Devant ses juges il montra beaucoup de fermeté et de présence

d'esprit, il se déclara catholique, et dit qu'il honorait dans le

pape le chef suprême de la hiérarchie religieuse. Sur les

questions relatives aux sciences occultes, il répondit d'une

manière énigmatique, et comme on lui disait que ses réponses

étaient absurdes et inintelligibles: Comment pouvez-vous savoir

qu'elles sont absurdes, répondit-il, si vous les trouvez

inintelligibles? Les juges se fâchèrent et lui demandèrent

brusquement les noms des péchés capitaux: Cagliostro nomma la

luxure, l'avarice, l'envie, la gourmandise et la paresse.--Vous

oubliez l'orgueil et la colère, lui dit-on.--Pardonnez-moi,

reprit l'accusé, je ne les oublie pas, mais je ne voulais pas les

nommer devant vous par respect et de peur de vous offenser. On le

condamna à mort: puis la peine fut commuée en une détention

perpétuelle. Dans sa prison, Cagliostro demanda à se confesser et

désigna lui-même le prêtre, c'était un homme à peu près de sa

tournure et de sa taille. Le confesseur entra et au bout de

quelque temps on le vit ressortir; quelques heures après, le

geôlier en entrant dans la prison du condamné y trouva le cadavre

[435] d'un homme étranglé, ce cadavre défiguré était couvert des habits

de Cagliostro; on ne revit jamais le prêtre.

Des amateurs du merveilleux assurent que le grand Cophte est

actuellement en Amérique, et qu'il y est le pontife suprême et

invisible des croyants aux esprits frappeurs.

CHAPITRE III.

PROPHÉTIES DE CAZOTTE.

SOMMAIRE.--Les martinistes.--Le souper de Cazotte.--Le roman du

_Diable amoureux._--Nahéma, la reine des stryges.--La montagne

sanglante.--Mademoiselle Cazotte et mademoiselle de

Sombreuil.--Cazotte devant le tribunal révolutionnaire.

L'école des philosophes inconnus fondée par Pasqualis Martinez et

continuée par Saint-Martin, semble avoir renfermé les derniers

adeptes de la véritable initiation. Saint Martin connaissait la

clef ancienne du tarot, c'est-à-dire le mystère des alphabets

sacrés et des hiéroglyphes hiératiques; il a laissé plusieurs

pantacles fort curieux qui n'ont jamais été gravés et dont nous

possédons des copies. L'un de ces pantacles est la clef

traditionnelle du grand oeuvre, et Saint-Martin le nomme la clef

de l'enfer, parce que c'est la clef des richesses; les

martinistes parmi les illuminés furent les derniers chrétiens, et

ils furent les initiateurs du fameux Cazotte.

Nous avons dit qu'au XVIIIe siècle une scission s'était faite

dans l'illuminisme: les uns, conservateurs des traditions de la

[436] nature et de la science, voulaient restaurer la hiérarchie; les

autres, au contraire, voulaient tout niveler en révélant le grand

arcane, qui rendrait impossibles dans le monde la royauté et le

sacerdoce. Parmi ces derniers, les uns étaient des ambitieux et

des scélérats, qui espéraient trôner sur les débris du monde; les

autres étaient des dupes et des niais.

Les vrais initiés voyaient avec épouvante la société lancée ainsi

vers le précipice, et prévoyaient toutes les horreurs de

l'anarchie. Cette révolution qui plus tard devait apparaître au

génie mourant de Vergniaud sous la sombre figure de Saturne

dévorant ses enfants, se dressait déjà tout armée dans les rêves

prophétiques de Cazotte. Un soir qu'il se trouvait au milieu des

instruments aveugles du jacobinisme futur, il leur prédit, à

tous, leur destinée: aux plus forts et aux plus faibles,

l'échafaud; aux plus enthousiastes, le suicide; et sa prophétie

qui ne parut alors qu'une lugubre facétie fut pleinement

réalisée[20]. Cette prophétie n'était, en effet, qu'un calcul des

probabilités, et le calcul se trouva rigoureux, parce que les

chances probables étaient déjà changées en conséquences

nécessaires. La Harpe que cette prédiction frappa d'étonnement

plus tard, y ajouta quelques détails pour la rendre plus

merveilleuse, comme le nombre exact des coups de rasoir que

devait se donner un des convives, etc.

