Plus le signe est parfait, plus la pensée est fortement formulée,

et plus par conséquent la volonté est dirigée avec puissance.

La foi aveugle transporte les montagnes, que sera-ce donc de la

foi éclairée par une science complète et immuable?

Si notre âme pouvait concentrer toute son intelligence et toute

son énergie dans l'émission d'une seule parole, cette parole pour

elle ne serait-elle pas toute-puissante?

L'anneau de Salomon avec son double sceau, c'est toute la science

et toute la foi des mages résumées en un signe.

C'est le symbole de toutes les forces du ciel et de la terre et

des lois saintes qui les régissent, soit dans le macrocosme

céleste, soit dans le microcosme humain.

C'est le talisman des talismans et le pantacle des pantacles.

L'anneau de Salomon est tout-puissant, si c'est un signe vivant,

mais il est inefficace, si c'est un signe mort; la vie des signes

c'est l'intelligence et la foi, intelligence de la nature, foi en

son moteur éternel.

[542] L'étude approfondie des mystères de la nature peut éloigner de

Dieu l'observateur inattentif chez qui la fatigue de l'esprit

paralyse les élans du coeur.

C'est en cela que les sciences occultes peuvent être dangereuses

et même fatales à certaines âmes.

L'exactitude mathématique, la rigueur absolue des lois de la

nature, l'ensemble et la simplicité de ces lois, donnent à

plusieurs l'idée d'un mécanisme nécessaire, éternel, inexorable,

et la Providence disparaît pour eux derrière les rouages de fer

d'une horloge au mouvement perpétuel.

Ils ne réfléchissent pas au fait redoutable de la liberté et de

l'autocratie des créatures intelligentes.

Un homme dispose à son gré de l'existence d'êtres organisés comme

lui; il peut atteindre les oiseaux dans l'air, les poissons dans

l'eau, les bêtes sauvages dans les forêts; il peut couper ou

incendier les forêts elles-mêmes, miner et faire sauter les

rochers et les montagnes, changer autour de lui toutes les

formes, et malgré les analogies ascendantes de la nature, il ne

croirait pas à l'existence d'êtres intelligents comme lui qui

pourraient à leur gré déplacer, briser et incendier les mondes,

souffler sur les soleils pour les éteindre, ou les broyer pour en

faire des étoiles... des êtres si grands qu'ils échappent à sa

vue, comme nous échappons sans doute à celle de la mite ou du

ciron.... Et si de pareils êtres existent sans que l'univers soit

mille fois bouleversé, ne faut-il pas admettre qu'ils obéissent

tous à une volonté suprême, à une force puissante et sage, qui

leur défend de déplacer les mondes, comme elle nous défend de

détruire le nid de l'hirondelle et la crysalide du papillon? Pour

[543] le mage qui sent cette force au fond même de sa conscience, et

qui ne voit plus dans les lois de l'univers que les instruments

de la justice éternelle, le sceau de Salomon, ses clavicules et

son anneau sont les insignes de la suprême royauté.

QUESTIONS 5 ET 6.

5. Peut-on prévoir l'avenir par des calculs certains?

6. Peut-on faire du bien ou du mal par influence magique?

RÉPONSES.

Deux joueurs d'échec d'égale force, sont assis à une table, ils

commencent la partie, lequel des deux gagnera?

--Celui qui sera le plus attentif à son jeu.

Si je connais les préoccupations de l'un et de l'autre, je puis

prédire certainement le résultat de leur partie.

Au jeu d'échecs, prévoir c'est gagner, il en est de même au jeu

de la vie.

Rien dans la vie n'arrive par hasard, le hasard, c'est l'imprévu;

mais l'imprévu de l'ignorant avait été prévu par le sage.

Tout événement, comme toute forme, résulte d'un conflit ou d'un

équilibre de forces, et ces forces peuvent être représentées par

des nombres.

L'avenir peut donc être d'avance déterminé par le calcul.

Toute action violente est balancée par une réaction égale, le

rire pronostique les larmes, et c'est pour cela que le Sauveur

disait: Heureux ceux qui pleurent!

[544] C'est pour cela aussi qu'il disait: Celui qui s'élève, sera

abaissé, et celui qui s'abaisse sera élevé.

