Pour marcher vers ce but, elle s'attache surtout à saisir la première

manifestation de l'idée pour la poursuivre jusqu'à son complet

développement. Elle la suit, dès l'instant où on peut l'observer, note

avec tout le soin possible les divers éléments qui viennent la composer

et la nourrir; alors seulement, si elle est contente de son travail,

elle peut se hasarder à énoncer une opinion sur l'origine possible

de l'idée, sur l'état élémentaire des deux facteurs au moment de sa

naissance. C'est ainsi qu'en paléontologie on vise surtout à saisir la

première apparition de la vie sur ce globe et à reconstruire la série

des êtres dans l'ordre où ils ont apparu, et dans le milieu qui les

a vus naître. C'est ainsi encore que les études biologiques, que la

zoologie ne font plus un pas sans le secours de l'embryogénie, et que

le naturaliste, armé de son microscope, prend l'être vivant au moment

où l'on n'observe encore en lui aucune différence, et le suit dans tout

le cours de son développement embryonnaire, persuadé que l'étude d'un

seul de ces phénomènes en apprend plus que la dissection de milliers

d'êtres adultes.

Tout phénomène, pour être complètement élucidé, doit être pris au

moment où il apparaît. C'est alors qu'il porte l'empreinte la plus

reconnaissable de la cause qui le produit. Or, nous n'avons pas

toujours eu nos idées, nos sentiments actuels. Remontons donc vers

notre passé, et essayons de saisir en l'homme la première lueur de la

pensée et du sentiment. Si je constate présentement en moi les idées

de Dieu, du juste, du beau, du bien, comme je sais que ces idées n'ont

pas toujours été en moi sous leur forme actuelle, je puis hardiment

assurer qu'elles ont leur origine dans un état intellectuel antérieur,

et momentanément les oublier pour y revenir plus tard. «Les pages les

plus anciennes et les plus altérées de la tradition, dit Max Müller,

nous sont quelquefois plus chères que les documents les plus explicites

de l'histoire moderne.»

Ici on saisit sur le vif la différence du point de départ entre le

réalisme empiriste d'un côté et l'idéalisme spéculatif et dialectique

de l'autre.

Les réalistes, qu'ils s'appellent physiologistes ou matérialistes,

partent d'une idée préconçue et non démontrée, et anticipant la

solution, abandonnent le phénomène en question de la pensée, et vont

l'étudier, ou plutôt prétendent l'étudier dans des phénomènes connexes.

La physique, la chimie, la physiologie doivent, selon eux, nous donner

la clef de la psychologie. Or, combien est anti scientifique ce procédé

qui consiste à étudier la pensée, par exemple, dans le cerveau, c'est

à dire dans un organe qui peut avoir chez les animaux vertébrés, et

notamment chez l'homme, une certaine relation avec la pensée, mais qui

n'a certainement avec elle qu'un rapport vague et éloigné! Ainsi, ne

voyons-nous pas un grand nombre d'êtres privés de cerveau proprement

dit, et qui nous étonnent pourtant par leur sagacité? Dois-je citer les

abeilles et les fourmis? Ajoutons que la physiologie du cerveau est la

plus obscure de toutes les parties de cette science. Disons le mot,

on ne connaît pour ainsi dire rien de cet organe. Admettons cependant

que l'anatomie du cerveau n'ait plus de progrès à faire, admettons

que le physiologiste, la loupe et le scalpel à la main, puisse suivre

pas à pas la marche du sang dans les vaisseaux qui le sillonnent, la

décomposition de la substance nerveuse des moindres fibres qui le

composent; admettons enfin qu'aucun des changements qui se passent en

lui ne reste inaperçu, y constateront-ils la présence de la pensée?

y verront-ils les folies d'un insensé, les rêveries d'un Swedenborg,

les découvertes sublimes d'un Newton, les combinaisons stratégiques

d'un Napoléon, les extases célestes d'un Lamartine? Quel abîme entre

une volonté, par exemple, et la production d'un courant nerveux? S'il

était avéré que chaque fois la volonté est accompagnée d'un courant

nerveux (notons que l'expérience ne peut aujourd'hui tenter une

vérification même approximative d'une pareille coïncidence), de quel

droit pourrait-on affirmer qu'il y a entre la volonté et le courant une

relation directe de cause à effet? Et, en supposant même qu'on pût le

soutenir, où serait le cause, où serait l'effet? Et si la cause est la

volonté--ce qui est au moins aussi probable--quelle est, en dernière

analyse, la valeur du résultat obtenu par rapport à l'origine de la

volonté? Rien ou bien peu de chose.

