On trouve toujours au fond du fanatisme de toutes les sectes un

principe d'ambition ou de cupidité; Jésus-Christ lui-même avait

souvent réprimandé sévèrement ceux de ses disciples qui ne

l'entouraient, pendant les jours de ses privations et de son exil

au milieu même de sa patrie, que dans l'espérance d'un royaume où

ils auraient les premières places. Plus les espérances sont

folles, plus elles séduisent certaines imaginations; on paye

alors de sa bourse et de sa personne le bonheur d'espérer. C'est

ainsi que le dieu Wronski ruinait des imbéciles en leur

promettant l'absolu; que le dieu Auguste Comte se faisait six

mille livres de rentes aux dépens de ses adorateurs, auxquels il

avait distribué d'avance des dignités fantastiques, réalisables

lorsque sa doctrine aurait conquis le monde; c'est ainsi que

certains magnétiseurs tirèrent de l'argent à un grand nombre de

dupes en leur promettant des trésors que les esprits dérangent

toujours. Quelques sectaires croient réellement à ce qu'ils

[480] promettent, et ceux-là sont les plus infatigables et les plus

hardis dans leurs intrigues: l'argent, les miracles, les

prophéties, rien ne leur manque, parce qu'ils ont cet absolu de

volonté et d'action qui fait réellement des prodiges, ce sont des

magiciens sans le savoir.

La secte des sauveurs de Louis XVII appartient, sous ce rapport,

à l'histoire de la magie. La folie de ces hommes est contagieuse

au point de gagner à leurs croyances ceux-mêmes qui viennent les

trouver pour les combattre; ils se procurent les pièces les plus

importantes et les plus introuvables, attirent à eux les plus

singuliers témoins, évoquent des souvenirs perdus, commandent à

l'armée des rêves, font apparaître des anges à Martin, du sang à

Rose Tamisier, un ange en guenilles à Eugène Vintras. Cette

dernière histoire est curieuse à cause de ses suites

phénoménales, et nous allons la raconter.

En 1839, les sauveurs de Louis XVII qui avaient rempli les

almanachs de prophéties pour l'an 1840, comptant bien que, si

tout le monde attendait une révolution, cette révolution ne

tarderait pas à s'accomplir, les sauveurs de Louis XVII qui

n'avaient plus leur prophète Martin résolurent d'en avoir un

autre; quelques-uns de leurs agents les plus zélés étaient en

Normandie, pays dont le faux Louis XVII avait la prétention

d'être le duc; ils jetèrent les yeux sur un ouvrier dévot, d'un

caractère exalté et d'une tête faible, et voici le tour dont ils

s'avisèrent: ils supposèrent une lettre adressée au prince,

c'est-à-dire au prétendu Louis XVII, remplirent cette lettre des

promesses emphatiques du règne futur, jointes à des expressions

[481] mystiques capables de faire impression sur une tête faible et

firent tomber cette lettre dans les mains de l'ouvrier qui se

nommait _Eugène Vintras_, avec les circonstances que lui-même va

nous raconter:

«Le 6 août 1839.

»A neuf heures environ, j'étais occupé à écrire..., on frappe à

la porte de la chambre où j'étais; croyant que c'était un ouvrier

qui avait affaire à moi, je réponds assez brusquement: Entrez. Je

fus bien surpris, au lieu d'un ouvrier, de voir un vieillard

déguenillé; je lui demandai seulement ce qu'il voulait.

»Il me répondit bien tranquillement: _Ne vous fâchez pas,

Pierre-Michel_ (noms dont jamais personne ne se sert pour me

nommer; dans tout le pays on m'appelle Eugène, et même, lorsque

je signe quelque chose, je ne mets jamais ces deux prénoms).

»Cette réponse de mon vieillard me fit une certaine sensation;

mais elle augmenta lorsqu'il me dit: «Je suis bien fatigué;

partout où je me présente, on me regarde avec mépris ou comme un

voleur.» Ces dernières paroles m'effrayèrent beaucoup, quoique

dites d'un air triste et malheureux. Je me levai, et pris devant

moi non pas de la monnaie, mais une pièce de dix sous que je lui

mis dans la main en lui disant: Je ne vous prends pas pour cela,

mon brave homme. Et en lui disant cela, je lui fis apercevoir que

je voulais l'éconduire. Il ne demanda pas mieux et me tourna le

dos d'un air peiné.

