«L'aigle volera par le monde et se soumettra plusieurs nations...

«Le prince le plus grand et le plus auguste souverain de tout

l'Occident, sera mis en fuite après une défaite surnaturelle...

[464] «Le très noble prince sera mis en captivité par ses ennemis et

s'affligera en pensant à ceux qui étaient attachés à lui...

«Avant que la paix se rétablisse en France, les mêmes événements

recommenceront et se produiront plusieurs fois...

«L'aigle sera couronné de trois diadèmes, et il rentrera

victorieux dans son aire d'où il ne sortira plus que pour

s'élever vers le ciel...»

_Nostradamus_, après avoir prédit la spoliation des églises et le

meurtre des prêtres, annonce qu'un empereur naîtra près de

l'Italie, que sa souveraineté coûtera bien du sang à la France,

et que les siens le trahiront et l'accuseront du sang versé.

Un empereur naîtra près d'Italie,

Qui, à l'empire, sera vendu bien cher;

Mais il doit voir à quels gens il s'allie,

Qui le diront moins prince que boucher.

De soldat simple parviendra à l'empire,

De robe courte parviendra à la longue;

Vaillant aux armes, en l'Eglise au plus pire,

Traiter les prêtres comme l'eau fait l'éponge.

C'est-à-dire qu'au moment des plus grandes calamités de l'Église,

il comblera les prêtres de biens.

Dans un _Recueil de prophéties_, publié en 1820, dont nous

possédons un exemplaire, on trouve, après une prédiction qui

concerne Napoléon Ier, cette phrase:

«Et fera le neveu ce que l'oncle n'avait pu faire.»

La célèbre mademoiselle _Lenormand_ avait dans sa bibliothèque un

volume cartonné, à dos de parchemin, contenant le _Traité

[465] d'Olivarius sur les prophéties_, suivi de dix pages manuscrites

où le règne de Napoléon et sa chute étaient formellement

annoncés. La devineresse communiqua ce livre à l'impératrice

Joséphine. Puisque nous venons de nommer mademoiselle Lenormand,

il faut dire quelques mots de cette singulière femme: c'était une

grosse demoiselle fort laide, emphatique dans ses discours,

amphigourique dans son style, mais somnambule éveillée et d'une

lucidité toute particulière; elle fut sous le premier empire et

sous la restauration la devineresse à la mode. Rien n'est plus

fastidieux que la lecture de ses ouvrages, mais elle tirait les

cartes avec le plus grand succès.

La cartomancie retrouvée en France par Éteilla n'est autre chose

que la consultation du sort au moyen de signes convenus d'avance;

ces signes combinés avec les nombres, inspirent des oracles au

médium qui se magnétise en les regardant. On tire ces signes au

hasard après les avoir lentement mêlés, on les dispose par nombre

kabbalistiques, et ils répondent toujours à la pensée de celui

qui les interroge sérieusement et de bonne foi, car nous portons

en nous tout un monde de pressentiments auxquels il ne faut qu'un

prétexte pour nous apparaître. Les natures impressionnables et

sensitives reçoivent de nous le choc magnétique qui leur

communique l'empreinte de notre état nerveux. Le médium peut

alors lire nos craintes et nos espérances dans les rides de

l'eau, dans la configuration des nuages, dans les points jetés au

hasard sur la terre, dans les dessins laissés sur une assiette

par du marc de café, dans les chances d'un jeu de cartes ou d'un

tarot. Le tarot surtout, ce livre kabbalistique et savant, dont

[466] toutes les combinaisons sont une révélation des harmonies

préexistantes entre les signes, les lettres et les nombres, le

tarot est alors d'un usage vraiment merveilleux. Mais nous ne

pouvons impunément nous arracher ainsi à nous-mêmes les secrets

de notre communication intime avec la lumière universelle. La

consultation des cartes et des tarots est une véritable évocation

qui ne peut se faire sans danger et sans crime. Dans les

évocations, nous forçons notre corps astral à nous apparaître,

dans la divination nous le contraignons à nous parler; nous

donnons ainsi un corps à nos chimères et nous faisons une réalité

prochaine de cet avenir qui sera véritablement le nôtre, quand

nous l'aurons évoqué par le Verbe et adopté par la foi.

