d'esprit, il se déclara catholique, et dit qu'il honorait dans le
pape le chef suprême de la hiérarchie religieuse. Sur les
questions relatives aux sciences occultes, il répondit d'une
manière énigmatique, et comme on lui disait que ses réponses
étaient absurdes et inintelligibles: Comment pouvez-vous savoir
qu'elles sont absurdes, répondit-il, si vous les trouvez
inintelligibles? Les juges se fâchèrent et lui demandèrent
brusquement les noms des péchés capitaux: Cagliostro nomma la
luxure, l'avarice, l'envie, la gourmandise et la paresse.--Vous
oubliez l'orgueil et la colère, lui dit-on.--Pardonnez-moi,
reprit l'accusé, je ne les oublie pas, mais je ne voulais pas les
nommer devant vous par respect et de peur de vous offenser. On le
condamna à mort: puis la peine fut commuée en une détention
perpétuelle. Dans sa prison, Cagliostro demanda à se confesser et
désigna lui-même le prêtre, c'était un homme à peu près de sa
tournure et de sa taille. Le confesseur entra et au bout de
quelque temps on le vit ressortir; quelques heures après, le
geôlier en entrant dans la prison du condamné y trouva le cadavre
[435] d'un homme étranglé, ce cadavre défiguré était couvert des habits
de Cagliostro; on ne revit jamais le prêtre.
Des amateurs du merveilleux assurent que le grand Cophte est
actuellement en Amérique, et qu'il y est le pontife suprême et
invisible des croyants aux esprits frappeurs.
CHAPITRE III.
PROPHÉTIES DE CAZOTTE.
SOMMAIRE.--Les martinistes.--Le souper de Cazotte.--Le roman du
_Diable amoureux._--Nahéma, la reine des stryges.--La montagne
sanglante.--Mademoiselle Cazotte et mademoiselle de
Sombreuil.--Cazotte devant le tribunal révolutionnaire.
L'école des philosophes inconnus fondée par Pasqualis Martinez et
continuée par Saint-Martin, semble avoir renfermé les derniers
adeptes de la véritable initiation. Saint Martin connaissait la
clef ancienne du tarot, c'est-à-dire le mystère des alphabets
sacrés et des hiéroglyphes hiératiques; il a laissé plusieurs
pantacles fort curieux qui n'ont jamais été gravés et dont nous
possédons des copies. L'un de ces pantacles est la clef
traditionnelle du grand oeuvre, et Saint-Martin le nomme la clef
de l'enfer, parce que c'est la clef des richesses; les
martinistes parmi les illuminés furent les derniers chrétiens, et
ils furent les initiateurs du fameux Cazotte.
Nous avons dit qu'au XVIIIe siècle une scission s'était faite
dans l'illuminisme: les uns, conservateurs des traditions de la
[436] nature et de la science, voulaient restaurer la hiérarchie; les
autres, au contraire, voulaient tout niveler en révélant le grand
arcane, qui rendrait impossibles dans le monde la royauté et le
sacerdoce. Parmi ces derniers, les uns étaient des ambitieux et
des scélérats, qui espéraient trôner sur les débris du monde; les
autres étaient des dupes et des niais.
Les vrais initiés voyaient avec épouvante la société lancée ainsi
vers le précipice, et prévoyaient toutes les horreurs de
l'anarchie. Cette révolution qui plus tard devait apparaître au
génie mourant de Vergniaud sous la sombre figure de Saturne
dévorant ses enfants, se dressait déjà tout armée dans les rêves
prophétiques de Cazotte. Un soir qu'il se trouvait au milieu des
instruments aveugles du jacobinisme futur, il leur prédit, à
tous, leur destinée: aux plus forts et aux plus faibles,
l'échafaud; aux plus enthousiastes, le suicide; et sa prophétie
qui ne parut alors qu'une lugubre facétie fut pleinement
réalisée[20]. Cette prophétie n'était, en effet, qu'un calcul des
probabilités, et le calcul se trouva rigoureux, parce que les
chances probables étaient déjà changées en conséquences
nécessaires. La Harpe que cette prédiction frappa d'étonnement
plus tard, y ajouta quelques détails pour la rendre plus
merveilleuse, comme le nombre exact des coups de rasoir que
devait se donner un des convives, etc.
[Note 20: Deleuze, _Mémoire sur la faculté de précision_, in-8,
1836.]
