doutes; il vint deux fois dans l'espace de dix mois, temps
pendant lequel le fakir resta enterré, et il fit ouvrir devant
lui la tombe; le fakir était dans le sac tel qu'on l'y avait mis,
froid et inanimé. Les dix mois expirés, on procéda à l'exhumation
définitive du fakir. Le général Ventura et le capitaine Wade
virent ouvrir les cadenas, briser les scellés et élever la caisse
hors de la tombe. On retira le fakir: nulle pulsation soit au
coeur, soit au pouls, n'indiquait la présence de la vie. Comme
première mesure destinée à le ranimer, une personne lui
introduisit très doucement le doigt dans la bouche et replaça sa
langue dans la position naturelle. Le sommet de la tête était
seul demeuré le siège d'une chaleur sensible. En versant
lentement de l'eau chaude sur le corps on obtint peu à peu
quelques signes de vie: après deux heures de soins, le fakir se
releva et se mit à marcher en souriant.
»Cet homme vraiment extraordinaire raconte que, durant son
ensevelissement il a des rêves délicieux, mais que le moment du
réveil lui est toujours très pénible; avant de revenir à la
conscience de sa propre existence, il éprouve des vertiges.
»Il est âgé d'environ trente ans; sa figure est désagréable et a
une certaine expression de ruse.
»Nous causâmes longtemps avec lui, et il nous offrit de se faire
[510] enterrer en notre présence. Nous le prîmes au mot, et nous lui
donnâmes rendez-vous à Lahore en lui promettant de le faire
rester sous terre tout le temps que durerait notre séjour dans
cette ville.»
»Tel est le récit de M. Osborne. Cette fois encore le fakir se
laissa-t-il enterrer? La nouvelle expérience pouvait être
décisive. Voici ce qui arriva.
»Quinze jours après la visite du fakir à leur camp, les officiers
anglais arrivèrent à Lahore; ils y choisirent un endroit qui leur
parut favorable, firent construire une tombe en maçonnerie avec
une caisse en bois bien solide, et demandèrent le fakir. Celui-ci
les vint trouver le lendemain en leur témoignant le désir ardent
de prouver qu'il n'était pas un imposteur. Il avait déjà,
disait-il, subi les préparatifs nécessaires à l'expérience; son
maintien trahissait cependant l'inquiétude et l'abattement. Il
voulut d'abord savoir quelle serait sa récompense: on lui promit
une somme de quinze cents roupies, et un revenu de deux mille
roupies par an que l'on se chargerait d'obtenir du roi. Satisfait
sur ce point, il voulut savoir quelles précautions on comptait
prendre; les officiers lui firent voir l'appareil de cadenas et
de clefs, et l'avertirent que des sentinelles choisies parmi les
soldats anglais veilleraient alentour pendant une semaine. Le
fakir se récria et exhala force injures contre les _Frenghis_,
contre les incrédules qui voulaient lui ravir sa réputation; il
exprima le soupçon que l'on voulût attenter à sa vie, il refusa
de s'abandonner ainsi complètement à la surveillance des
Européens, il demanda que les doubles clefs de chaque cadenas
fussent remises à quelqu'un de ses coreligionnaires, et il
insista surtout pour que les factionnaires ne fussent pas des
[511] ennemis de sa religion. Les officiers ne voulurent point accéder
à ces conditions. Différentes entrevues eurent lieu sans
résultat; enfin le fakir fit savoir par un des chefs sikhs que le
maharadja l'ayant menacé de sa colère s'il ne remplissait pas son
engagement avec les Anglais, il voulait se soumettre à l'épreuve,
bien qu'entièrement convaincu que le seul but des officiers était
de lui ôter la vie, et qu'il ne sortirait jamais vivant de sa
tombe; les officiers déclarèrent que comme sur ce dernier point
ils partageaient complètement sa conviction, et qu'ils ne
voulaient pas avoir sa mort à se reprocher, ils le tenaient
quitte de sa promesse.