[Note 20: Deleuze, _Mémoire sur la faculté de précision_, in-8,

1836.]

Il faut pardonner un peu de cette licence poétique à tous les

conteurs de choses extraordinaires; de pareils ornements ne sont

pas précisément des mensonges, c'est tout simplement de la poésie

et du style.

[437] Donner aux hommes naturellement inégaux une liberté absolue,

c'est organiser la guerre sociale; et lorsque ceux qui doivent

contenir les instincts féroces des multitudes ont la folie de les

déchaîner, il ne faut pas être un profond magicien pour voir

qu'ils seront dévorés les premiers, puisque les convoitises

animales s'entre-déchireront jusqu'à la venue d'un chasseur

audacieux et habile qui en finira par des coups de fusil ou par

un seul coup de filet. Cazotte avait prévu Marat, Marat prévoyait

une réaction et un dictateur.

Cazotte avait débuté dans le monde par quelques opuscules de

littérature frivole, et on raconte qu'il dut son initiation à la

publication d'un de ses romans intitulé le _Diable amoureux_. Ce

roman, en effet, est plein d'intuitions magiques, et la plus

grande des épreuves de la vie, celle de l'amour, y est montrée

sous le véritable jour de la doctrine des adeptes.

L'amour physique en effet, cette passion délirante, cette folie

invincible pour ceux qui sont les jouets de l'imagination, n'est

qu'une séduction de la mort qui veut renouveler sa moisson par la

naissance. La Vénus physique, c'est la mort fardée et habillée en

courtisane; l'amour est destructeur, comme sa mère, il recrute

des victimes pour elle. Quand la courtisane est rassasiée, la

mort se démasque et demande sa proie à son tour. Voilà pourquoi

l'Église qui sauve la naissance par la sainteté du mariage,

dévoile et prévient les débauches de la mort en condamnant sans

pitié tous les égarements de l'amour.

Si la femme aimée n'est pas un ange qui s'immortalise par les

sacrifices du devoir dans les bras de celui qu'elle aime, c'est

[438] une stryge qui l'énerve, l'épuise et le fait mourir, en se

montrant enfin à lui dans toute la hideur de son égoïsme brutal.

Malheur aux victimes du diable amoureux! Malheur à ceux qui se

laissent prendre aux flatteries lascives de Biondetta! bientôt le

gracieux visage de la jeune fille se changera pour eux en cette

affreuse tête de chameau qui apparaît si tragiquement au bout du

roman de Cazotte.

Il y a dans les enfers, disent les kabbalistes, deux reines des

stryges: l'une, c'est Lilith la mère des avortements, et l'autre,

c'est Nahéma, la fatale et meurtrière beauté. Quand un homme est

infidèle à l'épouse que lui destinait le ciel, lorsqu'il se voue

aux égarements d'une passion stérile, Dieu lui reprend son épouse

légitime et sainte pour le livrer aux embrassements de Nahéma.

Cette reine des stryges sait se montrer avec tous les charmes de

la virginité et de l'amour: elle détourne le coeur des pères et

les engage à l'abandon de leurs devoirs et de leurs enfants; elle

pousse les hommes mariés au veuvage, et force à un mariage

sacrilége les hommes consacrés à Dieu. Lorsqu'elle usurpe le

titre d'épouse, il est facile de la reconnaître: le jour de son

mariage elle est chauve, car la chevelure de la femme étant le

voile de la pudeur, lui est interdite pour ce jour-là; puis après

le mariage, elle affecte le désespoir et le dégoût de

l'existence, prêche le suicide, et quitte enfin avec violence

celui qui lui résiste en le laissant marqué d'une étoile

infernale entre les deux yeux.

Nahéma peut devenir mère, disent-ils encore, mais elle n'élève

jamais ses enfants; elle les donne à dévorer à Lilith, sa funeste

soeur.

Ces allégories kabbalistiques qu'on peut lire dans le livre

[439] hébreu de la _Révolution des âmes_, dans le _Dictionnaire

kabbalistique du Sohar_, et dans les _Commentaires des

Talmudistes sur le Sota_, semblent avoir été connues ou devinées

par l'auteur du _Diable amoureux_; aussi assure-t-on qu'après la

publication de cet ouvrage, il reçut la visite d'un personnage

inconnu, enveloppé d'un manteau à la manière des francs-juges. Ce

personnage lui fit des signes que Cazotte ne comprit pas, puis

enfin il lui demanda si réellement il n'était pas initié. Sur la

réponse négative de Cazotte, l'inconnu prit une physionomie moins

sombre, et lui dit: Je vois que vous n'êtes pas un dépositaire

infidèle de nos secrets, mais un vase d'élection pour la science.