Contracter l'habitude de la divination et des consultations

magnétiques, c'est faire un pacte avec le vertige: or, nous avons

déjà établi que le vertige c'est l'enfer.

Mademoiselle Lenormand était folle d'infatuation de son art et

d'elle-même; le monde ne roulait pas sans elle, et elle se

croyait nécessaire à l'équilibre européen. Lors du congrès

d'Aix-la-Chapelle, la devineresse partit suivie de tout son

mobilier, se fit des affaires à toutes les douanes, et tourmenta

toutes les autorités pour qu'on fût en quelque sorte forcé de

s'occuper d'elle: c'était la vraie mouche du coche, et quelle

mouche! A son retour, elle publia ses impressions et mit en tête

de son livre une vignette où elle se représente entourée de

toutes les puissances qui la consultent et qui tremblent devant

elle.

Les grands événements qui venaient de s'accomplir dans le monde

avaient tourné à cette époque les âmes vers le mysticisme, une

[467] réaction religieuse était commencée, et les souverains qui

formèrent la sainte alliance sentaient le besoin de rattacher à

la croix leurs sceptres unis en faisceaux. L'empereur

_Alexandre_, surtout, croyait que l'heure était venue pour la

sainte Russie de convertir le monde à l'orthodoxie universelle.

La secte des _sauveurs de Louis_ XVII, secte intrigante et

remuante, voulut profiter de cette disposition pour fonder un

nouveau sacerdoce et parvint à introduire près de l'empereur de

Russie une de ses illuminées. Cette nouvelle Catherine Théot, que

les sectaires appelaient soeur Salomé, se nommait _madame

Bouche_; elle passa dix-huit mois à la cour de l'empereur, ayant

souvent avec lui des entretiens secrets; mais Alexandre avait

plus d'imagination dévote que de véritable enthousiasme, il se

plaisait au merveilleux, et prétendait qu'on l'amusât. Ses

confidents mystiques lui présentèrent une prophétesse nouvelle

qui lui fit oublier la soeur Salomé, c'était, la fameuse madame

de _Krudener_, cette aimable coquette de piété et de vertus, qui

fit et ne fut pas Valérie. Son ambition était pourtant qu'on la

crût l'héroïne de son livre, et comme une de ses intimes amies la

pressait de lui en nommer le héros, elle désigna un homme éminent

de ce temps-là.--Mais alors, dit l'amie, le dénoûment de votre

livre n'est pas conforme à la vérité de l'anecdote, car ce

monsieur n'est pas mort.--Oh! ma chère, s'écria madame de

Krudener, je vous assure qu'il n'en vaut guère mieux. Cette

réponse fit fortune. Madame de Krudener exerça sur l'esprit un

peu faible d'Alexandre une influence assez grande pour alarmer

ses conseillers, il s'enfermait souvent avec elle pour prier,

mais elle se perdit par excès de zèle. Un jour, comme l'empereur

[468] allait la quitter, elle se jette au-devant de lui et le conjure

de ne pas sortir. Dieu me révèle, dit-elle, que vous courez un

grand danger: on en veut à votre vie; un assassin est caché dans

le palais. L'empereur s'alarme, il sonne, il se fait entourer de

gardes, on fait des perquisitions et l'on finit par trouver un

pauvre diable muni d'un poignard. Cet homme, interrogé, se

trouble et finit par avouer qu'il a été introduit par madame

Krudener elle-même. Était-ce vrai, et cette dame avait-elle joué

dans cette affaire le rôle de Latude près de madame Pompadour?

Était-ce faux, et cet homme, aposté par les ennemis de

l'empereur, avait-il pour mission secrète, si le meurtre ne

réussissait pas, de perdre madame Krudener? De toutes façons, la

pauvre prophétesse fut perdue. L'empereur, honteux d'avoir été

pris pour dupe, la congédia sans l'entendre, et elle dut

s'estimer heureuse encore d'en être quitte à si bon marché.