Il faut pardonner un peu de cette licence poétique à tous les
conteurs de choses extraordinaires; de pareils ornements ne sont
pas précisément des mensonges, c'est tout simplement de la poésie
et du style.
[437] Donner aux hommes naturellement inégaux une liberté absolue,
c'est organiser la guerre sociale; et lorsque ceux qui doivent
contenir les instincts féroces des multitudes ont la folie de les
déchaîner, il ne faut pas être un profond magicien pour voir
qu'ils seront dévorés les premiers, puisque les convoitises
animales s'entre-déchireront jusqu'à la venue d'un chasseur
audacieux et habile qui en finira par des coups de fusil ou par
un seul coup de filet. Cazotte avait prévu Marat, Marat prévoyait
une réaction et un dictateur.
Cazotte avait débuté dans le monde par quelques opuscules de
littérature frivole, et on raconte qu'il dut son initiation à la
publication d'un de ses romans intitulé le _Diable amoureux_. Ce
roman, en effet, est plein d'intuitions magiques, et la plus
grande des épreuves de la vie, celle de l'amour, y est montrée
sous le véritable jour de la doctrine des adeptes.
L'amour physique en effet, cette passion délirante, cette folie
invincible pour ceux qui sont les jouets de l'imagination, n'est
qu'une séduction de la mort qui veut renouveler sa moisson par la
naissance. La Vénus physique, c'est la mort fardée et habillée en
courtisane; l'amour est destructeur, comme sa mère, il recrute
des victimes pour elle. Quand la courtisane est rassasiée, la
mort se démasque et demande sa proie à son tour. Voilà pourquoi
l'Église qui sauve la naissance par la sainteté du mariage,
dévoile et prévient les débauches de la mort en condamnant sans
pitié tous les égarements de l'amour.
Si la femme aimée n'est pas un ange qui s'immortalise par les
sacrifices du devoir dans les bras de celui qu'elle aime, c'est
[438] une stryge qui l'énerve, l'épuise et le fait mourir, en se
montrant enfin à lui dans toute la hideur de son égoïsme brutal.
Malheur aux victimes du diable amoureux! Malheur à ceux qui se
laissent prendre aux flatteries lascives de Biondetta! bientôt le
gracieux visage de la jeune fille se changera pour eux en cette
affreuse tête de chameau qui apparaît si tragiquement au bout du
roman de Cazotte.
Il y a dans les enfers, disent les kabbalistes, deux reines des
stryges: l'une, c'est Lilith la mère des avortements, et l'autre,
c'est Nahéma, la fatale et meurtrière beauté. Quand un homme est
infidèle à l'épouse que lui destinait le ciel, lorsqu'il se voue
aux égarements d'une passion stérile, Dieu lui reprend son épouse
légitime et sainte pour le livrer aux embrassements de Nahéma.
Cette reine des stryges sait se montrer avec tous les charmes de
la virginité et de l'amour: elle détourne le coeur des pères et
les engage à l'abandon de leurs devoirs et de leurs enfants; elle
pousse les hommes mariés au veuvage, et force à un mariage
sacrilége les hommes consacrés à Dieu. Lorsqu'elle usurpe le
titre d'épouse, il est facile de la reconnaître: le jour de son
mariage elle est chauve, car la chevelure de la femme étant le
voile de la pudeur, lui est interdite pour ce jour-là; puis après
le mariage, elle affecte le désespoir et le dégoût de
l'existence, prêche le suicide, et quitte enfin avec violence
celui qui lui résiste en le laissant marqué d'une étoile
infernale entre les deux yeux.
Nahéma peut devenir mère, disent-ils encore, mais elle n'élève
jamais ses enfants; elle les donne à dévorer à Lilith, sa funeste
soeur.
Ces allégories kabbalistiques qu'on peut lire dans le livre
[439] hébreu de la _Révolution des âmes_, dans le _Dictionnaire
kabbalistique du Sohar_, et dans les _Commentaires des
Talmudistes sur le Sota_, semblent avoir été connues ou devinées
par l'auteur du _Diable amoureux_; aussi assure-t-on qu'après la
publication de cet ouvrage, il reçut la visite d'un personnage
inconnu, enveloppé d'un manteau à la manière des francs-juges. Ce
personnage lui fit des signes que Cazotte ne comprit pas, puis
enfin il lui demanda si réellement il n'était pas initié. Sur la
réponse négative de Cazotte, l'inconnu prit une physionomie moins
sombre, et lui dit: Je vois que vous n'êtes pas un dépositaire
infidèle de nos secrets, mais un vase d'élection pour la science.