Voulez-vous commander réellement aux passions humaines et aux

esprits impurs? Cazotte était curieux, une longue conversation

s'ensuivit, elle fut le préliminaire de plusieurs autres, et

l'auteur du _Diable amoureux_ fut réellement initié. Son

initiation devait en faire un partisan dévoué de l'ordre et un

ennemi dangereux pour les anarchistes, et, en effet, nous avons

vu qu'il est question d'une montagne sur laquelle on s'élève pour

se régénérer suivant les symboles de Cagliostro, mais cette

montagne est blanche de lumière comme le Thabor, ou rouge de feu

et de sang comme le Sinaï et le Calvaire. Il y a deux synthèses

chromatiques, dit le Sohar: la blanche, qui est celle de

l'harmonie et de la vie morale; la rouge, qui est celle de la

guerre et de la vie matérielle: la couleur du jour et celle du

sang. Les Jacobins voulaient élever l'étendard du sang, et leur

autel s'élevait déjà sur la montagne rouge. Cazotte s'était rangé

sous l'étendard de la lumière, et son tabernacle mystique était

[440] posé sur la montagne blanche. La montagne sanglante triompha un

moment, et Cazotte fut proscrit. Il avait une fille, une héroïque

enfant, qui le sauva au massacre de l'Abbaye. Mademoiselle

Cazotte n'avait pas de particule nobiliaire devant son nom, et ce

fut ce qui la sauva de ce toast d'une horrible fraternité, par

lequel s'immortalisa la piété filiale de mademoiselle de

Sombreuil, cette noble fille qui, pour se disculper d'être une

fille noble, dut boire la grâce de son père dans le verre

sanglant des égorgeurs!

Cazotte avait prophétisé sa propre mort parce que sa conscience

l'engageait à lutter jusqu'à la mort contre l'anarchie. Il

continua donc d'obéir à sa conscience, fut arrêté de nouveau et

parut devant le tribunal révolutionnaire; il était condamné

d'avance. Le président, après avoir prononcé son arrêt, lui fit

une allocution étrange, pleine d'estime et de regret: il

l'engageait à être jusqu'au bout digne de lui-même et à mourir en

homme de coeur comme il avait vécu. La révolution, même au

tribunal, était une guerre civile et les frères se saluaient

avant de se donner la mort. C'est que des deux côtés il y avait

des convictions sincères et par conséquent respectables. Celui

qui meurt pour ce qu'il croit la vérité, est un héros, même

lorsqu'il se trompe, et les anarchistes de la montagne sanglante

ne furent pas seulement hardis pour envoyer les autres à

l'échafaud, ils y montèrent eux-mêmes sans pâlir: que Dieu et la

postérité soient leurs juges!

[441]

CHAPITRE IV.

RÉVOLUTION FRANÇAISE.

SOMMAIRE.--Le tombeau de Jacques de Molai.--La vengeance des

templiers.--Propagande contre le sacerdoce et la royauté.--Louis

XVI au Temple.--Spoliation et profanation des églises.--Le pape

prisonnier à Valence.--Accomplissement des prophéties de saint

Méthodius.

Il y avait eu dans le monde un homme profondément indigné de se

sentir lâche et vicieux, et qui s'en prenait de sa honte mal

dévorée à la société tout entière. Cet homme était l'amant

malheureux de la nature, et la nature, dans sa colère, l'avait

armé d'éloquence comme d'un fléau. Il osa plaider contre la

science la cause de l'ignorance, contre la civilisation celle de

la barbarie, contre toutes les hauteurs sociales en un mot celle

de toutes les bassesses. Le peuple par instinct lapida cet

insensé, mais les grands l'accueillirent, les femmes le mirent à

la mode, il obtint tant de succès que sa haine contre l'humanité

s'en augmenta et qu'il finit par se tuer de colère et de dégoût.

