A ce moment la porte s'ouvrit sans bruit, et un homme, le chapeau

rabattu sur les yeux et enveloppé d'un manteau, entra dans la

chambre; l'assemblée se leva, Catherine Théot étendit vers le

nouveau venu ses mains tremblantes: «Je savais que tu devais

venir, dit-elle, et je t'attendais; celui que tu ne vois pas et

que je vois à ma droite t'a montré à moi aujourd'hui, lorsqu'un

rapport t'a été remis contre nous: on nous accusait de conspirer

pour le roi, et en effet j'ai parlé d'un roi, d'un roi dont le

précurseur me montre en ce moment la couronne teinte de sang, et

sais-tu sur quelle tête elle est suspendue? Sur la tienne,

Maximilien!»

A ce nom l'inconnu tressaillit comme si un fer rouge l'eût mordu

à la poitrine, il jeta autour de lui un regard rapide et inquiet,

puis reprenant une contenance impassible:

--Que voulez-vous dire? murmura-t-il, d'une voix brève et

saccadée, je ne vous comprends pas.

--Je veux dire, reprit Catherine Théot, qu'il fera un beau soleil

ce jour-là et qu'un homme vêtu de bleu et tenant en main un

sceptre de fleurs, sera un instant le roi et le sauveur du monde;

je veux dire que tu seras grand comme Moïse et comme Orphée,

lorsque, mettant le pied sur la tête du monstre prêt à te

dévorer, tu diras aux bourreaux et aux victimes qu'il existe un

Dieu. Cesse de le cacher, _Robespierre_, et montre-nous sans

pâlir cette tête courageuse que Dieu va jeter dans le plateau

[450] vide de sa balance. La tête de Louis XVI est lourde, et la tienne

seule en peut équilibrer le poids.

--Est-ce une menace, dit froidement Robespierre en laissant

tomber son manteau, et croit-on par cette jonglerie étonner mon

patriotisme et influencer ma conscience? Prétendez-vous, par des

menaces fanatiques et des radotages de vieilles femmes,

surprendre mes résolutions, comme vous avez épié mes démarches?

Vous m'attendiez, à ce qu'il me paraît, et malheur à vous de

m'avoir attendu! car, puisque vous forcez le curieux, le visiteur

inconnu, l'observateur à être Maximilien Robespierre,

représentant du peuple, comme représentant du peuple, je vous

dénonce au Comité de salut public et je ferai procéder à votre

arrestation.

Ayant dit ces mots, Robespierre rejeta son manteau autour de sa

tête poudrée, et marcha avec roideur vers la porte, personne

n'osa ni le retenir, ni lui adresser la parole. Catherine Théot

joignait les mains et disait: Respectez ses volontés, il est roi

et pontife de l'ère nouvelle; s'il nous frappe, c'est que Dieu

veut nous frapper: tendons la gorge au couteau de la Providence.

Les initiés de Catherine Théot attendirent toute la nuit qu'on

vînt les arrêter, personne ne parut; ils se séparèrent pendant la

journée suivante; deux autres jours et deux autres nuits se

passèrent pendant lesquels les membres de la secte ne cherchèrent

pas à se cacher. Le cinquième jour, Catherine Théot et ceux qu'on

appelait ses complices, furent dénoncés aux Jacobins par un

ennemi secret de Robespierre, qui insinua adroitement aux

auditeurs des doutes contre le tribun. On parlait de dictature,

[451] le nom de roi avait même était prononcé. Robespierre le savait et

comment le tolérait-il? Robespierre haussa les épaules, mais le

lendemain, Catherine Théot, dom Gerle et quelques autres furent

arrêtés et envoyés dans ces prisons qui ne s'ouvraient plus, une

fois qu'on y était entré, que pour fournir la tâche quotidienne

du bourreau.

L'histoire de l'entrevue de Robespierre avec Catherine Théot

transpira au dehors on ne sait comment. Déjà la contre-police des

futurs thermidoriens épiait le dictateur présumé et on l'accusait

de mysticisme, parce qu'il croyait en Dieu. Robespierre n'était

pourtant ni l'ami, ni l'ennemi de la secte des nouveaux

joannites; il était venu chez Catherine pour observer des

phénomènes; mécontent d'avoir été reconnu, il sortit en proférant

des menaces qu'il ne réalisa pas, et ceux qui transformèrent en

conspiration les conventicules du vieux moine et de la vieille

béate avaient espéré faire sortir de ce procès un doute ou du

moins un ridicule qui s'attacherait à la réputation de

l'incorruptible Maximilien.