La petite église de Louis XVII ne se tint pas pour battue par la

disgrâce de madame Bouche, et vit dans celle de madame de

Krudener un véritable châtiment divin, ils continuèrent leurs

prophéties, et firent au besoin des miracles. Sous le règne de

Louis XVIII, ils mirent en avant un paysan de la Beauce, nommé

_Martin_, qui soutenait avoir vu un ange. Cet ange, dont il

décrivait le costume et la figure, avait toute l'apparence d'un

laquais de bonne maison: il avait une redingote très longue et

très serrée à la taille, d'une couleur jaunâtre ou blonde, il

était pâle et mince et portait sur sa tête un chapeau

probablement galonné et verni. Ce qu'il y a d'étrange, et ce qui

prouve une fois de plus combien il y a de ressources dans la

[469] persistance et dans l'audace, c'est que cet homme se fit prendre

au sérieux, et parvint à s'introduire auprès du roi. On assure

qu'il l'étonna par des révélations de sa vie intime, révélations

qui n'ont rien d'impossible ni même d'extraordinaire, maintenant

que les phénomènes du magnétisme sont mieux constatés et mieux

connus.

Louis XVIII, d'ailleurs, était assez sceptique pour être crédule.

Le doute en présence de l'être et de ses harmonies, le

scepticisme en face des mathématiques éternelles et des lois

immuables de la vie qui rendent la divinité présente et visible

partout, n'est-ce pas la plus sotte des superstitions et la plus

inexcusable comme la plus dangereuse de toutes les crédulités?

[470]

LIVRE VII.

LA MAGIE AU XIXe SIÈCLE.

[Hébreu], Zaîn.

CHAPITRE PREMIER.

LES MAGNÉTISEURS MYSTIQUES ET LES MATÉRIALISTES.

SOMMAIRE.--Une évocation dans l'église de Notre-Dame.--Les faux

prophètes et les faux dieux.

La négation du dogme fondamental de la religion catholique, si

poétiquement formulée dans le poème de Faust, avait porté ses

fruits dans le monde. La morale privée de sa sanction éternelle

devenait douteuse et chancelante. Un mystique matérialiste

retourna le système de Swedenborg pour créer sur la terre le

paradis des attractions proportionnelles aux destinées. Par les

attractions, Fourier entendait les passions sensuelles,

auxquelles il promettait une expansion intégrale et absolue.

Dieu, qui est la suprême raison, marqua d'un sceau terrible ces

doctrines réprouvées: les disciples de Fourier avaient commencé

par l'absurdité, ils finirent par la folie.

Ils crurent sérieusement au changement prochain de l'Océan en un

vaste bol de limonade, à la création future des antilions et des

antiserpents, à la correspondance épistolaire des planètes les

[471] unes avec les autres. Nous ne parlons pas de la fameuse queue de

trente-deux pieds dont ils voulaient, dit-on, gratifier l'espèce

humaine, parce qu'ils ont eu eux-mêmes la générosité de renoncer

à cette queue et d'en considérer l'avènement, possible, suivant

le maître, comme purement hypothétique.

[Illustration: Plan général de la doctrine des Kabbalistes.]

C'est à de pareilles absurdités que devait conduire la négation

de l'équilibre, et il y a au fond de toutes ces folies plus de

logique qu'on ne pense. La même raison qui nécessite la douleur

dans l'humanité, rend indispensable l'amertume des eaux de la

mer; supposez bonne l'expansion intégrale des instincts, et vous

ne pourrez plus admettre l'existence des animaux féroces; donnez

à l'homme pour toute moralité l'aptitude à satisfaire ses

appétits, il aura toujours quelque chose à envier aux

orangs-outangs et aux singes. Nier l'enfer, c'est nier le ciel,

puisque, suivant la plus haute interprétation du dogme unique

d'Hermès, l'enfer est la raison équilibrante du ciel, parce que

l'harmonie résulte de l'analogie des contraires. _Quod superius,

sicut quod inferius_, la supériorité existe en raison de

l'infériorité; c'est la profondeur qui déterminé la hauteur, et

si vous comblez les vallées vous ferez disparaître les montagnes;

de même, si vous effacez les ombres, vous anéantirez la lumière

qui n'est visible que par le contraste gradué de l'ombre et du

jour, et vous produirez l'obscurité universelle par un immense

éblouissement; les couleurs même n'existent dans la lumière que

par la présence de l'ombre, c'est la triple alliance du jour et

de la nuit, c'est l'image lumineuse du dogme, c'est la lumière

faite ombre, comme le Sauveur est le Verbe fait homme, et tout

cela repose sur la même loi, la loi première de la création, la

[472] loi unique et absolue de la nature, celle de la distinction et de

la pondération harmonieuse des forces contraires dans l'équilibre

universel.