Après sa mort, le monde s'ébranla pour se retourner en

réalisation des rêves de Jean-Jacques Rousseau, et les

conspirateurs qui, depuis la mort de Jacques de Molai, avaient

juré la ruine de l'édifice social, établirent rue Platrière, dans

la maison même où Jean-Jacques avait demeuré, une loge inaugurée

sous les auspices du fanatique de Genève. Cette loge devint le

centre du mouvement révolutionnaire, et un prince du sang royal

vint y jurer la perte des successeurs de Philippe le Bel, sur le

tombeau de Jacques de Molai.

[442] Ce fut la noblesse du XVIIIe siècle qui corrompit le peuple; les

grands, à cette époque, étaient pris d'une furie d'égalité qui

avait commencé avec les orgies de la régence; on s'encanaillait

alors par plaisir, et la cour s'amusait à parler le jargon des

halles. Les registres de l'ordre des templiers attestent que le

régent était grand maître de cette redoutable société secrète, et

qu'il eut pour successeur le duc du Maine, les princes de

Bourbon-Condé et de Bourbon-Conti, et le duc de Cossé-Brissac.

Cagliostro avait rallié dans son rite égyptien les auxiliaires du

second ordre: tout s'empressait d'obéir à cette impulsion secrète

et irrésistible qui pousse vers leur destruction les

civilisations en décadence. Les événements ne se firent pas

attendre, ils vinrent tels que Cazotte les avait prévus, ils se

précipitèrent poussés par une main invisible. Le malheureux Louis

XVI était conseillé par ses plus mortels ennemis; ils arrangèrent

et firent échouer le malheureux projet d'évasion qui amena la

catastrophe de Varennes, comme ils avaient fait l'orgie de

Versailles, comme ils commandèrent le carnage du 10 août; partout

ils avaient compromis le roi, partout ils le sauvèrent de la

fureur du peuple, pour exaspérer cette fureur et amener

l'événement qu'ils préparaient depuis des siècles; c'était un

échafaud qu'il fallait à la vengeance des templiers!

Sous la pression de la guerre civile, l'assemblée nationale

déclara le roi suspendu de ses pouvoirs, et lui assigna pour

résidence le palais du Luxembourg, mais une autre assemblée plus

secrète en avait décidé autrement. La résidence du roi déchu, ce

devait être une prison, et cette prison ne pouvait être que

l'ancien palais des templiers, resté debout avec son donjon et

[443] ses tourelles, pour attendre ce prisonnier royal promis à

d'inexorables souvenirs.

Le roi était au Temple et l'élite du clergé français était en

exil ou à l'Abbaye. Le canon tonnait sur le Pont-Neuf, et des

écriteaux menaçants proclamaient la patrie en danger. Alors des

hommes inconnus organisèrent le massacre. Un personnage hideux,

gigantesque, à longue barbe, était partout où il y avait des

prêtres à égorger. Tiens, leur disait-il avec un ricannement

sauvage, voila pour les Albigeois et les Vaudois! tiens, voilà

pour les templiers! voilà pour la Saint-Barthélémy! voilà pour

les proscrits des Cévennes; et il frappait avec rage, et il

frappait toujours avec le sabre, avec le couperet, avec la

massue. Les armes se brisaient et se renouvelaient dans ses

mains, il était rouge de sang, de la tête aux pieds, sa barbe en

était toute collée, et il jurait avec des blasphèmes

épouvantables qu'il ne la laverait qu'avec du sang.

Ce fut cet homme qui proposa un toast à la nation, à l'angélique

mademoiselle de Sombreuil.

Un autre ange priait et pleurait dans la tour du Temple, en

offrant à Dieu ses douleurs et celles de deux enfants, pour

obtenir de lui le pardon de la royauté et de la France. Pour

expier les folles joies des Pompadour et des Dubarry, il fallait

toutes les souffrances et toutes les larmes de cette

vierge-martyre, la sainte _madame Élisabeth_.

Le jacobinisme était déjà nommé avant qu'on n'eût choisi

l'ancienne église des Jacobins pour y réunir les chefs de la

conjuration; ce nom vient de celui de Jacques, nom fatal et

[444] prédestiné aux révolutions. Les exterminateurs en France ont

toujours été appelés les Jacques; le philosophe dont la fatale

célébrité prépara de nouvelles jacqueries et servit aux projets

sanglants des conspirateurs joannites se nommait _Jean-Jacques_,

et les moteurs occultes de la révolution française avaient juré

le renversement du trône et de l'autel sur le tombeau de Jacques

de Molai.

