principe d'ambition ou de cupidité; Jésus-Christ lui-même avait
souvent réprimandé sévèrement ceux de ses disciples qui ne
l'entouraient, pendant les jours de ses privations et de son exil
au milieu même de sa patrie, que dans l'espérance d'un royaume où
ils auraient les premières places. Plus les espérances sont
folles, plus elles séduisent certaines imaginations; on paye
alors de sa bourse et de sa personne le bonheur d'espérer. C'est
ainsi que le dieu Wronski ruinait des imbéciles en leur
promettant l'absolu; que le dieu Auguste Comte se faisait six
mille livres de rentes aux dépens de ses adorateurs, auxquels il
avait distribué d'avance des dignités fantastiques, réalisables
lorsque sa doctrine aurait conquis le monde; c'est ainsi que
certains magnétiseurs tirèrent de l'argent à un grand nombre de
dupes en leur promettant des trésors que les esprits dérangent
toujours. Quelques sectaires croient réellement à ce qu'ils
[480] promettent, et ceux-là sont les plus infatigables et les plus
hardis dans leurs intrigues: l'argent, les miracles, les
prophéties, rien ne leur manque, parce qu'ils ont cet absolu de
volonté et d'action qui fait réellement des prodiges, ce sont des
magiciens sans le savoir.
La secte des sauveurs de Louis XVII appartient, sous ce rapport,
à l'histoire de la magie. La folie de ces hommes est contagieuse
au point de gagner à leurs croyances ceux-mêmes qui viennent les
trouver pour les combattre; ils se procurent les pièces les plus
importantes et les plus introuvables, attirent à eux les plus
singuliers témoins, évoquent des souvenirs perdus, commandent à
l'armée des rêves, font apparaître des anges à Martin, du sang à
Rose Tamisier, un ange en guenilles à Eugène Vintras. Cette
dernière histoire est curieuse à cause de ses suites
phénoménales, et nous allons la raconter.
En 1839, les sauveurs de Louis XVII qui avaient rempli les
almanachs de prophéties pour l'an 1840, comptant bien que, si
tout le monde attendait une révolution, cette révolution ne
tarderait pas à s'accomplir, les sauveurs de Louis XVII qui
n'avaient plus leur prophète Martin résolurent d'en avoir un
autre; quelques-uns de leurs agents les plus zélés étaient en
Normandie, pays dont le faux Louis XVII avait la prétention
d'être le duc; ils jetèrent les yeux sur un ouvrier dévot, d'un
caractère exalté et d'une tête faible, et voici le tour dont ils
s'avisèrent: ils supposèrent une lettre adressée au prince,
c'est-à-dire au prétendu Louis XVII, remplirent cette lettre des
promesses emphatiques du règne futur, jointes à des expressions
[481] mystiques capables de faire impression sur une tête faible et
firent tomber cette lettre dans les mains de l'ouvrier qui se
nommait _Eugène Vintras_, avec les circonstances que lui-même va
nous raconter:
«Le 6 août 1839.
»A neuf heures environ, j'étais occupé à écrire..., on frappe à
la porte de la chambre où j'étais; croyant que c'était un ouvrier
qui avait affaire à moi, je réponds assez brusquement: Entrez. Je
fus bien surpris, au lieu d'un ouvrier, de voir un vieillard
déguenillé; je lui demandai seulement ce qu'il voulait.
»Il me répondit bien tranquillement: _Ne vous fâchez pas,
Pierre-Michel_ (noms dont jamais personne ne se sert pour me
nommer; dans tout le pays on m'appelle Eugène, et même, lorsque
je signe quelque chose, je ne mets jamais ces deux prénoms).
»Cette réponse de mon vieillard me fit une certaine sensation;
mais elle augmenta lorsqu'il me dit: «Je suis bien fatigué;
partout où je me présente, on me regarde avec mépris ou comme un
voleur.» Ces dernières paroles m'effrayèrent beaucoup, quoique
dites d'un air triste et malheureux. Je me levai, et pris devant
moi non pas de la monnaie, mais une pièce de dix sous que je lui
mis dans la main en lui disant: Je ne vous prends pas pour cela,
mon brave homme. Et en lui disant cela, je lui fis apercevoir que
je voulais l'éconduire. Il ne demanda pas mieux et me tourna le
dos d'un air peiné.