»A peine eut-il mis le pied sur la dernière marche que je retirai

la porte sur moi, et la fermai à clef. Ne l'entendant pas

[482] descendre, j'appelai un ouvrier et lui dis de monter à ma

chambre. Là, sous prétexte d'affaires, j'espérais lui faire

parcourir avec moi tous les endroits que je jugeais possibles de

cacher mon vieillard, que je n'avais pas vu sortir. Cet ouvrier

monte à ma chambre, je sors avec lui en fermant ma porte à clef,

et je parcourus tous les plus petits réduits. Je ne vis rien.

»J'allais entrer dans la fabrique, quand tout à coup j'entends

sonner une messe. J'éprouvais du plaisir pensant que, malgré le

dérangement de mon vieillard, je pourrais néanmoins assister à

une messe. Alors je courus à ma chambre pour prendre un livre de

prières. Je trouvai, à la place où j'écrivais, une lettre

adressée à madame de Generès, à Londres. Cette lettre était

signée et écrite par M. Paul de Montfleury, de Caen, et contenait

une réfutation d'hérésie et une profession de foi orthodoxe.

»Cette lettre, quoique adressée à madame de Generès, était

destinée à remettre sous les yeux du _duc de Normandie_ les plus

grandes vérités de notre sainte religion catholique, apostolique

et romaine. Sur la lettre était posée la pièce de dix sous que

j'avais donnée à mon vieillard.»

Dans une autre lettre, Pierre-Michel avoue que la figure de ce

vieillard ne lui était pas inconnue, mais qu'en le voyant ainsi

apparaître tout à coup, il eut extraordinairement peur, il

verrouilla et barricada la porte quand il fut sorti, écouta

longtemps à la porte s'il l'entendait descendre. Le vieux

mendiant ôta sans doute ses souliers pour descendre sans faire du

bruit, car Vintras n'entendit rien; il court alors à la fenêtre

[483] et ne le voit pas sortir, attendu qu'il était sorti depuis

longtemps. Voilà mon homme bouleversé, il appelle au secours,

cherche partout, trouve enfin la lettre qu'on voulait lui faire

lire, c'est évidemment une lettre tombée du ciel. Voilà Vintras

dévoué à Louis XVII, le voila visionnaire pour le reste de ses

jours, car désormais l'image du vieux mendiant ne le quittera

plus. Ce mendiant deviendra saint Michel, parce qu'il l'a appelé

Pierre-Michel, association d'idées analogue à celles des rêves.

Les hallucinés de la secte de Louis XVII avaient deviné, avec la

seconde vue des maniaques, juste le moment où il fallait frapper

la faible tête de Vintras pour en faire en un seul instant un

illuminé et un prophète.

La secte de Louis XVII se compose surtout d'anciens serviteurs de

la royauté légitimiste, aussi Vintras, devenu leur _medium_,

est-il le fidèle reflet de toutes ces imaginations pleines de

souvenirs chevaleresques et de mysticisme vieilli. Ce sont

partout, dans les visions du nouveau prophète, des lys baignés de

sang, des anges en costume de chevaliers, des saints déguisés en

troubadours. Puis apparaissent des hosties collées sur de la soie

bleue. Vintras a des sueurs de sang, et son sang apparaît sur les

hosties, où il dessine des coeurs avec des légendes de l'écriture

et de l'orthographe de Vintras; des calices vides paraissent tout

à coup pleins de vin, puis où le vin tombe apparaissent des

taches de sang. Les initiés croient entendre une musique

délicieuse et respirer des parfums inconnus; des prêtres appelés

à constater ces prodiges sont entraînés dans le courant de

l'enthousiasme.

Un curé du diocèse de Tours, un vieux et vénérable

[484] ecclésiastique, quitte sa cure, et se met à la suite du prophète.