La prophétie de Catherine Théot eut son accomplissement par

l'inauguration du culte de l'Être suprême et la réaction rapide

de thermidor.

Pendant ce temps, la secte qui s'était ralliée à la soeur André,

dont un sieur Ducy écrivait les révélations, continuait ses

visions et ses miracles. Leur idée fixe était la conservation de

la légitimité par le règne futur de Louis XVII: plusieurs fois

ils sauvèrent en rêve le pauvre petit orphelin du Temple, et

crurent réellement l'avoir sauvé; d'anciennes prophéties

promettaient le trône des lys à un jeune homme autrefois captif.

Sainte Brigitte, sainte Hildegarde, Bernard Tollard,

[452] Lichtemberger, annonçaient tous une restauration miraculeuse

après de grands désastres. Les néo-joannites furent les

interprètes et les continuateurs de ces prédictions, jamais les

Louis XVII ne leur manquèrent, et ils en eurent successivement

sept ou huit, tous parfaitement authentiques et non moins

parfaitement conservés; c'est aux influences de cette secte que

nous avons dû depuis les révélations du paysan Martin (de

Gallardon) et les prodiges de Vintras.

Dans ce cercle magnétique comme dans les assemblées de quakers ou

des trembleurs de la Grande-Bretagne, l'enthousiasme était

contagieux et se transmettait de frère en frère. Après la mort de

la soeur André, la seconde vue et la faculté de prophétiser

furent le partage d'un nommé Legros, qui était à Charenton

lorsque Martin y fut mis provisoirement. Il reconnut un frère

dans le paysan beauceron, qu'il n'avait jamais vu. Tous ces

sectaires, à force de vouloir Louis XVII, le créaient en quelque

sorte, c'est-à-dire qu'ils évoquaient de telles hallucinations,

que des médiums se faisaient à l'image et à la ressemblance du

type magnétique, et se croyant réellement l'enfant royal échappé

du Temple, ils attiraient à eux tous les reflets de cette douce

et frêle victime, et se souvenaient de circonstances connues

seulement de la famille de Louis XVI. Ce phénomène, quelque

incroyable qu'il paraisse, n'est ni impossible, ni inouï.

Paracelse assure que si, par un effort extraordinaire de volonté,

on pouvait se figurer qu'on est une personne autre que soi-même,

on saurait aussitôt la plus secrète pensée de cette autre

personne et on attirerait à soi ses plus intimes souvenirs.

Souvent après un entretien qui nous a mis en rapport

[453] d'imagination avec notre interlocuteur, nous rêvons en dormant

des réminiscences inédites de sa vie. Parmi les faux Louis XVII,

il faut donc en reconnaître quelques-uns qui n'étaient pas des

imposteurs, mais des hallucinés, et parmi ces derniers, il faut

distinguer un Genevois, nommé Naundorff, visionnaire comme

Swedenborg, et d'une conviction si contagieuse que d'anciens

serviteurs de la famille royale l'ont reconnu et se sont jetés à

ses pieds en pleurant: il portait sur lui les signes particuliers

et les cicatrices de Louis XVII; il racontait son enfance avec

une vérité saisissante, entrait dans ces détails insignifiants,

qui sont décisifs pour les souvenirs intimes. Ses traits mêmes

étaient ceux qu'aurait eus l'orphelin de Louis XVI, s'il avait

vécu. Une seule chose enfin lui manquait pour être vraiment Louis

XVII, c'était de n'être pas Naundorff.

La puissance contagieuse du magnétisme de cet halluciné était

telle, que sa mort ne détrompa aucun des croyants à son règne

futur. Nous en avons vu un des plus convaincus, auquel nous

objections timidement, lorsqu'il parlait de la Restauration

prochaine de ce qu'il appelait la _vraie légitimité_, que son

Louis XVII était mort.--Est-il donc plus difficile à Dieu de le

ressusciter qu'il n'a été à nos pères de le sauver du Temple!

nous répondit-il avec un sourire si triomphant qu'il était

presque dédaigneux. A cela nous n'avions rien à répliquer, et

force nous fut de nous incliner devant une pareille conviction.

[454]

CHAPITRE VI.