»Ces hésitations et ces craintes du fakir sont-elles des preuves
péremptoires contre lui? En résulte-t-il que toutes les personnes
qui auparavant ont soutenu avoir vu les faits sur lesquels repose
sa célébrité aient voulu en imposer ou aient été les dupes d'une
habile fourberie? Nous avouons que nous ne pouvons douter,
d'après le nombre et le caractère des témoins, que le fakir ne se
soit fait souvent et réellement enterrer; mais admettant même
qu'après l'ensevelissement il ait réussi chaque fois à
communiquer avec le dehors, il serait encore inexplicable comment
il aurait pu rester privé de respiration pendant tout le temps
qui s'écoulait entre son enterrement et le moment où ses
complices lui venaient en aide. M. Osborne cite en note un
extrait de la _Topographie médicale de Lodhiana_, du docteur Mac
Gregor, médecin anglais qui a assisté à une des exhumations, et
qui, témoin de l'état de léthargie du fakir et de son retour
graduel à la vie, cherche sérieusement à l'expliquer. Un autre
officier anglais, M. Boileau, dans un ouvrage publié il y a
[512] quelques années, raconte qu'il a été témoin d'une autre
expérience où tous les faits se sont passés de la même manière.
Les personnes qui voudraient satisfaire plus amplement leur
curiosité, celles qui verraient dans ce récit l'indication d'un
curieux phénomène physiologique, peuvent remonter avec confiance
aux sources que nous venons d'indiquer.»
Il existe encore un grand nombre de procès-verbaux sur
l'exhumation des vampires. Les chairs étaient dans un état
remarquable de conservation, mais elles suintaient le sang, leurs
cheveux avaient cru d'une manière extraordinaire et s'échappaient
par touffes entre les fentes du cercueil. La vie n'existait plus
dans l'appareil qui sert à la respiration, mais seulement dans le
coeur qui d'animal semblait être devenu végétal. Pour tuer le
vampire, il fallait lui traverser la poitrine avec un pieu, alors
un cri terrible annonçait que le somnambule de la tombe se
réveillait en sursaut dans une véritable mort.
Pour rendre cette mort définitive, on entourait la tombe du
vampire d'épées plantées en terre la pointe en l'air, car les
fantômes de lumière astrale se décomposent par l'action des
pointes métalliques qui, en attirant cette lumière vers le
réservoir commun, en détruisent les amas coagulés.
Ajoutons, pour rassurer les personnes craintives, que les cas de
vampirisme sont heureusement fort rares, et qu'une personne saine
d'esprit et de corps ne saurait être la victime d'un vampire si
elle ne lui a pas abandonné de son vivant son corps et son âme
par quelque complicité de crime ou de passion déréglée.
[513] Voici une histoire de vampire qui est rapportée par _Tournefort_,
dans son _Voyage au Levant_:
«Nous fûmes témoins (dit l'auteur), dans l'île de Mycone, d'une
scène bien singulière, à l'occasion d'un de ces morts, que l'on
croit voir revenir, après leur enterrement. Des peuples du Nord
les appellent _Vampires_; les Grecs les désignent sous le nom de
_Broucolaques_. Celui dont on va donner l'histoire était un
paysan de Mycone, naturellement chagrin et querelleur; c'est une
circonstance à remarquer par rapport à de pareils sujets: il fut
tué à la campagne, on ne sait par qui ni comment.
«Deux jours après qu'on l'eut inhumé dans une chapelle de la
ville, le bruit courut qu'on le voyait la nuit se promener à
grands pas: qu'il venait dans les maisons renverser les meubles,
éteindre les lampes, embrasser les gens par derrière, et faire
mille petits tours d'espiègle. On ne fit qu'en rire d'abord; mais
l'affaire devint sérieuse, lorsque les plus honnêtes gens
commencèrent à se plaindre. Les _papas_ (prêtres grecs) eux-mêmes
convenaient du fait, et sans doute qu'ils avaient leurs raisons.
On ne manqua pas de faire dire des messes: cependant le paysan
continuait la même vie sans se corriger. Après plusieurs
assemblées des principaux de la ville, des prêtres et des
religieux, on conclut qu'il fallait, je ne sais par quel ancien
cérémonial, attendre les neuf jours après l'enterrement.
«Le dixième jour, on dit une messe dans la chapelle où était le
corps, afin de chasser le démon que l'on croyait s'y être
renfermé. Après la messe, on déterra le corps, et on en ôta le
[514] coeur; le cadavre sentait si mauvais qu'on fut obligé de brûler
de l'encens; mais la fumée, confondue avec la mauvaise odeur, ne
fit que l'augmenter, et commença d'échauffer ces pauvres gens. On
s'avisa de dire qu'il sortait une fumée épaisse de ce corps.