»A peine eut-il mis le pied sur la dernière marche que je retirai
la porte sur moi, et la fermai à clef. Ne l'entendant pas
[482] descendre, j'appelai un ouvrier et lui dis de monter à ma
chambre. Là, sous prétexte d'affaires, j'espérais lui faire
parcourir avec moi tous les endroits que je jugeais possibles de
cacher mon vieillard, que je n'avais pas vu sortir. Cet ouvrier
monte à ma chambre, je sors avec lui en fermant ma porte à clef,
et je parcourus tous les plus petits réduits. Je ne vis rien.
»J'allais entrer dans la fabrique, quand tout à coup j'entends
sonner une messe. J'éprouvais du plaisir pensant que, malgré le
dérangement de mon vieillard, je pourrais néanmoins assister à
une messe. Alors je courus à ma chambre pour prendre un livre de
prières. Je trouvai, à la place où j'écrivais, une lettre
adressée à madame de Generès, à Londres. Cette lettre était
signée et écrite par M. Paul de Montfleury, de Caen, et contenait
une réfutation d'hérésie et une profession de foi orthodoxe.
»Cette lettre, quoique adressée à madame de Generès, était
destinée à remettre sous les yeux du _duc de Normandie_ les plus
grandes vérités de notre sainte religion catholique, apostolique
et romaine. Sur la lettre était posée la pièce de dix sous que
j'avais donnée à mon vieillard.»
Dans une autre lettre, Pierre-Michel avoue que la figure de ce
vieillard ne lui était pas inconnue, mais qu'en le voyant ainsi
apparaître tout à coup, il eut extraordinairement peur, il
verrouilla et barricada la porte quand il fut sorti, écouta
longtemps à la porte s'il l'entendait descendre. Le vieux
mendiant ôta sans doute ses souliers pour descendre sans faire du
bruit, car Vintras n'entendit rien; il court alors à la fenêtre
[483] et ne le voit pas sortir, attendu qu'il était sorti depuis
longtemps. Voilà mon homme bouleversé, il appelle au secours,
cherche partout, trouve enfin la lettre qu'on voulait lui faire
lire, c'est évidemment une lettre tombée du ciel. Voilà Vintras
dévoué à Louis XVII, le voila visionnaire pour le reste de ses
jours, car désormais l'image du vieux mendiant ne le quittera
plus. Ce mendiant deviendra saint Michel, parce qu'il l'a appelé
Pierre-Michel, association d'idées analogue à celles des rêves.
Les hallucinés de la secte de Louis XVII avaient deviné, avec la
seconde vue des maniaques, juste le moment où il fallait frapper
la faible tête de Vintras pour en faire en un seul instant un
illuminé et un prophète.
La secte de Louis XVII se compose surtout d'anciens serviteurs de
la royauté légitimiste, aussi Vintras, devenu leur _medium_,
est-il le fidèle reflet de toutes ces imaginations pleines de
souvenirs chevaleresques et de mysticisme vieilli. Ce sont
partout, dans les visions du nouveau prophète, des lys baignés de
sang, des anges en costume de chevaliers, des saints déguisés en
troubadours. Puis apparaissent des hosties collées sur de la soie
bleue. Vintras a des sueurs de sang, et son sang apparaît sur les
hosties, où il dessine des coeurs avec des légendes de l'écriture
et de l'orthographe de Vintras; des calices vides paraissent tout
à coup pleins de vin, puis où le vin tombe apparaissent des
taches de sang. Les initiés croient entendre une musique
délicieuse et respirer des parfums inconnus; des prêtres appelés
à constater ces prodiges sont entraînés dans le courant de
l'enthousiasme.
Un curé du diocèse de Tours, un vieux et vénérable
[484] ecclésiastique, quitte sa cure, et se met à la suite du prophète.
