu, autant qu'il l'a pu, aux _pourquoi_; il a trouvé dans sa
conscience les _parce que_ qu'on lui demandait; mais on finira toujours
par lui poser des _pourquoi_ dont il ne pourra donner les _parce que_.
En d'autres termes, on arrive à des jugements élémentaires qui, dans
la conscience, servent de bases à d'autres jugements subséquents, mais
qui semblent ne pas avoir de raison eux-mêmes. Ils forment la limite du
domaine de notre conscience actuelle.
Mais, évidemment, on ne doit pas s'arrêter là. Quand je dis d'un objet
qu'il est vert, j'entends par là qu'il n'est ni bleu, ni rouge, ni
jaune; il y a des raisons qui m'ont fait lui attribuer cette couleur
et non une autre. Le bleu, le rouge, le vert ont pour moi certains
caractères qui me déterminent, d'un côté, à ranger ces attributs parmi
les couleurs, et, d'un autre côté, à les distinguer l'un de l'autre.
Mais ne me demandez pas en quoi le vert ressemble au rouge, ni en
quoi il ne lui ressemble pas. Je ne saurais vous répondre. Je ne vous
satisferai pas davantage si vous voulez savoir de moi en quoi une
couleur, diffère d'un son ou d'une odeur.
Ce sont ces jugements élémentaires que le psychophysicien doit
spécialement étudier; c'est à eux qu'il doit s'adresser pour obtenir
quelques renseignements sur la nature de la pensée. Il ne parviendra
peut-être pas complètement à élucider l'origine de ces jugements; mais
il sait à l'avance que, s'il n'y réussit pas, il n'expliquera pas
davantage les autres jugements que tout être sensible ou raisonnable
peut former. En effet, s'il ne m'apprend pas comment j'ai la notion
du mouvement, de la forme, des couleurs, des odeurs, des sons, il
sera bien plus impuissant à me dire comment je possède les notions
abstraites ou morales, puisqu'elles m'ont apparu après les premières.
Il sait encore que s'il rend compte de l'existence en moi de ces
idées élémentaires, il aura posé un premier jalon, il aura jeté les
fondements de la science.
Les jugements élémentaires portent sur les qualités des objets. Ces
qualités sont de deux espèces: les unes apparaissent comme appartenant
nécessairement à tout objet, quelle que soit d'ailleurs la manière
dont il affecte notre sensibilité; telles sont la mobilité, la
durée, l'étendue, la forme; les autres sont ondoyantes et dépendent
essentiellement de notre manière de sentir; tels sont le goût, l'odeur,
la couleur, la température, la sonorité. Le nombre des premières est
déterminé en soi; celui des secondes, en nous, car à chaque sens
correspond une qualité sensible. Une fleur n'a de couleur que pour
l'être doué du sens des couleurs, et elle n'a d'odeur que pour l'être
doué d'odorat. Appelons _esthétiques_ les attributs relatifs à notre
constitution sensible, pour les distinguer de ces attributs inhérents
à tout objet et indépendants de notre sensibilité, et auxquels nous
donnerons le nom de _cinématiques_, parce qu'ils dérivent tous du
mouvement, comme on le verra ensuite, et que nous en acquérons la
notion grâce au sentiment de la motilité....
Maintenant il s'agit de procéder à l'analyse des jugements esthétiques
et des jugements cinématiques, de tâcher d'en poursuivre la formation
jusque dans l'inconscience.
II. Analyse de la sensibilité. Analyse de la sensation de couleur. Les
jugements sur les qualités sensibles des objets ne sont pas primitifs:
ils reposent sur un raisonnement dont on n'a pas conscience et dont les
prémisses se trouvent en grande partie dans l'habitude et l'instinct.