LES ILLUMINÉS D'ALLEMAGNE.

SOMMAIRE.--Lavater et Gabildone.--Stabs et Napoléon.--Carl Sand

et Kotzebue.--Les Mopses.--Le drame magique de Faust.

L'Allemagne est la terre natale du mysticisme métaphysique et des

fantômes; fantôme elle-même de l'ancien empire romain, elle

semble toujours évoquer la grande ombre d'Hermann, en lui

consacrant le simulacre des aigles captives de Varus. Le

patriotisme des jeunes Allemands est toujours celui des anciens

Germains: ils ne rêvent pas l'invasion des contrées riantes de

l'Italie, ils ne l'acceptent tout au plus que comme une revanche,

mais ils mourraient mille fois pour la défense de leurs foyers:

ils aiment leurs vieux châteaux et leurs vieilles légendes des

bords du Rhin; ils lisent patiemment les traités les plus obscurs

de leur philosophie, et voient dans les brumes de leur ciel et

dans la fumée de leur pipe mille choses indicibles qui les

initient aux merveilles de l'autre monde.

Bien avant qu'on ne parlât en Amérique et en France de médiums et

d'évocations, il y avait en Prusse des illuminés et des voyants

qui tenaient des conférences réglées avec les morts. Un grand

seigneur avait fait bâtir à Berlin une maison destinée aux

évocations: le roi Frédéric-Guillaume était fort curieux de tous

ces mystères et s'enfermait souvent dans cette maison avec un

adepte nommé _Steinert_; les impressions qu'il y recevait

produisaient en lui des sensations si vives, qu'il tombait en

[455] défaillance et ne revenait à lui que lorsqu'on lui donnait

quelques gouttes d'un élixir magique analogue, à celui de

Cagliostro. On trouve dans une correspondance secrète sur les

premiers temps du règne de ce prince, citée par le marquis de

Luchet dans sa _Diatribe contre les illuminés_, une description

de la chambre obscure où se faisaient les évocations: elle était

carrée, séparée en deux par un voile transparent devant lequel

était placé le fourneau magique ou l'autel des parfums; derrière

le voile était un piédestal sur lequel se montrait l'esprit.

Eckartshausen, dans son livre allemand sur la magie, décrit tout

l'appareil de cette fantasmagorie. C'est un système de machine et

de procédés pour aider l'imagination à se créer les fantômes

qu'elle désire, et pour jeter les consultants dans une sorte de

somnambulisme éveillé, assez semblable à la surexcitation

nerveuse produite par l'opium ou le haschich. Ceux qui se

contenteront des explications données par l'auteur que nous

venons de citer ne verront dans les apparitions que des effets de

lanterne magique; il y a autre chose certainement, et la lanterne

magique n'est dans cette affaire qu'un instrument utile, mais non

absolument nécessaire à la production du phénomène. On ne fait

pas sortir des reflets d'un verre de couleur des visages

autrefois connus et qu'on évoque par la pensée; on ne fait pas

parler les images peintes d'une lanterne, et elles ne viennent

pas répondre aux questions de la conscience. Le roi de Prusse, à

qui appartenait la maison, savait à merveille comment elle était

machinée, et n'était pas dupe d'une jonglerie, comme le prétend

l'auteur de la correspondance secrète. Les moyens naturels

[456] préparaient et n'accomplissaient pas le prodige; il se passait là

réellement des choses à étonner le plus sceptique et à troubler

le plus hardi. _Schroepffer_, d'ailleurs, n'employait ni la

lanterne magique ni le voile, mais il faisait boire à ses

visiteurs un punch préparé par lui: les figures qu'il faisait

apparaître étaient comme celles du médium américain _Home_, à

demi corporelles, et produisaient une sensation étrange à ceux

qui essayaient de les toucher. C'était quelque chose d'analogue à

une commotion électrique qui faisait frissonner l'épiderme, et

l'on n'éprouvait rien si, avant de toucher à la vision, on avait

eu soin de se mouiller les mains. Schroepffer était de bonne foi,

comme l'est aussi l'américain Home; il croyait à la réalité des

esprits qu'il évoquait et se tua lorsqu'il vint à en douter.