Voulez-vous commander réellement aux passions humaines et aux
esprits impurs? Cazotte était curieux, une longue conversation
s'ensuivit, elle fut le préliminaire de plusieurs autres, et
l'auteur du _Diable amoureux_ fut réellement initié. Son
initiation devait en faire un partisan dévoué de l'ordre et un
ennemi dangereux pour les anarchistes, et, en effet, nous avons
vu qu'il est question d'une montagne sur laquelle on s'élève pour
se régénérer suivant les symboles de Cagliostro, mais cette
montagne est blanche de lumière comme le Thabor, ou rouge de feu
et de sang comme le Sinaï et le Calvaire. Il y a deux synthèses
chromatiques, dit le Sohar: la blanche, qui est celle de
l'harmonie et de la vie morale; la rouge, qui est celle de la
guerre et de la vie matérielle: la couleur du jour et celle du
sang. Les Jacobins voulaient élever l'étendard du sang, et leur
autel s'élevait déjà sur la montagne rouge. Cazotte s'était rangé
sous l'étendard de la lumière, et son tabernacle mystique était
[440] posé sur la montagne blanche. La montagne sanglante triompha un
moment, et Cazotte fut proscrit. Il avait une fille, une héroïque
enfant, qui le sauva au massacre de l'Abbaye. Mademoiselle
Cazotte n'avait pas de particule nobiliaire devant son nom, et ce
fut ce qui la sauva de ce toast d'une horrible fraternité, par
lequel s'immortalisa la piété filiale de mademoiselle de
Sombreuil, cette noble fille qui, pour se disculper d'être une
fille noble, dut boire la grâce de son père dans le verre
sanglant des égorgeurs!
Cazotte avait prophétisé sa propre mort parce que sa conscience
l'engageait à lutter jusqu'à la mort contre l'anarchie. Il
continua donc d'obéir à sa conscience, fut arrêté de nouveau et
parut devant le tribunal révolutionnaire; il était condamné
d'avance. Le président, après avoir prononcé son arrêt, lui fit
une allocution étrange, pleine d'estime et de regret: il
l'engageait à être jusqu'au bout digne de lui-même et à mourir en
homme de coeur comme il avait vécu. La révolution, même au
tribunal, était une guerre civile et les frères se saluaient
avant de se donner la mort. C'est que des deux côtés il y avait
des convictions sincères et par conséquent respectables. Celui
qui meurt pour ce qu'il croit la vérité, est un héros, même
lorsqu'il se trompe, et les anarchistes de la montagne sanglante
ne furent pas seulement hardis pour envoyer les autres à
l'échafaud, ils y montèrent eux-mêmes sans pâlir: que Dieu et la
postérité soient leurs juges!
[441]
CHAPITRE IV.
RÉVOLUTION FRANÇAISE.
SOMMAIRE.--Le tombeau de Jacques de Molai.--La vengeance des
templiers.--Propagande contre le sacerdoce et la royauté.--Louis
XVI au Temple.--Spoliation et profanation des églises.--Le pape
prisonnier à Valence.--Accomplissement des prophéties de saint
Méthodius.
Il y avait eu dans le monde un homme profondément indigné de se
sentir lâche et vicieux, et qui s'en prenait de sa honte mal
dévorée à la société tout entière. Cet homme était l'amant
malheureux de la nature, et la nature, dans sa colère, l'avait
armé d'éloquence comme d'un fléau. Il osa plaider contre la
science la cause de l'ignorance, contre la civilisation celle de
la barbarie, contre toutes les hauteurs sociales en un mot celle
de toutes les bassesses. Le peuple par instinct lapida cet
insensé, mais les grands l'accueillirent, les femmes le mirent à
la mode, il obtint tant de succès que sa haine contre l'humanité
s'en augmenta et qu'il finit par se tuer de colère et de dégoût.
