VIII

--Je vous trouve, quoi que vous en disiez, bien aristocrate dans vos

lectures. Il vous faut des noms illustres, et je vois une foule

d'excellentes choses, qui n'ont pas encore la consécration d'une

célébrité retentissante, passer sur cette table sans qu'on leur fasse

l'honneur de les lire et d'en causer.

Ainsi parla Théodore. Julie lui objecta la beauté du temps.

--On se promène et on travaille dehors tant que le jour dure, lui

dit-elle, et, à force d'avaler de l'air, on est un peu grisé et

somnolent quand on rentre au salon. Alors on n'a pas trop sa tête pour

essayer des auteurs nouveaux; on risque de tomber sur ce qu'il y a de

plus médiocre et de s'endormir tout à fait sur sa chaise; au lieu que,

comme des mets de haut goût réveillent l'appétit, les livres éminents

qui font naître des disputes raniment les esprits assoupis. Pourtant, si

vous avez, dans toutes ces nouveautés, quelque chose de bon à nous lire,

faites, nous écoutons.

THÉODORE.--Au train dont vous y allez, toutes les nouveautés sont

vieilles. Ainsi, voilà un adorable ouvrage bien court qui n'a pas encore

obtenu un regard de vous, superbe Julie, bien qu'il soit sur le piano

depuis six mois.

JULIE.--Quoi? le _Livre du bon Dieu_, d'Édouard Plouvier? J'ai lu la

musique.

THÉODORE.--Moi, je ne la connais pas. Elle est de Darcier?

JULIE.--Oui.

THÉODORE.--Est-elle jolie?

JULIE.--Oui.

LOUISE.--Elle est même charmante en plusieurs endroits. Celle de la

lune, par exemple, est tout à fait à la hauteur des paroles, et ce n'est

pas peu dire.

JULIE.--Vous les avez donc lues, vous, grand'mère? Moi, je ne lis jamais

cela. Ne chantant pas, je ne lis que les notes, et quand même je

chanterais, je crois que je dirais les paroles sans y rien comprendre et

sans avoir conscience de ce que je prononce. Il m'a toujours semblé

que, dans l'association du chant et de la poésie, cette dernière devait

être sacrifiée et par celui qui l'a faite et par ceux qui l'écoutent.

Les paroles de musique ne sont jamais qu'un prétexte pour chanter, et

plus elles sont insignifiantes, mieux elles remplissent leur office.

THÉODORE.--C'est un tort grave. Ce préjugé-là sert à conserver des

libretti stupides dans de la musique durable, comme de mauvais fruits

que l'on mettrait dans l'esprit de vin. Je vous accorde que les paroles

doivent être très-simples, parce que la musique étant une succession

d'idées et de sentiments par elle-même, n'a pas besoin du développement

littéraire, et que ce développement, recherché et orné, lui créerait une

entrave et un trouble insurmontables. Je crois que de la musique de

Beethoven sur des vers de Goethe (à moins qu'ils n'eussent été faits _ad

hoc_ et dans les conditions voulues) serait atrocement fatigante. Mais

de ce que j'avoue qu'il faut que le poëte s'assouplisse et se contienne

pour porter le musicien, il n'en résulte pas que j'abandonne, comme

vous, le texte littéraire à un crétinisme de commande. Nous sommes, du

reste, en progrès sous ce rapport, et j'ai entendu, dans ces derniers

temps, des opéras très-bien écrits et d'excellents ou de charmants vers

qui ne gênaient en rien la belle musique: entres autres, la _Sapho_ de

Gounod, dont Emile Augier avait fait le poëme. Et si vous voulez monter

plus haut encore dans la région de l'art, vous reconnaîtrez que le _Dies

irae_ de Mozart, doit l'ampleur sublime de son style à la couleur sombre

et large du texte latin.

--D'accord, dit Julie, si vous convenez qu'il faut que les vers

lyriques soient faits d'une certaine façon, car c'est de ceux-là qu'on a

dit: _Il faut les chanter, non les lire_. Donc les vers de M. Plouvier

ne se passeraient pas de musique, et je ne suis pas si coupable de ne

pas les avoir lus.

LOUISE.--Il faut que tu t'avoues coupable. Ces vers-là peuvent être lus

sans musique; ils sont de la musique par eux-mêmes, et quand même le

musicien ne se serait pas trouvé, par un rare bonheur, à la hauteur de

leur interprétation, ces poëmes n'en resteraient pas moins exquis.