L'idéalisme procède au rebours. Sa méthode est tout intuitive. Pour

connaître l'essence de la pensée, rien ne lui paraît plus naturel que

de s'adresser à la pensée elle-même. Tandis que le réaliste tient les

yeux ouverts et regarde tout autour de lui, l'idéaliste ferme tous ses

sens à la fois et en appelle à la seule puissance de la réflexion. L'un

cherche dans le dehors, qu'il soumet à des investigations minutieuses,

la source de ce qui est en lui; l'autre la cherche en lui-même et

jusqu'au plus profond de son âme. Le premier interroge le monde tout

entier, le présent et le passé, le sauvage et l'homme civilisé, les

fous et les sages; le second n'a de confiance qu'en lui-même, et,

faisant le silence autour de lui, il adresse du fond de son cœur des

invocations intimes à la vérité.

Il commence par dresser le catalogue de nos idées et par les classer.

Quelques unes d'entre elles ne viennent pas de l'expérience, parce

qu'elles sont générales; elles existaient donc, conclut-il, avant

l'expérience, elles forment le fond de notre être intellectuel, elles

sont innées et renferment en elles tout le monde intelligible. En

réalité, nous n'apprenons rien, nous ne faisons que développer ce

que nous avons en nous. Il ne s'agit plus que de penser, de penser

encore, de penser toujours, et notre pensée, en combinant entre elles

les notions innées et en passant du général au particulier, tirera

d'elle-même tout ce qui existe, y compris la pensée. Le philosophe

accouche alors d'un système. Le plus beau des systèmes est celui qui

repose sur le moindre nombre d'idées générales, et qui reconstruit le

plus d'idées particulières. La palme sous ce rapport appartient sans

contredit à Hegel, qui a tiré de l'idée d'_être_ tout l'univers. Et,

en effet, l'idée d'_être_ renferme les idées de tous les êtres. On la

combine avec celle de néant, et l'on a deux nouvelles idées, celles

du _devenir_ et du _périr_, puis de ces quatre idées, on en déduit de

nouvelles, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'on forme celles des plantes

et des animaux, celles des maladies et des religions.

Voilà la base de la spéculation. L'édifice qu'elle construit est

splendide; seulement, comme dit quelque part Wundt, on a pris pour

bâtir les fondements les tuiles qui devaient être employées à en

recouvrir le toit.

Il ne faut pas confondre les notions primitives avec les notions

générales. Les notions générales appartiennent aux derniers produits

et aux produits les plus compliqués de notre puissance intellectuelle.

Nous avons les notions de chien, d'oiseau, de poisson, avant d'avoir

celle d'animal, et nous avons celle-ci et celle de plante avant d'avoir

celles d'être vivant et de corps inerte. L'élaboration des idées

générales est ce qu'il y a pour nous de plus ardu, et les progrès de

la science ont le plus souvent pour effet d'en modifier le contenu. Je

n'en veux pour preuve que les profonds changements que depuis quelque

temps les notions de matière et de force ont eu à subir.

