[2] Voir dans notre _Essai de logique scientifique_, Liège 1865,

une déduction analogue, mais plus générale (p. 104 et suiv.). Un

phénomène réel, A, y disons-nous, ne nous est pas connu en lui même,

mais seulement dans son rapport avec nous, ou sous la forme de l'idée

_a_ que nous en avons. On peut donc poser que A est fonction de _a_

et de X, X représentant la nature de notre faculté connaissante. On

a ainsi l'équation: A = _f_(_a_, X). Or, on voit que A ne peut être

connu que si X est connu, c'est à dire, que si l'esprit se connaît

lui-même. Nous y disons encore (préf. p. xvi et suiv.): La forme de

l'objet, la forme du miroir, la forme de l'image, voilà trois termes

indissolublement unis. Changez l'un, les autres seront altérés.

L'image, c'est l'idée qui est connue sans intermédiaire. La forme du

miroir, c'est la nature particulière de ma faculté connaissante. Si je

ne la connais pas, il m'est interdit à jamais de dégager l'objet; et

si je la connaissais complètement, rien ne serait plus certain que la

possibilité d'acquérir des notions exactes touchant l'objet. Mais je ne

la connais qu'imparfaitement; de là mes idées imparfaites concernant

les choses. Seulement, l'homme fait tous les jours des progrès de

plus en plus marqués dans la connaissance de lui-même, et toutes

les sciences viennent tour à tour jeter un rayon de lumière sur les

mystères de notre nature. De manière que la connaissance de l'univers

et la connaissance de nous-mêmes progressent de concert, et que l'une

entraîne l'autre.

[3] En disant cela, je choque peut-être certaines idées qui ont

généralement cours parmi les transformistes. Pour eux, les animaux

et les plantes sont deux rameaux sortis d'une même souche, les

protozoaires, et ne se distinguent qu'au point de vue morphologique

et physiologique. Je ne sais ce qui en est de cette descendance. Pour

moi, je ne suis pas actuellement disposé à croire, pour des raisons

que j'exposerai plus tard, que la sensibilité et l'intelligence

puissent apparaître là où elles ne sont pas en germe. En conséquence,

vu certains faits présentés notamment par la sensitive et les plantes

carnivores, je n'hésite pas à accorder aux plantes la sensibilité tout

en leur refusant le sentiment de la motilité.

[4] La monère chez laquelle M. Van Beneden a fait cette observation

est la _Pelomyxa palustris_, récemment décrite par R. Greeff. Le

corps ne mesure pas moins de deux à trois millimètres de diamètre,

circonstance très favorable à l'observateur. Si deux ou trois individus

se meuvent sur un porte-objet, ils en arriveront nécessairement, au

bout de quelques instants, à se toucher par les bras qu'ils projettent

au dehors. Une observation semblable sur les Arcelles a été faite, il

y a longtemps déjà, par M. Peltier; elle a été confirmée depuis par

Dujardin. Ces savants avaient remarqué que les expansions filiformes

des Difflugies ou des Amibes se soudent, quand elles sont projetées

par un même individu, tandis qu'elles se touchent sans se souder, si

elles émanent d'individus différents. «Je ne voudrais pas, ajoute à ce

propos Dujardin, entrer dans une discussion sérieuse sur la volonté,

sur le moi des Infusoires, comme l'ont fait pourtant des philosophes

célèbres.» (DUJARDIN. _Infusoires_, dans les _Suites à Buffon_, p.

28.). Je regrette de ne pas connaître ces discussions. Voir aussi dans

le même auteur, rapportées avec plus de détails, des observations

analogues faites sur la Gromie oviforme.

* * * * *

II

MATÉRIALISME, SPIRITUALISME, PSYCHOPHYSIQUE

Nous croyons avoir posé nettement le problème de la psychologie, et

avoir établi, par l'analyse même de ses termes, l'impuissance radicale

de toute méthode exclusive, c'est à dire fondée uniquement ou sur

l'observation externe ou sur l'observation interne, à en donner une

solution satisfaisante.