--Des poëmes! dit Julie; j'avais pris ça pour des couplets.

Lisez-les-moi, _quelqu'un d'ici_?

Théodore lut les dix pièces de vers dont ce livre-album se compose.

Louise et moi nous les savions par coeur; mais nous en fûmes encore émus

comme au premier jour. Théodore ne les lut pas très-bien; mais je les

entendais encore par le souvenir, à travers le suave organe et

l'harmonieuse prononciation d'une des plus belles et des meilleures

femmes de notre temps, madame Arnould-Plessy. Je me souvins qu'en

écoutant ces doux chants récités par cette douce muse, j'avais été

attendri jusqu'aux larmes, et qu'elle-même essuyait ses beaux yeux à

chaque strophe. C'était un prestige dont il eût fallu peut-être se

défendre pour juger l'oeuvre, et je ne m'étais pas défendu. Je fus donc

enchanté de retrouver mon émotion lorsque Théodore, sans art et sans

charme, nous lut ces courts chefs-d'oeuvre qu'on devrait apprendre à

tous les beaux enfants intelligents, comme un catéchisme moral et

littéraire.

--Eh bien, dit Théodore à Julie silencieuse, lorsqu'il ferma le livre:

c'est indigne de vos sublimes régions?

--Non pas, répondit-elle; cela m'y a conduit par un chemin auquel je ne

m'attendais pas; un chemin sans abîmes et sans vertige; un sentier de

fleurs et de gazon où, d'abord, je me suis impatienté de voir des

madones et des angelots, figures trop jolies pour n'être pas usées en

poésie, mais qui se sont trouvées rajeunies tout à coup par un

symbolisme clair et pénétrant. Et puis voilà ces deux pièces vraiment

admirables, la _Mère providence_, limpide et tendre comme un cantique

chanté par un chérubin; le _Père_, un poème biblique, une parabole

d'Évangile racontée par un patriarche. Et je me trouve remontée au grand

ciel de ma croyance nouvelle, à travers les images qui plaisaient jadis

à mon enfance, mais qui, depuis longtemps, ne satisfaisaient plus mon

imagination lassée. Comment cela se fait-il? Comment ce petit vallon en

pente douce, où je croyais ne plus pouvoir repasser sans sourire,

m'a-t-il menée si haut que j'ai quitté la terre et regardé encore une

fois dans le vieux paradis avec des larmes d'enthousiasme et des élans

de foi? Je n'en sais rien. Quelqu'un pourrait-il me le dire?

--C'est peut-être, répondit Louise, que les idées vraies sont _unes_.

Les formes allégoriques ou philosophiques dont on les revêt nous

paraissent vagues ou lucides, neuves ou vieilles, selon le degré de

conviction, selon la force du sentiment de l'artiste qui les emploie. Au

fond, quand la grande et sereine notion du bon, du bien et du beau est

au sommet du temple, nous n'avons point à critiquer les figures et les

ornements de l'édifice. L'auteur de ces gracieux poëmes est-il un

philosophe ou un mystique? croit-il réellement aux anges et à la vierge

Marie? Ceci ne nous regarde pas. Il a dans l'âme la révélation des vrais

attributs de la divinité: l'amour infini, la miséricorde sans limites

qui, chez l'être parfait, n'est que la stricte justice. Sa foi parle le

langage de la légende. Il a gardé de ce symbolisme ce qui sera

éternellement frais pour l'imagination, éternellement chaud pour le

coeur; mais, fils du siècle, il n'est pas resté en arrière du progrès de

la révélation et du développement de la vraie doctrine; et, si vous y

regardez bien, la conclusion du _Livre du bon Dieu_ est la même que

celle des _Contemplations_:

...Hélas! c'est qu'au dehors de la maison en fête,

Le fils rebelle est là, qui, d'un oeil ébloui,

Contemple le festin, et de la voix arrête

Chaque enfant, chaque ingrat attendu comme lui.

Mais, dans son ombre même,

Le père a reconnu

Ce premier-né qu'il aime,

Ce révolté vaincu!

Oh! dit-il, qui l'enchaîne

Loin de moi, dans ce jour?

A-t-il donc plus de haine

Que mon coeur n'a d'amour?