Nous avons vu ce prêtre, il nous a raconté les merveilles de
Vintras avec l'accent de la plus parfaite conviction, il nous a
montré des hosties injectées de sang d'une manière inexplicable,
il nous a communiqué des procès-verbaux signés de plus de
cinquante témoins, tous gens honorables et bien posés dans le
monde, des artistes, des médecins, des hommes de loi, un
chevalier de Razac, une duchesse d'Armaillé. Les médecins ont
analysé le fluide vermeil qui coulait des hosties, et ont reconnu
que c'était véritablement du sang humain; les ennemis même de
Vintras, et il en a de cruels, ne contestent pas les miracles et
se contentent de les attribuer au démon. Mais concevez-vous, nous
disait l'abbé Charvoz, ce curé de Touraine dont nous avons parlé,
concevez-vous le démon falsifiant le sang de Jésus-Christ sur des
hosties réellement consacrées? Car l'abbé Charvoz est bien
réellement prêtre, et ces signes se produisent aussi sur les
hosties qu'il consacre. Cependant la secte de Vintras est
anarchique et absurde, Dieu ne fait donc pas de miracles en sa
faveur. Reste l'explication naturelle des phénomènes, et dans le
cours de cet ouvrage, nous l'avons assez indiquée pour qu'il soit
inutile de la développer ici.
Vintras, que ses sectaires posent en nouveau Christ, eut aussi
ses Iscariotes: deux membres de la secte, un certain Gozzoli et
un nommé Alexandre Geoffroi, publièrent contre lui les
révélations les plus odieuses. A les croire, les sectaires de
Tilly-sur-Seules (ainsi se nommait leur résidence) se livraient
aux pratiques les plus obscènes; ils célébraient dans leur
[485] chapelle particulière, qu'ils nommaient le cénacle, des messes
sacrilèges auxquelles les élus assistaient dans un état complet
de nudité; à un certain moment, tous gesticulaient, fondaient en
larmes en criant: Amour! amour! et ils se jetaient dans les bras
les uns des autres; on nous permettra de supprimer le reste.
C'étaient les orgies des anciens gnostiques, mais sans qu'on prît
la peine d'éteindre les lumières. Alexandre Geoffroi assure que
Vintras l'initia à un genre de prière qui consistait dans l'acte
monstrueux d'Onan, exercé au pied des autels, mais ici le
dénonciateur est trop odieux pour être cru sur parole. L'abbé
Charvoz, à qui nous avons parlé de ces accusations infâmes, nous
a dit qu'il fallait les attribuer à la haine de deux hommes
chassés de l'association pour avoir commis eux-mêmes les actes
dont ils accusent Vintras. Quoi qu'il en soit, les désordres
moraux engendrent naturellement les désordres physiques, et les
surexcitations anormales du système nerveux produisent presque
toujours des dérèglements excentriques dans les moeurs; si donc
Vintras est innocent, il aurait pu et peut encore devenir
coupable.
Le pape Grégoire XVI, par un bref du 8 novembre 1843, a condamné
formellement la secte de Vintras.
Voici un spécimen du style de cet illuminé, homme d'ailleurs sans
instruction et dont les écrits emphatiques fourmillent de fautes
de français.
«Dormez, dormez, indolents mortels: restez, restez encore sur vos
couches moelleuses; souriez à vos rêves de fêtes et de grandeurs;
l'ange de l'alliance est descendu sur vos montagnes, il a écrit
son nom jusque dans le calice de vos fleurs; il a touché, des
[486] anneaux qui ornent ses pieds, les fleuves qui font votre orgueil
et votre espérance; les chênes de vos forêts ont pris l'éclat de
son front pour une nouvelle aurore; la mer, d'un bond voluptueux,
a salué son regard! Elie l'a précédé! Penchez-vous du côté de la
terre, mais ne vous effrayez point de ce bruit si actif des
tombeaux. Dormez, dormez encore; je l'ai vu vers l'orient; il
burinait son nom sur des monts inaccessibles; il criait au temps
de hâter sa barque, et j'ai vu lui sourire le plus vieux des
vieillards. Dormez, dormez encore; Elie, à l'occident, pose une
croix à la porte du temple; il la scèle avec du feu et l'acier
d'un poignard.»
Encore le temple, le feu et le poignard! Chose étrange! les fous
se reflètent les uns et les autres, tous les fanatismes échangent
leurs inspirations, et le prophète de Louis XVII devient ici
l'écho du cri de vengeance des templiers.
Il est vrai que Vintras ne se croit pas responsable de ses
écrits; voici comment il en parle lui-même.