Après la mort de Louis XVI, au moment même où il venait d'expirer

sous la hache de la révolution, l'homme à la longue barbe, ce

juif errant du meurtre et de la vengeance, monta sur l'échafaud

devant la foule épouvantée, il prit du sang royal plein ses deux

mains et les secouant sur la tête du peuple, il cria d'une voix

terrible: «Peuple français, je te baptise au nom de Jacques et de

la liberté[21]!»

[Note 21: Prudhomme, dans son journal, rapporte autrement les

paroles de cet homme. Nous tenons celles que nous donnons ici

d'un vieillard qui les a entendues.]

La moitié de l'oeuvre était faite, et c'était désormais contre le

pape que l'armée du Temple devait diriger tous ses efforts.

La spoliation des églises, la profanation des choses sacrées, des

processions dérisoires, l'inauguration du culte de la raison dans

la métropole de Paris, furent le signal de cette guerre nouvelle.

Le pape fut brûlé en effigie au Palais-Royal, et bientôt les

armées de la république se disposèrent à marcher sur Rome.

Jacques de Molai et ses compagnons étaient peut-être des martyrs,

mais leurs vengeurs ont déshonoré leur mémoire. La royauté se

régénéra sur l'échafaud de Louis XVI, l'Église triompha dans la

[445] captivité de Pie VI, traîné prisonnier à Valence et mourant de

fatigue et de douleurs, mais les indignes successeurs des anciens

chevaliers du Temple périrent tous ensevelis dans leur funeste

victoire.

Il y avait eu dans l'état ecclésiastique de grands abus et de

grands scandales entraînés par le malheur des grandes richesses;

les richesses disparurent et on vit revenir les grandes vertus.

Ces désastres temporels et ce triomphe spirituel avaient été

prédits dans l'_Apocalypse_ de saint Méthodius, dont nous avons

déjà parlé. Nous possédons de ce livre un exemplaire en lettres

gothiques, imprimé en 1527, et orné des plus étonnantes figures:

on y voit d'abord des prêtres indignes jetant les choses saintes

aux pourceaux, puis le peuple révolté assassinant les prêtres et

leur brisant les vases sacrés sur la tête; on y voit d'abord le

pape prisonnier des hommes de guerre, puis un chevalier couronné

qui d'une main relève l'étendard de la France et étend de l'autre

son épée sur l'Italie; on y voit deux aigles et un coq qui porte

une couronne sur la tête et une double fleur de lys sur la

poitrine; on y voit le second aigle qui fait alliance avec les

griffons et les licornes pour chasser le vautour de son aire, et

bien d'autres choses étonnantes. Ce livre singulier n'est

comparable qu'à une édition illustrée des prophéties de l'abbé

Joachim (de Calabre), où l'on voit les portraits de tous les

papes à venir avec les signes allégoriques de leur règne jusqu'à

la venue de l'Antéchrist. Chroniques étranges de l'avenir raconté

comme le passé et qui feraient croire à une succession de mondes

où les événements se renouvellent, en sorte que la prévision des

choses futures ne serait que l'évocation des reflets perdus du

passé!

[446]

CHAPITRE V.

PHÉNOMÈNES DE MÉDIOMANIE.

SOMMAIRE.--Secte obscure de joannites mystiques.--Catherine Théot

et Robespierre.--Prédiction réalisée.--Visions et prétendus

miracles des sauveurs de Louis XVII.

En 1772, un habitant de Saint-Mandé nommé _Loiseaut_, étant à

l'église, crut voir à genoux près de lui un fort singulier

personnage: c'était un homme tout basané et qui portait pour tout

vêtement un caleçon de laine grossière. Cet homme avait la barbe

longue, les cheveux crépus et autour du cou une cicatrice

vermeille et circulaire, il portait un livre sur lequel était

tracée en lettres d'or cette inscription: _Ecce Agnus Dei_.