Nous avons vu ce prêtre, il nous a raconté les merveilles de

Vintras avec l'accent de la plus parfaite conviction, il nous a

montré des hosties injectées de sang d'une manière inexplicable,

il nous a communiqué des procès-verbaux signés de plus de

cinquante témoins, tous gens honorables et bien posés dans le

monde, des artistes, des médecins, des hommes de loi, un

chevalier de Razac, une duchesse d'Armaillé. Les médecins ont

analysé le fluide vermeil qui coulait des hosties, et ont reconnu

que c'était véritablement du sang humain; les ennemis même de

Vintras, et il en a de cruels, ne contestent pas les miracles et

se contentent de les attribuer au démon. Mais concevez-vous, nous

disait l'abbé Charvoz, ce curé de Touraine dont nous avons parlé,

concevez-vous le démon falsifiant le sang de Jésus-Christ sur des

hosties réellement consacrées? Car l'abbé Charvoz est bien

réellement prêtre, et ces signes se produisent aussi sur les

hosties qu'il consacre. Cependant la secte de Vintras est

anarchique et absurde, Dieu ne fait donc pas de miracles en sa

faveur. Reste l'explication naturelle des phénomènes, et dans le

cours de cet ouvrage, nous l'avons assez indiquée pour qu'il soit

inutile de la développer ici.

Vintras, que ses sectaires posent en nouveau Christ, eut aussi

ses Iscariotes: deux membres de la secte, un certain Gozzoli et

un nommé Alexandre Geoffroi, publièrent contre lui les

révélations les plus odieuses. A les croire, les sectaires de

Tilly-sur-Seules (ainsi se nommait leur résidence) se livraient

aux pratiques les plus obscènes; ils célébraient dans leur

[485] chapelle particulière, qu'ils nommaient le cénacle, des messes

sacrilèges auxquelles les élus assistaient dans un état complet

de nudité; à un certain moment, tous gesticulaient, fondaient en

larmes en criant: Amour! amour! et ils se jetaient dans les bras

les uns des autres; on nous permettra de supprimer le reste.

C'étaient les orgies des anciens gnostiques, mais sans qu'on prît

la peine d'éteindre les lumières. Alexandre Geoffroi assure que

Vintras l'initia à un genre de prière qui consistait dans l'acte

monstrueux d'Onan, exercé au pied des autels, mais ici le

dénonciateur est trop odieux pour être cru sur parole. L'abbé

Charvoz, à qui nous avons parlé de ces accusations infâmes, nous

a dit qu'il fallait les attribuer à la haine de deux hommes

chassés de l'association pour avoir commis eux-mêmes les actes

dont ils accusent Vintras. Quoi qu'il en soit, les désordres

moraux engendrent naturellement les désordres physiques, et les

surexcitations anormales du système nerveux produisent presque

toujours des dérèglements excentriques dans les moeurs; si donc

Vintras est innocent, il aurait pu et peut encore devenir

coupable.

Le pape Grégoire XVI, par un bref du 8 novembre 1843, a condamné

formellement la secte de Vintras.

Voici un spécimen du style de cet illuminé, homme d'ailleurs sans

instruction et dont les écrits emphatiques fourmillent de fautes

de français.

«Dormez, dormez, indolents mortels: restez, restez encore sur vos

couches moelleuses; souriez à vos rêves de fêtes et de grandeurs;

l'ange de l'alliance est descendu sur vos montagnes, il a écrit

son nom jusque dans le calice de vos fleurs; il a touché, des

[486] anneaux qui ornent ses pieds, les fleuves qui font votre orgueil

et votre espérance; les chênes de vos forêts ont pris l'éclat de

son front pour une nouvelle aurore; la mer, d'un bond voluptueux,

a salué son regard! Elie l'a précédé! Penchez-vous du côté de la

terre, mais ne vous effrayez point de ce bruit si actif des

tombeaux. Dormez, dormez encore; je l'ai vu vers l'orient; il

burinait son nom sur des monts inaccessibles; il criait au temps

de hâter sa barque, et j'ai vu lui sourire le plus vieux des

vieillards. Dormez, dormez encore; Elie, à l'occident, pose une

croix à la porte du temple; il la scèle avec du feu et l'acier

d'un poignard.»

Encore le temple, le feu et le poignard! Chose étrange! les fous

se reflètent les uns et les autres, tous les fanatismes échangent

leurs inspirations, et le prophète de Louis XVII devient ici

l'écho du cri de vengeance des templiers.

Il est vrai que Vintras ne se croit pas responsable de ses

écrits; voici comment il en parle lui-même.