_Lavaler_, qui mourut aussi de mort violente, était entièrement

adonné à l'évocation des esprits, il en avait deux à ses ordres;

il faisait partie d'un cercle où l'on se mettait en extase au

moyen de l'harmonica, on faisait alors la chaîne, et une espèce

d'idiot servait d'interprète à l'esprit en écrivant sous son

impulsion. Cet esprit se donnait pour un kabbaliste juif mort

avant la naissance de Jésus-Christ et fit écrire au médium des

choses tout à fait dignes des somnambules de _Cahagnet_[22],

comme, par exemple, cette révélation sur les peines de l'autre

vie où l'esprit assure que l'âme de l'empereur François est

[457] condamnée dans l'autre monde à faire le compte et l'état exact de

toutes les coquilles d'escargots qui peuvent exister ou avoir

existé dans tout l'univers. Il révéla aussi que les vrais noms

des trois mages n'étaient point, comme le disait la tradition des

légendaires, _Gaspar_, _Melchior_ et _Balthasar_, mais bien

_Vrasapharmion_, _Melchisedech_ et _Baleathrasaron_; on croit

lire des noms écrits par nos modernes _tables tournantes_.

L'esprit déclara en outre qu'il était lui même en pénitence pour

avoir levé le glaive magique contre son père, et qu'il était

disposé à faire cadeau à ses amis de son portrait. Sur sa

demande, on plaça derrière un écran, du papier, des couleurs

toutes préparées et des pinceaux; on vit alors se dessiner sur

l'écran la silhouette d'une petite main, et on entendit un petit

frottement sur le papier; quand le bruit cessa, tout le monde

accourut, et l'on trouva un portrait grossièrement peint,

représentant un vieux rabbin vêtu de noir avec une fraise blanche

tombant sur les épaules et une calotte noire sur le sommet de la

tête, costume un peu hétéroclite pour un personnage antérieur à

Jésus-Christ; la peinture, d'ailleurs, était tachée et

incorrecte, et ressemblait beaucoup à l'oeuvre de quelque enfant

qui se serait amusé à faire un coloriage les yeux fermés.

[Note 22: M. Cahagnet est auteur des ouvrages suivants: _Arcanes

de la vie future_, 1848-1854, 3 vol. gr. in-12; _Lumière des

morts_, 1851, 1 vol. in-12; _Magie magnétique_, 2e édition,

1858, 1 vol. in-12; _Sanctuaire du spiritualisme_, 1850,1 vol

in-12; _Révélations d'outre-tombe_, 1856, 1 vol. in-12, etc.]

Les instructions écrites par la main du médium sous l'impulsion

de Gablidone sont d'une obscurité qui l'emporte sur celle de tous

les métaphysiciens allemands.

--Il ne faut pas donner, dit-il, le nom de majesté à la légère;

majesté vient de mage, parce que les mages, étant pontifes et

rois, étaient les majestés premières. Pécher mortellement, c'est

offenser Dieu dans sa majesté, c'est-à-dire le blesser comme père

[458] en jetant la mort dans les sources de la vie. La source du Père

est lumière et vie, la source du Fils est sang et eau, la lumière

du Saint-Esprit est feu et or. On pèche contre le Père par le

mensonge, contre le Fils par la haine, et contre le Saint-Esprit

par la débauche qui est oeuvre de mort et de destruction. Le bon

Lavater recevait ces communications comme des oracles, et

lorsqu'il demandait à l'esprit quelques éclaircissements

nouveaux: «Le grand initiateur viendra, répondait Gablidone, il

naîtra avec le siècle prochain: alors la religion des patriarches

sera connue sur notre globe. Il expliquera au monde le trigramme

d'Agion, Hélion, Tetragrammaton et le Seigneur dont le corps est

ceint d'un triangle apparaîtra sur la quatrième marche de

l'autel; l'angle suprême sera rouge et la devise mystérieuse du

triangle sera: _Venite ad patres osphal_.--Que veut dire le mot

osphal? demanda un des assistants à l'esprit. Le médium écrivit

ces trois mots: _Alphos, M: Aphon, Eliphismatis_, sans donner

d'autres explications; quelques interprètes en conclurent que le

mage promis au XIXe siècle se nommerait _Maphon_ fils

d'Éliphisma: c'était une explication peut-être un peu risquée.