Ce n'est pas le dogme de l'enfer, ce sont les interprétations

téméraires de ce dogme qui ont révolté la conscience publique.

Ces rêves barbares du moyen âge, ces supplices atroces et

obscènes sculptés sur les portiques des églises, cette infâme

chaudière où cuisent des chairs humaines à jamais vivantes pour

souffrir et à la fumée de laquelle se réjouissent les élus, tout

cela est absurde et impie, mais tout cela n'appartient pas au

dogme sacré de l'Église. La cruauté attribuée à Dieu est le plus

affreux des blasphèmes, et c'est pour cela même que le mal est à

jamais sans remède, quand la volonté de l'homme se refuse à la

bonté divine. Dieu n'inflige pas plus aux damnés les tortures de

la réprobation, qu'il ne donne la mort à ceux qui se suicident.

«Travaille pour posséder, et tu seras heureux, dit à l'homme la

justice suprême.

--Je veux posséder et jouir sans travailler!

--Alors tu voleras et tu souffriras.

--Je me révolterai!

--Alors tu te briseras et tu souffriras davantage.

--Je me révolterai toujours!

--Alors tu souffriras éternellement.»

Tel est l'arrêt de la raison absolue et de la souveraine justice;

que peut répondre à cela l'orgueil de la folie humaine?

La religion n'a pas de plus grands ennemis que le mysticisme

téméraire qui prend les visions de sa fièvre pour des révélations

[473] divines. Ce ne sont pas les théologiens qui ont créé l'empire du

diable, ce sont les faux dévôts et les sorciers.

Croire à une vision de notre cerveau plutôt qu'à l'autorité de la

raison et de la piété publiques, tel est toujours le commencement

de l'hérésie en religion, de la folie dans l'ordre de la

philosophie humaine; un fou ne serait jamais fou s'il croyait à

la raison des autres.

Les visions ne manquent jamais à la piété révoltée, pas plus que

les chimères à une raison qui s'excommunie et qui s'égare.

A ce point de vue, le magnétisme a certainement ses dangers: car

l'état de crise amène aussi bien les hallucinations que les

intuitions lucides.

Nous consacrerons dans ce livre un chapitre spécial aux

magnétiseurs, les uns mystiques, les autres matérialistes, et

nous les avertirons, au nom de la science, des dangers auxquels

ils s'exposent.

Les consultations du sort, les expériences magnétiques et les

évocations appartiennent à un seul et même ordre de phénomènes.

Or, ce sont des phénomènes dont on ne saurait impunément abuser,

il y va de la raison et de la vie.

Il y a trente ou quarante ans, un vicaire de choeur de l'église

de Notre-Dame, homme fort pieux et fort estimable d'ailleurs,

s'était épris du magnétisme, et se livrait à de fréquentes

expériences, il consacrait plus de temps qu'il ne l'aurait

peut-être dû, à la lecture des mystiques, et surtout du

vertigineux Swedenborg; sa tête bientôt se fatigua, il fut

travaillé d'insomnies, il se levait alors pour étudier, ou même

lorsque l'étude n'arrivait pas à calmer les agitations de son

[474] cerveau, il prenait la clef de l'église et y entrait par la porte

rouge, il pénétrait ensuite dans le choeur éclairé seulement par

la faible lampe du maître-autel, gagnait sa stalle et y restait

jusqu'au matin, abîmé dans des prières et des méditations

profondes.

Une nuit, le sujet de sa méditation était la damnation éternelle,

il songeait à la doctrine si menaçante du petit nombre des élus,

et ne savait comment concilier cette rigoureuse exclusion du plus

grand nombre avec la bonté infinie de ce Dieu qui veut que tous

les hommes soient sauvés, dit l'Écriture sainte, et qu'ils

arrivent à la connaissance de la vérité; il pensait à ce supplice

du feu que le plus cruel tyran de la terre ne voudrait pas

infliger, s'il le pouvait, pendant une journée seulement, à son

plus cruel ennemi, et le doute entrait de tous côtés dans son

coeur; puis il se mit à songer aux explications conciliantes de

la théologie. L'Église ne définit pas le feu de l'enfer, il est

éternel, suivant l'Évangile, mais il n'est écrit mille part que

le plus grand nombre des hommes doit le souffrir éternellement.