De même qu'au point de vue physique nous avons commencé par être

renfermés dans un œuf fécondé, que cet œuf est identique en apparence

pour tous les êtres sensibles, que peu à peu les différences se sont

manifestées, et que, dans les derniers temps de notre vie embryonnaire

seulement, le caractère humain s'est dessiné dans nos membres et

sur notre visage, de même, au point de vue intellectuel, nous avons

commencé par avoir les idées communes à tous les êtres connaissants,

puis nous nous sommes élevés à des idées plus compliquées, qui sont

pourtant encore le partage d'autres espèces animales de moins en moins

nombreuses, jusqu'à ce que nous ayons créé les idées qui nous sont

propres ainsi qu'à tous les hommes et qui nous caractérisent comme

tels. Enfin, chacun de nous a ses idées particulières qui lui impriment

son caractère individuel. Ceux qui vont le plus loin à cet égard,

et qui instruisent leurs semblables, relèvent le niveau de la race

entière. Nous devons notre supériorité sur les sauvages, les Grecs,

les Romains, le moyen âge, aux Thalès, aux Aristote, aux Galilée, aux

Newton.

Or, nous ne pouvons savoir comment l'on est homme et l'on pense en

homme, si, préalablement, nous ne recherchons comment l'on est en tant

qu'animal, et comment l'on, pense en tant qu'animal. Nous aboutirions,

pour ainsi dire, à coup sûr, si nous pouvions saisir le premier

symptôme de pensée ou de sensibilité dans l'embryon. On voit donc que

la psychophysique ne s'arrête pas au contenu de la conscience, elle

étend notablement le champ de l'investigation. De même que l'histoire

écrite de l'homme a ses racines dans son passé préhistorique, et que

nous devons avant tout reconstituer ce passé si nous voulons savoir

ce qu'est l'homme, de même la psychophysique remonte au delà de

toute pensée consciente et pénètre dans le monde de l'inconscience.

Sous ce rapport, elle sort du domaine commun de l'idéalisme et du

réalisme. Elle ne fait donc pas comme les sciences dites descriptives,

aujourd'hui détrônées à peu près partout, qui s'intitulaient botanique

ou zoologie, etc., et qui donnaient la nomenclature plus ou moins

exacte de toutes les fleurs, de tous les animaux ou autres êtres de la

création, objets qu'elles classaient ensuite en genres et en familles.

Les idées qui se révèlent actuellement à l'œil de la conscience sont

les fleurs épanouies de la pensée, et il ne faut pas croire qu'on

pourra saisir le secret de leur naissance en s'installant au milieu du

jardin de l'âme et en dressant l'inventaire plus ou moins systématique

de ses productions. C'est là un travail à peu près stérile; et, si

l'on est dans l'intention de remonter à l'origine des idées, c'est

prendre le point de départ le plus éloigné et choisir la route la plus

pénible et la plus incertaine. Le savant doit étudier dans sa nature

intime le germe même qui échappe à ses regards, s'il veut arriver avec

quelque probabilité à un résultat significatif. Or, la psychologie, à

peu d'exceptions près, a-t-elle été jusqu'à présent autre chose qu'une

science purement descriptive?

L'empirisme et l'idéalisme ne peuvent donc aboutir, parce qu'ils

méconnaissent volontairement tout un côté des phénomènes intellectuels

dont ils ont la prétention de rechercher les lois et les causes. Mais

ici se montre une différence saisissante entre l'idéalisme et le

réalisme. L'idéalisme au moins s'affirme comme étant le produit de

la pensée, et, vrai ou faux, il manifeste à sa façon l'existence de

cette force mystérieuse à qui il reconnaît la faculté de se tromper.

Le réalisme, au contraire, ne peut être vrai; car, s'il était vrai,

il établirait au même titre l'exactitude des systèmes qui le nient,

puisque, eux aussi, dans cette hypothèse, seraient le produit du jeu

régulier des forces organiques de notre cerveau. Pour lui, il n'y a

pas d'erreur possible, et partant il se détruit lui-même dans son

principe[3].

III. La psychophysique a recours à la méthode expérimentale. Cette

méthode consiste dans la production artificielle de phénomènes,

et appelle à son aide la mesure et le calcul. La comparaison des

phénomènes corporels et des phénomènes psychiques n'est pas toujours

possible directement. La mesure de ces derniers n'est pas donnée dans

le sens intime et ne peut s'obtenir qu'artificiellement.

L'observation seule des phénomènes ne suffit pas à la psychophysique.