Il sait qu'un seul regret à jamais me désarme,

Que je souffre avec lui de son iniquité;

Que, pour lui pardonner, je n'attends qu'une larme,

Et que je l'attendrai toute une éternité!

Comparez cette conclusion, d'une suavité et d'une simplicité adorables,

avec le grandiose tableau de la dernière apocalypse annoncée par la

_Bouche d'Ombre_ et ces vers sublimes que nous redisions l'autre jour:

Et Jésus, se penchant sur Bélial qui pleure,

Lui dira: C'est donc toi?

Vous verrez que, chez les poëtes vraiment inspirés de ce temps-ci, la

réhabilitation par l'expiation est annoncée, et que cette doctrine,

sortant victorieuse de la démonstration philosophique, a trouvé dans

l'art son expression éloquente et sa forme vulgarisatrice. C'est la

prédiction du progrès indéfini, c'est la bonne nouvelle des âges futurs,

l'accomplissement des temps, le règne du bien vainqueur du mal par la

douceur et la pitié; c'est la porte de l'enfer arrachée de ses gonds, et

les condamnés rendus à l'espérance, les aveugles à la lumière; c'est la

loi du sang et la peine du talion abolies par la notion du véritable

Évangile; c'est en même temps les prisons de l'inquisition rasées et

semées de sel; ce sont les chaînes, les carcans et les chevalets à

jamais réduite en poussière; c'est l'échafaud politique renversé, la

peine de mort abolie; c'est la révolte de Satan apaisée, le jour où

finira son inexorable et inique supplice.

Le dix-neuvième siècle a pour mission de reprendre l'oeuvre de la

Révolution dans ses idées premières. Avant que la fièvre du combat eût

enivré nos pères, ce monde nouveau leur était apparu; puis il s'effaça

dans le sang. Nos poëtes descendent aujourd'hui dans l'arène du progrès

pour purifier le siècle nouveau, et cette fois leur tâche est à la

hauteur d'un apostolat.

THÉODORE.--Puisque votre thèse favorite revient toujours sur le

tapis....

JULIE.--Il faut vous attendre à cela!

THÉODORE.--Je ne demande pas mieux, et c'est pour cela que je vous prie

de prendre connaissance de quelques poëmes que vous avez là sous la

main. L'un est en italien: c'est la _Tentation_, de Giuseppe Montanelli,

un des hommes dont s'honore l'Italie patriotique et littéraire.

JULIE.--Je ne sais pas assez l'italien pour être juge d'une forme plus

ou moins belle dans la langue moderne. Je comprends mieux le Dante que

Foscolo, parce que mes premières études ont été classiquement tournées

de ce côté, et je suis un peu, à l'égard de cette langue, comme certains

Anglais et certains Allemands, qui comprennent Montaigne aussi bien que

nous, et nos écrivains d'aujourd'hui tout de travers. Racontez-moi en

peu de mots le poëme de Montanelli.

THÉODORE.--Raconter un poëme? Dieu m'en garde! Parcourez-le. Vous savez

assez la langue pour voir que c'est très-beau, comme sujet et comme

pensée; et, quant au dénouement, vous serez servie à votre goût: Satan

se repent et se convertit.

JULIE.--Satan est-il donc le héros du poëme, et, comme dans Milton, le

plus intéressant des personnages?

THÉODORE--Non; ici, c'est Jésus; c'est l'idée de douceur, de chasteté,

de dévouement et de pitié qui domine le poëme. D'abord, on voit ce type

de vertu, divine sur la montagne avec le tentateur qui lui montre les

royaumes de la terre, et, comme dans l'Évangile, le Sauveur répond

simplement: «Satan, ne me tente point; c'est inutile.» Au second chant,

Satan voit passer les martyrs dans leur gloire, et, renonçant à perdre

le Christianisme par la terreur des supplices, il espère que les prêtres

du Christ succomberont aux séductions de l'orgueil. Au troisième chant,

nous le voyons égarer l'esprit du grand Hildebrand. Il le surprend au

milieu de sa prière et lui offre l'empire du monde. Le saint zèle du

pontife s'égare, et, trompé par l'espérance de soumettre tous les

esprits à la loi du Christ, il est saisi de la fièvre de l'ambition du

monde temporel. Satan le quitte en s'écriant: «Spiritualisme superbe! te

voila enchaîné par le plus tenace de mes liens: l'orgueil!»