Nous, qui étions témoins, nous n'osions dire que c'était celle de
l'encens.
«Plusieurs des assistants assuraient que le sang de ce malheureux
était bien vermeil; d'autres juraient que le corps était encore
tout chaud; d'où l'on concluait que le mort avait grand tort de
n'être pas bien mort, ou, pour mieux dire, de s'être laissé
ranimer par le diable; c'est là précisément l'idée qu'ils ont
d'un broucolaque; on faisait alors retentir ce nom d'une manière
étonnante. Une foule de gens, qui survinrent, protestèrent tout
haut qu'ils s'étaient bien aperçus que ce corps n'était pas
devenu roide, lorsqu'on le porta de la campagne à l'église pour
l'enterrer; et que, par conséquent, c'était un vrai broucolaque;
c'était là le refrain.
«Quand on nous demanda ce que nous croyions de ce mort, nous
répondîmes que nous le croyions très bien mort; et que, pour ce
prétendu sang vermeil, on pouvait voir aisément que ce n'était
qu'une bourbe fort puante; enfin, nous fîmes de notre mieux pour
guérir, ou du moins pour ne pas aigrir leur imagination frappée,
en leur expliquant les prétendues vapeurs et la chaleur d'un
cadavre.
«Malgré tous nos raisonnements, on fut d'avis de brûler le coeur
du mort, qui, après cette exécution, ne fut pas plus docile
qu'auparavant, et fit encore plus de bruit. On l'accusa de battre
les gens la nuit, d'enfoncer les portes, de briser les fenêtres,
[515] de déchirer les habits et de vider les cruches et les bouteilles.
C'était un mort bien altéré. Je crois qu'il n'épargna que la
maison du consul, chez qui nous logions. Tout le monde avait
l'imagination renversée. Les gens du meilleur esprit paraissaient
frappés comme les autres. C'était une véritable maladie de
cerveau, aussi dangereuse que la manie et que la rage. On voyait
des familles entières abandonner leurs maisons, et venir des
extrémités de la ville porter leurs grabats à la place pour y
passer la nuit. Chacun se plaignait de quelque nouvelle insulte,
et les plus sensés se retiraient à la campagne.
«Les citoyens les plus zélés pour le bien public croyaient qu'on
avait manqué au point le plus essentiel de la cérémonie; il ne
fallait, selon eux, célébrer la messe qu'après avoir ôté le coeur
à ce malheureux. Ils prétendaient qu'avec cette précaution, on
n'aurait pas manqué de surprendre le diable; et sans doute, il
n'aurait eu garde d'y revenir; au lieu qu'ayant commencé par la
messe, il avait eu tout le temps de s'enfuir, et de revenir à son
aise.
«Après tous ces raisonnements, on se trouva dans le même embarras
que le premier jour. On s'assembla soir et matin; on fit des
processions pendant trois jours et trois nuits; on obligea les
_papas_ de jeûner; on les voyait courir dans les maisons, le
goupillon à la main, jeter de l'eau bénite et en laver les
portes: ils en remplissaient même la bouche de ce pauvre
broucolaque.
«Dans une prévention si générale, nous prîmes le parti de ne rien
dire. Non-seulement on nous aurait traités de ridicules, mais
d'infidèles. Comment faire revenir tout un peuple? Tous les
[516] matins, on nous donnait la comédie, par le récit des nouvelles
folies de cet oiseau de nuit; on l'accusait même d'avoir commis
les péchés les plus abominables.
»Cependant nous répétâmes si souvent aux administrateurs de la
ville, que, dans un pareil cas, on ne manquerait pas, dans notre
pays, de faire le guet la nuit, pour observer ce qui se
passerait, qu'enfin on arrêta quelques vagabonds, qui,
assurément, avaient part à tous ces désordres: mais on les
relâcha trop tôt; car, deux jours après, pour se dédommager du
jeûne qu'ils avaient fait en prison, il recommencèrent à vider
les cruches de vin, chez ceux qui étaient assez sots pour
abandonner leurs maisons la nuit. On fut donc obligé d'en revenir
aux prières.
