»Malgré toutes ces précautions, le maharadja conservait des

doutes; il vint deux fois dans l'espace de dix mois, temps

pendant lequel le fakir resta enterré, et il fit ouvrir devant

lui la tombe; le fakir était dans le sac tel qu'on l'y avait mis,

froid et inanimé. Les dix mois expirés, on procéda à l'exhumation

définitive du fakir. Le général Ventura et le capitaine Wade

virent ouvrir les cadenas, briser les scellés et élever la caisse

hors de la tombe. On retira le fakir: nulle pulsation soit au

coeur, soit au pouls, n'indiquait la présence de la vie. Comme

première mesure destinée à le ranimer, une personne lui

introduisit très doucement le doigt dans la bouche et replaça sa

langue dans la position naturelle. Le sommet de la tête était

seul demeuré le siège d'une chaleur sensible. En versant

lentement de l'eau chaude sur le corps on obtint peu à peu

quelques signes de vie: après deux heures de soins, le fakir se

releva et se mit à marcher en souriant.

»Cet homme vraiment extraordinaire raconte que, durant son

ensevelissement il a des rêves délicieux, mais que le moment du

réveil lui est toujours très pénible; avant de revenir à la

conscience de sa propre existence, il éprouve des vertiges.

»Il est âgé d'environ trente ans; sa figure est désagréable et a

une certaine expression de ruse.

»Nous causâmes longtemps avec lui, et il nous offrit de se faire

[510] enterrer en notre présence. Nous le prîmes au mot, et nous lui

donnâmes rendez-vous à Lahore en lui promettant de le faire

rester sous terre tout le temps que durerait notre séjour dans

cette ville.»

»Tel est le récit de M. Osborne. Cette fois encore le fakir se

laissa-t-il enterrer? La nouvelle expérience pouvait être

décisive. Voici ce qui arriva.

»Quinze jours après la visite du fakir à leur camp, les officiers

anglais arrivèrent à Lahore; ils y choisirent un endroit qui leur

parut favorable, firent construire une tombe en maçonnerie avec

une caisse en bois bien solide, et demandèrent le fakir. Celui-ci

les vint trouver le lendemain en leur témoignant le désir ardent

de prouver qu'il n'était pas un imposteur. Il avait déjà,

disait-il, subi les préparatifs nécessaires à l'expérience; son

maintien trahissait cependant l'inquiétude et l'abattement. Il

voulut d'abord savoir quelle serait sa récompense: on lui promit

une somme de quinze cents roupies, et un revenu de deux mille

roupies par an que l'on se chargerait d'obtenir du roi. Satisfait

sur ce point, il voulut savoir quelles précautions on comptait

prendre; les officiers lui firent voir l'appareil de cadenas et

de clefs, et l'avertirent que des sentinelles choisies parmi les

soldats anglais veilleraient alentour pendant une semaine. Le

fakir se récria et exhala force injures contre les _Frenghis_,

contre les incrédules qui voulaient lui ravir sa réputation; il

exprima le soupçon que l'on voulût attenter à sa vie, il refusa

de s'abandonner ainsi complètement à la surveillance des

Européens, il demanda que les doubles clefs de chaque cadenas

fussent remises à quelqu'un de ses coreligionnaires, et il

insista surtout pour que les factionnaires ne fussent pas des

[511] ennemis de sa religion. Les officiers ne voulurent point accéder

à ces conditions. Différentes entrevues eurent lieu sans

résultat; enfin le fakir fit savoir par un des chefs sikhs que le

maharadja l'ayant menacé de sa colère s'il ne remplissait pas son

engagement avec les Anglais, il voulait se soumettre à l'épreuve,

bien qu'entièrement convaincu que le seul but des officiers était

de lui ôter la vie, et qu'il ne sortirait jamais vivant de sa

tombe; les officiers déclarèrent que comme sur ce dernier point

ils partageaient complètement sa conviction, et qu'ils ne

voulaient pas avoir sa mort à se reprocher, ils le tenaient

quitte de sa promesse.