De ce moment, la papauté entre dans la voie de perdition. Le Christ

pleure sur les guerres iniques dont l'Italie devient l'arène sanglante.

L'ange de la renaissance italienne appelle à lui les grands Italiens:

Dante, Pétrarque, Raphaël, Michel-Ange, Colomb, Arioste, Tasse, Galilée,

etc. Ils se lèvent avec de sublimes aspirations et d'immenses promesses;

mais Satan vient, avec la papauté corrompue, exploiter et avilir l'art,

la science, l'idéal. Dante lui-même s'égare au sein de la tourmente, et,

dans sa douleur, il invoque le secours de César. Puis, apparaît le pape

Borgia, au milieu d'une orgie tracée rapidement de main de maître:

cardinaux, moines, abbés, démons et courtisanes mènent la danse.

Savonarola passe avec le Christ; ils vont vers l'Allemagne, vers

Luther.... Mais je vois que je vous raconte le poëme, et c'est le

déflorer. Arrivons au dénouement.

--Attendez, dit Julie, c'est donc un poëme historique?

THÉODORE.--C'est une oeuvre philosophique et patriotique; c'est une

large esquisse symbolique de l'histoire de l'Italie papale et politique.

JULIE.--Qui résume, ce me semble, la pensée d'un travail du même auteur,

intitulé: _Le parti national italien, ces vicissitudes et ses

espérances_. J'ai lu cela dernièrement dans la _Revue de Paris_. C'est

très-bien fait et très-intéressant. M. Montanelli appartient, je crois,

à la politique révolutionnaire libérale de son pays. Il conclut, comme

Manin, par l'alliance avec la monarchie sarde pour sauver la nationalité

italienne. Est-ce la le dénouement de son poëme?

THÉODORE.--Non: son poëme finit, comme je vous l'ai dit, par

l'embrassement final du Sauveur et du démon.

Julie partit d'un éclat de rire; puis elle soupira.

--Qu'est-ce qui vous prend? lui demanda Théodore.

--Rien, dit-elle d'un ton mélancolique. Je songeais à Dante appelant

César au secours de l'Italie dévorée par les discordes intestines. Je

vois que votre poëte repousse la souveraineté temporelle du pape; je

sais qu'il maudit le trône de Naples et qu'il dévoile les turpitudes des

autres tyrans de la Péninsule. Je comprends que son espérance se rallume

à l'idée d'une grande fusion d'efforts et de sympathie avec le vaillant

peuple sarde. Ma!... comme ils disent là-bas!

--Eh bien! dit Théodore, qu'ont-ils de mieux à faire, ces pauvres

Italiens qu'on a coutume d'assister en paroles?

JULIE.--Je ne sais pas, et je ne ris plus.

--Pourquoi avez-vous ri?

JULIE.--Que sais-je? Jésus, cet éternel martyr, ouvrant ses bras à celui

dont le métier est de susciter les puissances temporelles et d'enivrer

souvent ceux qu'il place sur les trônes.... J'ai fait un rapprochement,

et j'ai ri de chagrin... ou de crainte! Mais ne parlons pas

politique.... Donc, dans le poëme, Satan se convertit?

THÉODORE.--N'est-ce pas votre rêve? La fin du règne de Satan,

c'est-à-dire la vraie lumière du progrès chassant les ténèbres de la

fausse science?

JULIE.--Oui; le mal considéré comme un accident passager dans l'histoire

des hommes, et prenant fin par la diffusion de la lumière, qui, seule,

est une chose absolue et impérissable; c'est là l'avenir, ou bien la

race humaine disparaîtra de la terre sans mériter un regret.

Racontez-nous le dernier chant de Montanelli.