En supposant même qu'elle pût atteindre les phénomènes absolument

primitifs, ce qui est impossible, parce que, à proprement parler, le

primitif n'existe pas et est toujours au fond un consécutif, il s'agit

de les étudier, d'en rechercher les lois, de remonter à leurs causes.

La psychophysique complète donc l'observation par l'expérience, c'est à

dire par la production artificielle de phénomènes psychiques dans des

circonstances données.

Il est nécessaire que nous disions à ce sujet quelques mots pour

qu'on soit à même de se rendre compte de la nature de l'expérience en

général, et du rôle qu'elle vient jouer dans la science.

Nous l'avons déjà dit, toute étude et, par conséquent, toute

expérience, suppose toujours une opinion préconçue de la part de

l'expérimentateur. Quand, pour trouver les lois de la chute des corps,

on laisse tomber un poids pendant qu'une pendule marque le temps, c'est

dans la supposition qu'il pourrait bien y avoir une relation entre

l'espace parcouru et le temps écoulé. Si, pour trouver les lois de

la lumière, on lui fait traverser des milieux diaphanes, ou si on la

réfléchit à la surface de corps polis, c'est qu'on soupçonne _a priori_

qu'il y a une certaine influence de la part de ces milieux ou de ces

corps sur la marche des rayons lumineux. Si l'on multiplie le nombre

des bougies en augmentant la distance où on les place de l'écran,

c'est qu'on devine qu'il peut exister une certaine relation entre la

distance et l'intensité de la lumière émanant d'une source donnée. Les

physiciens modernes, en un mot, ne procèdent pas comme les alchimistes

du moyen âge, leurs expériences sont de nature à fournir tout au moins

un résultat nettement négatif, ce qui est toujours une conquête.

Or, toute expérience se ramène, en définitive, au tracé de deux ou de

plusieurs échelles parallèles où sont notées les circonstances qui

doivent, au jugement de l'opérateur, exercer une certaine influence

sur le phénomène étudié. C'est ainsi que la météorologie dresse une

suite de tableaux où l'on a, dans une colonne, noté l'état du ciel de

chaque jour, et dans des colonnes parallèles, l'indication du vent, la

température, la pression de l'air, l'état hygrométrique et électrique

de l'atmosphère, etc.; il s'agit de voir, en effet, s'il n'y a pas une

corrélation quelconque entre l'état du ciel et les autres phénomènes

qui l'accompagnent. Reprenons les exemples cités plus haut. On suppose,

disons-nous, qu'il pourrait bien exister une certaine relation entre

le temps et l'espace parcourus par un corps qui tombe. On prépare

une double échelle. Dans l'une, on marque l'espace parcouru après

une seconde, après deux secondes, après trois secondes, et ainsi de

suite; dans l'autre, on note le temps, une seconde, deux secondes,

trois secondes. L'on cherche si une loi ne relie pas entre eux ces

nombres respectifs; et l'on voit, en effet, que l'espace parcouru est

proportionnel au carré des temps qu'il faut pour le parcourir. On

aurait pu de même soupçonner une certaine relation entre la vitesse du

corps et sa masse. Si l'on dresse la double échelle, on constatera que

la masse n'a aucune influence sur la vitesse. En inscrivant de même,

dans deux colonnes parallèles, l'intensité de la lumière et la distance

et en comparant les nombres obtenus, on trouve que l'intensité décroît

en raison du carré de la distance.

Ces comparaisons ont pour but de découvrir la loi qui rattache l'un

à l'autre deux ordres de phénomènes. La loi trouvée, on peut alors,

et alors seulement, remonter à la cause hypothétique du phénomène, et

encore ne faut-il pas se hâter de conclure: c'est ainsi que la chimie

est en possession d'un grand nombre de lois remarquables, mais qui ne

laissent pas encore apercevoir les causes précises des combinaisons.

Cette méthode est la seule rationnelle ou, du moins, c'est la seule

qui ait fait faire aux sciences naturelles de sérieux et notables

progrès. C'est à elle que la psychophysique doit donc, autant que

possible, demander la solution de ses problèmes. Ainsi, comme son but

est de trouver les rapports de l'âme et du corps, elle doit tenir deux

registres où elle consignera, d'une part, les phénomènes corporels,

de l'autre, les phénomènes spirituels, et, de plus, elle accompagnera

chaque ordre de phénomènes d'une colonne où seront indiquées les

intensités respectives des manifestations.