Beaucoup de réprouvés pourront n'avoir à supporter que la peine

du dam, c'est-à-dire, la privation de Dieu; enfin l'Église défend

absolument de supposer la damnation de personne. Les païens ont

pu être sauvés par le baptême de désir, les pécheurs scandaleux

par une contrition subite et parfaite, enfin il faut espérer pour

tous et prier pour tous, excepté pour un seul, celui de qui le

Sauveur a dit qu'il eût été plus avantageux pour cet homme-là de

n'être point né.

Le vicaire s'arrêta à cette dernière pensée, et songea tout à

coup qu'un seul homme portait ainsi officiellement le poids de la

[475] réprobation depuis des siècles; que Judas Iscariote, car c'est de

lui qu'il s'agit dans le passage de l'Écriture, après s'être

repenti de son forfait jusqu'à en mourir, était devenu le bouc

émissaire de l'humanité, l'Atlas de l'enfer, le Prométhée de la

damnation, lui que le Sauveur prêt à mourir avait appelé son ami!

Ses yeux alors se remplirent de larmes, il lui sembla que la

rédemption était sans effet, si elle n'avait pas sauvé Judas;

c'est pour celui-là et pour celui-là seul, répétait-il dans son

exaltation, que j'aurais voulu mourir une seconde fois, si

j'avais été le Sauveur! mais Jésus-Christ n'est-il pas meilleur

que moi mille fois? Que doit-il donc faire maintenant dans le

ciel, pendant que je pleure son malheureux apôtre sur la

terre?... Ce qu'il fait, ajouta le prêtre en s'exaltant de plus

en plus, il me plaint et il me console; je le sens, il dit à mon

coeur que le paria de l'Évangile est sauvé, et qu'il sera, par la

longue malédiction qui pèse encore sur sa mémoire, le rédempteur

de tous les parias...--Mais s'il en est ainsi, c'est un nouvel

Évangile qu'il faut annoncer au monde... celui de la miséricorde

infinie, universelle, au nom de Judas régénéré... Mais je

m'égare, je suis un hérétique, un impie!... Non cependant,

puisque je suis de bonne foi!... Puis joignant les mains avec

ferveur: «Mon Dieu, dit le vicaire, donnez-moi ce que vous ne

refusiez pas jadis à la foi, ce que vous ne lui refusez pas

encore... un miracle pour me convaincre et me rassurer, un

miracle comme gage d'une mission nouvelle...»

L'enthousiaste alors se lève, et dans le silence de la nuit, si

formidable, au pied des autels, dans l'immensité de cette église

muette et sombre, il prononce à haute voix, d'une voix lente et

[476] solennelle, cette évocation: «Toi qu'on maudit depuis dix-huit

siècles, et que je pleure, car tu sembles avoir pris l'enfer pour

toi seul, afin de nous laisser le ciel, malheureux Judas, s'il

est vrai que le sang de ton Maître t'a purifié, si tu es sauvé,

viens m'imposer les mains pour le sacerdoce de la miséricorde et

de l'amour!»

Le vicaire ayant dit ces paroles, et pendant que l'écho éveillé

en sursaut les murmurait encore sous les voûtes épouvantées, le

vicaire se lève, traverse le choeur, et va s'agenouiller sous la

lampe au pied du maître-autel. «Alors, dit-il (car c'est à

lui-même que nous devons le récit de cette histoire), alors je

sentis positivement et réellement deux mains, deux mains chaudes

et vivantes, se poser sur ma tête, comme font celles de l'évêque

le jour de l'ordination, je ne dormais pas, je n'étais pas

évanoui, et je les sentis; c'était un contact réel et qui dura

quelques minutes. Dieu m'avait exaucé, le miracle était fait, de

nouveaux devoirs m'étaient imposés, et une vie nouvelle

commençait pour moi; à partir du lendemain, je devais être un

nouvel homme...»

Le lendemain, en effet, le malheureux vicaire était fou.