«Oh! si mon esprit était pour quelque chose dans ces écrits que

l'on condamne, j'inclinerais ma tête, et la crainte entrerait

dans mon âme. Ce n'est point mon ouvrage: je n'y ai point prêté

mon concours par recherche ni par désir. Le calme est en moi; ma

couche ne connaît pas l'insomnie; les veilles n'ont point fatigué

mes paupières; mon sommeil est pur comme quand Dieu le créa: je

puis dire à mon Dieu avec un coeur libre: _Custodi animam meam et

erue me: non erubescam, quoniam speravi in te._»

Un autre prétendu réformateur, celui qui se posait en messie des

[487] bagnes et de l'échafaud, _Lacenaire_, auquel nous ne comparerons

certainement pas Vintras, écrivait aussi de sa prison:

Comme une vierge chaste et pure

Dans des rêves d'amour je veille et je m'endors.

Quelqu'un m'apprendra-t-il ce que c'est qu'un remords?

L'argument de Vintras, pour légitimer son inspiration, n'est donc

pas concluant, puisqu'il a servi également à Lacenaire pour

excuser et même pour légitimer aussi, non plus des rêveries, mais

des crimes.

Condamnés par le pape, les sectaires de Tilly-sur-Seules

condamnèrent le pape à leur tour, Vintras, de son autorité

privée, s'est créé souverain pontife. La forme de ses vêtements

sacerdotaux lui a été révélée: il porte un diadème d'or avec un

lingam indien sur le front, il revêt une robe de pourpre et tient

en main un sceptre magique terminé par une main dont les doigts

sont fermés à l'exception du pouce et de l'auriculaire, les

doigts consacrés à Vénus et à Mercure, hiéroglyphe de

l'hermaphrodite antique, emblème des anciens cultes orgiaques et

des priapées du sabbat. Ainsi les réminiscences et les reflets de

la magie noire apportés par la lumière astrale viennent rattacher

aux mystères de l'Inde et au culte profane du Baphomet, les

extases de ce malade contagieux dont l'infirmerie est à Londres,

et qui continue à y faire des prosélytes et des victimes.

Aussi l'exaltation du pauvre prophète n'est-elle pas toujours

exempte d'épouvante et de remords, quoi qu'il en dise, et parfois

il laisse échapper les plus tristes aveux. Voici ce que nous

trouvons dans une lettre adressée à un de ses plus intimes amis:

[488] «Je suis toujours en attente de nouveaux tourments. Demain arrive

la famille Verger, je vais voir sur leurs traits la pureté de

leur âme s'annonçant par leur joie; on rappellera tout mon

bonheur passé; on citera des noms que je prononçais avec amour

dans des temps peu éloignés. Enfin, tout ce qui fera les délices

des autres sera pour moi de nouvelles tortures! Il faudra être à

table; tandis que l'on fouillera mon coeur avec un glaive, je

devrai sourire! Oh! si pourtant ces paroles terribles que j'ai

entendues n'étaient pas éternelles, je chérirais encore mon cruel

supplice! Pardon, mon cher, je ne pourrais vivre sans aimer Dieu!

»Écoutez, si votre charité d'homme vous le permet, comme ministre

du Dieu vivant, je ne la réclame pas, celui que votre maître a

vomi de sa bouche doit être maudit de vous:

»Dans la nuit de dimanche à lundi (17 au 18 mai) un songe affreux

a porté dans mon âme comme dans mon corps un coup mortel. J'étais

à Sainte-Paix, il n'y avait plus personne au château; cependant

les portes en étaient ouvertes. Je suis promptement monté à la

sainte chapelle; j'allais en ouvrir la porte quand j'ai vu écrit

sur cette porte, en caractères de feu: «N'approche pas de ce

lieu, toi que j'ai vomi de ma bouche!» Je n'ai pu descendre; je

suis tombé anéanti sur la première marche; mais jugez de mon

effroi quand je n'ai plus vu autour de moi qu'un large et profond

abîme! il y avait dans le fond des monstres hideux qui

m'appelaient leur frère!

»La pensée me vint en ce moment que le saint archange aussi

[489] m'appelait son frère. Quelle différence! lui faisait bondir mon

âme de la plus vive allégresse; et ceux-ci, en les entendant

m'appeler ainsi, je me tordais dans des convulsions semblables à

celles que leur faisait éprouver la vertu que Dieu avait attachée

à ma croix de grâce lors de leur apparition du 28 avril dernier.