Nous commencerons par les jugements esthétiques. Nous allons rechercher
d'où dépend le jugement que nous portons sur les phénomènes de
lumière, de son, etc., jugement renfermé dans la sensation et qui peut
s'exprimer par les mots: _je vois, j'entends_, etc. Nous démontrerons
qu'il n'est pas primitif, bien qu'il apparaisse à la conscience comme
tel. Naturellement, on ne peut ici passer en revue toutes les espèces
de sensations et les soumettre à l'analyse. La démonstration portera
uniquement sur les sensations de couleur qui possèdent d'ailleurs au
plus haut degré les caractères du primitif apparent: Nous espérons
montrer que ce jugement: _je vois du vert_, est la conclusion d'une
série indéfinie de jugements antérieurs ensevelis dans l'inconscience.
Le lecteur admettra facilement que toute autre sensation est
susceptible d'une décomposition analogue. Du reste, nous le croyons du
moins, la science n'est encore parvenue à analyser suffisamment que les
sensations sonores et lumineuses; le goût et l'odorat surtout n'ont
pas, que nous sachions, été l'objet de recherches approfondies. Mais
les résultats obtenus en optique et en acoustique psychologiques font
assez pressentir la nature de ceux qui restent à obtenir.
La question à résoudre se pose en ces termes: A quoi reconnais-je le
vert, et pourquoi est-ce que je ne le confonds pas avec le rouge? Je
pourrais de même me demander: A quoi reconnais-je l'odeur de la rose,
et pourquoi est-ce que je ne la confonds pas avec celle de la violette?
Qu'est-ce qui me fait distinguer le son de la trompette de celui de
la flûte? Il semble, en effet, que ce jugement: _je vois le vert_,
comme ceux-ci: _je sens l'odeur de la rose_ et _j'entends le son de la
trompette_, est immédiat, primitif.
Tout d'abord, prémunissons le lecteur contre une méprise possible. Il
ne faut pas qu'on s'imagine avoir résolu la difficulté en répondant
que le vert a une longueur d'ondulation plus petite que le rouge;
pas plus que, pour employer un exemple familier à la généralité des
lecteurs, on ne donnerait une réponse satisfaisante à la question:
_A quoi distinguons-nous une note de sa quinte ou de son octave?_ en
disant que la quinte, l'octave, renferme une demi-fois, une fois autant
de vibrations dans le même temps. En effet, il ne s'agit pas ici d'une
analyse physique, mais d'une analyse psychologique. Que l'octave ait
deux fois plus de vibrations que le ton fondamental, je n'y contredis
pas, mais mon âme n'en sait rien; elle juge le ton fondamental distinct
de l'octave et de la quinte, sans qu'elle ait le moins du monde
besoin de savoir que le son est produit par les vibrations d'un corps
élastique et que le nombre de ces vibrations en détermine la qualité.
D'ailleurs, quel rapport y a-t-il entre les vibrations et l'audition,
entre les vibrations et la vision? C'est là précisément ce qu'il
faudrait dire; et répondre comme on serait tenté de le faire, c'est
préjuger la question, c'est tomber dans le même vice de raisonnement
que celui que nous avons signalé à propos des rapports du cerveau et de
la pensée: Quelle relation, disions-nous, existe-t-il entre une pensée
et la décomposition chimique d'une certaine quantité de substance
nerveuse?
Mais du moins, dira-t-on encore, la sensation correspond toujours à une
impression organique. C'est une erreur.
Voici une expérience qui prouve péremptoirement que la sensation de
couleur peut reposer uniquement sur un acte de la pensée.
Représentez-vous une chambre obscure dans le volet de laquelle sont
pratiquées deux ouvertures; l'une d'elles, B, laisse pénétrer la
lumière blanche, l'autre, R, grâce à une vitre colorée, ne laisse
pénétrer que la lumière rouge. L'intérieur de la chambre, et notamment
la paroi opposée que nous supposons être blanche, sont donc éclairés
par un mélange de lumière blanche et de lumière rouge, c'est à dire, en
somme, par de la lumière rouge un peu affaiblie. Imaginez qu'on place
un corps opaque C, un bâton par exemple, sur le passage des rayons
lumineux. Deux ombres, _b_ et _r_, seront projetées sur la paroi.