»Ces hésitations et ces craintes du fakir sont-elles des preuves

péremptoires contre lui? En résulte-t-il que toutes les personnes

qui auparavant ont soutenu avoir vu les faits sur lesquels repose

sa célébrité aient voulu en imposer ou aient été les dupes d'une

habile fourberie? Nous avouons que nous ne pouvons douter,

d'après le nombre et le caractère des témoins, que le fakir ne se

soit fait souvent et réellement enterrer; mais admettant même

qu'après l'ensevelissement il ait réussi chaque fois à

communiquer avec le dehors, il serait encore inexplicable comment

il aurait pu rester privé de respiration pendant tout le temps

qui s'écoulait entre son enterrement et le moment où ses

complices lui venaient en aide. M. Osborne cite en note un

extrait de la _Topographie médicale de Lodhiana_, du docteur Mac

Gregor, médecin anglais qui a assisté à une des exhumations, et

qui, témoin de l'état de léthargie du fakir et de son retour

graduel à la vie, cherche sérieusement à l'expliquer. Un autre

officier anglais, M. Boileau, dans un ouvrage publié il y a

[512] quelques années, raconte qu'il a été témoin d'une autre

expérience où tous les faits se sont passés de la même manière.

Les personnes qui voudraient satisfaire plus amplement leur

curiosité, celles qui verraient dans ce récit l'indication d'un

curieux phénomène physiologique, peuvent remonter avec confiance

aux sources que nous venons d'indiquer.»

Il existe encore un grand nombre de procès-verbaux sur

l'exhumation des vampires. Les chairs étaient dans un état

remarquable de conservation, mais elles suintaient le sang, leurs

cheveux avaient cru d'une manière extraordinaire et s'échappaient

par touffes entre les fentes du cercueil. La vie n'existait plus

dans l'appareil qui sert à la respiration, mais seulement dans le

coeur qui d'animal semblait être devenu végétal. Pour tuer le

vampire, il fallait lui traverser la poitrine avec un pieu, alors

un cri terrible annonçait que le somnambule de la tombe se

réveillait en sursaut dans une véritable mort.

Pour rendre cette mort définitive, on entourait la tombe du

vampire d'épées plantées en terre la pointe en l'air, car les

fantômes de lumière astrale se décomposent par l'action des

pointes métalliques qui, en attirant cette lumière vers le

réservoir commun, en détruisent les amas coagulés.

Ajoutons, pour rassurer les personnes craintives, que les cas de

vampirisme sont heureusement fort rares, et qu'une personne saine

d'esprit et de corps ne saurait être la victime d'un vampire si

elle ne lui a pas abandonné de son vivant son corps et son âme

par quelque complicité de crime ou de passion déréglée.

[513] Voici une histoire de vampire qui est rapportée par _Tournefort_,

dans son _Voyage au Levant_:

«Nous fûmes témoins (dit l'auteur), dans l'île de Mycone, d'une

scène bien singulière, à l'occasion d'un de ces morts, que l'on

croit voir revenir, après leur enterrement. Des peuples du Nord

les appellent _Vampires_; les Grecs les désignent sous le nom de

_Broucolaques_. Celui dont on va donner l'histoire était un

paysan de Mycone, naturellement chagrin et querelleur; c'est une

circonstance à remarquer par rapport à de pareils sujets: il fut

tué à la campagne, on ne sait par qui ni comment.

«Deux jours après qu'on l'eut inhumé dans une chapelle de la

ville, le bruit courut qu'on le voyait la nuit se promener à

grands pas: qu'il venait dans les maisons renverser les meubles,

éteindre les lampes, embrasser les gens par derrière, et faire

mille petits tours d'espiègle. On ne fit qu'en rire d'abord; mais

l'affaire devint sérieuse, lorsque les plus honnêtes gens

commencèrent à se plaindre. Les _papas_ (prêtres grecs) eux-mêmes

convenaient du fait, et sans doute qu'ils avaient leurs raisons.

On ne manqua pas de faire dire des messes: cependant le paysan

continuait la même vie sans se corriger. Après plusieurs

assemblées des principaux de la ville, des prêtres et des

religieux, on conclut qu'il fallait, je ne sais par quel ancien

cérémonial, attendre les neuf jours après l'enterrement.

«Le dixième jour, on dit une messe dans la chapelle où était le

corps, afin de chasser le démon que l'on croyait s'y être

renfermé. Après la messe, on déterra le corps, et on en ôta le

[514] coeur; le cadavre sentait si mauvais qu'on fut obligé de brûler

de l'encens; mais la fumée, confondue avec la mauvaise odeur, ne

fit que l'augmenter, et commença d'échauffer ces pauvres gens. On

s'avisa de dire qu'il sortait une fumée épaisse de ce corps.