»Je cherchais à me cramponner à quelque chose pour éviter de

rouler dans ce gouffre sans fond. Je priais la mère de Dieu, la

divine Marie, je l'appelais à mon secours. Elle était sourde à ma

voix! Pendant ce temps je roulais toujours laissant des lambeaux

de ma chair aux pointes rocailleuses qui bordaient cet effroyable

abîme! Tout à coup, des tourbillons de flammes s'élèvent vers moi

de la profondeur où j'allais bientôt tomber. J'entendais les cris

d'une joie féroce, et je ne pouvais plus prier. Tout à coup, une

voix plus effrayante que les longs retentissements du tonnerre

dans un violent orage retentit à mes oreilles. J'entendis ces

mots: «Tu croyais me vaincre et tu vois que je t'ai vaincu; je

t'ai appris à être humble à ma manière: viens goûter mes

douceurs, deviens un de mes meilleurs; apprends à connaître le

tyran du ciel; viens avec nous lui vomir des blasphèmes et des

imprécations: toute autre chose est inutile pour toi maintenant!»

Puis partant d'un long éclat de rire il m'a dit: «Regarde Marie,

celle que tu appelais ton bouclier contre nous, vois son sourire

gracieux, entends sa douce voix.»

»Mon cher, je l'ai vue au-dessus de l'abîme: ses yeux d'un bleu

céleste se sont remplis de feu, ses lèvres vermeilles sont

devenues violettes, sa voix si suave et si divine s'est changée,

elle est devenue dure et terrible! elle m'a lancé ces mots comme

[490] une foudre: «Roule, orgueilleux, dans ces lieux remplis de feu

qu'habitent les démons!»

»Tout mon sang reflua vers mon coeur; je crus que l'heure était

sonnée où l'enfer terrestre allait faire place à l'enfer éternel!

j'ai pu encore rassembler quelques mots de l'_Ave Maria_; je ne

sais combien j'ai été de temps; je sais que j'ai trouvé la

domestique couchée en rentrant: elle m'a dit qu'il était tard.

»Ah! si je fais connaître aux ennemis de l'oeuvre de la

miséricorde ce qui se passe en moi, n'est-ce pas qu'ils

crieraient victoire? ils diraient que ce sont bien là les preuves

d'une monomanie. Plût à Dieu que cela fût! je serais moins à

plaindre! Mais ne craignez rien, si Dieu ne veut pas entendre ma

voix pour moi je prierai pour lui qu'il double mes souffrances,

mais qu'il les cache à ses ennemis.»

Ici l'hallucination triomphante s'élève jusqu'au sublime Vintras

consent à être damné, pourvu qu'on ne dise pas qu'il est fou;

dernier instinct du prix inestimable de la raison qui survit à la

raison même: l'homme ivre n'est préoccupé que de la crainte de

passer pour ivre; l'insensé et le monomane demandent la mort

plutôt que d'avouer leur délire. C'est que, suivant la belle

sentence de Cèbes que nous avons déjà citée, il n'y a pour

l'homme qu'un bien désirable, c'est la sagesse qui est l'usage de

la raison, et il n'y a aussi qu'un véritable et suprême malheur à

redouter, c'est la folie.

[491]

CHAPITRE III.

LES MAGNÉTISEURS ET LES SOMNAMBULES.

SOMMAIRE.--M. le baron Du Potet et ses travaux sur la

magie.--Expériences du miroir magique, analogues aux phénomènes

d'hydromancie.--Les tables tournantes et la catastrophe de

Victor Hennequin.--Le monstre et le magicien.

L'Église, dans sa haute sagesse, nous défend de consulter le sort

et de violer par une indiscrète curiosité les secrets de

l'avenir; mais de nos jours la voix de l'Église n'est plus guère

entendue, et la foule revient aux devins et aux pythonisses; les

somnambules sont devenues les oracles de ceux qui ne croient plus

aux préceptes de l'Évangile, et l'on ne songe pas que la

préoccupation d'un événement prédit supprime en quelque sorte

notre liberté, et paralyse nos moyens de défense: en consultant

la magie pour prévoir les événements futurs, nous donnons des

arrhes à la fatalité.

Les somnambules sont les sybilles de notre époque, comme les

sybilles étaient les somnambules de l'antiquité: heureux les

consultants qui ne mettent pas leur crédulité au service de

magnétiseurs immoraux ou insensés, car ils communieraient par le

fait même de leur bénévole consultation à l'immoralité ou à la

folie des inspirateurs de l'oracle: le métier de magnétiseur est

facile et les dupes sont en grand nombre.