«Oh! si mon esprit était pour quelque chose dans ces écrits que
l'on condamne, j'inclinerais ma tête, et la crainte entrerait
dans mon âme. Ce n'est point mon ouvrage: je n'y ai point prêté
mon concours par recherche ni par désir. Le calme est en moi; ma
couche ne connaît pas l'insomnie; les veilles n'ont point fatigué
mes paupières; mon sommeil est pur comme quand Dieu le créa: je
puis dire à mon Dieu avec un coeur libre: _Custodi animam meam et
erue me: non erubescam, quoniam speravi in te._»
Un autre prétendu réformateur, celui qui se posait en messie des
[487] bagnes et de l'échafaud, _Lacenaire_, auquel nous ne comparerons
certainement pas Vintras, écrivait aussi de sa prison:
Comme une vierge chaste et pure
Dans des rêves d'amour je veille et je m'endors.
Quelqu'un m'apprendra-t-il ce que c'est qu'un remords?
L'argument de Vintras, pour légitimer son inspiration, n'est donc
pas concluant, puisqu'il a servi également à Lacenaire pour
excuser et même pour légitimer aussi, non plus des rêveries, mais
des crimes.
Condamnés par le pape, les sectaires de Tilly-sur-Seules
condamnèrent le pape à leur tour, Vintras, de son autorité
privée, s'est créé souverain pontife. La forme de ses vêtements
sacerdotaux lui a été révélée: il porte un diadème d'or avec un
lingam indien sur le front, il revêt une robe de pourpre et tient
en main un sceptre magique terminé par une main dont les doigts
sont fermés à l'exception du pouce et de l'auriculaire, les
doigts consacrés à Vénus et à Mercure, hiéroglyphe de
l'hermaphrodite antique, emblème des anciens cultes orgiaques et
des priapées du sabbat. Ainsi les réminiscences et les reflets de
la magie noire apportés par la lumière astrale viennent rattacher
aux mystères de l'Inde et au culte profane du Baphomet, les
extases de ce malade contagieux dont l'infirmerie est à Londres,
et qui continue à y faire des prosélytes et des victimes.
Aussi l'exaltation du pauvre prophète n'est-elle pas toujours
exempte d'épouvante et de remords, quoi qu'il en dise, et parfois
il laisse échapper les plus tristes aveux. Voici ce que nous
trouvons dans une lettre adressée à un de ses plus intimes amis:
[488] «Je suis toujours en attente de nouveaux tourments. Demain arrive
la famille Verger, je vais voir sur leurs traits la pureté de
leur âme s'annonçant par leur joie; on rappellera tout mon
bonheur passé; on citera des noms que je prononçais avec amour
dans des temps peu éloignés. Enfin, tout ce qui fera les délices
des autres sera pour moi de nouvelles tortures! Il faudra être à
table; tandis que l'on fouillera mon coeur avec un glaive, je
devrai sourire! Oh! si pourtant ces paroles terribles que j'ai
entendues n'étaient pas éternelles, je chérirais encore mon cruel
supplice! Pardon, mon cher, je ne pourrais vivre sans aimer Dieu!
»Écoutez, si votre charité d'homme vous le permet, comme ministre
du Dieu vivant, je ne la réclame pas, celui que votre maître a
vomi de sa bouche doit être maudit de vous:
»Dans la nuit de dimanche à lundi (17 au 18 mai) un songe affreux
a porté dans mon âme comme dans mon corps un coup mortel. J'étais
à Sainte-Paix, il n'y avait plus personne au château; cependant
les portes en étaient ouvertes. Je suis promptement monté à la
sainte chapelle; j'allais en ouvrir la porte quand j'ai vu écrit
sur cette porte, en caractères de feu: «N'approche pas de ce
lieu, toi que j'ai vomi de ma bouche!» Je n'ai pu descendre; je
suis tombé anéanti sur la première marche; mais jugez de mon
effroi quand je n'ai plus vu autour de moi qu'un large et profond
abîme! il y avait dans le fond des monstres hideux qui
m'appelaient leur frère!
»La pensée me vint en ce moment que le saint archange aussi
[489] m'appelait son frère. Quelle différence! lui faisait bondir mon
âme de la plus vive allégresse; et ceux-ci, en les entendant
m'appeler ainsi, je me tordais dans des convulsions semblables à
celles que leur faisait éprouver la vertu que Dieu avait attachée
à ma croix de grâce lors de leur apparition du 28 avril dernier.