A la vérité, la psychophysique présente sur les autres sciences

naturelles cet avantage qu'un grand nombre de faits internes sont

soumis directement à l'observation et perçus tels qu'ils sont en

eux-mêmes, sans altération, sans erreur possible. Il est cependant

à remarquer que l'observation interne, comme nous l'avons déjà dit,

ne nous fait pas connaître tous les faits de cette nature, et que,

précisément, elle ne nous éclaire pas sur ceux qu'il nous serait le

plus important de juger, à savoir sur les faits internes primitifs.

Mais il en est ici comme en beaucoup de sciences où l'on saisit avec

peine les premiers indices d'une formation nouvelle.

Quant aux faits externes correspondants, c'est l'affaire de la physique

et de la physiologie. Ces sciences ne sont guère arrivées à un degré

d'achèvement désirable, surtout la dernière, qui en est encore, on peut

le dire, à ses débuts.

Mais ce qui fait la difficulté propre de la psychophysique, c'est

l'impossibilité presque complète où nous sommes d'établir le

parallélisme requis entre les faits internes et les faits externes. Je

connais directement ce qui se passe en moi, je connais mes pensées,

mes sentiments, mes volitions, mais je ne puis saisir les faits

corporels correspondant à ces faits psychiques. Et, d'un autre côté,

si j'étudie les faits corporels en autrui, je puis tout au plus avoir

une connaissance triplement réfléchie des faits internes correspondant

à ces faits corporels. Triplement réfléchie, disons-nous. Car, le

fait interne saisi, le patient le traduit par la parole qui n'en est

qu'une image imparfaite. Cette parole est entendue par moi et éveille

en moi une idée correspondante, mais non identique à celle qu'elle est

censée exprimer. Enfin, cette idée correspondante n'est qu'un souvenir

et non une sensation, c'est à dire une image très affaiblie d'une

sensation véritable. Or, les expériences à faire dans ces conditions

sont excessivement rares. On ne peut, le plus souvent, expérimenter

que sur le cadavre sur l'animal, ou sur l'homme dans certains états

pathologiques.

Appliquons ces réflexions au problème auquel nous faisions tantôt

allusion, du rapport entre le cerveau et la pensée. Quelle est la

nature de ce rapport? Nécessairement, il faut, d'après ce qui a

été dit, dresser la double échelle des modifications organiques

correspondant aux modifications de la pensée. Admettons que je pense

la série des nombres, et qu'à cette suite de pensées correspondent

certaines modifications organiques. Or, voici les difficultés, pour

le dire, insurmontables que le psychophysicien va rencontrer. Il ne

peut travailler sur le cerveau vivant, par conséquent, sur le cerveau

pensant. Supposons qu'il puisse le faire, que la boîte crânienne soit

de pur cristal, et que rien ne lui échappe. Ce n'est pas son propre

cerveau qui sera soumis à l'expérience, ce sera le cerveau d'un autre,

et la pensée de cet autre, il ne peut la connaître.

Faisons encore une concession: le patient parlera et sa parole sera

l'image exacte de sa pensée. L'expérimentateur percevra alors le fait

interne en lui-même, le fait externe chez un autre; par suite, la

comparaison est sujette à des erreurs inévitables et inappréciables.

Allons plus loin: accordons enfin que l'analogie existe parfaite

entre la pensée de l'expérimentateur et celle du sujet; il y a des

modifications de la pensée extrêmement importantes, qui ne peuvent se

traduire par la parole. N'en citons qu'une. Le sujet pense la série des

nombres; mais il fait plus ou moins attention à ce qu'il pense, et le

degré d'attention n'est même pas en sa puissance. L'attention est un

phénomène considérable accompagnant l'exercice de la pensée. Comment en

mesurer la force? _Un peu, beaucoup_ sont des termes vagues qui ne sont

pas d'usage dans les laboratoires, où l'on s'exprime par nombres, poids

ou volumes.