Il est donc important de connaître parmi ceux qui s'occupent du

magnétisme, quels sont les hommes vraiment sérieux.

[492] Parmi ceux-ci nous devons mettre au premier rang M. le baron _Du

Potet_, dont les travaux consciencieux ont fait déjà faire un

grand pas à la science de Mesmer. M. Du Potet a ouvert à Paris

une école pratique de magnétisme où le public est admis à

s'instruire des procédés et à vérifier les phénomènes.

Le baron Du Potet est une nature exceptionnelle et

particulièrement intuitive. Comme tous les contemporains, même

les plus instruits, il ignore la kabbale et ses mystères, et

cependant le magnétisme lui a révélé la magie; il a senti le

besoin de révéler et de cacher cette science effrayante encore

pour lui-même, et il a écrit un livre qu'il vend seulement à ses

adeptes et sous le sceau du secret le plus absolu. Ce secret,

nous ne l'avons pas promis à M. Du Potet, mais nous le garderons

par respect pour les convictions de l'hiérophante; qu'il nous

suffise de dire que son livre est le plus remarquable de tous les

ouvrages de pure intuition; nous ne le croyons pas dangereux,

parce que M. le baron Du Potet indique des forces dont il ne

précise pas l'usage. Il sait qu'on peut nuire ou faire du bien,

tuer ou sauver par les procédés magnétiques; mais ces procédés,

il ne les indique pas d'une manière claire et pratique, et nous

l'en félicitons d'ailleurs, car le droit de vie et de mort

suppose une souveraineté divine, et cette souveraineté, nous

regarderions comme un indigne celui qui, la connaissant et la

possédant, consentirait à la vendre de quelque manière que ce

fût.

M. Du Potet établit victorieusement l'existence de cette lumière

universelle dans laquelle les crisiaques perçoivent toutes les

images et tous les reflets de la pensée; il provoque des

projections puissantes de cette lumière au moyen d'un appareil

[493] absorbant qu'il nomme le _miroir magique:_ c'est tout simplement

un cercle ou un carré couvert de charbon en poudre fine et

tamisée. Dans cet espace négatif, la lumière projetée par le

crisiaque et par le magnétiseur réunis, colore bientôt et réalise

toutes les formes correspondantes à leurs impressions nerveuses.

Dans ce miroir vraiment magique, apparaissent pour le sujet

soumis au somnambulisme tous les rêves de l'opium ou du haschich,

les uns riants, les autres lugubres; le malade doit être arraché

à ce spectacle, si l'on ne veut pas qu'il tombe dans des

convulsions.

Ces phénomènes sont analogues à ceux de l'hydromancie pratiquée

par Cagliostro: l'eau, considérée attentivement, éblouit et

trouble la vue; alors la fatigue des yeux favorise les

hallucinations du cerveau. Cagliostro voulait pour ces

expériences des sujets vierges et parfaitement innocents, afin de

n'avoir pas à craindre les divagations nerveuses produites par

les réminiscences érotiques. Le miroir magique de Du Potet est

peut-être plus fatiguant pour le système nerveux tout entier,

mais les éblouissements de l'hydromancie doivent avoir une

influence plus redoutable sur le cerveau.

M. Du Potet est un de ces hommes fortement convaincus qui

supportent courageusement les dédains de la science et les

préjugés de l'opinion, en répétant tout bas la profession de foi

secrète de Galilée: _La terre tourne cependant!_

On a découvert tout récemment que les tables tournent aussi, et

que l'aimantation humaine donne aux objets mobiliers soumis à

l'influence des crisiaques un mouvement de rotation. Les masses

même les plus lourdes peuvent être soulevées et promenées dans

[494] l'espace par cette force, car la pesanteur n'existe qu'en raison

de l'équilibre des deux forces de la lumière astrale, augmentez

l'action de l'une des deux, l'autre cédera aussitôt. Or, si

l'appareil nerveux aspire et respire cette lumière en la rendant

positive ou négative, suivant les surexcitations personnelles du

sujet, tous les corps inertes soumis à son action et imprégnés de

sa vie deviendront plus légers ou plus lourds, suivant le flux et

le reflux de la lumière qui entraîne dans le nouvel équilibre de

son mouvement les corps poreux et mauvais conducteurs autour d'un

centre vivant, comme les astres dans l'espace sont emportés,

balancés, et gravitent autour du soleil.

Histoire de la magie · 第 33 / 38 段