Aujourd'hui Nabuchodonosor se fait Dieu, demain il sera changé en

bête.

Aujourd'hui Alexandre fait son entrée dans Babylone, et se fait

offrir de l'encens sur tous les autels, demain il mourra

brutalement ivre.

L'avenir est dans le passé; le passé est dans l'avenir.

Quand le génie prévoit, il se souvient.

Les effets s'enchaînent si nécessairement et si exactement aux

causes et deviennent ensuite eux-mêmes des causes d'effets

nouveaux si conformes aux premiers dans leur manière de se

produire, qu'un seul fait peut révéler au voyant toute une

généalogie de mystères.

Quand le Christ est venu, il est certain que l'Antéchrist

viendra: mais la venue de l'Antéchrist précédera le triomphe du

Saint-Esprit.

Le siècle d'argent où nous vivons est le précurseur des plus

abondantes charités et des bonnes oeuvres les plus grandes qu'on

ait encore vues dans le monde.

Mais il faut savoir que la volonté de l'homme modifie les causes

fatales, et qu'une seule impulsion donnée par un homme peut

changer l'équilibre de tout un monde.

Si telle est la puissance de l'homme dans le monde qui est son

domaine, que doivent donc être les génies des soleils!

Le moindre des égrégores pourrait d'un souffle, en dilatant

subitement le calorique latent de notre terre, la faire éclater

et disparaître comme un petit nuage de cendre.

[545] L'homme aussi peut d'un souffle faire évanouir toute la félicité

d'un de ses semblables.

Les hommes sont aimantés comme les mondes, ils rayonnent leur

lumière spéciale comme les soleils.

Les uns sont plus absorbants, les autres irradient plus

volontiers.

Personne n'est isolé dans le monde, tout homme est une fatalité

ou une providence.

Auguste et Cinna se rencontrent: tous deux sont orgueilleux et

implacables, voilà la fatalité.

Cinna veut fatalement et librement tuer Auguste, Auguste est

entraîné fatalement à le punir, il veut lui pardonner et

librement il lui pardonne. Ici la fatalité se change en

providence, et le siècle d'Auguste inauguré par cette bonté

sublime devient digne de voir naître celui qui dira: Pardonnez à

vos ennemis! Auguste, en faisant grâce à Cinna, a expié toutes

les vengeances d'Octave.

Tant que l'homme est asservi aux exigences de la fatalité, c'est

un profane, c'est-à-dire un homme qu'il faut repousser loin du

sanctuaire de la science.

La science, en effet, serait entre ses mains un instrument

terrible de destruction.

L'homme libre au contraire, c'est-à-dire celui qui domine par

l'intelligence les instincts aveugles de la vie, celui-là est

essentiellement conservateur et réparateur, car la nature est le

domaine de sa puissance, le temple de son immortalité.

Quand le profane voudrait bien faire, il ferait mal.

L'initié libre ne peut pas vouloir mal faire; s'il frappe, c'est

pour châtier et pour guérir.

[546] Le souffle du profane est mortel, celui de l'initié est

vivifiant.

Le profane souffre pour faire souffrir les autres, l'initié

souffre pour que les autres ne souffrent pas.

Le profane trempe ses flèches dans son propre sang et les

empoisonne; l'initié, libre avec une goutte de son sang, guérit

les plus cruelles blessures.

QUESTIONS 7 ET 8.

7. Que faut-il faire pour être un vrai magicien?

8. En quoi consistent précisément les forces de la magie noire?

RÉPONSES.

L'homme qui dispose des forces occultes de la nature, sans

s'exposer à être écrasé par elles, celui-là est un vrai magicien.

On le reconnaît à ses oeuvres et à sa fin, qui est toujours un

grand sacrifice.

Zoroastre a créé les dogmes et les civilisations primitives de

l'Orient, et a disparu comme Oedipe dans un orage.

Orphée a donné la poésie à la Grèce, et avec cette poésie la

beauté de toutes les grandeurs, et il a péri dans une orgie à

laquelle il refusait de se mêler.

Julien, malgré toutes ses vertus, n'a été qu'un initié à la magie

noire. Il est mort victime et non martyr; sa mort a été une

destruction et une défaite, il ne comprenait pas son époque.