»Je cherchais à me cramponner à quelque chose pour éviter de
rouler dans ce gouffre sans fond. Je priais la mère de Dieu, la
divine Marie, je l'appelais à mon secours. Elle était sourde à ma
voix! Pendant ce temps je roulais toujours laissant des lambeaux
de ma chair aux pointes rocailleuses qui bordaient cet effroyable
abîme! Tout à coup, des tourbillons de flammes s'élèvent vers moi
de la profondeur où j'allais bientôt tomber. J'entendais les cris
d'une joie féroce, et je ne pouvais plus prier. Tout à coup, une
voix plus effrayante que les longs retentissements du tonnerre
dans un violent orage retentit à mes oreilles. J'entendis ces
mots: «Tu croyais me vaincre et tu vois que je t'ai vaincu; je
t'ai appris à être humble à ma manière: viens goûter mes
douceurs, deviens un de mes meilleurs; apprends à connaître le
tyran du ciel; viens avec nous lui vomir des blasphèmes et des
imprécations: toute autre chose est inutile pour toi maintenant!»
Puis partant d'un long éclat de rire il m'a dit: «Regarde Marie,
celle que tu appelais ton bouclier contre nous, vois son sourire
gracieux, entends sa douce voix.»
»Mon cher, je l'ai vue au-dessus de l'abîme: ses yeux d'un bleu
céleste se sont remplis de feu, ses lèvres vermeilles sont
devenues violettes, sa voix si suave et si divine s'est changée,
elle est devenue dure et terrible! elle m'a lancé ces mots comme
[490] une foudre: «Roule, orgueilleux, dans ces lieux remplis de feu
qu'habitent les démons!»
»Tout mon sang reflua vers mon coeur; je crus que l'heure était
sonnée où l'enfer terrestre allait faire place à l'enfer éternel!
j'ai pu encore rassembler quelques mots de l'_Ave Maria_; je ne
sais combien j'ai été de temps; je sais que j'ai trouvé la
domestique couchée en rentrant: elle m'a dit qu'il était tard.
»Ah! si je fais connaître aux ennemis de l'oeuvre de la
miséricorde ce qui se passe en moi, n'est-ce pas qu'ils
crieraient victoire? ils diraient que ce sont bien là les preuves
d'une monomanie. Plût à Dieu que cela fût! je serais moins à
plaindre! Mais ne craignez rien, si Dieu ne veut pas entendre ma
voix pour moi je prierai pour lui qu'il double mes souffrances,
mais qu'il les cache à ses ennemis.»
Ici l'hallucination triomphante s'élève jusqu'au sublime Vintras
consent à être damné, pourvu qu'on ne dise pas qu'il est fou;
dernier instinct du prix inestimable de la raison qui survit à la
raison même: l'homme ivre n'est préoccupé que de la crainte de
passer pour ivre; l'insensé et le monomane demandent la mort
plutôt que d'avouer leur délire. C'est que, suivant la belle
sentence de Cèbes que nous avons déjà citée, il n'y a pour
l'homme qu'un bien désirable, c'est la sagesse qui est l'usage de
la raison, et il n'y a aussi qu'un véritable et suprême malheur à
redouter, c'est la folie.
[491]
CHAPITRE III.
LES MAGNÉTISEURS ET LES SOMNAMBULES.
SOMMAIRE.--M. le baron Du Potet et ses travaux sur la
magie.--Expériences du miroir magique, analogues aux phénomènes
d'hydromancie.--Les tables tournantes et la catastrophe de
Victor Hennequin.--Le monstre et le magicien.
L'Église, dans sa haute sagesse, nous défend de consulter le sort
et de violer par une indiscrète curiosité les secrets de
l'avenir; mais de nos jours la voix de l'Église n'est plus guère
entendue, et la foule revient aux devins et aux pythonisses; les
somnambules sont devenues les oracles de ceux qui ne croient plus
aux préceptes de l'Évangile, et l'on ne songe pas que la
préoccupation d'un événement prédit supprime en quelque sorte
notre liberté, et paralyse nos moyens de défense: en consultant
la magie pour prévoir les événements futurs, nous donnons des
arrhes à la fatalité.
Les somnambules sont les sybilles de notre époque, comme les
sybilles étaient les somnambules de l'antiquité: heureux les
consultants qui ne mettent pas leur crédulité au service de
magnétiseurs immoraux ou insensés, car ils communieraient par le
fait même de leur bénévole consultation à l'immoralité ou à la
folie des inspirateurs de l'oracle: le métier de magnétiseur est
facile et les dupes sont en grand nombre.