Nous, qui étions témoins, nous n'osions dire que c'était celle de

l'encens.

«Plusieurs des assistants assuraient que le sang de ce malheureux

était bien vermeil; d'autres juraient que le corps était encore

tout chaud; d'où l'on concluait que le mort avait grand tort de

n'être pas bien mort, ou, pour mieux dire, de s'être laissé

ranimer par le diable; c'est là précisément l'idée qu'ils ont

d'un broucolaque; on faisait alors retentir ce nom d'une manière

étonnante. Une foule de gens, qui survinrent, protestèrent tout

haut qu'ils s'étaient bien aperçus que ce corps n'était pas

devenu roide, lorsqu'on le porta de la campagne à l'église pour

l'enterrer; et que, par conséquent, c'était un vrai broucolaque;

c'était là le refrain.

«Quand on nous demanda ce que nous croyions de ce mort, nous

répondîmes que nous le croyions très bien mort; et que, pour ce

prétendu sang vermeil, on pouvait voir aisément que ce n'était

qu'une bourbe fort puante; enfin, nous fîmes de notre mieux pour

guérir, ou du moins pour ne pas aigrir leur imagination frappée,

en leur expliquant les prétendues vapeurs et la chaleur d'un

cadavre.

«Malgré tous nos raisonnements, on fut d'avis de brûler le coeur

du mort, qui, après cette exécution, ne fut pas plus docile

qu'auparavant, et fit encore plus de bruit. On l'accusa de battre

les gens la nuit, d'enfoncer les portes, de briser les fenêtres,

[515] de déchirer les habits et de vider les cruches et les bouteilles.

C'était un mort bien altéré. Je crois qu'il n'épargna que la

maison du consul, chez qui nous logions. Tout le monde avait

l'imagination renversée. Les gens du meilleur esprit paraissaient

frappés comme les autres. C'était une véritable maladie de

cerveau, aussi dangereuse que la manie et que la rage. On voyait

des familles entières abandonner leurs maisons, et venir des

extrémités de la ville porter leurs grabats à la place pour y

passer la nuit. Chacun se plaignait de quelque nouvelle insulte,

et les plus sensés se retiraient à la campagne.

«Les citoyens les plus zélés pour le bien public croyaient qu'on

avait manqué au point le plus essentiel de la cérémonie; il ne

fallait, selon eux, célébrer la messe qu'après avoir ôté le coeur

à ce malheureux. Ils prétendaient qu'avec cette précaution, on

n'aurait pas manqué de surprendre le diable; et sans doute, il

n'aurait eu garde d'y revenir; au lieu qu'ayant commencé par la

messe, il avait eu tout le temps de s'enfuir, et de revenir à son

aise.

«Après tous ces raisonnements, on se trouva dans le même embarras

que le premier jour. On s'assembla soir et matin; on fit des

processions pendant trois jours et trois nuits; on obligea les

_papas_ de jeûner; on les voyait courir dans les maisons, le

goupillon à la main, jeter de l'eau bénite et en laver les

portes: ils en remplissaient même la bouche de ce pauvre

broucolaque.

«Dans une prévention si générale, nous prîmes le parti de ne rien

dire. Non-seulement on nous aurait traités de ridicules, mais

d'infidèles. Comment faire revenir tout un peuple? Tous les

[516] matins, on nous donnait la comédie, par le récit des nouvelles

folies de cet oiseau de nuit; on l'accusait même d'avoir commis

les péchés les plus abominables.

»Cependant nous répétâmes si souvent aux administrateurs de la

ville, que, dans un pareil cas, on ne manquerait pas, dans notre

pays, de faire le guet la nuit, pour observer ce qui se

passerait, qu'enfin on arrêta quelques vagabonds, qui,

assurément, avaient part à tous ces désordres: mais on les

relâcha trop tôt; car, deux jours après, pour se dédommager du

jeûne qu'ils avaient fait en prison, il recommencèrent à vider

les cruches de vin, chez ceux qui étaient assez sots pour

abandonner leurs maisons la nuit. On fut donc obligé d'en revenir

aux prières.