Rien n'est plus dangereux que le mysticisme, parce qu'il produit

la folie qui déjoue toutes les combinaisons de la sagesse

humaine. Ce sont toujours des fous qui bouleversent le monde, et

ce que les grands politiques ne prévoient jamais, ce sont les

coups de tête et les coups de main des insensés. L'architecte du

temple de Diane à Éphèse, en se promettant une gloire éternelle,

avait compté sans Érostrate.

Les girondins n'avaient pas prévu _Marat_. Que fallait-il pour

[459] changer l'équilibre du monde? dit Pascal à propos de Cromwell: un

grain de sable formé par hasard dans les entrailles d'un homme.

Que de grandes choses s'accomplissent par des causes qui ne sont

rien! Quand le temple de la civilisation s'écroule, c'est

toujours un aveugle comme Samson, qui en a secoué les colonnes.

Un misérable de la lie du peuple a des insomnies et se croit

appelé à délivrer le monde de l'Antéchrist. Cet homme poignarde

Henri IV, et apprend à la France consternée le nom de

_Ravaillac._ Les thaumaturges allemands voient dans _Napoléon_

l'Apollyon de _l'Apocalypse,_ et il se trouve un enfant, un jeune

homme illuminé, nommé _Stabs_, pour tuer cet Atlas militaire qui,

en ce moment, portait sur ses épaules le monde arraché au chaos

de l'anarchie; mais cette influence magnétique que l'empereur

appelait son _étoile_, était plus puissante alors que le

mouvement fanatique des cercles allemands: Stabs ne put ou n'osa

frapper. Napoléon voulut l'interroger lui-même, et admira sa

résolution et son audace; toutefois, comme il se connaissait en

grandeur, il ne voulut pas amoindrir le nouveau Scevola en lui

faisant grâce, il l'estima assez pour le prendre au sérieux et

pour le laisser fusiller.

_Carl Sand_ qui tua _Kotzebue,_ était aussi un malheureux enfant

perdu de mysticisme, égaré par les sociétés secrètes où l'on

jurait la vengeance sur des poignards. Kotzebue méritait

peut-être des soufflets, le couteau de Sand le réhabilita et en

fit un martyr: il est beau, en effet, de mourir l'ennemi et la

victime de ceux qui se vengent par le guet-apens et par

l'assassinat! Les sociétés secrètes de l'Allemagne avaient des

[460] cérémonies et des rites qui se rapportaient plus ou moins à ceux

de l'ancienne magie; dans la société des mopses, par exemple, on

renouvelait avec des formes adoucies et presque plaisantes la

célébration des mystères du sabbat et de la réception secrète des

templiers. Le bouc baphométique était remplacé par un chien,

c'était Hermanubis au lieu de Pau; la science à la place de la

nature, substitution équivalente, puisqu'on ne connaît la nature

que par la science. Les deux sexes étaient admis chez les mopses

comme au sabbat; la réception était accompagnée d'aboiements et

de grimaces, et, comme chez les templiers, on proposait au

récipiendaire de baiser à son choix le derrière du diable, celui

du grand maître ou celui du mopse; le mopse était, comme nous

venons de le dire, une petite figure de carton recouverte de

soie, représentant un chien, nommé _mops_ en allemand. On devait

en effet, avant d'être reçu, baiser le derrière du mopse, comme

on baisait celui du bouc Mendès, dans les initiations du sabbat.

Les mopses ne s'engageaient pas les uns aux autres par des

serments, ils donnaient simplement leur parole d'honneur, ce qui

est le serment le plus sacré des honnêtes gens; leurs réunions se

passaient comme celles du sabbat, en danses et en festins,

seulement, les dames restaient vêtues, ne pendaient pas de chats

vivants à leurs ceintures et ne mangeaient pas de petits enfants:

c'était un sabbat civilisé.