Cependant, cette impuissance est bien loin d'être avouée. Au contraire,

c'est un préjugé universellement répandu que l'observation seule peut

nous faire connaître tous les faits psychologiques. Aussi, du moment où

l'homme s'est préoccupé de sa propre nature et du but de son existence,

du moment, en un mot, où s'est révélée la nécessité d'une science des

rapports de l'âme et du corps, deux systèmes opposés ont été mis en

présence; ces systèmes se partagent actuellement encore le champ de

la philosophie. Il existe, en effet, d'une part, toute une classe de

philosophes qui prétend trouver l'explication de ces rapports dans

l'analyse de la nature physique; et, de l'autre, des penseurs qui,

se plaçant à un point de vue tout opposé, la cherchent dans l'âme

elle-même. Nous avons une psychologie matérialiste et une psychologie

spiritualiste.

L'existence de ces deux doctrines rivales est un fait considérable

qui nous montre l'esprit humain sous l'un de ses aspects les plus

intéressants. Comment se fait-il que cette question, si clairement

définie pourtant, soit étudiée par des méthodes si opposées et

s'accusant mutuellement de ne pas être scientifiques? Pourquoi y a-t-il

des matérialistes et des spiritualistes? Pourquoi les uns et les autres

se croient-ils seuls dans la bonne voie? Pourquoi croient-ils leurs

adversaires dans la mauvaise et restent-ils obstinément sourds à leur

argumentation?

Or, ici nous touchons à l'une des particularités les plus curieuses de

la science de l'âme.

En général, les sciences commencent par être entachées d'erreurs

considérables que le travail des générations savantes tend à faire

disparaître; mais l'erreur une fois détruite, on n'a plus à s'en

occuper. Du moment que Copernic eut établi le vrai système du monde

et que ses propositions eurent été admises, on n'eut plus à parler

que pour mémoire des systèmes astronomiques des anciens. Les fausses

idées en histoire, en philologie, en géographie, dans les sciences

naturelles, une fois redressées, sont définitivement écartées et jugées

tout au plus dignes de figurer dans l'histoire des sciences. Il n'en

est pas de même en psychologie. La science de l'homme a pour objet

aussi bien ses erreurs que ses découvertes, et quel que soit l'avenir

réservé à cette science, à quelque degré de perfection qu'elle doive

arriver un jour, il faudra toujours réserver une place importante à

l'étude des faux systèmes non seulement scientifiques, mais surtout

psychologiques. Ils sont, en effet, une manifestation de notre

intelligence tout aussi significative que la connaissance de la vérité.

Enfin, lorsqu'on aborde une de ces questions qui se présentent

obstinément à l'esprit et dont les solutions semblent peu

satisfaisantes, on doit avant tout se rendre compte de l'inefficacité

des méthodes suivies antérieurement et éviter d'entrer dans la voie qui

en a égaré tant d'autres. Si l'on tente un nouvel essai, c'est pour

faire mieux ou tout au moins pour faire autrement.

Nous devons donc commencer par exposer l'origine psychologique de ces

deux systèmes et en faire la critique.

I. Origine psychologique du matérialisme, du spiritualisme et de

l'harmonisme. Le point de départ de ces systèmes implique des

conséquences exclusives qui modifient _a priori_ profondément l'énoncé

et la portée du problème.

Le matérialisme a pour lui l'ancienneté historique: c'est par là que

débute toute philosophie. C'est aussi le système qui se présente le

premier à notre esprit dès que nous recherchons la cause de ce qui se

passe en nous.

Il a été dit que la chose immédiatement connue est le _moi_, ce mot

étant pris dans le sens restreint d'âme ou d'esprit, et que les

qualités du non-moi sont conclues, en comprenant par non-moi la

phénoménalité externe. Mais l'expérience ne tarde pas à nous apprendre

que les divers états du moi, ses sensations agréables ou désagréables,

son bien-être ou son malaise dépendent surtout du non-moi; et, comme

ce qui est en dehors de nous est inconnu et imprévu, nous tendons

à le connaître et à le prévoir. C'est ainsi que, peu à peu, notre

activité se dirige toute vers l'extérieur, vers le côté objectif

des phénomènes sensibles, et en vient à négliger le côté subjectif.