»Un jour, comme on récitait certaines oraisons, après avoir
planté je ne sais combien d'épées nues sur la fosse du cadavre,
que l'on déterrait trois ou quatre fois par jour, suivant le
caprice du premier venu, un Albanais, qui se trouvait là, s'avisa
de dire, d'un ton de docteur, qu'il était fort ridicule en
pareils cas, de se servir des épées des chrétiens. «Ne voyez-vous
pas, pauvres gens, disait-il, que la garde de ces épées faisant
une croix avec la poignée, empêche le diable de sortir de ce
corps? Que ne vous servez-vous plutôt des sabres des Turcs?»
»L'avis de cet habile homme ne servit de rien; le broucolaque ne
parut pas plus traitable, et on ne savait plus à quel saint se
vouer, lorsque tout d'une voix, comme si l'on s'était donné le
mot, on se mit à crier, par toute la ville, qu'il fallait brûler
le broucolaque tout entier; qu'après cela ils défiaient le diable
[517] de revenir s'y nicher; qu'il valait mieux recourir à cette
extrémité, que de laisser déserter l'île. En effet, il y avait
déjà des familles qui pliaient bagage pour aller s'établir
ailleurs.
«On porta donc le broucolaque, par ordre des administrateurs, à
la pointe de l'île de Saint-Georges, où l'on avait préparé un
grand bûcher avec du goudron, de peur que le bois, quelque sec
qu'il fut, ne brûlât pas assez vite. Les restes de ce malheureux
cadavre y furent jetés et consumés en peu de temps. C'était le
premier jour de janvier 1701. Dès lors, on n'entendit plus de
plaintes contre le broucolaque; on se contenta de dire que le
diable avait été bien attrapé cette fois-là, et l'on fit quelques
chansons pour le tourner en ridicule.»
Remarquons dans ce récit de Tournefort, qu'il admet la réalité
des visions qui épouvantaient tout un peuple.
Qu'il ne conteste ni la flexibilité ni la chaleur du cadavre,
mais qu'il cherche à les expliquer, et cela seulement dans le but
fort louable sans doute de rassurer ces pauvres gens.
Qu'il ne parle pas de la décomposition du cadavre, mais seulement
de sa puanteur; puanteur naturelle aux cadavres vampiriques comme
aux champignons vénéneux.
Qu'il atteste enfin que le cadavre une fois brûlé, les prodiges
et les visions cessèrent.
Mais nous voici bien loin des fantaisistes de la magie,
revenons-y pour oublier les vampires, et disons quelques mots sur
le cartomancien _Edmond_.
Edmond est le sorcier favori des dames du quartier de
Notre-Dame-de-Lorette, il occupe, rue Fontaine-Saint-Georges, n.
30, un petit appartement assez coquet, son antichambre est
[518] toujours pleine de clientes et parfois aussi de clients. Edmond
est un homme de grande taille, un peu obèse, son teint est pâle,
sa physionomie ouverte, sa parole assez sympathique. Il paraît
croire à son art et continuer en conscience les exercices et la
fortune des Éteilla et des demoiselles Lenormand. Nous l'avons
interrogé sur ses procédés, et il nous a répondu avec l'accent de
la franchise et avec beaucoup de politesse qu'il a été depuis son
enfance passionné pour les sciences occultes et qu'il s'est
exercé de bonne heure à la divination; qu'il ignore les secrets
philosophiques des hautes sciences et qu'il n'a pas les clefs de
la kabbale de Salomon, mais qu'il est sensitif au plus haut
point, et que la seule présence de ses clients l'impressionne si
vivement qu'il sent en quelque sorte leur destinée. Il me semble,
disait-il, que j'entends des bruits singuliers, des bruits de
chaînes autour des prédestinés du bagne, des cris et des
gémissements autour de ceux qui mourront de mort violente, des
odeurs surnaturelles viennent m'assaillir et me suffoquent. Un
jour, en présence d'une femme voilée et vêtue de noir, je me pris
à tressaillir, je sentais une odeur de paille et de sang....
Madame, lui criai-je, sortez d'ici, vous êtes environnée d'une
atmosphère de meurtre et de prison. Eh bien! oui, dit alors cette
femme, en dévoilant son visage pâle, j'ai été accusée
d'infanticide et je sors de prison. Puisque vous avez vu le
passé, dites-moi aussi l'avenir.