»Un jour, comme on récitait certaines oraisons, après avoir

planté je ne sais combien d'épées nues sur la fosse du cadavre,

que l'on déterrait trois ou quatre fois par jour, suivant le

caprice du premier venu, un Albanais, qui se trouvait là, s'avisa

de dire, d'un ton de docteur, qu'il était fort ridicule en

pareils cas, de se servir des épées des chrétiens. «Ne voyez-vous

pas, pauvres gens, disait-il, que la garde de ces épées faisant

une croix avec la poignée, empêche le diable de sortir de ce

corps? Que ne vous servez-vous plutôt des sabres des Turcs?»

»L'avis de cet habile homme ne servit de rien; le broucolaque ne

parut pas plus traitable, et on ne savait plus à quel saint se

vouer, lorsque tout d'une voix, comme si l'on s'était donné le

mot, on se mit à crier, par toute la ville, qu'il fallait brûler

le broucolaque tout entier; qu'après cela ils défiaient le diable

[517] de revenir s'y nicher; qu'il valait mieux recourir à cette

extrémité, que de laisser déserter l'île. En effet, il y avait

déjà des familles qui pliaient bagage pour aller s'établir

ailleurs.

«On porta donc le broucolaque, par ordre des administrateurs, à

la pointe de l'île de Saint-Georges, où l'on avait préparé un

grand bûcher avec du goudron, de peur que le bois, quelque sec

qu'il fut, ne brûlât pas assez vite. Les restes de ce malheureux

cadavre y furent jetés et consumés en peu de temps. C'était le

premier jour de janvier 1701. Dès lors, on n'entendit plus de

plaintes contre le broucolaque; on se contenta de dire que le

diable avait été bien attrapé cette fois-là, et l'on fit quelques

chansons pour le tourner en ridicule.»

Remarquons dans ce récit de Tournefort, qu'il admet la réalité

des visions qui épouvantaient tout un peuple.

Qu'il ne conteste ni la flexibilité ni la chaleur du cadavre,

mais qu'il cherche à les expliquer, et cela seulement dans le but

fort louable sans doute de rassurer ces pauvres gens.

Qu'il ne parle pas de la décomposition du cadavre, mais seulement

de sa puanteur; puanteur naturelle aux cadavres vampiriques comme

aux champignons vénéneux.

Qu'il atteste enfin que le cadavre une fois brûlé, les prodiges

et les visions cessèrent.

Mais nous voici bien loin des fantaisistes de la magie,

revenons-y pour oublier les vampires, et disons quelques mots sur

le cartomancien _Edmond_.

Edmond est le sorcier favori des dames du quartier de

Notre-Dame-de-Lorette, il occupe, rue Fontaine-Saint-Georges, n.

30, un petit appartement assez coquet, son antichambre est

[518] toujours pleine de clientes et parfois aussi de clients. Edmond

est un homme de grande taille, un peu obèse, son teint est pâle,

sa physionomie ouverte, sa parole assez sympathique. Il paraît

croire à son art et continuer en conscience les exercices et la

fortune des Éteilla et des demoiselles Lenormand. Nous l'avons

interrogé sur ses procédés, et il nous a répondu avec l'accent de

la franchise et avec beaucoup de politesse qu'il a été depuis son

enfance passionné pour les sciences occultes et qu'il s'est

exercé de bonne heure à la divination; qu'il ignore les secrets

philosophiques des hautes sciences et qu'il n'a pas les clefs de

la kabbale de Salomon, mais qu'il est sensitif au plus haut

point, et que la seule présence de ses clients l'impressionne si

vivement qu'il sent en quelque sorte leur destinée. Il me semble,

disait-il, que j'entends des bruits singuliers, des bruits de

chaînes autour des prédestinés du bagne, des cris et des

gémissements autour de ceux qui mourront de mort violente, des

odeurs surnaturelles viennent m'assaillir et me suffoquent. Un

jour, en présence d'une femme voilée et vêtue de noir, je me pris

à tressaillir, je sentais une odeur de paille et de sang....

Madame, lui criai-je, sortez d'ici, vous êtes environnée d'une

atmosphère de meurtre et de prison. Eh bien! oui, dit alors cette

femme, en dévoilant son visage pâle, j'ai été accusée

d'infanticide et je sors de prison. Puisque vous avez vu le

passé, dites-moi aussi l'avenir.