Le sabbat eut en Allemagne son grand poëte et la magie son

épopée: cette épopée, c'est le drame gigantesque de Faust, cette

Babel achevée du génie humain. _Goethe_ était initié à tous les

mystères de la magie philosophique, il avait même pratiqué dans

[461] sa jeunesse la magie cérémonielle, et le résultat de ces

tentatives audacieuses avait été pour lui d'abord un profond

dégoût de la vie et une violente envie de mourir. Il accomplit en

effet son suicide, non pas dans un acte, mais dans un livre: il

fit le roman de _Verther_, ce fatal ouvrage qui prêche la mort et

qui a fait tant de prosélytes; puis, victorieux enfin du

découragement et du dégoût, arrivé aux régions sereines de la

vérité et de la paix, il écrivit _Faust_. Faust est le magnifique

commentaire d'une des plus belles pages de l'Évangile, la

parabole de l'enfant prodigue. C'est l'initiation au péché par la

science insoumise, à la douleur par le péché; à l'expiation et à

la science harmonieuse par la douleur. Le génie humain,

représenté par Faust, prend pour valet l'esprit du mal, qui

aspire à devenir son maître, il épuise vite tout ce que

l'imagination met de joie dans les amours illégitimes, il

traverse les orgies de la folie, puis, attiré par le charme de la

souveraine beauté, il se relève du fond de ses désenchantements

pour monter sur les hauteurs de l'abstraction et de l'idéal

impérissable, là, Méphistophélès n'est plus à l'aise, le rieur

implacable devient triste, Voltaire fait place à Chateaubriand; à

mesure que la lumière se fait, l'ange des ténèbres se tord sur

lui-même et se tourmente, les anges l'enchaînent, il les admire

malgré lui, il aime, il pleure, il est vaincu.

Dans la première partie du drame, nous avions vu Faust séparé

violemment de Marguerite, et des voix du ciel avaient crié: Elle

est sauvée, pendant qu'on la menait au supplice; mais Faust

peut-il être perdu, puisqu'il est toujours aimé de Marguerite,

son coeur n'est-il pas déjà fiancé au ciel! Le grand oeuvre de la

[462] rédemption par la solidarité s'accomplit. La victime serait-elle

jamais consolée de ses tortures, si elle ne convertissait son

bourreau? Le pardon n'est-il pas la vengeance des enfants du

ciel? L'amour qui était arrivé au ciel le premier, attire à lui

la science par sympathie; le christianisme se révèle dans son

admirable synthèse. La nouvelle Ève a lavé avec le sang d'Abel la

tache du front de Caïn, et elle pleure de joie sur ses deux

enfants qui se tiennent embrassés.

L'enfer, désormais inutile, est fermé pour cause d'agrandissement

du ciel. Le problème du mal a reçu sa dernière solution et le

bien seul nécessaire et triomphant va régner dans l'éternité.

Tel est le beau rêve du plus grand de tous les poëtes, mais

malheureusement ici le philosophe oublie toutes les lois de

l'équilibre, il veut absorber la lumière dans une splendeur sans

ombre et le mouvement dans un repos absolu qui serait la

cessation de la vie. Tant qu'il y aura une lumière visible, il y

aura une ombre proportionnelle à cette lumière. Le repos ne sera

jamais le bonheur, s'il n'est équilibré par un mouvement analogue

et contraire; tant qu'il y aura une bénédiction libre, le

blasphème sera possible; tant qu'il y aura un ciel, il y aura un

enfer. C'est la loi immuable de la nature, c'est la volonté

éternelle de la justice qui est Dieu!

[463]

CHAPITRE VII.

EMPIRE ET RESTAURATION.

SOMMAIRE.--Le côté merveilleux da règne de Napoléon.--Prédictions

qui l'avaient annoncé.--Prophéties _du Liber mirabilis_, de

Nostradamus et d'Olivarius.--Rôle joué sous l'empire par

mademoiselle Le Normand.--La sainte-alliance et l'empereur

Alexandre.--Madame Bouche et madame de Krudener.--Les visions de

Martin (de Gallardon).

Napoléon remplissait le monde de merveilles et il était lui-même

la plus grande merveille du monde; sa femme, l'_impératrice

Joséphine_, curieuse et crédule comme une créole, passait

d'enchantements en enchantements. Cette gloire lui avait été

prédite, assure-t-on, par une vieille bohémienne, et le peuple

des campagnes croit encore que Joséphine était, elle-même, le bon

génie de l'empereur; c'était en effet une douce et modeste

conseillère, qui l'eût écarté de bien des écueils, s'il eût

toujours écouté sa voix, mais la fatalité ou plutôt la Providence

le poussait en avant, et ce qu'il avait à devenir était écrit.

Dans une prophétie attribuée à saint Césaire, mais qui est signée

Jean de Vatiguerro, et qui se trouve dans le _Liber mirabilis_,

recueil de prédictions imprimé en 1524, on lit ces paroles

étonnantes:

«Les églises seront souillées et profanées, le culte public

cessera...

Histoire de la magie · 第 31 / 38 段