Il est donc important de connaître parmi ceux qui s'occupent du
magnétisme, quels sont les hommes vraiment sérieux.
[492] Parmi ceux-ci nous devons mettre au premier rang M. le baron _Du
Potet_, dont les travaux consciencieux ont fait déjà faire un
grand pas à la science de Mesmer. M. Du Potet a ouvert à Paris
une école pratique de magnétisme où le public est admis à
s'instruire des procédés et à vérifier les phénomènes.
Le baron Du Potet est une nature exceptionnelle et
particulièrement intuitive. Comme tous les contemporains, même
les plus instruits, il ignore la kabbale et ses mystères, et
cependant le magnétisme lui a révélé la magie; il a senti le
besoin de révéler et de cacher cette science effrayante encore
pour lui-même, et il a écrit un livre qu'il vend seulement à ses
adeptes et sous le sceau du secret le plus absolu. Ce secret,
nous ne l'avons pas promis à M. Du Potet, mais nous le garderons
par respect pour les convictions de l'hiérophante; qu'il nous
suffise de dire que son livre est le plus remarquable de tous les
ouvrages de pure intuition; nous ne le croyons pas dangereux,
parce que M. le baron Du Potet indique des forces dont il ne
précise pas l'usage. Il sait qu'on peut nuire ou faire du bien,
tuer ou sauver par les procédés magnétiques; mais ces procédés,
il ne les indique pas d'une manière claire et pratique, et nous
l'en félicitons d'ailleurs, car le droit de vie et de mort
suppose une souveraineté divine, et cette souveraineté, nous
regarderions comme un indigne celui qui, la connaissant et la
possédant, consentirait à la vendre de quelque manière que ce
fût.
M. Du Potet établit victorieusement l'existence de cette lumière
universelle dans laquelle les crisiaques perçoivent toutes les
images et tous les reflets de la pensée; il provoque des
projections puissantes de cette lumière au moyen d'un appareil
[493] absorbant qu'il nomme le _miroir magique:_ c'est tout simplement
un cercle ou un carré couvert de charbon en poudre fine et
tamisée. Dans cet espace négatif, la lumière projetée par le
crisiaque et par le magnétiseur réunis, colore bientôt et réalise
toutes les formes correspondantes à leurs impressions nerveuses.
Dans ce miroir vraiment magique, apparaissent pour le sujet
soumis au somnambulisme tous les rêves de l'opium ou du haschich,
les uns riants, les autres lugubres; le malade doit être arraché
à ce spectacle, si l'on ne veut pas qu'il tombe dans des
convulsions.
Ces phénomènes sont analogues à ceux de l'hydromancie pratiquée
par Cagliostro: l'eau, considérée attentivement, éblouit et
trouble la vue; alors la fatigue des yeux favorise les
hallucinations du cerveau. Cagliostro voulait pour ces
expériences des sujets vierges et parfaitement innocents, afin de
n'avoir pas à craindre les divagations nerveuses produites par
les réminiscences érotiques. Le miroir magique de Du Potet est
peut-être plus fatiguant pour le système nerveux tout entier,
mais les éblouissements de l'hydromancie doivent avoir une
influence plus redoutable sur le cerveau.
M. Du Potet est un de ces hommes fortement convaincus qui
supportent courageusement les dédains de la science et les
préjugés de l'opinion, en répétant tout bas la profession de foi
secrète de Galilée: _La terre tourne cependant!_
On a découvert tout récemment que les tables tournent aussi, et
que l'aimantation humaine donne aux objets mobiliers soumis à
l'influence des crisiaques un mouvement de rotation. Les masses
même les plus lourdes peuvent être soulevées et promenées dans
[494] l'espace par cette force, car la pesanteur n'existe qu'en raison
de l'équilibre des deux forces de la lumière astrale, augmentez
l'action de l'une des deux, l'autre cédera aussitôt. Or, si
l'appareil nerveux aspire et respire cette lumière en la rendant
positive ou négative, suivant les surexcitations personnelles du
sujet, tous les corps inertes soumis à son action et imprégnés de
sa vie deviendront plus légers ou plus lourds, suivant le flux et
le reflux de la lumière qui entraîne dans le nouvel équilibre de
son mouvement les corps poreux et mauvais conducteurs autour d'un
centre vivant, comme les astres dans l'espace sont emportés,
balancés, et gravitent autour du soleil.