Un de nos amis et de nos disciples en kabbale, parfaitement

inconnu d'Edmond, est allé un jour le consulter, il avait payé

d'avance et attendait les oracles, lorsque Edmond se levant avec

respect le pria de reprendre son argent. Je n'ai rien à vous

[519] dire, ajouta-t-il; votre destinée est fermée pour moi avec la

clef de l'occultisme; tout ce que je pourrais vous dire, vous le

savez aussi bien que moi, et il le reconduisit en le saluant

beaucoup.

Edmond s'occupe aussi d'astrologie judiciaire, il dresse au plus

juste prix des horoscopes et des thèmes de nativité; il tient en

un mot tout ce qui concerne son état. C'est d'ailleurs un triste

et fatiguant métier que le sien: avec combien de têtes malades et

de coeurs malsains ne doit-il pas être continuellement en

rapport! et puis les sottes exigences des uns, les reproches

injustes des autres, les confidences gênantes, les demandes de

philtres et d'envoûtements, les obsessions des fous, tout cela,

en vérité lui fait bien gagner son argent.

Edmond n'est à tout prendre qu'un somnambule comme Alexis, il se

magnétise lui-même avec ses cartons bariolés de figures

diaboliques, il s'habille de noir et donne ses consultations dans

un cabinet noir: c'est le prophète du mystère.

CHAPITRE V.

SOUVENIRS INTIMES DE L'AUTEUR.

SOMMAIRE.--Influence des Illuminés et des maniaques sur les

événements historiques.--Le mapah.--Sobrier et la révolution de

février 1848.--Puissance magnétique de certains hommes.--Une

somnambule statique.

En 1839, l'auteur de ce livre reçut un matin la visite d'Alphonse

Esquiros.

[520] --Venez-vous avec moi, voir le mapah, lui dit ce dernier.

--Qu'est-ce que c'est que le mapah?

--C'est un dieu.

--Merci, alors je n'aime que les dieux invisibles.

--Venez-donc, c'est le fou le plus éloquent, le plus radieux et

le plus superbe qu'on ait jamais vu.

--Mon ami, j'ai peur des fous, la folie est contagieuse.

--Eh mon cher, je viens bien vous voir, moi!

--C'est vrai: et puisque vous y tenez, eh bien, allons voir le

mapah.

Dans un affreux galetas, était un homme barbu, d'une figure

majestueuse et prophétique, il portait habituellement sur ses

habits une vieille pelisse de femme, ce qui lui donnait assez

l'air d'un pauvre derviche, il était entouré de plusieurs hommes

barbus et extatiques comme lui et d'une femme aux traits

immobiles qui ressemblait à une somnambule endormie.

Ses manières étaient brusques mais sympathiques, son éloquence

entraînante, ses yeux hallucinés; il parlait avec emphase,

s'animait, s'échauffait jusqu'à ce qu'une écume blanchâtre vînt

border ses lèvres. Quelqu'un a défini l'abbé de Lamennais,

quatre-vingt-treize faisant ses pâques; cette définition

conviendrait mieux au mysticisme du Mapah, on peut en juger par

ce fragment échappé à son enthousiasme lyrique:

«L'humanité devait faillir: ainsi le voulait sa destinée, afin

qu'elle fût elle-même l'instrument de sa reconstitution, et que

dans la grandeur et la majesté du labeur humain passant par

[521] toutes ses phases de lumières et de ténèbres, apparussent

manifestement la grandeur et la majesté de Dieu.

«Et l'unité primitive est brisée par la chute; la douleur

s'introduit dans le monde sous la forme du serpent; et l'arbre de

vie devient arbre de mort.

«Et les choses étant ainsi, Dieu dit à la femme: Tu enfanteras

dans la douleur; puis il ajoute: C'est par toi que la tête du

serpent sera écrasée.

«Et la femme est la première esclave; elle a compris sa mission

divine, et le pénible enfantement a commencé.

«C'est pourquoi, depuis l'heure de la chute, la tâche de

l'humanité n'a été qu'une tâche d'_initiation_, tâche grande et

terrible; c'est pourquoi tous les termes de cette même

_initiation_, dont notre mère commune _Ève_ est l'alpha, et notre

mère commune _Liberté_, l'oméga, sont également saints et sacrés

aux yeux de Dieu.

«J'ai vu un immense vaisseau surmonté d'un mât gigantesque

terminé en ruche, et l'un des flancs du vaisseau regardait

l'Occident et l'autre l'Orient.