Nous arrivons même à sentir en dehors de nous les objets, à les voir

en dehors de nous, à les entendre en dehors de nous, c'est à dire à

projeter au dehors toutes nos sensations et à reléguer dans l'ombre

l'être qui les éprouve. Tous nos sens agissent de cette façon, ils sont

exercés à connaître le monde extérieur et non les impressions qu'ils

reçoivent. L'œil juge que le bleu est différent du rouge, mais il ne

s'enquiert pas de savoir en quoi précisément le rouge diffère du bleu,

ni à quel signe il les distingue. Il ne sait pas qu'il est insensible

en une portion notable de sa surface; il ne sait pas comment il juge

du relief, de l'éloignement, de la direction, de la forme. De même,

l'oreille ne décompose pas en ses éléments partiels le timbre, ou la

tonalité, parce que la connaissance de ces éléments n'a pas pour nous

un intérêt pratique immédiat; mais elle distingue les différents tons,

les différents timbres, parce que cette distinction lui fait connaître

l'objet. Il lui suffit de constater que les sons diffèrent entre eux,

mais elle n'a aucun souci d'analyser leur différence, ni de rechercher

en quoi elle consiste, car cette recherche ne lui est d'aucune utilité.

Nos sens sont tellement accoutumés à reporter à l'extérieur ce qui

se passe en eux que fréquemment des phénomènes tout subjectifs sont

objectivés, notamment dans certaines maladies. Tels sont les phénomènes

des mouches volantes, des couleurs accidentelles, des bourdonnements,

les hallucinations de toute espèce.

Nous finissons ainsi par oublier que tout phénomène sensible est le

produit de deux facteurs d'égale importance, l'être sentant et l'objet

senti; nous accordons une valeur exagérée à ce qui agit sur nous, et

nous attribuons, au contraire, un rôle de moins en moins grand à notre

activité sensible au point de l'annuler; et, en dernière analyse, nous

croyons recevoir de l'extérieur purement et simplement, sans altération

aucune, tout ce qui se trouve en nous, comme un bassin reçoit de la

source qui l'alimente toute l'eau qu'il contient.

La doctrine psychologique, d'après laquelle tout ce qui est en nous

nous vient du dehors et nous est donné par les choses mêmes, se

présente dans l'histoire sous le nom d'empirisme et de sensualisme;

elle aboutit au matérialisme; on pourrait l'appeler _réalisme_[1].

Dès lors, le problème des rapports de l'âme et du corps est notablement

simplifié, puisque l'âme n'est plus qu'une espèce de reflet de la

nature extérieure. L'étude de la nature doit nous fournir tous les

éléments dont nous avons besoin pour éclaircir les mystères de notre

être. La physique, la chimie, la physiologie nous en donneront la

clef. De là à faire de l'âme un produit fortuit de la combinaison de

certaines forces matérielles, il n'y a qu'un pas. Le réalisme, comme

doctrine psychologique, conduit directement au matérialisme, comme

doctrine métaphysique. Le matérialisme assimile l'âme à un produit

matériel (matérialisme des anciens) ou à une propriété matérielle

(matérialisme des modernes); il n'y a plus en nous de double nature, et

le problème est modifié dans son énoncé et sa portée. La psychologie

n'est plus qu'un appendice des sciences naturelles; elle cherche

à répondre à cette question: Comment les phénomènes psychiques

naissent-ils des phénomènes corporels?

Presque en même temps que le réalisme bâtit ses divers systèmes, en

étalant un grand luxe d'arguments, une doctrine psychologique opposée,

l'idéalisme, se manifeste et se développe. Il ne lui est pas difficile

de s'apercevoir que le réalisme, qui croit prendre les choses pour

origine de ses idées, part, au contraire, des idées pour remonter

aux choses. Comme il arrive dans toute réaction, ce dogme a, de son

côté, une tendance à exagérer le rôle de l'âme dans l'acquisition

de nos connaissances, et insensiblement, à force de réduire la part

de l'extérieur, il ne laisse plus subsister que l'intérieur. Pour

cette doctrine, tout ce qui est actuellement dans le moi appartient

constitutivement au moi, toutes ses déterminations lui sont données

avec l'existence, et le rôle de l'extérieur se borne tout au plus à

lui donner les occasions de les découvrir successivement. Le réalisme

aboutit à faire de l'esprit un produit du non-moi, c'est à dire des

forces extérieures; l'idéalisme, à son tour, va jusqu'à faire du

non-moi un produit de l'esprit et de sa libre activité. D'un côté,

l'esprit est comme un miroir ou l'écran de la chambre noire qui se

borne à refléter le monde extérieur; de l'autre, c'est une puissance

créatrice qui s'agite au milieu d'un monde enfanté par elle; dans le

drame de son existence, l'esprit est à la fois poète et acteur.

Le réalisme simplifie et transforme le problème en supprimant l'âme;

l'idéalisme aboutit au même résultat et supprime la nature. Tandis que

l'un finit par affirmer que tout est matière, selon l'autre, tout est

esprit.