Après sa mort, le monde s'ébranla pour se retourner en
réalisation des rêves de Jean-Jacques Rousseau, et les
conspirateurs qui, depuis la mort de Jacques de Molai, avaient
juré la ruine de l'édifice social, établirent rue Platrière, dans
la maison même où Jean-Jacques avait demeuré, une loge inaugurée
sous les auspices du fanatique de Genève. Cette loge devint le
centre du mouvement révolutionnaire, et un prince du sang royal
vint y jurer la perte des successeurs de Philippe le Bel, sur le
tombeau de Jacques de Molai.
[442] Ce fut la noblesse du XVIIIe siècle qui corrompit le peuple; les
grands, à cette époque, étaient pris d'une furie d'égalité qui
avait commencé avec les orgies de la régence; on s'encanaillait
alors par plaisir, et la cour s'amusait à parler le jargon des
halles. Les registres de l'ordre des templiers attestent que le
régent était grand maître de cette redoutable société secrète, et
qu'il eut pour successeur le duc du Maine, les princes de
Bourbon-Condé et de Bourbon-Conti, et le duc de Cossé-Brissac.
Cagliostro avait rallié dans son rite égyptien les auxiliaires du
second ordre: tout s'empressait d'obéir à cette impulsion secrète
et irrésistible qui pousse vers leur destruction les
civilisations en décadence. Les événements ne se firent pas
attendre, ils vinrent tels que Cazotte les avait prévus, ils se
précipitèrent poussés par une main invisible. Le malheureux Louis
XVI était conseillé par ses plus mortels ennemis; ils arrangèrent
et firent échouer le malheureux projet d'évasion qui amena la
catastrophe de Varennes, comme ils avaient fait l'orgie de
Versailles, comme ils commandèrent le carnage du 10 août; partout
ils avaient compromis le roi, partout ils le sauvèrent de la
fureur du peuple, pour exaspérer cette fureur et amener
l'événement qu'ils préparaient depuis des siècles; c'était un
échafaud qu'il fallait à la vengeance des templiers!
Sous la pression de la guerre civile, l'assemblée nationale
déclara le roi suspendu de ses pouvoirs, et lui assigna pour
résidence le palais du Luxembourg, mais une autre assemblée plus
secrète en avait décidé autrement. La résidence du roi déchu, ce
devait être une prison, et cette prison ne pouvait être que
l'ancien palais des templiers, resté debout avec son donjon et
[443] ses tourelles, pour attendre ce prisonnier royal promis à
d'inexorables souvenirs.
Le roi était au Temple et l'élite du clergé français était en
exil ou à l'Abbaye. Le canon tonnait sur le Pont-Neuf, et des
écriteaux menaçants proclamaient la patrie en danger. Alors des
hommes inconnus organisèrent le massacre. Un personnage hideux,
gigantesque, à longue barbe, était partout où il y avait des
prêtres à égorger. Tiens, leur disait-il avec un ricannement
sauvage, voila pour les Albigeois et les Vaudois! tiens, voilà
pour les templiers! voilà pour la Saint-Barthélémy! voilà pour
les proscrits des Cévennes; et il frappait avec rage, et il
frappait toujours avec le sabre, avec le couperet, avec la
massue. Les armes se brisaient et se renouvelaient dans ses
mains, il était rouge de sang, de la tête aux pieds, sa barbe en
était toute collée, et il jurait avec des blasphèmes
épouvantables qu'il ne la laverait qu'avec du sang.
Ce fut cet homme qui proposa un toast à la nation, à l'angélique
mademoiselle de Sombreuil.
Un autre ange priait et pleurait dans la tour du Temple, en
offrant à Dieu ses douleurs et celles de deux enfants, pour
obtenir de lui le pardon de la royauté et de la France. Pour
expier les folles joies des Pompadour et des Dubarry, il fallait
toutes les souffrances et toutes les larmes de cette
vierge-martyre, la sainte _madame Élisabeth_.
Le jacobinisme était déjà nommé avant qu'on n'eût choisi
l'ancienne église des Jacobins pour y réunir les chefs de la
conjuration; ce nom vient de celui de Jacques, nom fatal et
[444] prédestiné aux révolutions. Les exterminateurs en France ont
toujours été appelés les Jacques; le philosophe dont la fatale
célébrité prépara de nouvelles jacqueries et servit aux projets
sanglants des conspirateurs joannites se nommait _Jean-Jacques_,
et les moteurs occultes de la révolution française avaient juré
le renversement du trône et de l'autel sur le tombeau de Jacques
de Molai.