Un de nos amis et de nos disciples en kabbale, parfaitement
inconnu d'Edmond, est allé un jour le consulter, il avait payé
d'avance et attendait les oracles, lorsque Edmond se levant avec
respect le pria de reprendre son argent. Je n'ai rien à vous
[519] dire, ajouta-t-il; votre destinée est fermée pour moi avec la
clef de l'occultisme; tout ce que je pourrais vous dire, vous le
savez aussi bien que moi, et il le reconduisit en le saluant
beaucoup.
Edmond s'occupe aussi d'astrologie judiciaire, il dresse au plus
juste prix des horoscopes et des thèmes de nativité; il tient en
un mot tout ce qui concerne son état. C'est d'ailleurs un triste
et fatiguant métier que le sien: avec combien de têtes malades et
de coeurs malsains ne doit-il pas être continuellement en
rapport! et puis les sottes exigences des uns, les reproches
injustes des autres, les confidences gênantes, les demandes de
philtres et d'envoûtements, les obsessions des fous, tout cela,
en vérité lui fait bien gagner son argent.
Edmond n'est à tout prendre qu'un somnambule comme Alexis, il se
magnétise lui-même avec ses cartons bariolés de figures
diaboliques, il s'habille de noir et donne ses consultations dans
un cabinet noir: c'est le prophète du mystère.
CHAPITRE V.
SOUVENIRS INTIMES DE L'AUTEUR.
SOMMAIRE.--Influence des Illuminés et des maniaques sur les
événements historiques.--Le mapah.--Sobrier et la révolution de
février 1848.--Puissance magnétique de certains hommes.--Une
somnambule statique.
En 1839, l'auteur de ce livre reçut un matin la visite d'Alphonse
Esquiros.
[520] --Venez-vous avec moi, voir le mapah, lui dit ce dernier.
--Qu'est-ce que c'est que le mapah?
--C'est un dieu.
--Merci, alors je n'aime que les dieux invisibles.
--Venez-donc, c'est le fou le plus éloquent, le plus radieux et
le plus superbe qu'on ait jamais vu.
--Mon ami, j'ai peur des fous, la folie est contagieuse.
--Eh mon cher, je viens bien vous voir, moi!
--C'est vrai: et puisque vous y tenez, eh bien, allons voir le
mapah.
Dans un affreux galetas, était un homme barbu, d'une figure
majestueuse et prophétique, il portait habituellement sur ses
habits une vieille pelisse de femme, ce qui lui donnait assez
l'air d'un pauvre derviche, il était entouré de plusieurs hommes
barbus et extatiques comme lui et d'une femme aux traits
immobiles qui ressemblait à une somnambule endormie.
Ses manières étaient brusques mais sympathiques, son éloquence
entraînante, ses yeux hallucinés; il parlait avec emphase,
s'animait, s'échauffait jusqu'à ce qu'une écume blanchâtre vînt
border ses lèvres. Quelqu'un a défini l'abbé de Lamennais,
quatre-vingt-treize faisant ses pâques; cette définition
conviendrait mieux au mysticisme du Mapah, on peut en juger par
ce fragment échappé à son enthousiasme lyrique:
«L'humanité devait faillir: ainsi le voulait sa destinée, afin
qu'elle fût elle-même l'instrument de sa reconstitution, et que
dans la grandeur et la majesté du labeur humain passant par
[521] toutes ses phases de lumières et de ténèbres, apparussent
manifestement la grandeur et la majesté de Dieu.
«Et l'unité primitive est brisée par la chute; la douleur
s'introduit dans le monde sous la forme du serpent; et l'arbre de
vie devient arbre de mort.
«Et les choses étant ainsi, Dieu dit à la femme: Tu enfanteras
dans la douleur; puis il ajoute: C'est par toi que la tête du
serpent sera écrasée.
«Et la femme est la première esclave; elle a compris sa mission
divine, et le pénible enfantement a commencé.
«C'est pourquoi, depuis l'heure de la chute, la tâche de
l'humanité n'a été qu'une tâche d'_initiation_, tâche grande et
terrible; c'est pourquoi tous les termes de cette même
_initiation_, dont notre mère commune _Ève_ est l'alpha, et notre
mère commune _Liberté_, l'oméga, sont également saints et sacrés
aux yeux de Dieu.
«J'ai vu un immense vaisseau surmonté d'un mât gigantesque
terminé en ruche, et l'un des flancs du vaisseau regardait
l'Occident et l'autre l'Orient.