Loiseaut s'étonna fort en voyant que cette étrange figure n'était

remarquée de personne, il acheva sa prière et revint chez lui; là

il trouva le même personnage qui l'attendait, il s'avança pour

lui parler et lui demanda qui il était et ce qu'il voulait, mais

le visiteur fantastique avait tout à coup disparu. Loiseaut se

mit au lit avec la fièvre et ne put s'endormir; la nuit il vit

tout à coup sa chambre éclairée par une lueur rougeâtre, il crut

à un incendie et se leva brusquement sur son séant, alors au

milieu de la chambre, sur sa table, il vit un plat doré et dans

ce plat toute baignée de sang la tête de son visiteur de la

veille. Cette tête était entourée d'une auréole rouge, elle

roulait les yeux d'une manière terrible, et ouvrant la bouche

comme pour crier, elle dit d'une voix étranglée et sifflante:

[447] _J'attends les têtes des rois et celles des courtisannes des

rois, j'attends Hérode et Hérodiade_; puis l'auréole s'éteignit

et le malade ne vit plus rien.

Quelques jours après il fut guéri et put retourner à ses

affaires. Comme il traversait la place Louis XV, il fut abordé

par un pauvre qui lui demanda l'aumône, Loiseaut sans le regarder

tira une pièce de monnaie et la jeta dans le chapeau de

l'inconnu: _Merci,_ lui dit cet homme, _c'est une tête de roi,

mais ici_, ajoute-t-il en étendant la main et en montrant le

milieu de la place, _ici il en tombera une autre, et c'est

celle-là que j'attends_. Loiseaut alors regarda le pauvre avec

surprise et jeta un cri en reconnaissant l'étrange figure de sa

vision.--«Tais-toi, lui dit le mendiant, on te prendrait pour un

fou, car personne ici ne peut me voir excepté toi. Tu m'as

reconnu, je le vois, je suis en effet saint Jean-Baptiste le

précurseur, et je viens t'annoncer le châtiment des successeurs

d'Hérode et des héritiers de Caïphe, tu peux répéter tout ce que

je te dirai.»

Depuis cette époque, Loiseaut croyait voir presque tous les jours

saint Jean-Baptiste près de lui. La vision lui parlait longuement

des malheurs qui allaient tomber sur la France et sur l'Église.

Loiseaut raconta sa vision à quelques personnes qui en furent

frappées et qui devinrent visionnaires comme lui. Ils formèrent

ensemble une société mystique qui se réunissait en grand secret;

les membres de cette association se plaçaient en cercle en se

tenant la main et attendaient les communications en silence; ils

attendaient souvent plusieurs heures, puis la figure de saint

Jean apparaissait au milieu d'eux; ils tombaient tous ensemble ou

successivement dans le sommeil magnétique et voyaient se dérouler

[448] sous leurs yeux les scènes futures de la révolution et de la

restauration future.

Le directeur spirituel de cette secte ou de ce cercle était un

religieux nommé _dom Gerle_, il en devint le chef à la mort de

Loiseaut arrivée en 1788, puis à l'époque de la révolution, ayant

été gagné par l'enthousiasme républicain, il fut rejeté par les

autres sectaires qui suivirent en cela les inspirations de leur

principale somnambule qu'ils nommaient la soeur _Françoise

André_.

Dom Gerle avait aussi sa somnambule et il vint exercer dans une

mansarde de Paris le métier alors nouveau de magnétiseur; la

voyante était une vieille femme presque aveugle nommée _Catherine

Théot_, elle fit des prédictions qui se réalisèrent, elle guérit

plusieurs malades, et comme les prophéties avaient toujours

quelque chose de politique, la police du Comité de salut public

ne tarda pas à s'en préoccuper.

Un soir, Catherine Théot entourée de ses adeptes était en extase:

«Écoutez, disait-elle, j'entends le bruit de ses pas, c'est l'élu

mystérieux de la Providence, c'est l'ange de la révolution; c'est

celui qui en sera le sauveur et la victime, c'est le roi des

ruines et de la régénération, le voyez-vous? Il approche: lui

aussi, il a le front ceint de l'auréole sanglante du précurseur;

c'est lui qui portera tous les crimes de ceux qui vont le faire

mourir. Oh! que tes destinées sont grandes, toi qui vas fermer

l'abîme en y tombant! Le voyez-vous paré comme pour une fête, il

tient à la main des fleurs... ce sont les couronnes de son

martyre...» Puis s'attendrissant et fondant en larmes: «Qu'elles

[449] ont été cruelles tes épreuves, ô mon fils, s'écria-t-elle, et

combien d'ingrats maudiront ta mémoire à travers les âges!

Levez-vous! levez-vous! et inclinez-vous, le voici! c'est le

roi... c'est le roi des sanglants sacrifices.

Histoire de la magie · 第 30 / 38 段