Il connaissait le dogme de la haute magie, mais il en appliquait

mal le rituel.

[547] Apollonius de Thyane et Synesius n'ont été autre chose que de

merveilleux philosophes, ils ont cultivé la vraie science, mais

ils n'ont rien fait pour la postérité.

Les mages de l'Évangile régnaient alors dans les trois parties du

monde connu, et les oracles se taisaient en écoutant les

vagissements du petit enfant de Bethléem.

Le roi des rois, le mage des mages, était venu dans le monde, et

les cultes, les lois, les empires, tout était changé!

Entre Jésus-Christ et Napoléon, le monde merveilleux reste vide.

Napoléon, ce Verbe de la guerre, ce messie armé, est venu

fatalement et sans le savoir, compléter la parole chrétienne. La

révélation chrétienne ne nous apprenait qu'à mourir, la

civilisation napoléonienne doit nous apprendre à vaincre.

De ces deux Verbes contraires en apparence, le dévouement et la

victoire, souffrir, mourir, combattre et vaincre, se forme le

grand arcane de l'HONNEUR!

Croix du Sauveur, croix du brave, vous n'êtes pas complètes l'une

sans l'autre, car celui-là seul sait vaincre qui sait se dévouer

et mourir!

Et comment se dévouer et mourir, si l'on ne croit pas à la vie

éternelle?

Napoléon qui était mort en apparence, devait revenir dans le

monde en la personne d'un homme réalisateur de son esprit.

Salomon et Charlemagne reviendront aussi en un seul monarque, et

alors saint Jean l'Évangéliste, qui, selon la tradition, doit

[548] revivre à la fin des temps, ressuscitera aussi en la personne

d'un souverain pontife, qui sera l'apôtre de l'intelligence et de

la charité.

Et ces deux princes réunis, annoncés par tous les prophètes,

accompliront le prodige de la régénération du monde.

Alors fleurira la science des vrais magiciens: car, jusqu'à

présent, nos faiseurs de prodiges ont été pour la plupart des

hommes fatals et des sorciers, c'est-à-dire des instruments

aveugles du sort.

Les maîtres que la fatalité jette au monde sont bientôt renversés

par elle. Ceux qui triomphent par les passions seront la proie

des passions. Lorsque Prométhée fut jaloux de Jupiter et lui

déroba sa foudre, il voulut se faire aussi un aigle immortel,

mais il ne créa et n'immortalisa qu'un vautour.

La fable dit encore qu'un roi impie nommé Ixion voulut faire

violence à la reine du ciel, mais il n'embrassa qu'une nuée

mensongère, et fut lié par des serpents de feu à la roue

inexorable de la fatalité.

Ces profondes allégories menacent les faux adeptes, les

profanateurs de la science, les séides de la magie noire.

La force de la magie noire c'est la contagion du vertige, c'est

l'épidémie de la déraison.

La fatalité des passions est comme un serpent de feu qui roule et

se tortille autour du monde en dévorant les âmes.

Mais l'intelligence paisible, souriante et pleine d'amour,

figurée par la mère de Dieu, lui pose le pied sur la tête.

La fatalité se dévore elle-même; c'est l'antique serpent de

Chronos qui ronge éternellement sa queue.

[549] Ou plutôt se sont deux serpents ennemis qui se battent et se

déchirent de morsures, jusqu'à ce que l'harmonie les enchante et

les fasse s'enlacer paisiblement autour du caducée d'Hermès.

CONCLUSION.

Croire qu'il n'existe pas dans l'être un principe intelligent

universel et absolu, c'est la plus téméraire et la plus absurde

de toutes les croyances.

Croyance, parce que c'est la négation de l'indéfini et de

l'indéfinissable.

Croyance téméraire, parce qu'elle est isolante et désolante;

croyance absurde, parce qu'elle suppose le plus complet néant, à

la place de la plus entière perfection.

Dans la nature, tout se conserve par l'équilibre et se renouvelle

par le mouvement.

L'équilibre, c'est l'ordre; et le mouvement, c'est le progrès.

La science de l'équilibre et du mouvement est la science absolue

de la nature.

L'homme, par cette science, peut produire et diriger des

phénomènes naturels en s'élevant toujours vers une intelligence

plus haute et plus parfaite que la sienne.

