Le vrai nom qui conviendrait à ces productions étranges et audacieuses,
nées d'un siècle d'examen philosophique, et auxquelles rien dans le
passé ne peut être comparé, serait celui du _drame métaphysique_. Parmi
plusieurs essais plus ou moins remarquables, trois se placent au premier
rang: _Faust_, que Goethe intitule _tragédie, Manfred_, que Byron nomme
_poëme dramatique_, et la troisième partie des _Dziady_, que Mickiewicz
désigne plus légèrement sous le titre d'_acte_.
Ces trois ouvrages sont, j'ose le dire, fort peu connus en France.
_Faust_ n'est bien compris que de ce qu'on appelle l'aristocratie des
intelligences; _Manfred_ n'a guère contribué, même en Angleterre, à la
gloire de Byron, quoique ce soit peut-être le plus magnifique élan de
son génie. Jeté comme complément dans le recueil de ses oeuvres, s'il a
été lu, il a été déclaré inférieur au _Corsaire_, au _Giaour_, à
_Childe-Harold_, qui n'en sont pourtant que des reflets arrangés à la
taille de lecteurs plus vulgaires, ou des essais encore incomplets dans
la pensée du poëte. Quant à cet acte des _Dziady_, d'Adam Mickiewicz, je
crois pouvoir affirmer qu'il n'a pas eu cent lecteurs français, et je
sais de belles intelligences qui n'ont pas pu ou qui n'ont pas voulu le
comprendre.
Est-ce que la France est indifférente ou antipathique aux idées
sérieuses qui ont inspiré ces ouvrages? Non, sans doute. Dieu me
préserve d'accorder à l'Allemagne cette supériorité philosophique à
laquelle le moindre de nos progrès politiques donne un si éclatant
démenti, car je ne comprends rien à une sagesse qui ne rend pas sage, à
une force qui ne rend pas fort, k une liberté qui ne rend pas libre;
mais je crains que la France ne soit beaucoup trop classique pour
apprécier de longtemps le fond des choses, quand la forme ne lui est pas
familière. Quand _Faust_ a paru, l'esprit académicien qui régnait encore
s'est récrié sur le désordre, sur la bizarrerie, sur le décousu, sur
l'obscurité de ce chef-d'oeuvre, et tout cela, parce que la forme était
une innovation, parce que le plan, libre et hardi, ne rentrait dans
aucune de nos habitudes consacrées par la règle, parce que _Faust_ ne
pouvait pas être mis à la scène, que sais-je? parce que l'Académie en
était encore à l'_Art poétique_ de Boileau, qui certes n'eût pas
compris, et eût été très-bien fondé, de son temps, à ne pas comprendre
ce mélange de la vie métaphysique et de la vie réelle qui fait la
nouveauté et la grandeur de la forme de _Faust_.
Il ne fut peut-être donné qu'à un seul contemporain de Goethe de
comprendre l'importance et la beauté de cette forme, et ce contemporain,
ce fut le plus grand poëte de l'époque, ce fut lord Byron. Aussi
n'hésita-t-il pas à s'en emparer; car, aussitôt émise, toute forme
devient une propriété commune que tout poëte a droit d'adapter à ses
idées; et ceci est encore la source d'une grave erreur, dans laquelle
est tombée trop souvent la critique de ces derniers temps. Elle s'est
imaginé devoir crier à l'imitation ou au plagiat, quand elle a vu les
nouveaux poëtes essayer ce nouveau vêtement que leur avait taillé le
maître, et qui leur appartenait cependant aussi bien que le droit de
s'habiller à la mode appartient au premier venu, aussi bien que le droit
d'imiter la forme de Corneille ou de Racine appartient encore, sans que
personne le conteste, à ceux qui s'intitulent aujourd'hui les
conservateurs de l'art.
Et cependant on n'avait pas crié au plagiat lorsque Molière et Racine
avaient traduit littéralement des pièces quasi-entières d'Aristophane et
des tragiques grecs. C'est que le siècle de nos vrais classiques avait
été plus tolérant et plus naïf que le nôtre, et c'est pourquoi ce fut un
grand siècle.
Byron prit donc la forme du _Faust_, à son insu sans doute, par instinct
ou par réminiscence; mais, quoiqu'il ait récusé la véritable source de
son inspiration pour la reporter au _Prométhée_ d'Eschyle (qui,
disons-le en passant, lui a inspiré la plus faible partie de _Manfred_),
il n'en est pas moins certain que la forme appartient tout entière à
Goethe: la forme et rien de plus. Mais pour faire comprendre la
distinction que j'établirai plus tard entre ces poëmes, je dois remettre
sous les yeux des lecteurs le jugement de Goethe sur _Manfred_, et celui
de Byron sur lui-même.