L'ombre _b_ ne recevra aucun rayon rouge; elle sera uniquement éclairée
par la lumière blanche émanée de l'ouverture B; elle sera donc, en
réalité, blanche ou plutôt grise--car nous appelons gris un blanc moins
clair. De son côté, l'ombre _r_ ne sera aucunement éclairée par la
lumière blanche; mais, en revanche, elle le sera par la lumière rouge
émanant de l'ouverture R. Et, en effet, elle vous paraîtra d'un rouge
vif. Mais la paroi vous semblera d'un rouge très pâle, et l'ombre _b_,
vous la jugerez d'un vert intense.
[Illustration]
Cette apparence ne repose sur aucune raison physique ou physiologique;
car la partie de la rétine sur laquelle tombe l'image de l'ombre _b_
n'est objectivement ni subjectivement affectée en vert.
Cependant, vous soupçonnez sans peine que c'est à la présence de la
vitre rouge placée en R qu'est due cette illusion. En effet, si nous
ôtons cette vitre, bien que l'ombre _b_ continue à recevoir exactement
la même lumière qu'auparavant, tant en qualité qu'en quantité, elle
vous apparaîtra grise; et si nous substituons à la vitre rouge une
vitre verte, elle vous apparaîtra rouge.
Vous pourrez donc, avec raison d'ailleurs, soupçonner que c'est dans la
couleur de la lumière répandue dans la chambre que réside la cause de
l'erreur. Poussons l'expérience plus loin. Rétablissons les choses dans
leur état primitif, et considérez l'ombre _b_, que vous voyez verte, à
travers un tube étroit qui vous permette de voir l'ombre sans en voir
les bords. Elle persiste à vous paraître verte. Supprimons la vitre
rouge, pendant que vous continuez à regarder l'ombre à travers le tube,
vous la voyez toujours verte. Remplaçons la vitre rouge par une vitre
verte, bleue, jaune, de n'importe quelle couleur, l'ombre ne change pas
d'aspect.
Faisons l'expérience en sens inverse. Supprimons le verre coloré et
écartez le tube de votre œil. Vous le savez, l'ombre vous apparaîtra
grise, comme elle l'est en effet. Reprenez votre tube et considérez
de nouveau l'ombre, vous la jugerez grise. Pendant que vous êtes
dans cette position, nous replaçons la vitre rouge, puis nous lui en
substituons une verte, une bleue, une jaune; votre jugement ne varie
pas: l'ombre est grise.
Combinons les deux expériences; et cette ombre _b_, qui en fait est
grise, passera coup sur coup par toutes les couleurs, sans que l'on
puisse assigner aucune cause physique ou physiologique au phénomène.
Remettons encore une fois tout dans son premier état: la vitre rouge
est placée à l'ouverture R, l'ombre _b_ est jugée verte.
Vous mettez ensuite le tube à l'œil de manière à ne voir que l'ombre.
Vous savez que celle-ci vous apparaît du même vert. Enlevons la vitre
rouge; votre jugement ne varie pas. Mais supprimez votre tube ou, ce
qui revient au même, écartez-le légèrement de sa position première,
de manière à voir un des bords de l'ombre, celle-ci vous apparaîtra
immédiatement grise. Reprenez le tube de manière à ne voir que l'ombre.
Vous vous attendez à revoir celle-ci verte. Pas le moins du monde; vous
la voyez grise. Nous allons replacer la vitre rouge. Cette fois-ci,
vous en êtes certain, vous reverrez votre ombre verte. Erreur! vous la
voyez encore grise. Mais si vous écartez de nouveau le tube de manière
à voir un bord de l'ombre, la couleur verte reparaît. Si vous remettez
ensuite le tube dans sa première position, vous la verrez verte comme
auparavant, et nous pourrons recommencer le cercle de nos expériences.
Si l'on varie la couleur de la vitre placée à l'ouverture R, on pourra,
en procédant de la même façon, faire passer l'ombre _b_ par toutes les
couleurs du spectre, en écartant ou en redisposant le tube au moment
voulu.
Cette expérience ne laisse pas de place au doute. Les erreurs résident
uniquement dans le jugement. Or, le jugement, dans ce cas, est
immédiat, ou du moins est tel aux yeux du sens intime; et vous avez
beau savoir que l'ombre est grise, que vous devriez la voir grise,
vous la verrez immanquablement verte ou grise, suivant la phase de
l'expérience dans laquelle vous vous trouverez.