L'équilibre moral, c'est le concours de la science et de la foi,

distinctes dans leurs forces et réunies dans leur action pour

donner à l'esprit et au coeur de l'homme une règle qui est la

raison.

Car, la science qui nie la foi est aussi déraisonnable que la foi

qui nie la science.

[550] L'objet de la foi ne saurait être ni défini ni surtout nié par la

science, mais la science est appelée elle-même à constater la

base rationnelle des hypothèses de la foi.

Une croyance isolée ne constitue pas la foi parce qu'elle manque

d'autorité, et par conséquent de garantie morale, elle ne peut

aboutir qu'au fanatisme ou à la superstition.

La foi est la confiance que donne une religion, c'est-à-dire une

communion de croyance.

La vraie religion se constitue par le suffrage universel.

Elle est donc essentiellement et toujours catholique,

c'est-à-dire universelle. C'est une dictature idéale acclamée

généralement dans le domaine révolutionnaire de l'inconnu.

La loi d'équilibre, lorsqu'elle sera mieux comprise, fera cesser

toutes les guerres et toutes les révolutions du vieux monde. Il y

a eu conflit entre les pouvoirs comme entre les forces morales.

On blâme actuellement les papes de se cramponner au pouvoir

temporel, sans songer à la tendance protestante des princes pour

l'usurpation du pouvoir spirituel.

Tant que les princes auront la prétention d'être papes, le pape

sera forcé, par la loi même de l'équilibre, à la prétention

d'être roi.

Le monde entier rêve encore l'unité de pouvoir, et ne comprend

pas la puissance du dualisme équilibré.

Devant les rois usurpateurs de la puissance spirituelle, si le

pape n'était plus roi, il ne serait plus rien. Le pape dans

l'ordre temporel subit comme un autre les préjugés de son siècle.

[551] Il ne saurait donc abdiquer son pouvoir temporel quand cette

abdication serait un scandale pour la moitié du monde.

Quand l'opinion souveraine de l'univers aura proclamé hautement

qu'un prince temporel ne peut pas être pape, quand le czar de

toutes les Russies et le souverain de la Grande-Bretagne auront

renoncé à leur sacerdoce dérisoire, le pape saura ce qui lui

reste à faire.

Jusque-là, il doit lutter et mourir, s'il le faut, pour défendre

l'intégrité du patrimoine de saint Pierre.

La science de l'équilibre moral fera cesser les querelles de

religion et les blasphèmes philosophiques. Tous les hommes

intelligents seront religieux, quand il sera bien reconnu que la

religion n'attente pas à la liberté d'examen, et tous les hommes

vraiment religieux respecteront une science qui reconnaîtra

l'existence et la nécessité d'une religion universelle.

Cette science répandra un jour nouveau sur la philosophie de

l'histoire et donnera un plan synthétique de toutes les sciences

naturelles. La loi des forces équilibrées et des compensations

organiques révélera une physique et une chimie nouvelles; alors

de découvertes en découvertes, on en reviendra à la philosophie

hermétique, et l'on admirera ces prodiges de simplicité et de

clarté oubliés depuis si longtemps.

La philosophie alors sera exacte comme les mathématiques, car les

idées vraies, c'est-à-dire, identiques à l'être, constituant la

science de la réalité fournissent avec la raison et à la justice

des proportions exactes et des équations rigoureuses comme les

nombres. L'erreur donc ne sera plus possible qu'à l'ignorance; le

vrai savoir ne se trompera plus.

[552] L'esthétique cessera d'être subordonnée aux caprices du goût qui

change comme la mode. Si le beau est la splendeur du vrai, on

devra soumettre à d'infaillibles calculs le rayonnement d'une

lumière dont le foyer sera incontestablement connu et déterminé

avec une rigoureuse précision.

La poésie n'aura plus de tendances folles et subversives. Les

poètes ne seront plus ces enchanteurs dangereux que Platon

bannissait de sa république en les couronnant de fleurs; ils

seront les musiciens de la raison et les gracieux mathématiciens

de l'harmonie.

Est-ce à dire que la terre deviendra un Eldorado? Non, car, tant

qu'il y aura une humanité, il y aura des enfants, c'est-à-dire

des faibles, des petits, des ignorants et des pauvres.