THÉODORE.--Satan est seul sur la montagne où, jadis, il essaya de tenter

le Christ. Il est seul à jamais, car les autres esprits de ténèbres ont

cessé de lui obéir. Les vices grossiers ont disparu devant la vraie

civilisation. Satan, type de l'orgueil et de l'ambition, résiste encore;

mais l'effroi de la solitude et l'horrible ennui de l'égoïsme l'ont

saisi. Pour la première fois il se rend compte de son épouvantable

souffrance. Jésus a pitié et vient à lui. «J'ai vaincu tes sujets, lui

dit-il; j'ai fait la lumière dans les âmes; j'ai plié les puissants de

la terre au _droit_, et le droit à la charité. Souviens-toi que tu es né

de la lumière, et reviens à la lumière.» Satan, ébranlé, s'écrie: «O

Nazaréen! à ton tour, voudrais-tu tenter Satan?» Mais il se débat dans

sa douleur jusqu'à ce qu'une larme tombe des yeux de Jésus. Cette larme

divine transforme le diable en chérubin. _Esprit d'amour, tu as vaincu:

j'aime_! s'écrie Satan en prenant son vol vers les cieux. Tout cela est

dit en vers nerveux, pleins de pensées, c'est-à-dire gros de vérités.

Mettez donc Giuseppe Montanelli parmi vos poëtes.

--Accordé, dit Julie. Mais vous avez dit qu'il n'était pas le seul: où

prenez-vous les autres?

THÉODORE.--Pour aujourd'hui, je vais vous lire, si vous voulez, la _Mort

du Diable_, de Maxime du Camp[2].

[Note 2: _Revue de Paris_, 15 juillet 1858.]

JULIE.--Nous voulons

bien: j'y ai déjà jeté les yeux; je suis restée en route, pensant que

c'était un poëme burlesque.

THÉODORE.--Vous vous êtes trompée. La forme est un mélange de tristesse,

d'ironie et d'enthousiasme: c'est ce que l'on peut appeler de

l'_humour_, et vous verrez que cela mène à une conclusion philosophique

aussi forte que vous pouvez la souhaiter.

Théodore nous lut ce poëme remarquable, abondant, facile, un peu trop

facile parfois, mais dont les longueurs sont rachetées par des traits

brillants et un sentiment profond. Une vive fantaisie le traverse et le

soutient: c'est l'amour inextinguible du vieux Satan pour la belle Ève.

Condamné à avoir la tête écrasée par elle, le tentateur vient, à la fin

des temps, subir l'arrêt céleste. La femme s'avance, et Satan,

En voyant s'approcher l'Ève du premier jour,

Sentit une lueur, dernier rayon d'amour,

Adieu suprême et doux, glisser sur sa paupière.

La femme contemplait, dans la pleine lumière

Avec un sentiment d'ineffable pitié,

Son antique ennemi, pantelant, châtié,

Et qui, vaincu, devait enfin mourir par elle;

Des larmes de pardon brillaient sur sa prunelle;

Une larme coula de son oeil éperdu,

Satan cria: Merci!...

Alors chacun cria dans un immense choeur:

Il est mort! Il est mort!...

...Et puis....

On entendit un cri terrible, à tout courber:

C'était l'arbre du mal qui venait de tomber.

--Dans ce poëme, le diable n'est pas réhabilité, dit Théodore; mais il

est absous, puisque las de vivre, il ne demandait pour pardon que d'être

débarrassé de l'éternité. Vous voyez que votre utopie est à la mode en

poésie.

--Eh bien, dit Louise, c'est là un bon et grand symptôme; et, dans la

bouche de l'Italien Montanelli, ce que tu appelles notre utopie prend

beaucoup de portée. L'Italie est le pays du diable par excellence. C'est

par lui, en effet, bien plus que par Jésus, que l'Église romaine a

gouverné les esprits, c'est-à-dire par la personnification du mal

absolu, menaçant l'homme d'une éternelle société avec lui et d'une

torture éternelle sous ses lois. Cette création des âges de barbarie a

fait son temps, et, en attendant qu'elle tombe sous la risée du peuple,

il est permis aux poëtes de la conduire au tombeau avec tous les

honneurs dus à un symbole qui a tant vécu; mais il est bien temps que

l'homme soit guidé vers le bien par l'idée du beau, et que le laid

périsse en prose comme en vers.

--Ainsi, dit Théodore, vous arrivez toujours à votre conclusion que

l'homme doit devenir l'ange de cette pauvre terre? Je voudrais en être

aussi persuadé que vous.

--Si vous voulez que ce ne soit pas un rêve, dit Julie, partagez-le,

vous tous qui vous en défendez! C'est par la foi, ce rêve sublime, que

tout ce à quoi l'homme aspire devient une certitude, une conquête, une

réalité.

Montfeuilly, 20 septembre 1853.

I

ESSAI

SUR LE DRAME FANTASTIQUE

Autour de la table · 第 15 / 66 题