Après la mort de Louis XVI, au moment même où il venait d'expirer
sous la hache de la révolution, l'homme à la longue barbe, ce
juif errant du meurtre et de la vengeance, monta sur l'échafaud
devant la foule épouvantée, il prit du sang royal plein ses deux
mains et les secouant sur la tête du peuple, il cria d'une voix
terrible: «Peuple français, je te baptise au nom de Jacques et de
la liberté[21]!»
[Note 21: Prudhomme, dans son journal, rapporte autrement les
paroles de cet homme. Nous tenons celles que nous donnons ici
d'un vieillard qui les a entendues.]
La moitié de l'oeuvre était faite, et c'était désormais contre le
pape que l'armée du Temple devait diriger tous ses efforts.
La spoliation des églises, la profanation des choses sacrées, des
processions dérisoires, l'inauguration du culte de la raison dans
la métropole de Paris, furent le signal de cette guerre nouvelle.
Le pape fut brûlé en effigie au Palais-Royal, et bientôt les
armées de la république se disposèrent à marcher sur Rome.
Jacques de Molai et ses compagnons étaient peut-être des martyrs,
mais leurs vengeurs ont déshonoré leur mémoire. La royauté se
régénéra sur l'échafaud de Louis XVI, l'Église triompha dans la
[445] captivité de Pie VI, traîné prisonnier à Valence et mourant de
fatigue et de douleurs, mais les indignes successeurs des anciens
chevaliers du Temple périrent tous ensevelis dans leur funeste
victoire.
Il y avait eu dans l'état ecclésiastique de grands abus et de
grands scandales entraînés par le malheur des grandes richesses;
les richesses disparurent et on vit revenir les grandes vertus.
Ces désastres temporels et ce triomphe spirituel avaient été
prédits dans l'_Apocalypse_ de saint Méthodius, dont nous avons
déjà parlé. Nous possédons de ce livre un exemplaire en lettres
gothiques, imprimé en 1527, et orné des plus étonnantes figures:
on y voit d'abord des prêtres indignes jetant les choses saintes
aux pourceaux, puis le peuple révolté assassinant les prêtres et
leur brisant les vases sacrés sur la tête; on y voit d'abord le
pape prisonnier des hommes de guerre, puis un chevalier couronné
qui d'une main relève l'étendard de la France et étend de l'autre
son épée sur l'Italie; on y voit deux aigles et un coq qui porte
une couronne sur la tête et une double fleur de lys sur la
poitrine; on y voit le second aigle qui fait alliance avec les
griffons et les licornes pour chasser le vautour de son aire, et
bien d'autres choses étonnantes. Ce livre singulier n'est
comparable qu'à une édition illustrée des prophéties de l'abbé
Joachim (de Calabre), où l'on voit les portraits de tous les
papes à venir avec les signes allégoriques de leur règne jusqu'à
la venue de l'Antéchrist. Chroniques étranges de l'avenir raconté
comme le passé et qui feraient croire à une succession de mondes
où les événements se renouvellent, en sorte que la prévision des
choses futures ne serait que l'évocation des reflets perdus du
passé!
[446]
CHAPITRE V.
PHÉNOMÈNES DE MÉDIOMANIE.
SOMMAIRE.--Secte obscure de joannites mystiques.--Catherine Théot
et Robespierre.--Prédiction réalisée.--Visions et prétendus
miracles des sauveurs de Louis XVII.
En 1772, un habitant de Saint-Mandé nommé _Loiseaut_, étant à
l'église, crut voir à genoux près de lui un fort singulier
personnage: c'était un homme tout basané et qui portait pour tout
vêtement un caleçon de laine grossière. Cet homme avait la barbe
longue, les cheveux crépus et autour du cou une cicatrice
vermeille et circulaire, il portait un livre sur lequel était
tracée en lettres d'or cette inscription: _Ecce Agnus Dei_.