Par ce peu de mots on peut juger de combien de difficultés

inextricables est entourée la question des rapports de la pensée et du

cerveau. Nous avons pris pourtant l'exemple le plus simple que l'on

puisse choisir. Que serait-ce s'il s'agissait de déterminer la loi

des modifications organiques correspondant aux différentes espèces de

désirs, de souffrances, de joies vagues ou déterminées, sans objet

ou ayant un objet distinct et précis, accompagnant l'inspiration du

poète, de l'artiste, les réflexions profondes du savant, du géomètre,

du métaphysicien? L'esprit s'arrête effrayé devant cette quantité

d'inconnues dont chacune est fonction d'une infinité d'autres inconnues.

En présence des difficultés qui entourent inévitablement les recherches

de la psychophysique, faut-il désespérer du problème de la psychologie?

Non certes. Il est heureusement des phénomènes psychiques--et ce sont

précisément ceux qui se rapprochent des faits primitifs--dont les

phénomènes physiques correspondants peuvent être appréciés par la même

personne. La plupart des phénomènes sensibles sont dans ce cas. Si, par

exemple, je monte une montagne, il y a un certain phénomène corporel

qui consiste en une dépense de force, et un certain phénomène interne

qui y correspond, la fatigue. Plus la dépense de force augmente, plus

aussi s'augmente la fatigue. Nous sommes en droit de soupçonner entre

ces deux phénomènes une certaine relation et nous pouvons nous occuper

de la trouver. Il est assez facile d'évaluer la dépense de force. On

peut sans trop d'inconvénient la regarder comme équivalente au travail

extérieur produit. Ce travail est proportionnel au poids du corps et

à la hauteur. Il faut exactement la même force pour élever d'un mètre

un poids donné, quelle que soit d'ailleurs la hauteur à laquelle se

trouve le poids. Le millième mètre à gravir ne demande pas plus de

force que le premier. Le travail effectué et, par conséquent, la force

dépensée, croît donc avec la hauteur; il est dix fois aussi grand

après le millième mètre qu'après le centième. La fatigue croit-elle

dans le même rapport? Évidemment non. Il est certain, par exemple, que

la fatigue éprouvée par nous pour gravir le millième mètre peut être

beaucoup plus grande que celle que nous avons ressentie en gravissant

le premier, et elle peut même prendre un tel degré d'intensité que nous

ne puissions pas atteindre le deux-millième mètre. La fatigue est-elle

proportionnelle à la hauteur? Est-elle mille fois plus grande pour le

millième mètre que pour le premier? Évidemment non encore. Pour obtenir

la vraie relation entre le travail effectué et la fatigue, il faut

pouvoir appliquer à celle-ci une mesure, il faut mesurer la fatigue. Ce

que nous disons de la fatigue, nous pourrions le dire de la sensation

de lumière qui n'est pas proportionnelle non plus à l'intensité de la

lumière, ou de la sensation auditive qui ne croît pas davantage avec la

force du son, et, en général, de toutes les sensations. Il faut donc

avant tout arriver à appliquer la mesure aux faits internes, car, sans

le nombre, il n'y a pas de comparaison possible, pas de loi à formuler.

Cette condition préliminaire n'est pas facile à remplir. Elle présente,

elle aussi, des difficultés très grandes. Nous verrons comment on a

cherché, soit à les résoudre, soit à les tourner.

Résumons-nous.

La science des rapports de l'âme et du corps doit s'appuyer sur les

faits tant psychiques que physiques, et non uniquement sur les faits

corporels; la méthode matérialiste ou physiologique est par cela même

écartée.

Elle doit sortir du domaine de la conscience et remonter aux faits

primitifs; la méthode d'observation, la psychologie descriptive et

classificative est donc insuffisante, et même impuissante, puisqu'elle

regarde comme des phénomènes simples précisément les produits les plus

complexes de la pensée.

La psychologie comme science naturelle, son présent et son avenir Application de la méthode expérimentale aux phénomènes de l'âme · 第 3 / 8 段