Le monisme, c'est à dire l'affirmation de l'existence d'un principe

unique, est au bout de ces deux systèmes.

Ils ont encore un autre point de contact. Ils partent tous deux de

l'hypothèse que les idées préexistent à la connaissance. Pour le

réaliste, elles sont dans les choses extérieures qui nous les envoient.

C'est ainsi que l'air tient suspendus les germes de moisissures et

d'animaux microscopiques qu'il répand partout où il pénètre et qui

se développent là où ils rencontrent des circonstances favorables.

L'idéaliste admet qu'elles sont en nous; seulement, elles y sont

plus ou moins cachées, et il s'agit de les mettre au jour. C'est le

papillon renfermé dans sa chrysalide qui attend l'occasion propice de

la fendre et d'étendre ses ailes à la lumière; c'est le tableau que

le temps a couvert d'une couche énorme de poussière et qu'un artiste

habile viendra débarrasser de son voile. Le gland, planté dans un

terrain propice, devient le chêne puissant au feuillage touffu. D'où

lui viennent ses feuilles? La terre, dit le matérialiste, les contenait

et les a transmises au gland, qui en a fait sa parure. Analysez la

terre, l'air et l'eau; dégagez leurs éléments, combinez-les d'une

autre façon, prenez des creusets et des cornues, vous y trouverez les

feuilles du chêne. Le gland les renfermait en lui-même, répond le

spiritualiste; donnez-moi un microscope, je vous les y ferai voir. La

terre a seulement fourni au gland l'occasion de les développer et de

les épanouir.

Enfin, ces deux systèmes ont ceci de particulier, c'est qu'ils

s'amènent réciproquement et qu'ils rentrent l'un dans l'autre. Le

réalisme conduit à l'idéalisme, parce que l'impression faite sur

nos organes varie suivant leur nature et leur disposition, de sorte

que le monde qui nous apparaît est bien le monde pour nous, mais

non le monde réel. Berkeley, le disciple direct de Locke, du plus

puissant des défenseurs modernes du sensualisme, définit la nature

_la succession de nos idées_, et à la phrase: _Le soleil m'échauffe_,

substitue celle-ci: _Par la sensation de lumière que j'éprouve, je suis

averti que j'éprouverai bientôt une sensation de chaleur_. Condillac

dit que l'homme ne peut sortir de lui-même; et les matérialistes du

XVIIIe siècle affirment que chacun de nous parle une langue propre

et incommunicable. De son côté, l'idéalisme conduit à un résultat

opposé. La nature n'étant que l'esprit objectivé, autant vaut, pour

étudier l'esprit, de scruter la nature qui en est la manifestation la

plus complète, puis le corps humain qui est l'œuvre la plus parfaite

de la nature, et dont la connaissance donne la clef de toutes les

connaissances[2].

Le parallélisme entre les deux systèmes serait complet si l'énoncé du

problème subissait une transformation analogue. Pour le réalisme, les

phénomènes psychiques sont des effets des phénomènes physiques, et

l'œuvre du psychologiste consiste à mettre en évidence cette relation

de cause à effet. Par contre, l'idéalisme, poussé à ses dernières

conséquences, conduit à regarder le phénomène corporel comme un effet

du phénomène spirituel. Mais, en général, il n'en est cependant pas

ainsi. Le philosophe idéaliste reconnaît dans l'ordre physique des

caractères et des causes propres, et il n'a pas une idée bien nette des

relations de l'ordre physique avec l'ordre psychique. Aussi, pour lui,

le problème se pose-t-il dans ces termes vagues: Quelle est la nature

de la correspondance entre les phénomènes du corps et ceux de l'âme?

De là un troisième système qui prétend concilier l'antithèse du

réalisme et de l'idéalisme absolus, maintenir en face l'un de l'autre

et indépendamment l'un de l'autre l'esprit et la nature. Ce système

est dualiste. Comment raisonnent les deux écoles précédentes pour

expliquer la présence en nous d'une idée quelconque, celle d'_étendue_,

par exemple? L'esprit est une chose inétendue, dit le réalisme, il

ne peut donc trouver en lui la notion d'étendue; il doit la tirer du

dehors; c'est par son commerce avec les choses étendues que vient

en lui une idée que sans cela il n'aurait jamais eue. Au contraire,

répond l'idéalisme, l'esprit possède en lui-même l'idée de l'étendue;

c'est une forme à lui, qui lui est constitutive, et il l'applique aux

choses du dehors qui en soi sont inétendues; si donc celles-ci nous

apparaissent avec cette qualité, ce n'est pas qu'elles la possèdent, c

est nous qui la leur donnons en la tirant de notre propre fond. Nous

avons en nous l'idée de couleur: c'est que nous voyons des objets

colorés, disent les uns; c'est que nous avons des yeux coloristes,

disent les autres.