«Et, du côté de l'Occident, ce vaisseau s'appuyait sur les

sommets nuageux de trois montagnes, dont la base se perdait dans

une mer furieuse;

«Et chacune de ces montagnes portait son nom sanglant attaché à

son flanc. La première s'appelait Golgotha; la seconde, mont

Saint-Jean; la troisième Sainte-Hélène.

«Et au centre du mât gigantesque, du côté de l'Occident, était

fixé une croix à cinq branches sur laquelle expirait une femme.

[522] «Au-dessus de la tête de cette femme, on lisait:

_France:_

18 juin 1815;

_Vendredi-Saint_.

«Et chacune des cinq branches de la croix, sur laquelle elle

était étendue, représentait une des cinq parties du monde; sa

tête reposait sur l'Europe et un nuage l'entourait.

«Et du côté du vaisseau qui regardait l'Orient les ténèbres

n'existaient pas; et la carène était arrêtée au seuil de la cité

de Dieu sur le faîte d'un arc triomphal que le soleil illuminait

de ses rayons.

«Et la même femme apparaissait de nouveau, mais transfigurée et

radieuse. Elle soulevait la pierre d'un sépulcre: sur cette

pierre il était écrit:

_Restauration, jours du tombeau._

29 juillet 1830;

_Pâques._»

Le mapah était, comme on le voit, un continuateur de Catherine

Théot et de dom Gerle, et cependant étrange sympathie des folies

entre elles, il nous déclara un jour confidentiellement qu'il

était Louis XVII, revenu sur la terre pour une oeuvre de

régénération, et que cette femme qui vivait avec lui avait été

Marie-Antoinette de France. Il expliquait alors ses théories

révolutionnaires jusqu'à l'extravagance, comme le dernier mot des

prétentions violentes de Caïn, destinées à ramener par une

réaction fatale le triomphe du juste Abel. Esquiros et moi, nous

étions allés voir le mapah pour nous amuser de sa démence, et

[523] notre imagination resta frappée de ses discours. Nous étions deux

amis de collège à la manière de Louis-Lambert et de Balzac, et

nous avions souvent rêvé ensemble des dévouements impossibles et

des héroïsmes inconnus. Après avoir entendu Ganneau, ainsi se

nommait celui qui se faisait appeler le mapah, nous nous prîmes à

penser qu'il serait beau de dire au monde le dernier mot de la

révolution et de fermer l'abîme de l'anarchie, en nous y jetant

comme Curtius. Cet orgueil d'écoliers donna naissance à

l'_Évangile du peuple_ et à la _Bible de la liberté_, folies

qu'Esquiros et son malencontreux ami n'ont que trop chèrement

payées.

Tel est le danger des manies enthousiastes, elles sont

contagieuses, et l'on ne se penche pas impunément au bord des

abîmes de la démence; mais voici quelque chose de bien autrement

terrible.

Parmi les disciples du mapah, se trouvait un jeune homme nerveux

et débile nommé _Sobrier_. Celui-là perdit complètement la tête,

et se crut prédestiné à sauver le monde en provoquant la crise

suprême d'une révolution universelle.

Arrivent les journées de février 1848. Une émeute avait provoqué

un changement de ministère, tout était fini, les Parisiens

étaient contents et les boulevards étaient illuminés.

Un jeune homme apparaît tout à coup dans les rues populeuses du

quartier Saint-Martin. Il se fait précéder de deux gamins, l'un

portant une torche, l'autre battant le rappel, un rassemblement

nombreux se forme, le jeune homme monte sur une borne et harangue

la foule. Ce sont des choses incohérentes, incendiaires, mais la

[524] conclusion, c'est qu'il faut aller au boulevard des Capucines

porter au ministère la volonté du peuple.

Au coin de toutes les rues l'énergumène répète la même harangue,

et il marche en tête du rassemblement, deux pistolets aux poings

et toujours précédé de sa torche et de son tambour.

La foule des curieux qui encombrait les boulevards se joint par

curiosité au cortège du harangueur. Bientôt ce n'est plus un

rassemblement, c'est une masse de peuple qui roule sur le

boulevard des Italiens.

Au milieu de cette trombe, le jeune homme et les deux gamins ont

disparu, mais devant l'hôtel des Capucines un coup de pistolet

est tiré sur la troupe.

Ce coup de pistolet, c'était la révolution, et il fut tiré par un

fou.

Histoire de la magie · 第 35 / 38 段