La cause de l'erreur n'étant ni physique, ni physiologique, est donc
psychologique et gît dans l'inconscience. Nous allons la dégager.
On sait que l'on nomme complémentaires deux couleurs qui, par leur
réunion, produisent le blanc. Ainsi, le rouge et le vert sont
complémentaires, de même que le jaune et l'indigo, le bleu et l'orange,
etc.
Il résulte de là que si l'on fait passer de la lumière blanche à
travers une vitre rouge, celle-ci, ne laissant traverser que les rayons
rouges, arrête les rayons verts.
Quand nous disons que la vitre rouge ne laisse passer que les rayons
rouges, nous allons trop loin. En réalité, une certaine quantité, plus
ou moins considérable, de lumière blanche, traverse aussi la vitre, de
sorte que le rouge que nous voyons est, au fond, un mélange de lumière
blanche et de lumière rouge.
Supposons pour un instant cependant que cette vitre ne laisse passer
que les rayons rouges. Supposons aussi que nous regardions à travers
ce verre une feuille de papier blanc, sur laquelle on a placé un pain
à cacheter vert; et, enfin, admettons que ce pain à cacheter soit d'un
vert absolu, d'un vert ne contenant aucune autre couleur. Comme les
rayons verts ne peuvent traverser la vitre rouge, il est clair que nous
verrons à travers celui-ci un papier rouge, sur lequel se trouve collé
un pain à cacheter noir.
Mais il n'y a pas dans la nature de vert absolu; en réalité, tous
les verts sont mélangés, entre autres, de couleur blanche; et, comme
notre vitre rouge, nous l'avons dit, laisse aussi passer de la couleur
blanche, notre papier nous devrait faire l'effet d'un papier rouge sur
lequel se trouverait placé un pain à cacheter gris.
Il n'en est pourtant pas ainsi; nous jugerons le papier comme plus ou
moins blanc et le pain à cacheter comme plus ou moins vert. D'où cela
provient-il? De l'exercice auquel nous avons soumis nos sens.
Nous l'avons dit précédemment, tous nos sens sont dirigés vers
la connaissance de l'extérieur, et nullement vers celle de leurs
modifications subjectives. Car, dans la lutte pour l'existence, c'est
de cette connaissance plus ou moins parfaite que dépendent nos plus
ou moins grands avantages. Or, un de nos moyens de connaissance à
l'égard des objets, c'est leur couleur. Nous nous sommes donc exercés
à reconnaître les couleurs à travers les modifications de la lumière
ambiante. Celle-ci est extrêmement variable, suivant l'aspect et la
disposition des nuages, l'état de l'atmosphère, la couleur des objets
qui réfléchissent ou réfractent la lumière solaire, enfin, pour mille
raisons. Nous savons, par exemple, que la lumière du soleil levant
est rose, que celle du soleil couchant est rouge; que, par un temps
d'orage, elle prend une teinte sinistre toute particulière. Ces
variations, nous nous sommes habitués à en faire abstraction. Nous
dégageons la lumière réfractée de la couleur particulière du milieu
réfringent. De même, nous reconnaissons la couleur réfléchie des
objets en faisant abstraction de la couleur propre de la substance
réfléchissante. Ainsi, nous reconnaîtrons les différentes couleurs
d'une tasse en porcelaine dans son image réfléchie par une table
d'acajou poli.
De là, nous avons fini par savoir juger du vert à travers le rouge.
Physiquement parlant, le vert vu à travers du rouge doit paraître
grisâtre; mais notre jugement redresse cet effet; comme nous voyons
que le gris qui frappe notre œil est perçu à travers le rouge, nous en
_concluons_ que ce gris provient nécessairement du vert, car le vert
seul est vu gris à travers le rouge. C'est pour cela que nous voyons ce
pain à cacheter non gris, mais vert.
Ici, comme on le voit, l'exercice, l'habitude a _rectifié_ l'impression
faite sur nos sens. Mais dans l'expérience que nous avons instituée,
cette même habitude engendre l'erreur.