L'harmonisme qui, dans l'histoire de la philosophie, correspond au

cartésianisme et compte parmi ses plus brillants apologistes des

philosophes comme Descartes, Malebranche, Leibnitz, réunit ces deux

affirmations opposées. Pour lui, l'esprit et les choses extérieures

sont formés sur un même type, il y a entre elles et lui harmonie

complète. A la qualité extérieure, dite sensible, correspond l'idée

intérieure ou la qualité intelligible. Les objets extérieurs sont

étendus et notre esprit trouve en lui l'idée d'étendue qui leur

correspond. Comment pourrions-nous, en effet, selon lui, reconnaître

que les objets sont étendus, si nous n'avions en nous l'idée d'étendue?

Et comment cette idée s'appliquerait-elle aux objets, si ceux-ci

n'étaient pas étendus?

Cette hypothèse, en apparence conciliante, ne fait, en réalité, que

donner prise aux objections auxquelles sont exposées séparément les

hypothèses extrêmes. L'idéalisme est embarrassé pour expliquer notre

ignorance temporaire à l'égard de certaines notions que nous sommes

censés posséder en nous. Le dualisme est dans le même embarras. Le

réalisme ne sait nous faire comprendre le passage de la qualité réelle

à la qualité conçue. L'harmonisme ne saurait davantage nous montrer

comment l'esprit peut reconnaître en dehors de lui le type qui est en

lui, comment il peut appliquer la qualité intelligible à la qualité

sensible, qu'il ne connaît pas. Cette doctrine, enfin, présente des

difficultés qui lui sont propres. L'accord entre l'esprit et la

nature s'explique très bien dans les deux hypothèses précédentes,

puisque c'est ou l'esprit qui se modèle sur la nature, ou la nature

sur l'esprit. Mais ici l'esprit et la nature ne se fournissent

plus rien l'un à l'autre. Si, à la vue d'un carré, j'ai l'idée du

carré, il y a entre la chose et l'idée un abîme qui ne peut s'être

comblé naturellement. L'accord est un fait dont l'explication manque

absolument. Force est bien de l'attribuer à un être qui n'est ni

l'esprit ni la nature, à Dieu. Le monde corporel et le monde spirituel

sont comme deux horloges qui marchent toujours d'accord sans agir l'une

sur l'autre, parce que Dieu veille à ce que la correspondance subsiste,

ou parce qu'il les a construites parfaites. L'esprit est une de ces

horloges, le monde corporel est l'autre. La première sonne l'heure

quand la seconde l'annonce, sans qu'il y ait entre elles le moindre

rouage de commun. Tel est le système de l'_harmonisme_.

Inutile d'insister sur ce que cette hypothèse présente d'artificiel.

Cela devient évident quand on circonscrit le problème pour en faire,

non celui des rapports de l'esprit et de la nature, mais celui des

rapports de l'âme et du corps. Cette hypothèse est sans doute difficile

à réfuter sur le terrain de la spéculation pure. Mais le simple fait

que mon bras se meut quand je le veux en dit plus que des volumes

d'arguments. Ce n'est pas tout. Quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse,

l'harmonie dont on parle n'est pas l'harmonie elle-même, mais la

conception de l'harmonie. Par le mot nature l'esprit n'entend et ne

peut entendre que la nature intelligible. Il a beau parler de réalité,

de non-moi, d'étendue sensible, c'est toujours la réalité intelligible,

le non-moi intelligible, l'étendue intelligible. La nature sensible, la

nature extérieure existe-t-elle? Il n'en sait rien, et n'en peut rien

savoir. En somme, pour lui, tout reste dans le même état, soit qu'on la

supprime, soit qu'on la laisse subsister; son monde intelligible lui

suffit; il n'est pas nécessaire qu'il en suppose un autre. Ce système,

par conséquent, se ramène et a d'ailleurs abouti historiquement à

l'idéalisme. Sa méthode est aussi toute spéculative. C'est, du reste,

un résultat à prévoir. Au fur et à mesure que l'homme réfléchit sur

lui-même, il se voit forcé de plus en plus de reconnaître que la seule

chose qui lui est immédiatement connue est son _propre esprit_.