Mais la société sera gouvernée par ses véritables maîtres, et il

n'y aura plus de mal sans remède dans la vie humaine.

On reconnaîtra que les miracles divins sont ceux de l'ordre

éternel, et l'on n'adorera plus les fantômes de l'imagination sur

la foi des prodiges inexpliqués. L'étrangeté des phénomènes ne

prouve que notre ignorance devant les lois de la nature. Quand

Dieu veut se faire connaître à nous, il éclaire notre raison et

ne cherche pas à la confondre ou à l'étonner.

On saura jusqu'où s'étend le pouvoir de l'homme créé à l'image et

à la ressemblance de Dieu. On comprendra que lui aussi, il est

créateur dans sa sphère, et que sa bonté dirigée par l'éternelle

raison est la providence subalterne des êtres placés par la

nature, sous son influence et sous sa domination; la religion

[553] alors n'aura plus rien à craindre du progrès, et en prendra la

direction.

Un docteur justement vénéré dans les enseignements du

catholicisme, le bienheureux Vincent de Lérins, exprime

admirablement cet accord du progrès et de l'autorité

conservatrice.

Selon lui, la vraie foi n'est digne de notre confiance que par

cette autorité invariable qui en rend les dogmes inaccessibles

aux caprices de l'ignorance humaine. «Et cependant, ajoute

Vincent de Lérins, cette immobilité n'est pas la mort; nous

conservons, au contraire, pour l'avenir, un germe de vie. Ce que

nous croyons aujourd'hui sans le comprendre, l'avenir le

comprendra et se réjouira d'en avoir connaissance. _Posteritas

intellectum gratuletur, quod ante vetustas non intellectum

venerabatur_. Si donc on nous demande: Est-ce que tout progrès

est exclu de la religion de Jésus-Christ? Non sans doute, et nous

en espérons un très grand.

«Quel homme, en effet, serait assez jaloux des hommes, assez

ennemi de Dieu, pour vouloir empêcher le progrès? Mais il faut

que ce soit réellement un progrès, et non pas un changement de

croyance. Le progrès, c'est l'accroissement et le développement

de chaque chose dans son ordre et dans sa nature. Le désordre,

c'est la confusion, et le mélange des choses et de leur nature.

Sans aucun doute, il doit y avoir, tant pour tous les hommes en

général que pour chacun en particulier, selon la marche naturelle

des âges de l'Église, différents degrés d'intelligence, de

science et de sagesse, mais en telle sorte que tout soit

conservé, et que le dogme garde toujours le même esprit et la

[554] même définition. La religion doit développer successivement les

âmes, comme la vie développe les corps qui grandissent et sont

pourtant toujours les mêmes.

«Quelle différence entre la fleur enfantine du premier âge et la

maturité de la vieillesse! Les vieillards sont pourtant les

mêmes, quant à la personne, qu'ils étaient dans l'adolescence; il

n'y a que l'extérieur et les apparences de changés. Les membres

de l'enfant au berceau sont bien frêles, et pourtant ils ont les

mêmes principes rudimentaires et les mêmes organes que les

hommes; ils grandissent sans que leur nombre augmente, et le

vieillard n'a rien de plus en cela que n'avait l'enfant. Et cela

doit être ainsi, sous peine de difformité ou de mort.

«Il en est ainsi de la religion de Jésus-Christ, et le progrès

pour elle s'accomplit dans les mêmes conditions et suivant les

mêmes lois. Les années la rendent plus forte et la grandissent,

mais n'ajoutent rien à tout ce qui compose son être. Elle est née

complète et parfaite dans ses proportions, qui peuvent croître et

s'étendre sans changer. Nos pères ont semé du froment, nos neveux

ne doivent pas moissonner de l'ivraie. Les récoltes

intermédiaires ne changent rien à la nature du grain; nous devons

le prendre et le laisser toujours le même.