Loiseaut s'étonna fort en voyant que cette étrange figure n'était
remarquée de personne, il acheva sa prière et revint chez lui; là
il trouva le même personnage qui l'attendait, il s'avança pour
lui parler et lui demanda qui il était et ce qu'il voulait, mais
le visiteur fantastique avait tout à coup disparu. Loiseaut se
mit au lit avec la fièvre et ne put s'endormir; la nuit il vit
tout à coup sa chambre éclairée par une lueur rougeâtre, il crut
à un incendie et se leva brusquement sur son séant, alors au
milieu de la chambre, sur sa table, il vit un plat doré et dans
ce plat toute baignée de sang la tête de son visiteur de la
veille. Cette tête était entourée d'une auréole rouge, elle
roulait les yeux d'une manière terrible, et ouvrant la bouche
comme pour crier, elle dit d'une voix étranglée et sifflante:
[447] _J'attends les têtes des rois et celles des courtisannes des
rois, j'attends Hérode et Hérodiade_; puis l'auréole s'éteignit
et le malade ne vit plus rien.
Quelques jours après il fut guéri et put retourner à ses
affaires. Comme il traversait la place Louis XV, il fut abordé
par un pauvre qui lui demanda l'aumône, Loiseaut sans le regarder
tira une pièce de monnaie et la jeta dans le chapeau de
l'inconnu: _Merci,_ lui dit cet homme, _c'est une tête de roi,
mais ici_, ajoute-t-il en étendant la main et en montrant le
milieu de la place, _ici il en tombera une autre, et c'est
celle-là que j'attends_. Loiseaut alors regarda le pauvre avec
surprise et jeta un cri en reconnaissant l'étrange figure de sa
vision.--«Tais-toi, lui dit le mendiant, on te prendrait pour un
fou, car personne ici ne peut me voir excepté toi. Tu m'as
reconnu, je le vois, je suis en effet saint Jean-Baptiste le
précurseur, et je viens t'annoncer le châtiment des successeurs
d'Hérode et des héritiers de Caïphe, tu peux répéter tout ce que
je te dirai.»
Depuis cette époque, Loiseaut croyait voir presque tous les jours
saint Jean-Baptiste près de lui. La vision lui parlait longuement
des malheurs qui allaient tomber sur la France et sur l'Église.
Loiseaut raconta sa vision à quelques personnes qui en furent
frappées et qui devinrent visionnaires comme lui. Ils formèrent
ensemble une société mystique qui se réunissait en grand secret;
les membres de cette association se plaçaient en cercle en se
tenant la main et attendaient les communications en silence; ils
attendaient souvent plusieurs heures, puis la figure de saint
Jean apparaissait au milieu d'eux; ils tombaient tous ensemble ou
successivement dans le sommeil magnétique et voyaient se dérouler
[448] sous leurs yeux les scènes futures de la révolution et de la
restauration future.
Le directeur spirituel de cette secte ou de ce cercle était un
religieux nommé _dom Gerle_, il en devint le chef à la mort de
Loiseaut arrivée en 1788, puis à l'époque de la révolution, ayant
été gagné par l'enthousiasme républicain, il fut rejeté par les
autres sectaires qui suivirent en cela les inspirations de leur
principale somnambule qu'ils nommaient la soeur _Françoise
André_.
Dom Gerle avait aussi sa somnambule et il vint exercer dans une
mansarde de Paris le métier alors nouveau de magnétiseur; la
voyante était une vieille femme presque aveugle nommée _Catherine
Théot_, elle fit des prédictions qui se réalisèrent, elle guérit
plusieurs malades, et comme les prophéties avaient toujours
quelque chose de politique, la police du Comité de salut public
ne tarda pas à s'en préoccuper.
Un soir, Catherine Théot entourée de ses adeptes était en extase:
«Écoutez, disait-elle, j'entends le bruit de ses pas, c'est l'élu
mystérieux de la Providence, c'est l'ange de la révolution; c'est
celui qui en sera le sauveur et la victime, c'est le roi des
ruines et de la régénération, le voyez-vous? Il approche: lui
aussi, il a le front ceint de l'auréole sanglante du précurseur;
c'est lui qui portera tous les crimes de ceux qui vont le faire
mourir. Oh! que tes destinées sont grandes, toi qui vas fermer
l'abîme en y tombant! Le voyez-vous paré comme pour une fête, il
tient à la main des fleurs... ce sont les couronnes de son
martyre...» Puis s'attendrissant et fondant en larmes: «Qu'elles
[449] ont été cruelles tes épreuves, ô mon fils, s'écria-t-elle, et
combien d'ingrats maudiront ta mémoire à travers les âges!
Levez-vous! levez-vous! et inclinez-vous, le voici! c'est le
roi... c'est le roi des sanglants sacrifices.