«Et, du côté de l'Occident, ce vaisseau s'appuyait sur les
sommets nuageux de trois montagnes, dont la base se perdait dans
une mer furieuse;
«Et chacune de ces montagnes portait son nom sanglant attaché à
son flanc. La première s'appelait Golgotha; la seconde, mont
Saint-Jean; la troisième Sainte-Hélène.
«Et au centre du mât gigantesque, du côté de l'Occident, était
fixé une croix à cinq branches sur laquelle expirait une femme.
[522] «Au-dessus de la tête de cette femme, on lisait:
_France:_
18 juin 1815;
_Vendredi-Saint_.
«Et chacune des cinq branches de la croix, sur laquelle elle
était étendue, représentait une des cinq parties du monde; sa
tête reposait sur l'Europe et un nuage l'entourait.
«Et du côté du vaisseau qui regardait l'Orient les ténèbres
n'existaient pas; et la carène était arrêtée au seuil de la cité
de Dieu sur le faîte d'un arc triomphal que le soleil illuminait
de ses rayons.
«Et la même femme apparaissait de nouveau, mais transfigurée et
radieuse. Elle soulevait la pierre d'un sépulcre: sur cette
pierre il était écrit:
_Restauration, jours du tombeau._
29 juillet 1830;
_Pâques._»
Le mapah était, comme on le voit, un continuateur de Catherine
Théot et de dom Gerle, et cependant étrange sympathie des folies
entre elles, il nous déclara un jour confidentiellement qu'il
était Louis XVII, revenu sur la terre pour une oeuvre de
régénération, et que cette femme qui vivait avec lui avait été
Marie-Antoinette de France. Il expliquait alors ses théories
révolutionnaires jusqu'à l'extravagance, comme le dernier mot des
prétentions violentes de Caïn, destinées à ramener par une
réaction fatale le triomphe du juste Abel. Esquiros et moi, nous
étions allés voir le mapah pour nous amuser de sa démence, et
[523] notre imagination resta frappée de ses discours. Nous étions deux
amis de collège à la manière de Louis-Lambert et de Balzac, et
nous avions souvent rêvé ensemble des dévouements impossibles et
des héroïsmes inconnus. Après avoir entendu Ganneau, ainsi se
nommait celui qui se faisait appeler le mapah, nous nous prîmes à
penser qu'il serait beau de dire au monde le dernier mot de la
révolution et de fermer l'abîme de l'anarchie, en nous y jetant
comme Curtius. Cet orgueil d'écoliers donna naissance à
l'_Évangile du peuple_ et à la _Bible de la liberté_, folies
qu'Esquiros et son malencontreux ami n'ont que trop chèrement
payées.
Tel est le danger des manies enthousiastes, elles sont
contagieuses, et l'on ne se penche pas impunément au bord des
abîmes de la démence; mais voici quelque chose de bien autrement
terrible.
Parmi les disciples du mapah, se trouvait un jeune homme nerveux
et débile nommé _Sobrier_. Celui-là perdit complètement la tête,
et se crut prédestiné à sauver le monde en provoquant la crise
suprême d'une révolution universelle.
Arrivent les journées de février 1848. Une émeute avait provoqué
un changement de ministère, tout était fini, les Parisiens
étaient contents et les boulevards étaient illuminés.
Un jeune homme apparaît tout à coup dans les rues populeuses du
quartier Saint-Martin. Il se fait précéder de deux gamins, l'un
portant une torche, l'autre battant le rappel, un rassemblement
nombreux se forme, le jeune homme monte sur une borne et harangue
la foule. Ce sont des choses incohérentes, incendiaires, mais la
[524] conclusion, c'est qu'il faut aller au boulevard des Capucines
porter au ministère la volonté du peuple.
Au coin de toutes les rues l'énergumène répète la même harangue,
et il marche en tête du rassemblement, deux pistolets aux poings
et toujours précédé de sa torche et de son tambour.
La foule des curieux qui encombrait les boulevards se joint par
curiosité au cortège du harangueur. Bientôt ce n'est plus un
rassemblement, c'est une masse de peuple qui roule sur le
boulevard des Italiens.
Au milieu de cette trombe, le jeune homme et les deux gamins ont
disparu, mais devant l'hôtel des Capucines un coup de pistolet
est tiré sur la troupe.
Ce coup de pistolet, c'était la révolution, et il fut tiré par un
fou.