«Le catholicisme a planté des roses, devons-nous y substituer des

ronces? Non sans doute, ou malheur à nous! Le baume et le cinname

de ce paradis spirituel ne doivent pas se changer sous nos mains

en aconit et en poison. Tout ce qui, dans l'Église, cette belle

campagne de Dieu, a été semé par les pères, doit y être cultivé

et entretenu par les fils: c'est cela qui toujours doit croître

et fleurir; mais cela peut grandir et doit se développer. Dieu

[555] permet en effet que les dogmes de cette philosophie céleste

soient, par le progrès du temps, étudiés, travaillés, polis en

quelque sorte; mais ce qui est défendu, c'est de les changer; ce

qui est un crime, c'est de les tronquer et de les mutiler. Qu'ils

reçoivent une nouvelle lumière et des distinctions plus savantes,

mais qu'ils gardent toujours leur plénitude, leur intégrité, leur

propriété.»

Considérons donc comme acquises au profit de l'Église universelle

toutes les conquêtes de la science dans le passé, et

promettons-lui, avec Vincent de Lérins, l'héritage complet des

progrès à venir! A elle toutes les grandes aspirations de

Zoroastre et toutes les découvertes d'Hermès! À elle la clef de

l'arche sainte, à elle l'anneau de Salomon, car elle représente

la sainte et immuable hiérarchie. Ses luttes l'ont rendue plus

forte, ses chutes apparentes la rendront plus stable; elle

souffre pour régner, elle tombe pour grandir en se relevant, elle

meurt pour ressusciter!

«Il faut vous tenir prêts, dit le comte Joseph de Maistre, pour

un événement immense dans l'ordre divin, vers lequel nous

marchons avec une vitesse accélérée qui doit frapper tous les

observateurs; des oracles redoutables annoncent d'ailleurs que

les temps sont arrivés. Plusieurs prophéties contenues dans

l'Apocalypse se rapportaient à nos temps modernes. Un écrivain

est allé jusqu'à dire que l'événement avait déjà commencé, et que

la nation française devait être le grand instrument de la plus

grande des révolutions. Il n'y a peut-être pas un homme

véritablement religieux en Europe (je parle de la classe

instruite) qui n'attende dans ce moment quelque chose

[556] d'extraordinaire. Or, n'est-ce rien que ce cri général qui

annonce de grandes choses? Remontez aux siècles passés,

transportez-vous à la naissance du Sauveur; à cette époque, une

voix haute et mystérieuse, partie des régions orientales, ne

s'écriait-elle pas: «L'Orient est sur le point de triompher... Le

vainqueur partira de la Judée... Un enfant divin nous est donné;

il va paraître; il descend du plus haut des cieux; il ramènera

l'âge d'or sur la terre.» Ces idées étaient universellement

répandues, et comme elles prêtaient infiniment à la poésie, le

plus grand poète latin s'en empara, et les revêtit des couleurs

les plus brillantes dans son _Pollion_. Aujourd'hui, comme au

temps de Virgile, l'univers est dans l'attente. Comment

mépriserions-nous cette grande persuasion, et de quel droit

condamnerions-nous les hommes qui, avertis par ces signes divins,

se livrent à de saintes recherches?

«Voulez-vous une preuve de ce qui se prépare? cherchez-la dans

les sciences; considérez bien la marche de la chimie, de

l'astronomie même, et vous verrez où elles nous conduisent.

Croiriez-vous, par exemple, que Newton nous ramène à Pythagore,

et qu'incessamment il sera démontré que «les corps célestes sont

mus précisément, comme le corps humain, par des intelligences qui

leur sont unies» sans qu'on sache comment: c'est cependant ce qui

est sur le point de se vérifier, sans qu'il y ait bientôt aucun

moyen de disputer. Cette doctrine pourra sembler paradoxale sans

doute, et même ridicule, parce que l'opinion environnante en

impose; mais attendez que l'affinité naturelle de la religion et

la science les réunissent dans la tête d'un seul homme de génie.

L'apparition de cet homme ne saurait être éloignée. Alors des

[557] opinions qui nous paraissent aujourd'hui ou bizarres ou insensées

seront des axiomes dont il ne sera pas permis de douter, et l'on

parlera de notre _stupidité_ actuelle comme nous parlons de la

superstition du _moyen âge_[24].»

[Note 24: Joseph de Maistre, _Soirées de Saint-Pétersbourg_, 1821,

p. 308.]

Histoire de la magie · 第 37 / 38 段