II. Point de départ de la psychophysique; elle se classe parmi les

sciences naturelles. Elle tâche de remonter aux faits primitifs et

de pénétrer jusque dans le domaine de l'inconscience. Critique des

systèmes réalistes et idéalistes.

Qu'ils l'avouent ou qu'ils le nient, les systèmes que nous venons

d'exposer sont le produit de la spéculation pure; car ceux mêmes qui

ont l'air de s'appuyer sur des faits matériels partent d'une idée toute

spéculative, à savoir de la possibilité de connaître l'essence de la

pensée en étudiant la nature. Aussi l'histoire de la philosophie met

à nu l'impuissance radicale de toutes ces écoles. Dit-on aujourd'hui

quelque chose de plus que Socrate, Platon, Aristote? De quelle utilité

positive ont été à la psychologie les réformes de Bacon, de Descartes,

de Kant? Nous sommes peut-être plus clairs, plus méthodiques que les

anciens, mais où sont les vérités découvertes? Les mêmes systèmes

renaissent de leurs cendres tout aussi faux, tout aussi vrais, c'est à

dire tout aussi peu satisfaisants pour les gens qui ne se paient pas

de mots. Quelle différence sous ce rapport entre la philosophie et les

sciences naturelles! Ici, il n'est pas une erreur qui, une fois mise en

évidence, ne soit éliminée sans retour; pas une proposition qui, une

fois démontrée vraie, ne soit définitivement acquise à la science. La

méthode est si sûre que la somme du savoir ne peut que s'accroître. Au

livre de son avoir intellectuel, l'homme n'inscrit que des bénéfices,

jamais de pertes.

Il faut donc prendre une position d'attente, reconnaître la difficulté

du problème, et en aborder lentement et courageusement l'étude, sans

se flatter orgueilleusement de dénouer dès aujourd'hui le nœud de la

question. Seulement, comme il est utile d'avoir une idée préconçue,

vraie ou fausse, mais admise provisoirement comme probable, on peut

partir de la supposition que l'esprit humain forme ses idées en

élaborant la matière sensible, de même que le corps crée et répare

ses organes en élaborant la matière corporelle. En dehors de ces deux

hypothèses, dont l'une soutient que le chêne futur est dans le gland,

et dont l'autre prétend qu'il est dans la terre où germe la semence,

il y a place pour une troisième conjecture, plus modeste parce qu'elle

est moins affirmative, plus scientifique parce qu'elle ne donne pas

de prime abord une solution, mais tend à la préparer: c'est celle qui

admet que le gland travaille en vertu de sa force propre la nourriture

qui lui est fournie par la terre, et la convertit en organes, en

feuilles, en fleurs, en fruits de chêne. Changez ses conditions de

développement, et vous aurez d'autres feuilles, d'autres fleurs et

d'autres fruits, quoique formés sur le même type. La terre fournit

la matière, le gland fournit la forme. L'une est la force générale,

l'autre, la force individualisante: un autre gland eût produit un

autre chêne. Mais, cette hypothèse admise, le problème est loin d'être

résolu. Il s'agit maintenant de savoir comment le gland transforme en

feuilles, en fleurs et en fruits les éléments terrestres. Nous n'avons

plus ici des feuilles toutes formées, mais des feuilles à former. Au

lieu de répondre à la question _unde?_ nous sommes mis en demeure de

répondre à la question _quomodo?_ et ici commencent les difficultés

sérieuses.

Voilà la position caractéristique, en dehors du réalisme et de

l'idéalisme, que prend la psychologie naturelle, ou, comme nous

l'appellerons désormais pour éviter toute équivoque, la psychophysique.

Elle regarde les idées comme le produit de deux facteurs, le _moi_ et

le _non-moi_. Pour elle le non-moi est la matière générale, le moi la

force individualisante, la force qui s'assimile cette matière et se la

rend propre, en vertu de lois propres. A première vue, on s'explique

par là cette infinité d'organisations individuelles, ces façons

indéfiniment variées de saisir le même objet.

La psychologie comme science naturelle, son présent et son avenir Application de la méthode expérimentale aux phénomènes de l'âme · 第 2 / 8 段