Le rêve d'un ciel sans enfer, le rêve de Faust a fait bien

d'autres victimes dans ce malheureux siècle de doute et d'égoïsme

qui n'est parvenu à réaliser qu'un enfer sans ciel. Dieu même

devenait inutile dans un système où tout était permis, où tout

était bien. Les hommes arrivés à ne plus craindre un juge suprême

trouvèrent bien facile de se passer du Dieu des bonnes gens,

moins Dieu, en effet, que les bonnes gens eux-mêmes. Les fous qui

s'érigeaient en vainqueurs du diable en arrivèrent à se faire

[477] dieux. Notre siècle est surtout celui de ces mascarades

prétendues divines, nous en avons connu de toutes les sortes. Le

dieu Ganneau, bonne et trop poétique nature, qui eût donné sa

chemise aux pauvres, et qui réhabilitait les voleurs, Ganneau qui

admirait Lacenaire, et qui n'eût pas tué une mouche; le dieu

Cheneau, marchand de boutons de la rue Croix-des-Petits-Champs,

qui était visionnaire comme Swedemborg et qui écrivait ses

inspirations en style de Jeannot, le dieu Tourreil, bon et

excellent homme qui divinise la femme, et veut qu'Adam soit sorti

d'Ève; le dieu Auguste Comte, qui conservait de la religion

catholique tout, excepté deux choses, deux misères: l'existence

de Dieu et l'immortalité de l'âme; le dieu Wronski, vrai savant

celui-là, qui eut la gloire et le bonheur de retrouver les

premiers théorèmes de la kabbale, et qui, en ayant vendu la

communication cent cinquante mille francs à un riche imbécile

nommé Arson, déclare dans un de ses livres les plus sérieux que

ledit Arson, pour avoir refusé de le payer intégralement, est

devenu réellement et en vérité la bête de l'_Apocalypse_. Voici

ce curieux passage que nous tenons à citer, pour qu'on ne nous

accuse pas d'injustice envers un homme dont les travaux nous ont

été utiles, et dont nous avons fait sincèrement l'éloge dans nos

précédentes publications.

Wronski, pour forcer Arson à le payer, avait publié une brochure

intitulée Oui ou Non, c'est-à-dire, m'avez-vous acheté, oui ou

non, pour cent-cinquante mille francs ma découverte de l'absolu?

[478] Or, voici en quels termes, dans son livre intitulé: _Réforme de

la philosophie_, Wronski[23] rappelle à l'univers entier qui ne

s'en soucie guère, la publication de cette brochure; on trouvera

par la même occasion dans ce passage un échantillon curieux du

style de ce négociant en absolu.

[Note 23: Wronski, _Réforme de la philosophie_, p. 512.]

«Ce fait de la découverte de l'absolu, qui parait si fortement

révolter les hommes, se trouve déjà constaté dans un grand

scandale, celui du fameux OUI ou NON, aussi décisif par

l'éclatant triomphe de la vérité qui en fut l'issue, qu'il est

remarquable par l'apparition soudaine de l'être symbolique dont

menace l'_Apocalypse_, de ce monstre de la création, qui porte au

front le nom de MYSTÈRE, et qui, cette fois, craignant d'être

frappé mortellement, ne put plus contenir dans l'ombre ses

hideuses convulsions, et vint, par la voie des journaux et par

toutes les autres voies où l'on entraîne le public, étaler au

grand jour sa rage infernale et son extrême imposture, etc.»

Il est bon de savoir que ce pauvre Arson qui est accusé ici de

rage infernale et d'extrême imposture avait déjà payé à

l'hiérophante quarante ou cinquante mille francs.

L'absolu que Wronski vendait si cher, nous l'avons retrouvé après

lui, et nous l'avons donné pour rien à nos lecteurs, car la

vérité est due au monde, et nul n'a le droit de se l'approprier

et d'en faire métier et marchandise. Puisse cet acte de justice

expier la faute d'un homme qui est mort dans un état voisin de la

misère, après avoir tant travaillé, non pas pour la science, mais

[479] pour s'enrichir au moyen de la science, qu'il n'était peut-être

digne ni de comprendre ni de posséder.

CHAPITRE II.

DES HALLUCINATIONS.

SOMMAIRE.--Encore la secte des sauveurs de Louis

XVII.--Singulières hallucinations d'un ouvrier cartonnier nommé

Eugène Vintras.--Ses prophéties et ses prétendus

miracles.--Accusations portées contre lui par des sectaires

dissidents.--Les moeurs des faux gnostiques.--Les hallucinations

contagieuses.

Histoire de la magie · 第 32 / 38 段